25.03.2008
chapitre 2 - c
En arrivant à la gare du Caire, nous nous séparâmes d’Abdullah, Daoud et Selim qui rejoignaient leur petit village d’Aziyeh. Nous les emmènerions avec nous par la suite, mais recruterions une équipe complète pour nos fouilles annuelles chez leur parentèle à Louxor.
Quelques heures plus tard, nous étions attablés pour prendre le thé à la terrasse de l’hôtel Shepheard’s, le plus célèbre (à mes yeux) hôtel du Caire. Bien que de nouveaux établissements plus à la mode se soient ouverts au cours des dernières années, je restais fidèle au prestigieux hôtel que j’avais découvert lors de mon premier passage en Egypte. J’appréciais tout particulièrement sa fameuse terrasse surélevée donnant sur la grande place de l’Ezbekieh, un endroit particulièrement stratégique pour reprendre contact avec la ville à chacun de nos retours en Egypte. Les drogmans et les marchands qui s’entassaient au pied de l’escalier en proposant aux clients leurs services et/ou leurs marchandises avaient bien entendu reconnu Emerson – de même que tous les Egyptiens qui traînaient précédemment à la gare – et leurs cris de bienvenue résonnaient encore en contrebas. La nouvelle de notre retour ferait le tour du Caire en un clin d’oeil : le Maître des Imprécations était une attraction prisée !
Malgré l’heure tardive, la terrasse était encore fort animée et beaucoup d’indiscrets regards se dirigeaient vers nous. Je dois reconnaître que nous formions un groupe assez remarquable, en commençant par la haute et célèbre stature d’Emerson qui avait ordonné sa commande d’une voix sonore – comme si le domestique stylé qui la notait s’était trouvé de l’autre côté de la place au lieu de se tenir derrière son siège. A mes côtés, David et Ramsès, dûment lavés et changés (à ma demande) après la poussière récoltée dans le train, présentaient un air de ressemblance troublante avec des cheveux sombres et bouclés, une carnation mate, de grands yeux noirs et des costumes en tweed de bonne coupe. Je notai cependant que la chemise de Ramsès présentait au col quelques taches suspectes de couleur jaunâtre qu’il tentait vainement de me dissimuler. Les diverses expériences chimiques qu’il menait régulièrement étaient désastreuses pour l’état de sa garde-robe mais je m’expliquai mal qu’une chemise tâchée ait pu faire partie de ses bagages. Aurait-il fait de nouvelles expériences au cours du voyage ? Je n’eus pas le temps d’approfondir la question car Nefret éclata de rire – à une réflexion de David – et mon regard se tourna vers elle. Elle étincelait littéralement, lumineuse et fraîche, dans une robe en voile d’un bleu tendre avec un liseré d’un ton plus soutenu. La coupe en était remarquable, elle avait les moyens de s’habiller chez les plus grands couturiers, mais c’était l’éclat de la jeune fille elle-même qui attirait tous les regards, au mépris parfois de la plus élémentaire discrétion. Je fusillai des yeux un groupe de trois jeunes Américains, à la table voisine, qui lorgnaient dans notre direction. Ils ne me virent pas. Ils fixaient Nefret avec un sourire béat. Je dois porter au crédit de la jeune fille qu’elle ne s’en souciait absolument pas.
- Tu as encore fait des ravages, dit Ramsès d’une voix traînante. Il y a trois coloniaux derrière nous qui ne te quittent pas des yeux.
- Je sais, riposta Nefret avec un sourire ensorceleur – mais elle gâcha son effet en pouffant dans sa main comme une enfant.
- Comment ! éructa Emerson.
Il s’étouffa derechef avec son thé qu’il avait, comme de coutume, avalé trop vite, et se retournant sur sa chaise, l’air furibond. A sa vue, les trois garçons, confus, revinrent à leurs pâtisseries.
- Je ne comprends pas que le Shepheard’s tolère un tel laisser-aller ! tonna Emerson.
- Oh, professeur chéri, ronronna Nefret en se penchant vers lui. Cela n’a aucune importance !
- Ramsès, dis-je d’un ton ferme. Je ne pense pas que tu aies des yeux dans le dos aussi comment…
Je m’interrompis parce que mon fils me désignait du geste la théière renflée en face de lui qui faisait office de miroir. Nefret ricana et adressa à son frère adoptif une grimace puérile que je fis semblant de ne pas remarquer. Ce n’était pas la première fois que je m’interrogeais sur ma capacité à enseigner à cette enfant les bonnes manières.
Songeuse, je regardai en contrebas, sur la place. La poussière soulevée par les rares véhicules et les nombreux animaux était épaisse mais elle ne dissimulait pas la foule bigarrée qui se pressait et braillait dans un joyeux mélange de langues. Dans mon esprit, ce tohu-bohu était si lié à l’Egypte que je souris machinalement, heureuse de me retrouver là. Soudain, une haute silhouette vêtue à l’européenne se distingua parmi la masse des galabiehs qu’elle traversait d’un pas ferme. L’homme salua de la main les gigantesques portiers monténégrins au bas des escaliers qu’il escalada deux par deux, d’un pas énergique.
- Mr Carter ! dis-je en levant une main amicale.
- Mrs Emerson, mes hommages, répondit le jeune homme qui s’inclina sur ma main dès qu’il parvint à notre table. Bonjour, professeur, Ramsès, David. Miss Nefret, vous êtes plus fraîche qu’une fleur ajouta-t-il avec un sourire.
- Humph, grommela Emerson en plissant les yeux.
Emerson avait naguère prétendu que Mr Carter me faisait la cour. Mon cher époux nourrit en effet l’idée saugrenue que chaque homme qui m’approche a des vues sur ma personne. J’avoue que c’est plutôt flatteur mais fort peu vraisemblable aussi, étant de nature plus sensée, je plissai moi-même les yeux pour étudier le comportement d’Howard Carter envers Nefret. C’était un gentil jeune homme, célibataire de surcroit, mais il était de nature un peu fruste et son éducation première avait été fort négligée. Je ne fais bien entendu aucune ségrégation sociale mais il me semble évident que certains handicaps ne peuvent être effacés. En aucun cas, il ne pouvait être considéré comme un prétendant sérieux. D’ailleurs, Nefret était beaucoup trop jeune.
- Asseyez-vous, Carter, dit alors Emerson, coupant court à mes supputations.
- Merci, professeur, répondit le jeune homme. Je vous cherchais. Je suis venu dès que j’ai entendu dire qu’on vous avait aperçus à la gare. Vous êtes arrivés tôt cette année !
- Beaucoup de travail à faire, marmonna Emerson avec difficulté – il avait les dents serrées autour de sa pipe mais comment avait-il réussi à la sortir sans que je ne le remarque ?
- Ah, dit Howard. Oui, effectivement… La tombe de Tétisheri n’est pas encore complètement vidée, n’est-ce pas ? Mais, professeur, ce n’est pas vraiment une urgence. Pourriez-vous envisager de ne pas vous rendre immédiatement à Louxor afin de passer quelques semaines au Caire ?
- Quelques semaines ? m’étonnai-je tandis qu’Emerson, éberlué, faisait tomber sa pipe et se penchait ensuite pour la ramasser.
- Rester au Caire ? Certainement pas ! s’emporta mon époux en émergeant de dessous la table, d’autant plus furieux que son malodorant brûlot semblait avoir été fêlé par sa chute.
- Nous aurions pourtant bien besoin que vous nous apportiez votre aide inestimable, professeur, plaida Carter d’une voix pressante. Mrs Emerson, j’en appelle à vous ! J’en parlais justement ce matin même avec Maspero et votre arrivée précoce est un don du ciel. Il s’agit du vol au musée de Boulaq.
- Quel vol ? demandai-je en coiffant Emerson au poteau. Le journal ne mentionne que les trois meurtres.
- Les meurtres sont affaire de la police, mais nous avons une très grave affaire sur le dos, avoua Mr Carter. Les policiers n’ont aucune connaissance en archéologie. Vous seuls pourriez être à l’aise aussi bien dans l’investigation que…
- Je ne vois pas en quoi nous serions concernés par ces meurtres, répéta Emerson. Ils sont tragiques, certes, mais…
- Il ne s’agit pas des meurtres, dit Carter en baissant la voix et en jetant autour de lui un regard de conspirateur. (Les Américains s’étaient éclipsés et nous étions relativement isolés.) Il y a aussi eu vol. Nous n’avons découvert la chose que récemment mais nous ne connaissons pas encore toute l’ampleur du problème. C’est tout le Service des Antiquités qui est mis en cause. Vous savez que le musée de Boulaq doit être déménagé n’est-ce pas ?
- Tout le monde le sait, grogna Emerson.
- Oui ? Bien. Beaucoup de pièces sont d’ores et déjà emballées et, voyez-vous, John Peters était responsable des listes détaillant le contenu des caisses. Une caisse vient d’être endommagée suite à un choc pendant son transfert. Elle a littéralement éclaté et M. Maspero a donc été amené à comparer son contenu avec la liste de John. Hum – il manque certains objets…
- Quels objets ? ricana Emerson d’un ton léger. Ce musée était tellement mal tenu qu’une chatte n’y retrouverait as ses petits ! Je ne vois toujours pas pourquoi je serai concerné par ce qui a été perdu !
Mais j’avais eu une sorte de pressentiment et je regardai Nefret tandis que Howard Carter répondait d’une voix blanche :
- Rien n’a pu être perdu , hélas. Mais il manque pourtant trois pièces uniques d’origine méroïtique. Ce sont - hum – les emblèmes de pharaon : le sceptre recourbé, la massue en bronze et le fléau.
- Nom de Dieu ! s’écria Emerson.
Mon effarement était tel que je ne le repris même pas.
- Les emblèmes royaux du pays de Koush, dis-je d'une voix faible. Mais il n’y a rien de tel dans le journal !
- Nous avons pour l’instant réussi à ne pas ébruiter la nouvelle. Pensez à ce que dirait l’opinion publique !
- Je connais personnellement Mr O’Connell, du Daily Yell, dis-je. Je sais qu’il est actuellement en Egypte. Il a autrefois servi notre cause avec un certain dévouement. Il serait peut-être possible de lui expliquer la gravité de la situation.
- Kevin O’Connell (et le nom dans la bouche d’Emerson résonnait comme une véritable insulte) est un misérable sans scrupules qui utilise votre incompréhensible faiblesse à son égard pour vous soutirer des renseignements. Vous le savez parfaitement, Peabody ! Il n’a pas arrêté d’agir ainsi depuis que nous le connaissons. Je refuse formellement que vous ayez le moindre rapport avec ce sinistre individu.
- L’éviter serait la plus sûre façon de lui indiquer que nous avons quelque chose à cacher, souligna Ramsès.
- Nous ne pourrons pas l’éviter, dis-je avec conviction. Mr O’Connell nous suit d’un œil de propriétaire depuis une aventure que nous avons vécu ensemble jadis, après le meurtre de lord Baskerville.
- Oh, s’exclama Nefret, Ramsès m’en parlait justement l’autre jour. Il aurait été l’auteur de la formule : ‘la malédiction des pharaons'.
- Maintenant, iO'Connell court après un culte rituel au musée et parle de 'la nuit rouge de Sobek', dit Mr Carter d’une voix amère. Quel titre ridicule ! Mais tant qu’il a cet os à ronger, il ne s’occupera pas du reste, et M. Maspero tient à ce que tout reste secret. Alors, professeur, pouvons-nous compter sur votre aide ?
- Je ne pourrai certainement pas rester plusieurs semaines au milieu de cette foule, grogna Emerson en agitant le bras. Dire que j’avais pensé rejoindre Louxor dès demain… Nous devrions au moins accepter l’hospitalité du sheikh Mohammed, Peabody ?
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10:39 Publié dans LA NUIT ROUGE DE SOBEK | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : amelia peabody




