04.05.2009
chapitre 7 - fin
Ils s’étaient tous réunis devant le perron pour nous accueillir. Ramsès, le visage grave et sévère, et tout contre lui, Nefret, le sourire un peu tremblant. Près d’eux, David et Lia se tenaient la main, devant les trois enfants, chacun avec un animal dans les bras – bien que Charla ait un peu de mal à maintenir son chaton. Sur l’arrière, plusieurs domestiques s’étaient alignés. Malgré mon impatience, je ne pus immédiatement m’enquérir de Sennia : nous avions un blessé à installer et son état requérait des soins immédiats. Avec son efficacité coutumière en cas d’urgence, Nefret prit les choses en mains et dirigea Kevin vers une chambre d’ami.
- Je n’ai pas voulu le laisser, expliquai-je rapidement à Ramsès qui s’enquérait de cet invité inattendu. Ne sachant au juste ce qui se tramait, je craignais que Kevin ne soit pas à l’abri chez Mr Wheele.
- Et puis, ce misérable n’a encore rien avoué, grommela Emerson en me jetant un regard noir. Depuis son réveil, il se prétend trop faible pour parler.
- Nous savons simplement qu’il a été blessé au cours d’une intrusion dans le parc de Mansay castel dès le premier jour de son enquête, dis-je. Et qu’il a depuis été consigné dans une chambre du château d’où, vu son état, il ne pouvait bien entendu pas sortir seul. Son affaiblissement me paraît néanmoins excessif. Je crois aussi qu’il a été drogué durant son séjour.
- Et vous avez continué la cure, s’exclama Emerson.
- Et que représente au juste Mansay castel ? demanda enfin Ramsès en nous dévisageant d’un air soigneusement impassible.
Je n’eus pas le temps de m’expliquer. Nefret revenait déjà, indiquant que l’état de Kevin était satisfaisant. Elle prévoyait même de lui enlever son plâtre dès le lendemain. Cet épisode étant clos, je demandai enfin les dernières nouvelles concernant Sennia. Emerson et moi reçûmes un choc en apprenant que la jeune fille semblait être sortie de son plein gré, en pleine nuit, afin de rencontrer quelqu’un près de la pyramide dans le parc.
- Seule ? En pleine nuit ? répéta Emerson de plus en plus furieux. Je n’en crois rien !
- Cela ouvre de nouvelles perspectives, dis-je après réflexion. Et elle n’a pas agi seule. Il a bien fallu que quelqu’un lui apporte un ou plusieurs messages pour convenir de ce soi-disant rendez-vous, Avez-vous interrogé les domestiques, Ramsès ?
- Oui, Mère, répondit mon fils.
- Si je mets la main sur le sinistre – l’immonde – le…
- De quoi parlez-vous, Emerson ? dis-je étonnée.
- Mais enfin Peabody, croassa-t-il d’une voix enrouée. Vous savez bien qu’il est prévisible que…
- Sennia n’est pas allée retrouver un homme ! affirma Nefret.
- Bien entendu, dis-je. Du moins pas dans l’hypothèse romantique qui semblerait la plus évidente. D’un autre côté, je me demande ce qui a bien pu l’attirer dehors ?
- J’avais pensé à un piège, proposa Nefret.
- Bien entendu, ma chère petite, approuvai-je. mais quel en était l’appât ? Ramsès ? Avez-vous fouillé sa chambre ?
- Hum – dit mon fils en sursautant d’un air un peu gêné. Oui, en fait, oui, Mère. Je n’ai rien trouvé de spécial – aucune indication.
- Très intéressant, dis-je.
- Quelles autres mesures avez-vous prises, Ramsès, coupa Emerson.
Tandis que mon fils faisait un récapitulatif de ses démarches et de leurs résultats – ou du moins de leur manque de résultats – je réfléchissais.
- L’après-midi est encore clair, dit Emerson en se levant. Je vais de ce pas au village parler au fils Briggs au sujet de cette voiture qu’il prétend avoir rencontrée. Vous venez aussi, Peabody ?
- Non, je ne crois pas, dis-je. Je vais plutôt aller faire un tour dans la chambre de Sennia, avant de sortir dans le parc avec les enfants.
- Vous ne trouverez aucune trace près de la pyramide, tante Amelia, me dit David le front soucieux. Nous avons regardé plusieurs fois.
- Je ne pense pas que nous cherchions la même chose, mon cher enfant, répondis-je aimablement.
Je rencontrai Ros dans la chambre de Sennia, errant la mine défaite en déplaçant un coussin ou un vase sans réelle nécessité. Rose s’était voutée avec l’âge. Malgré cela, elle était toujours la gouvernante en charge de la maisonnée. Elle avait été la nourrice de Ramsès enfant, l’une des rares à accepter ses petits travers et en particulier ses expériences chimiques. Elle nous considérait tous comme incapables de nous débrouiller sans elle, et prenait son rôle au sérieux.
- Rose, dis-je gentiment. Sennia n’a pas été enlevée. Vous n’y êtes pour rien.
- Je ne comprends pas, sanglota-t-elle. C’est moi qui lui ai porté un lait chaud le soir au coucher la veille. Elle était calme – et elle n’était pas dans sa chambre le lendemain matin.
- Elle est donc sortie dans la nuit, dis-je.
- Mais pourquoi ?
- A-t-elle vu quelqu’un d’autre le soir de sa disparition ?
- Non personne, répondit Rose.
- Les enfants ne sont-ils pas passés lui dire bonsoir ? demandai-je.
- Si, bien sûr, s’exclama la vieille gouvernante avec un sourire ému. Les chers petits sont si attentionnés ! Après l’opération, pendant la convalescence de Sennia, David John lui apportait régulièrement des livres et Charla venait lui montrer son chaton. Dernièrement, même la petite Evvie passait aussi de temps en temps.
Trois cadres trônaient sur le bureau de Sennia. Je me penchai pour mieux voir. La première épreuve était récente, prise devant la maison le mois précédent : Ramsès et Nefret étaient assis sur les marches, leur trois enfants autour d’eux. Sur une autre, plus ancienne, Emerson me tenait par le bras – c’était à Louxor il y a trois ans, et une nostalgie violente me saisit soudain au vu de ce site si chers à mon cœur. Je vis avec étonnement que le dernier cadre représentait Sethos, devant une grande maison blanche de style méditerranéen. Je ne reconnus pas l’endroit et me demandai avec un certain étonnement quand mon beau-frère avait remise cette photographie à Sennia.
Je ramassai d’une main négligente deux livres qui traînaient sur la table de chevet de Sennia. J’ouvris l’un d’eux et vis que Nefret avait écrit son nom d’une plume décidée sur la page de garde.
- J’espère que Nefret est au courant que David John pillait sa bibliothèque, dis-je à mi-voix.
- Pardon, madame ?
- Rien d’important, dis-je.
Le second livre – un roman récent – appartenait également à Nefret. Une petite photographie tomba du livre alors que je le reposai sur la table. Je me penchai pour la ramasser et vis une maison anglaise, à la fois cossue et banale. Machinalement, je retournai l’épreuve et découvrit le cachet d’un photographe londonien ainsi que deux mots écrits au crayon : « tombe – sept ». Je poussai un long soupir.
Pendant ce temps, les enfants avaient pris le thé dans leurs chambres. Je les retrouvai peu après tous les trois au après au bas de l’escalier. Seule Lia était avec eux. Nefret était remontée auprès de Kevin. Ramsès et David – ressentant à mon avis un besoin d’action – avaient choisi d’accompagner Emerson au village. Lia m’aida à habiller les enfants pour sortir.
- Evvie chérie, dit-elle à sa fille, pourquoi as-tu enlevé les rubans bleus de tes cheveux ? Ils étaient assortis à ta robe !
- J’aime bien mieux ceux-ci, clama la petite fille d’un ton suraigu. J’en ai assez du bleu ! Je ne porte que cela !
- Ce sont des couleurs qui te vont si bien, comme à ta grand-mère, répondit doucement sa mère en l’embrassant.
David John avait le visage fermé, ce qui lui donnait une ressemblance inattendue avec son père. Charla saisit fermement ma main pour attirer mon attention et je lui souris. Elle se mit à parler dès que nous sortîmes de la maison.
- Allez-vous bientôt retrouver Esm… – Sennia, Grand-maman ? demanda-t-elle.
Bien entendu, ma chérie, affirmai-je. Ne t’inquiète pas. Que s’est-il passé d’autre durant notre absence ? Es-tu été sage ?
- Je suis toujours sage affirma-t-elle en levant vers moi son petit nez. Que c’est agréable d’être dehors ! ajouta-t-elle dans un cri joyeux. Nous n’avons pas eu le droit de sortir ces derniers jours. Papa ne voulait pas que nous soyons volés comme Sennia. La pauvre ! J’espère qu’elle n’a pas trop peur.
Je regardai affectueusement la petite fille de sept ans qui marchait à mes côtés, sa silhouette fine bien prise dans un manteau de laine gris sombre, secouant au vent ses épais cheveux noirs. Un vif-argent au tempérament emporté, irréfléchi, mais si sincère et naturel. De sa main libre, Charla serrait contre elle un petit chat tigré – Heket, si je me souvenais bien.
- Je n’ai pas vu le Grand Chat de Ré depuis mon arrivée, dis-je.
- Il chasse les serpents, répondit Charla avec un sourire secret.
- Les serpents ? fis-je étonnée.
Devant nous, un vol de corbeaux s’ébroua soudain avec des croassements rauques et quelque peu sinistres.
- Pouah ! fis-je. Le vilain présage !
- Moi, j’aime bien les corbeaux, protesta Charla en secouant la tête. Ce n’est pas de leur faute s’ils sont laids et si leurs cris font peur aux gens. Et ils sont très intelligents aussi. Je n’arrive jamais à les approcher.
Elle lâcha ma main et sortit de sa poche quelques morceaux de pains secs qu’elle éparpilla sur le chemin. Plusieurs corbeaux perchés la regardèrent d’un air qui me sembla attentif.
Depuis que nous avions quitté la maison, Charla avait été la seule à parler. David John avait marché derrière nous affichant l’air sombre d’un martyr allant vers échafaud. Je l’étudiai un moment tandis que Charla vidait ses poches, puis je me tournai vers Evvie.
- Allons nous asseoir là-bas, Evvie, dis-je en indiquant de la main le banc près de la pyramide.
Elle me suivit et me regarda fixement tandis que je m’installais. Elle avait les deux mains enfoncées dans son cardigan de laine bleu pâle. Je me souvins qu’Evvie avait voulu recevoir un chaton dès son arrivée chez nous, une petite bête rousse aux yeux d’un vert liquide dont le nom avait occasionné plus d’une dispute avec Charla. Pourtant, Evvie n’avait pas emporté la petite bête avec elle dans le parc. Je vis les des rubans rouges vifs noués dans ses cheveux d’or, et remarquai le collier de perles de verre qu’elle portait autour de son cou. Je la fixai longuement, sans mot dire. Elle s’agita assez vite.
- Qu’est-ce que j’ai fait ? dit-elle d’un ton bravache.
Je ne répondis pas. Ses yeux s’écarquillèrent peu à peu et je lus la peur sur son visage. Des adultes au caractère plus trempé que le sien avaient eux aussi cédé à la qualité quasiment hypnotique de mon regard fixé sur eux. Je n’avais pas toujours été ravie de la couleur acier de mes prunelles mais je dois avouer que, lorsque que cela me plaisait, leur lueur pouvait être menaçante. Sennia avait été enlevée et je n’étais pas d’humeur particulièrement tendre vis à vis de ma petite-nièce.
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03.04.2009
chapitre 7 - f
Nous arrivâmes à Amarna manor en fin d’après-midi. Nous avions fait un bon temps, sans même nous arrêter pour déjeuner – grâce au panier pique-nique que nous avait remis Mr Blair avant le départ. Emerson avait conduit d’une seule traite. Malgré une offre sensée de ma part, peu après Londres, il avait furieusement refusé de me céder le volant un moment. Devant mon insistance, il m’avait inopportunément rappelé un incident arrivé en Egypte quelques années plus tôt, lorsque j’avais dû emprunter la voiture pour une question de vie ou de mort – bien entendu, sinon, jamais Emerson ne m’aurait accordé cette liberté – et terminé ma route dans un palmier. Il eut le culot de me traiter de danger public. Ridicule assertion ! Si un homme – et Emerson en particulier – était capable de conduire l’un de ces bruyants engins, je ne vois pas pourquoi une femme ne le ferait pas aussi bien. D’ailleurs, aussi bien Nefret que Lia étaient des conductrices émérites. En grommelant, Emerson acquiesça devant cet argument imparable mais il ne relâcha pas ses mains du volant pour autant. En réalité, j’avais d’autres soucis en tête qu’ergoter sur un tel détail. A dire vrai, je ne m’étais échauffée sur le sujet que pour mieux oublier mes craintes.
- Pensez-vous qu’elle soit saine et sauve, Emerson ? dis-je enfin d’une voix enrouée. Qu’est-il donc arrivé ?
- Je n’en sais pas plus que vous, ma chérie, répondit-il d’une voix bourrue qui tentait – mal – de dissimuler sa propre émotion. Nous allons la retrouver dès que nous arriverons. Vraiment ! Je ne sais pas à quoi ont pensé Ramsès et Nefret pour autoriser ainsi cette petite à disparaître.
- Leur télégramme ne donne aucune précision, insistai-je. Et le téléphone ne fonctionne pas. A-t-elle été enlevée de la maison durant la nuit ? A moins que ce ne soit dans le parc ? Où en sont les recherches depuis ce matin ?
- Il est inutile de ressasser, Peabody. Restez calme. Bon Dieu ! hurla-t-il soudain. Attendez un peu que je mette la main sur le sagouin qui est l’auteur de cette –
- Vous rappelez-vous son premier enlèvement au Caire juste après le mariage de Ramsès ? demandai-je pour le distraire.
- Bien entendu ! grogna-t-il outré. Je ne suis pas encore devenu sénile. Elle était si petite, n’est-ce pas ? Et nous avions avec nous cette année-là ce grand benêt de Gargery qui s’était battu comme un fauve contre l’Egyptien qui l’avait attaqué.
- Pauvre Gargery, dis-je avec des larmes dans la voix. Il aimait si profondément Sennia.
- Vous n’êtes pas en train de pleurer au sujet de ce vieux fou ? s’exclama Emerson. Cela ne vous ressemble guère, ma chère. A moins que l’âge qui m’a rendu sénile ne vous ait amollie.
- Quelle folle idée ! dis-je d’une voix raffermie. J’ai juste reçu une poussière dans l’œil, voilà tout. La route est assez mal entretenue par ici, n’est-ce pas ? N’empêche, je regrette que Gargery et son gourdin ne soit plus là pour protéger Sennia.
- J’aurais à ce propos quelques questions à poser à Evans, dit Emerson, les dents serrées. Et il a intérêt à ce que ses réponses me satisfassent.
- Evans n’a rien à voir avec l’enlèvement de Sennia et vous le savez parfaitement, dis-je fermement. C’est un homme de Sethos. Cela me suffit. En réalité, tout est de ma faute ! Après le double envoi de ces poupées massacrées, j’aurais dû prendre le temps d’approfondir cette histoire.
- Il me semble vous avoir déjà indiqué que ces satanées poupées n’avaient rien à voir avec notre histoire, grommela Emerson.
- Non, dis-je fermement. Vous aviez dit ne pas comprendre leur rôle dans l’escroquerie montée autour de la tombe de Toutankhamon. Et je vous avais accordé ce point –
- Bien aimable à vous !
- Mais, continuai-je sans me démonter, il m’a toujours semblé que ces envois avaient quelque chose de – disons personnel. Et dernièrement, j’ai souvent repensé à la sœur de Percy, Violet, et à leur mère. Que sont devenues ces deux femmes ? Violet possédaient de nombreuses poupées lorsqu’elle a passé quelques semaines avec nous durant sa jeunesse. Peut-être veut-elle venger la mort de Percy ?
- Ma chère, vous rêvez ? Il y avait aussi peu d’amour fraternel entre Percy et sa sœur qu’entre vous-même et votre cher frère James. Et puis, pourquoi une personne saine d’esprit monterait-elle une vengeance aussi inutile toutes ces années après ?
- Peut-être Violet et sa mère n’ont-elles appris que récemment les détails de la mort de Percy ? insistai-je.
- Il ne s’agit pas de Percy, je vous rappelle que nous parlions de Sennia – et plus précisément de sa disparition.
- Justement, dis-je, il y a peut-être une relation. Après tout, Sennia est la fille de Percy, et si ces femmes l’ont appris –
- Vous les imaginez réellement réclamer une telle filiation ?
- Pour nous atteindre, pourquoi pas ? Et puis aussi, Sennia est tout ce qui reste de Percy – du moins à ce que j’en sais.
- Sennia ne sait rien de cette parentèle, affirma Emerson avec force. Et cela me convient parfaitement. Vous n’auriez jamais dû lui parler de son satané père !
- Elle m’a posé la question, dis-je, et le silence est parfois difficile à maintenir. Savez-vous que Ramsès m’a récemment rappelé que Nefret n’avait jamais rien su de sa propre mère. J’ai parfois quelques inquiétudes quand je regarde Lily. Ce choix de prénom, tombé si mal à propos, a créé certaines interrogations chez Nefret. On dirait qu’elle cherche à se rappeler ses jeunes années.
- Bon Dieu, Peabody ! J’espère que vous n’envisagez pas de lui révéler la tragique vérité ! Il faut maintenir le secret, aussi bien avec Nefret qu’avec Sennia.
- Bien sûr, dis-je. Sennia est à un âge fragile. Actuellement, elle se croit née des amours passionnées d’un jeune militaire mort pour sa patrie et d’une Egyptienne disparue prématurément. Il y a même pour elle une sorte de romantisme tragique dans un tel roman. Mais comment pourrait-elle accepter être le fruit d’un viol sordide perpétré par un immonde personnage traître à son pays sur une prostituée des bas quartiers du Caire, toxicomane et à peine nubile ? Si elle apprenait une telle vérité, Sennia serait sans nul doute fortement perturbée par son hérédité, et rongée par la culpabilité des viles actions de son géniteur.
- Quoi que nous fassions, son existence ne sera jamais facile, dit Emerson en fronçant les sourcils. Vis à vis de la « bonne » société anglaise, malgré son éducation soignée, elle ne sera jamais qu’une indigène bâtarde. En Egypte, cette même éducation sera un handicap pour s’adapter parmi les siens.
- Elle envisage pourtant d’enseigner en Egypte, dis-je en secouant la tête, et même de reprendre un jour l’école créée par Katherine Vandergelt à Louxor.
- Crénom ! Vous êtes sûre ? Elle a pourtant reçu une parfaite formation en tant qu’archéologue. Vraiment, je ne comprends pas qu’elle ne –
- Elle ne veut pas suivre les traces de Jumana.
- Jumana a obtenu brillamment tous les diplômes requis et pourtant, rien n’est facile pour elle et Bertie. Peut-être mon satané frère a-t-il raison en évoquant l’Amérique comme un nouveau monde libre de tout préjugé, dit Emerson à contrecœur.
- Peuh ! Vu ce que Margaret nous a écrit des difficultés qu’ont leurs Indiens – et son nouveau beau-fils en particulier – à obtenir l’exécution de leurs droits civiques, tout ceci m’a l’air d’être un boniment uniquement destiné à attirer les émigrants et/ou les financiers.
- J’ai hâte de rencontrer ce garçon, l’Indien, avoua Emerson. Mais je ne suis pas inquiet sur son adaptation parmi nous. Il est assez atypique pour parfaitement convenir à notre famille.
- Son nom indien était « celui qui sauve » – et il est de l’âge de Sennia aussi. Peut-être de ce fait pourra-t-il l’aider à comprendre son identité et à dépasser les affres liées à son origine ?
- Nous n’avons besoin de personne ! protesta Emerson. Et puis où voyez-vous un problème ? Nous n’avons jamais cherché à étouffer son ascendance égyptienne, bien au contraire .
- Je le sais bien, mais un regard étranger aide parfois à prendre du recul.
- Foutaises !
Nous étions, Emerson et moi, assis sur le siège extérieur, derrière le pare-brise. Un grognement et un choc sourd retentirent soudain dans l’habitacle clos, derrière nous.
- Nous voilà arrivés à la maison, dit Emerson.
.../...
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26.03.2009
chapitre 7 - e
Emerson était si furieux de n’avoir pas pu interroger Kevin qu’il ne cessa de me le reprocher et de condamner ma procrastination jusqu’à ce que nous nous couchions. Il s’avéra malheureusement qu’il avait eu raison. Dès le lendemain, je regrettai moi aussi d’avoir administré du laudanum à notre pauvre ami Irlandais.
Le télégramme nous fut délivré avant le petit déjeuner :
« Impossible vous joindre par téléphone. Sennia disparue. Recherches infructueuses. Prière rentrer immédiatement. »
Nous quittâmes le cottage moins d’une heure après.
Manuscrit H
En pénétrant dans l’entrée déserte, Ramsès s’arrêta pour écouter. Rien. Depuis la veille, un silence profond et catastrophé s’était répandu sur la maisonnée, après qu’une jeune bonne affolée ait découvert vide le lit de Sennia en lui apportant sa première tasse de thé matinale. Bien que parfaitement remise de son opération, Sennia était devenue morose au cours des derniers jours et Ramsès se reprochait amèrement de n’avoir pas davantage prêté attention à sa petite sœur adoptive. Il aurait dû savoir – se souvenir du moins – que seize ans était un âge fragile et donc risqué, émotionnellement parlant. D’ailleurs, même avant son appendicite, Sennia semblait déjà anormalement préoccupée et Mère l’avait signalé à plusieurs reprises. A la suite de ses remarques, Ramsès en avait parlé une fois avec Nefret. Son épouse, de nature romantique, avait évoqué une mésaventure amoureuse de la jeune fille. Ramsès avait repoussé cette idée comme absurde, mais il y repensait désormais avec un effroi mêlé d’amertume.
Des pas légers retentirent dans le grand escalier et il releva la tête, regardant Nefret descendre. Elle s’approcha, les yeux tristes, et se serra contre lui, collant son visage contre sa poitrine.
- Comment vas-tu ? demanda-t-elle.
D’autres pas, plus lourds, s’annoncèrent et Ramsès se raidit. Il n’était pas dans sa nature d’être démonstratif en public. Nefret sentit sa tension et s’écarta, acceptant et comprenant son refus de répondre.
- Des nouvelles ? demanda David dès qu’il les vit.
- Pas vraiment, répondit Ramsès d’une voix tendue. Len général, les gens du village n’ont rien vu mais Stephen Briggs affirme avoir entendu une voiture passer – assez tard dans la nuit.
- Stephen ? répéta Nefret. C’est bien le fils de l’aubergiste, n’est-ce pas ? Où était cette voiture exactement ? Quelle heure était-il ? Etait-ce si tard que cela ? D’ailleurs – ce Stephen – et que faisait-il lui-même dehors à une telle heure ?
- Laisse à Ramsès le temps de te répondre, Nefret, remarqua doucement David.
- Le jeune Briggs travaille tard à l’auberge, répondit Ramsès sans se détendre. Et puis, comme il est toujours amoureux de Maggie Clerkenwell, il cherche à la voir le plus souvent possible. Il allait justement chez elle quand il a entendu passer la voiture en question. Elle pouvait parfaitement venir du fond du parc.
- Maggie – oui, c’est exact, soupira Nefret qui paraissait quelque peu soulagée. Je me demandais juste s’il pouvait y avoir… – après tout, ce garçon semble apprécier les filles très jeunes et…
- Mon Dieu, Nefret! s’exclama David horrifié. Tu insinues bien ce que j’ai cru comprendre ? Comment peux-tu penser que Sennia –Ce n’est pas possible ! affirma-t-il le visage empourpré.
- Stephen n’est certainement pas celui qui a attiré Sennia, affirma Ramsès en fixant son ami d’un regard opaque.
- C’est vrai, dit Nefret en continuant le raisonnement de son mari. Stephen s’occupe déjà d’une jeune fille consentante, pourquoi en chercherait-il une autre ? De plus, il n’a jamais eu la moindre possibilité de rencontrer Sennia.
- Et je te rappelle que Sennia n’a pas été enlevée, David, continua Ramsès d’une voix dure. Elle est sortie volontairement de sa chambre en pleine nuit pour rencontrer son – disons son rendez-vous dans le parc, près de la pyramide. Au vu des circonstances, il est assez logique de présumer qu’elle est allée au devant d’un homme.
- Mais vous connaissez bien Sennia, voyons, protesta David –d’un ton un peu moins affirmatif. Ce n’est encore qu’une enfant !
- Elle a seize ans, dit Ramsès, et elle est à moitié Egyptienne. Selon ces critères, c’est une femme en âge d’être mariée.
- Ce n’est pas la seule, souligna Nefret. Après tout, Maggie n’est pas égyptienne et pourtant elle aussi a déjà un amoureux.
- Où Sennia aurait-elle rencontré ce prétendu amoureux ? demanda David.
- C’est le premier point qu’il nous faut déterminer, admit Ramsès. Mais j’aimerais aussi savoir comment la rencontre nocturne a pu être organisée. Il y a forcément eu des échanges de courrier.
- Nous avons déjà interrogé tous les domestiques à ce sujet, dit Nefret. Personne n’a rien vu, ni rien entendu.
- L’un d’entre eux ment.
- Encore ! Mère affirmait déjà que l’un des domestiques était à la solde de nos mystérieux revendeurs de fausses antiquités. Crois-tu vraiment possible que la maison soit infectée de traitres ? C’est absurde voyons ! Nous les connaissons tous depuis des années.
- Pas tous, contra Ramsès. A la suite de ses récents soupçons, Mère a justement établi une petite liste des nouveaux arrivés. Il serait intéressant de pouvoir remettre la main dessus.
- A ce propos, as-tu enfin pu prévenir tes parents en passant au village? demanda David.
- Oui, je leur ai envoyé un télégramme. Le téléphone ne toujours fonctionne pas.
- Encore !
- Comment cela, « encore » ? Que veux-tu dire ?
- Nous avions déjà eu des ennuis avec le téléphone lorsque que vous étiez arrêtés David et toi à une auberge en revenant de Highclere – lorsque votre voiture était en panne. Je trouve juste la coïncidence curieuse.
- Tu crois que notre ligne serait détraquée volontairement ? C’est une idée à creuser, admit Ramsès le front plissé, mais ce n’est pas une priorité. Je pense que Père et Mère arriveront ce soir. Ils ont dû sauter dans la voiture dès réception de mon télégramme.
- Je pense à quelque chose, remarqua alors David. Tu as dit que tante Amelia a déjà établi une liste de suspects parmi les domestiques et pense que l’un d’eux renseigne d’éventuels ennemis. Et s’il s’agissait du même traître ? Et si l’enlèvement de Sennia était une nouvelle forme de vengeance ?
- Sauf que Sennia n’a pas été enlevée, répéta Ramsès. Elle est partie de son plein gré.
- Elle a pu être abusée, s’écria Nefret les yeux brillants. Si, d’une façon ou d’une autre, quelqu’un a réussi à lui faire croire qu’elle pouvait aider la famille à démêler le cas des faux scarabées, elle se sera précipitée dans un piège sans même réfléchir.
- C’est certainement ce que toi tu aurais fait – au même âge en tout cas, admit Ramsès mais son visage s’était quelque peu détendu.
Roman de la momie maudite
La sirène hurla et jeta sur l’eau son cri enivré d’espace…Le navire se sépara doucement du quai alors qu’un brouillard épais s’enroulait comme une écharpe de soie. La forme sombre qui se tenait à la proue émit un ricanement sourd et se mit lentement en marche.
Myrdhin soupira. Ecrire des romans gothiques était plus difficile que prévu. Sa momie était maintenant en partance pour le Nouveau Monde mais le navire d’ores et déjà maudit n’atteindrait pas son but. Une momie n’avait-elle pas déjà causé le naufrage du Titanic ? Myrdhin pensa que, vu que la plupart des spécialistes avait attribué l’accident à un iceberg, il était libre d’utiliser cette nouvelle optique.
La maison était très calme depuis l’affolement de la veille. Esméralda avait disparu. C’était extrêmement curieux et il regrettait que ses parents aient refusé qu’il puisse participer aux recherches. Lui, Ashara et Morgane avaient même été fermement consignés à l’intérieur. Les deux filles venaient de descendre goûter mais lui-même avait préféré rester tranquille. Il n’avait pas très faim. Les affres de la création artistique sans nul doute. Il préférait s’en tenir à cette idée. La culpabilité qu’il ressentait était certainement sans fondement.
Myrdhin soupira une nouvelle fois. Même son chien l’avait abandonné. Le petit terrier commençait à reconnaître certains des signaux qui régentaient son nouveau foyer et manifestement le mot « goûter » était l’un des plus intéressants. Myrdhin eut un sourire en pensant à son petit compagnon à fourrure. Son père avait évoqué les bienfaits d’une éducation bien pensée mais lui-même préférait le chiot libre de toute contrainte. Après tout, la liberté était un cadeau que les adultes refusaient bien trop souvent tant aux enfants qu’aux animaux. Il se rappela soudain avoir entendu dire que ses grands-parents allaient rentrer. Il soupira encore. Il les aimait beaucoup mais sa grand-mère avait la contrariante habitude de deviner immédiatement ce qui n’allait pas. Allait-elle encore appliquer à son sujet ce don déplorable ? C’était probable. Il allait bel et bien se retrouver dans les ennuis jusqu’au cou et il n’avait pas la moindre idée pour s’en sortir. Avouer était bien entendu hors de question. Cette seule évocation lui tournait quelque peu le cœur. Il n’avait pas très faim depuis quelque temps.
Il se sentait tendu, nerveux. Un choc sourd à la fenêtre le fit soudain violemment sursauter. Il regarda par dessus son épaule et ne vit rien. Il écouta un moment, puis la curiosité fut la plus forte et il s’approcha lentement de la fenêtre. Le battant était fermé et sa chambre était située au second étage. Personne ne pouvait monter jusque-là. Quelqu’un jetait-il des cailloux depuis le jardin pour attirer son attention ? Myrdhin colla le nez au carreau et ne vit rien. Il hésita un moment puis actionna lentement le battant. Un gros oiseau noir et blanc qui s’était tenu sur le rebord déploya soudain ses ailes et s’envola dans une cacophonie furieuse. Myrdhin se pencha. Il n’y avait personne en bas mais des miettes de pain restaient sur le rebord sur sa gauche, devant la fenêtre de sa sœur. L’oiseau avait dû heurter le carreau tandis qu’il picorait les miettes laissées par Ashara. Elle voulait absolument apprivoiser un oiseau. Aux yeux de Myrdhin, l’entreprise paraissait hasardeuse. Il referma les battants et peu après, il était retombé dans sa sombre méditation.
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16.03.2009
chapitre 7 - d
Emerson sursauta et relâcha sa prise sur Kevin qui bascula aussitôt en avant. Je m’étais arrêtée net avant de me retourner. Je me trouvais ainsi devant les trois hommes et le poids de mon ami m’entraîna également au sol. En marmonnant, Emerson se pencha pour me relever tandis que Kevin poussait un cri aigu :
- Mais faites donc attention, ma chère, grogna Emerson. Et vous O’Connell, lâchez immédiatement ma femme.
Je ne relevai pas cette ineptie. Sans chercher à récupérer au sol la solide ombrelle que j’avais emporté comme arme d’appoint, je fouillai plutôt fébrilement dans ma poche afin de sortir mon pistolet.
- Vous n’avez rien, Peabody ? demanda Emerson en promenant ses mains sur moi. Cessez de gigoter ainsi. A quoi jouez-vous ?
- Je cherche à sortir mon pistolet, répondis-je d’une voix tendue. Si vous ne me secouiez pas ainsi, je pourrais –
- Ne touchez pas à cette arme ! ordonna-t-il aussitôt. Il fait nuit et vous allez sans nul doute réussir à nous tirer dessus.
- Je ne pense pas que ce coup de feu ait été dirigé contre nous, gémit Kevin toujours à terre.
Baissant les yeux, je vis qu’il était quelque peu replié sur lui-même et semblait chercher son souffle.
- Mon Dieu ! dis-je en me baissant vers lui. Est-ce votre jambe ? Je croyais que votre plâtre vous aurait protégé de cette chute –
- Ce n’est pas la chute, haleta Kevin en retrouvant d’un coup son accent irlandais. C’est vous qui m’avez quelque peu piétiné en vous relevant, Mrs E. Je crois aussi que votre ombrelle m’a émasculé.
Emerson laissa fuser un ricanement parfaitement malvenu tandis que je remarquai enfin l’endroit exact que Kevin tenait à deux mains.
- Ce n’est pas drôle, Emerson, dis-je sévèrement puis je tournai mon regard vers la maison silencieuse derrière nous : Le coup de feu venait de là, n’est-ce pas ?
- Difficile à dire, répondit Emerson en se frottant le menton. C’était plutôt étouffé comme son. Personne ne semble en tout cas se ruer à notre poursuite. Je pourrai vous laisser là tous les trois et aller en reconnaissance mais –
- Il n’en est pas question, coupai-je.
- Je suis d’accord. Vous ne pourriez pas vous empêcher de brandir votre arme ou de partir à ma recherche. Je n’ose imaginer ce qui se passerait si vous trébuchiez en appuyant par mégarde sur la gâchette.
- Emerson !
- Et puis, impossible de laisser O’Connell dans cet état, ricana Emerson. La solidarité masculine, sans nul doute. Blair, poussez-vous !
Tandis que j’étouffai mon mécontentement, Emerson se baissa et ramassa Kevin comme un vulgaire sac de grains. Il ne se préoccupa pas cette fois de l’aider à marcher et le mit sur son épaule malgré ses protestations, puis il me saisit le poignet de sa main libre.
- Je ne tiens pas à traîner ici, dit-il. Dépêchez-vous ! Blair, prenez la lampe !
Curieusement, personne ne nous poursuivit et nous rejoignîmes le cottage sans encombre. Mr Wheele n'était nul part en vue. Tandis que je préparai du thé, Mr Blair et Emerson aidèrent Kevin à se mettre au lit dans une petite chambre derrière la cuisine. J’apportai peu après mon plateau à son chevet. Je vis immédiatement que mon vieil ami avait les yeux fiévreux, et suggérai de le laisser se reposer mais Emerson intervint aussitôt.
- Je veux savoir ce qui s’est passé, dit-il.
- Je vais très bien, Mrs E., ajouta Kevin d’un air buté. Et je préférerais un whisky à ce thé – non ? Dommage !
Il but sans se faire davantage prier. Satisfaite, je n’insistai pas contre l’entêtement d’Emerson. J’avais mis quelques gouttes de laudanum dans le thé. Kevin ne serait pas longtemps capable de garder les yeux ouverts. Et j’étais également curieuse de savoir ce qui lui était arrivé.
- Vous savez bien que c’est moi qui ait lancé l’idée d’une : « malédiction du Pharaon » autrefois à Louxor, commença Kevin d’une voix fatiguée qui avait perdu son mordant. C’était en 1892 à l’occasion de la mort de lord Baskerville, et c’était aussi la première fois que je vous ai rencontrée d’ailleurs, Mrs E.
- Oui, grogna Emerson mécontent. Ne vous égarez pas, O’Connell, que faisiez-vous à Mansay Castel ?
- J’y viens professeur, mais je dois vous expliquer le cheminement de mon enquête. Depis lors, mon journal n’a jamais cessé d’exploiter la fascination des Britanniques pour l’Egypte ancienne. Vous savez bien que je suis régulièrement allé en Egypte ces vingt dernières années. La découverte de la tombe du « roi Tout’ » est l’affaire du siècle, bien que ce sal… – hum – bien que Carter en ait vendu l’exclusivité au Times. Tous les articles qui s’y rapportent rencontrent un grand succès.
- Les derniers parus sont signés de Jason Anderson, dis-je. Nous l’avions aussi rencontré à Louxor lors de l’affaire de Mrs Petherick –
- Peabody, laissez-le parler !
- Mrs Petherick et sa fameuse statuette volée dans le tombeau de Toutankhamon, s'écria Kevin les yeux brillants. Jason n’a jamais su le fin mot de l’histoire. Peut-être pourriez-vous me l’expliquer ? Mais pas maintenant, ajouta-t-il en croisant le regard furieux d’Emerson – Bon, où en étais-je ?
- Au début, dis-je gentiment. Je sais que David vous a croisé à la gare de Paddington alors que vous partiez à Highclere.
- Highclere, oui. Je voulais y rencontrer lady Evelyn et sa mère.
- Vous ont-elles reçu ? demandai-je machinalement.
- Non, répondit Kevin en fermant les yeux – le laudanum commençait à faire effet. Je cherchais juste à savoir où était Howard Carter. Je ne suis pas certain qu’il soit en Amérique.
- Comment pouvez-vous dire cela ?
- Un de mes indicateurs l’a vu à Londres il y a peu. Et Carter parlait de Highclere. Et puis, il semblait malade. Bien sûr, il se peut qu’il soit ensuite parti pour l’Amérique, mais c’est trop souvent l’un de ses secrétaires qui fait les conférences. Il y a un aussi le problème des secrétaires de Carter, ajouta-t-il d’une voix qui devenait pâteuse.
- Comment cela ?
- J’ai parlé au père de Richard Bathell avant son suicide, répondit Kevin en retrouvant un peu d’énergie. Il affirme que son fils était en pleine santé et n’avait aucune raison de mourir d’un arrêt cardiaque. Mr Bathell m’a dirigé vers Alasdair Asquith qui travaillait comme secrétaire aussi bien pour Carter que pour lord Carnarvon – mais curieusement, ce type m’a évité à chaque fois. Et puis j’ai appris qu’il allait rencontrer Carter à Highclere, et je l’ai suivi. Je ne sais pas s’ils se sont vus mais j’ai quand même pu découvrir qu’Asquith rencontrait parfois Sir William en secret – ici même, à Mansay Castel.
- Vous en êtes certain ? demanda Emerson en se penchant en avant.
- Et aussi sir Malcolm, ânonna Kevin.
- Comment ? s’écria Emerson en posant la main sur son épaule pour le secouer. Montague ? Qu’a-t-il à voir là-dedans ? O'Connell, répondez-moi !
- Il dort, Emerson, dis-je calmement.
- Ne me dites pas que vous l’avez drogué ? rugit Emerson en plissant les yeux.
- Je ne pensais pas que cela agirait aussi vite, dis-je songeuse. Il est sans doute épuisé. Il nous racontera la suite demain. Il serait étrange de retrouver sir Malcolm, n’est-ce pas ?
- Pas vraiment, répondit Emerson, cette vieille crapule est bien du genre à fricoter dans ce genre de trafic.
Je rectifiai les draps et bordai le lit autour du corps immobile de Kevin. Il souleva soudain les paupières. Nos yeux se croisèrent, et il me sourit légèrement. Je ne croyais pas qu’il soit réellement conscient.
- Savez-vous où est Margaret ? demanda-t-il d’une voix atone.
- En Amérique, répondis-je.
- C’est une fille merveilleuse mais elle n’a jamais été pour moi, chuchota-t-il et je sentis Emerson s’ébrouer dans mon dos. Elle vous ressemble, Mrs E. Elle me méprise. Elle est noble et je ne suis qu’un plumitif Irlandais. Les Carnarvon aussi me méprisent. L’Irlande est si pauvre, si vous saviez… J’ai fait ce que j’ai pu…
- Tout va bien, Kevin, dis-je doucement en lui prenant la main. Tout ira bien. Dormez maintenant.
Je restai près de lui jusqu’à ce que sa main se détende dans la mienne. Je n’avais pas eu l’intention de profiter du laudanum pour lui soutirer des informations et je ne m’étais pas attendue à l’entendre évoquer Margaret. Connaît-on jamais les recoins secrets d’une âme ?
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11.03.2009
chapitre 7 - c
- Emerson, attendez-moi, je suis trempée ! m’exclamai-je. Et je persiste à dire que c’est une idée grotesque.
- Nom d’un chien, cessez de râler, Peabody ! grogna mon époux sans même se retourner. C’est vous qui avez tenu à venir. Je vous avais proposé de rester au cottage.
- Nous y somme presque, Madame, intervint doucement Mr Blair qui nous guidait. Voyez, cette petite lumière droit devant nous, c’est celle de la porte arrière. Elle reste allumée toute la nuit.
- Pourquoi donc ? demandai-je.
- Je n’en sais rien, répondit Mr Blair.
- Et on s’en contrefiche, grommela Emerson. Vous avez vraiment le don de compliquer les choses, ma très chère. La porte arrière est-elle ouverte, Blair ?
- Non, professeur, répondit l’homme, mais cela ne sera pas un problème.
Effectivement, ce n’en fut pas un. Je ne sais ce que trifouilla Mr Blair avec la serrure, mais après quelques secondes, la lourde porte s’ouvrit avec un grincement rauque. Vu l’atmosphère ambiante, c’était plutôt impressionnant. Dès que nous pénétrâmes derrière Mr Blair dans une sorte d’arrière-cuisine lugubre, Emerson alluma sa torche et l’agita autour de lui. Des étagères en bois s’alignaient sur les murs, remplies de bocaux aux étiquettes ternies. Rassuré, Emerson avait déjà traversé la pièce vers la porte du fond tandis que j’essayais encore de lire ce qui était indiqué sur le pot le plus proche. Ma vue n’était plus ce qu’elle avait été mais vu le contenu verdâtre du pot en question, le renseignement n’était sans doute pas indispensable. La pièce suivante était une cuisine, vaste, propre, et presque vide. Quelques cuivres ternis égayaient le dessus de la haute cheminée. Il régnait un air d’abandon. Seul le vieux poêle à charbon où trônait une bouilloire cabossée semblait régulièrement utilisé.
- Je croyais sir William très riche, dis-je en fronçant les sourcils. Ces pièces sont pourtant d’un dénuement sordide.
- Elles sont destinées aux domestiques, dit Mr Blair d’une voix feutrée. Les pièces de réception sont bien plus avenantes. Et puis aussi, le vieux monsieur ne vient plus guère à Newbury depuis le départ de Miss Suzie. Il possède une autre demeure à Londres. Sa femme n’a jamais aimé la campagne.
- Je n’arrive pas à imaginer ce vieux grigou marié, dit Emerson.
- C’est sa seconde épouse, indiqua Mr Blair. D’après Daphné, Mr Willy l’a épousée avant d’être anobli parce que c’était la fille de l’un de ses associés en affaires – à l’époque où il travaillait dans la city. Une dame de la ville, quoi ! Nous ne l’avons vue qu’une fois ou deux au château, seulement lorsque de grandes fêtes étaient organisées pour recevoir lord Carnarvon.
- Pourquoi les Portmanteau ne viennent-ils plus ? Il reste à Highclere la veuve et la fille de lord Carnarvon, rappelai-je.
- On dit que lady Carnarvon est comme prostrée depuis la mort du vieux lord, expliqua Mr Blair. Et la jeune dame est assez fière. Elle sort peu. J’ai vu leur voiture passer sur la route de Londres quelques fois, mais rarement. Et elles ne reçoivent personne – sauf le docteur bien entendu.
- Lady Carnarvon serait-elle souffrante ? demandai-je.
- On dit que le malade à Highclere était un étranger, dit Mr Blair.
- Le docteur du coin a l’air d’avoir une idée assez vague des exigences du secret médical, grogna Emerson. C’est déjà à cause de ses bavardages que nous sommes ici ce soir.
Pendant cette discussion à mi-voix, nous avions traversé le rez-de-chaussée désert et étions arrivés dans le hall d’entrée à l’avant de la maison. Un superbe escalier à double volée montait vers l’étage. Un autre plus sombre s’enfonçait dans le sous-sol.
- Où allons-nous d’abord chercher Kevin ? demandai-je. Ne serait-il garrotté pas dans un sombre cul-de-basse-fosse ?
- Amelia, par pitié, ne recommencez pas à proférer des inepties, marmonna Emerson les dents serrées.
- Il est dans une chambre d’ami au premier, madame, dit Mr Blair.
Il me sembla qu’il souriait. Je fronçai les sourcils. Je ne voyais rien de drôle à l’idée que mon vieil ami Irlandais soit retenu prisonnier depuis plusieurs semaines à Mansay Castel par Sir William Portmanteau et sa clique. Je ne pouvais aussi m’empêcher de me demander ce qu’avait découvert le journaliste pour mériter un tel traitement ?
Nous avions décidé cette expédition la veille au soir, sur une impulsion, après que Mr Wheele nous ait rapporté qu’un rouquin trop curieux avait été vu dans le voisinage avant de disparaître sans régler sa note à l’auberge ni récupérer ses affaires personnelles. Ayant été payé à l’avance, l’aubergiste avait mis plusieurs jours avant de rapporter les faits à la maréchaussée. Kevin avait donné un nom d’emprunt – Kevin Emerson, ce qui avait arraché un rugissement d’horreur à mon bouillant époux – aussi personne n’avait pu découvrir d’où il venait. Daphné Thatcher, la cuisinière de sir William, ayant évoqué devant Mr Blair l’homme roux inconnu qui résidait à Mansay Castel, nous avions bien évidemment été rapides à faire la connexion.
Il était évident qu’il était retenu contre son gré. Jamais Kevin ne serait resté aussi longtemps sans donner de ses nouvelles à son journal.
Tandis que j’évoquais ces récents évènements, nous montâmes l’escalier à pas feutrés. Je serrais dans ma poche le petit pistolet qui s’y trouvait, prête à m’en saisir à la moindre provocation. Emerson m’avait interdit de l’emporter, prétendant que j’étais un danger public armée de cet instrument, mais je présume qu’il avait voulu plaisanter. Lui même possédait son arme glissée dans sa ceinture. Mr Blair avait les mains vides mais son attitude montrait qu’il était aux aguets, et prêt à en découdre. Il n’y avait aucun bruit. Le château semblait remarquablement désert.
- Le château semble remarquablement désert, dis-je. C’est étrange. Etes-vous sûr de vos renseignements, Mr Blair ?
- Silence ! grommela Emerson.
Mr Blair ne me répondit pas mais nous arrivions déjà à l’étage. Il avança derechef vers la première porte sur la droite. Elle était fermée. Il sortit à nouveau son curieux outil métallique qu’il glissa dans la serrure. Il y eut un déclic et aussitôt, il put faire jouer la poignée.
Je voulus me précipiter mais Emerson me retint d’une main ferme et me fit passer derrière lui avant d’entrer dans la pièce. C’était une chambre plutôt petite et sommairement meublée, juste un étroit lit à baldaquin, une commode et un fauteuil au coin de l’âtre où mourraient quelques tisons. Une veilleuse était allumée à côté du lit. Sa faible lueur permettait de voir qu’une tête reposait sur l’oreiller.
- Kevin ! m’écriai-je alarmée.
- Comment ? fit l’homme en ouvrant les yeux. Que – mais enfin ? Madame E. ? Je n’arrive pas à croire que ce soit vous ! Ce doit être une sorte de rêve –
- De cauchemar plutôt, grommela Emerson. Eloignez-vous Peabody, je trouve votre comportement inconvenant. Cet homme est à moitié dévêtu.
D’après ce que je pouvais apercevoir derrière le dos de mon imposant époux qui m’avait à nouveau rejetée derrière lui, Kevin était effectivement en vêtement de nuit, mais un édredon le couvrait jusqu’à la taille. L’encolure trop lâche de sa chemise laissait apparaître son cou et le haut de sa poitrine où foisonnaient des poils grisonnants. Emerson remonta les draps jusque sous le cou de Kevin avant de me laisser approcher.
- Vous voilà aussi, professeur ? remarqua l’Irlandais d’une voix gouailleuse et son accent marqué me fit comprendre qu’il était devenu parfaitement lucide. Etes-vous venus à ma rescousse ?
- Etes-vous donc prisonnier, Kevin ? demandai-je. Où sont vos vêtements ? Pourquoi ne pas avoir tenté de vous échapper ?
- D’après le médecin, il a une jambe cassée, Peabody, me rappela Emerson d’un ton caustique.
- Mon Dieu, c’est vrai, dis-je contrite à l’idée d’avoir oublié. Comment allons-nous l’emmener, Emerson ?
Ce ne fut pas facile, mais avec l’aide d’Emerson et de Mr Blair, Kevin réussit à sortir de son lit et à revêtir sa redingote. Sur ordre d’Emerson, je dus garder le dos tourné pendant toute l’opération, aussi m’occupai-je en regardant par la fenêtre. Celle-ci donnait sur le côté de la maison, et la lune éclairait une terrasse dallée en pierre et des escaliers qui descendaient au jardin. Un chat noir traversa soudain un rayon de lune et je frissonnais un peu. Etait-ce un mauvais présage ?
Une fois Kevin habillé, Emerson et Mr Blair joignirent curieusement leurs mains et en firent ainsi une sorte de chaise à porteur pour le soulever et lui faire descendre les escaliers. J’ouvrais la route en tenant la lampe dirigée derrière moi. Nous refîmes rapidement le trajet accompli à l’aller. Personne ne nous intercepta. Je songeai un moment à souligner cette anomalie mais j’entendais Emerson marmonner dans mon dos et je me dis que ce n’était sans doute pas le meilleur moment pour poser des questions. Nous avions encore à traverser le jardin jusqu’au mur d’enceinte derrière lequel la voiture nous attendait. Je soupirais. Au moins, n’aurai-je pas à ramper cette fois-ci.
Nous avions à peine atteint les hautes herbes quand le coup de feu retentit.
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10.03.2009
chapitre 7 - b
Peu après, nous retrouvâmes notre hôte au salon. Si l’extérieur du cottage était britannique, son aménagement portait la trace des longs séjours égyptiens du propriétaire. Malgré son encombrement, le salon à l’orientale était confortable et plusieurs lucarnes longeant le corridor de l’étage assuraient une profusion de la lumière. La salle à manger était meublée de meubles curieusement anachroniques, un coffre berbère, deux fauteuils de cuir clouté placés aux extrémités de la table et des chaises à hauts dossiers rembourrés. Le soleil couchant pénétrait par les fenêtres sans rideaux qui ouvraient sur la rivière. Un courant d’air répandait une sensation de fraicheur et de vivacité.
Le repas fut également oriental, du kechk, la délicieuse soupe turque à base d’oignons, très appréciée en Egypte ; du mesakaa, met composé d’aubergines, de poivrons et de pommes de terre ; et des al ghorayeba, douceurs aux amandes. Je sortis de table quasiment aussi prostrée qu’après les banquets que nous offrait jadis en Egypte le cheik Mohammed – un autre « vieil ami » d’Emerson. Après le dîner, au salon, Emerson alluma sa pipe et Mr Wheele son cigare. Pour ma part, j’entamai la difficile étape postprandiale avec un premier whisky soda. Deux heures après, un second verre en main, je commençai à retrouver un soupçon de ma lucidité habituelle.
Ininterrompue depuis le dîner, la conversation entre les deux hommes avait porté sur des amis perdus de vue et d’anciennes anecdotes. Celles-ci se rapportant à la vie d’Emerson avant de me connaître, je les avais trouvées aussi amusantes qu’instructives – et je comptais bien lui demander quand nous serions seuls quelques précisions concernant une certaine lady dont il avait été question à Alexandrie à sa descente du bateau – mais je n’avais pas éprouvé le besoin de rappeler ma présence. Soudain, Mr Wheele coupa court à cette longue rétrospective.
- Emerson, mon vieil ami, dit-il d’une voix un peu épaisse, je me suis renseigné au sujet de votre petit problème –
- Quel petit problème ? demandai-je aussitôt.
- Laissez-le parler, Peabody, grogna Emerson.
Il s’avéra que, dans son courrier qui annonçait notre venue, Emerson avait également posé quelques questions. Mr Wheele ne fréquentait pas Highclere et les dames Carnarvon étaient assez sectaires concernant leurs fréquentations mais il en était autrement avec un certain habitant de Newbury.
- J’ai connu Willy Portmanteau toute ma vie, commença Mr Wheele. Son père a fait fortune à Londres dans je ne sais quelles affaires louches et le fils a pris la suite. Il a même été anobli, le croiriez-vous ? Malheureusement, devenir Sir William lui est monté à la tête. Il avait une fille adorable qui s’est enfuie avec un Français, elle est morte depuis.
- Je ne tiens pas vraiment à entendre parler de ce vieux fou – commença Emerson d’un ton impatienté.
- Patience, mon jeune ami, coupa Mr Wheele avec calme. Patience. je voudrais ajouter que Willy a abandonné la maison familiale pour racheter un vieux manoir avant la guerre. Mansay Castel. Il l’a fait rénover à grands frais et s’est mis à lorgner du côté d’Highclere. Carnarvon était après tout le seul véritable représentant local de cette noblesse à laquelle Willy rêvait tant d’appartenir.
- Nous avons rencontré la petite-fille de Sir William en Egypte, intervins-je.
- Suzie ? demanda Mr Wheele. Que devient-elle ? C’était une grentille gamine quand son grand-père l’a ramenée de France, pas fière pour deux sous. Je crois même que –
- Peabody ! grinça Emerson. Ne vous y mettez pas aussi. Wheele, mon vieil ami, pourriez-vous revenir au fait.
- Avant d’épouser un Egyptien - ce qui lui a fait rompre avec son grand-père - Suzanne nous avait indiqué que sir William était un voisin de lord Carnarvon, et je crois même qu’elle a évoqué le terme « vieil ami » ajoutai-je amusée – tandis qu'Emerson me jetait un œil noir.
- Peuh ! s’exclama Mr Wheele. Willy prend ses désirs pour des réalités. Carnarvon le recevait c'est vrai, mais rarement.
- Lord Carnarvon était riche, dis-je en fronçant les sourcils. Suffisamment du moins pour financer des années durant de vaines fouilles à Louxor. Que lui apportait donc un tel pantin ?
- A-t-on jamais assez de thuriféraires ? demanda Mr Wheele avec un rictus narquois.
- Je suis plutôt d’accord avec vous, grommela Emerson, mais que diable cela nous apporte-t-il ?
- Tony, mon valet-cuisinier-chauffeur, fait ses courses dans le bourg.
- Pardon ? fit Emerson en fixant notre hôte d’un regard inquiet.
- C’est ainsi qu’il rencontre régulièrement Daphné Thatcher, continua Mr Wheele.
- Qui cela ? demanda Emerson de plus en plus interloqué.
- La cuisinière de Mansay Castel.
- Et elle s’appelle Daphné, dis-je d’un ton étonné. Comme c'est étrange ! J’aurais plutôt pensé –
- Peabody ! explosa Emerson. Je me contrefiche du nom de la cuisinière !
- Daphné a raconté à Tony une chose très intéressante, intervins Mr Wheele tandis que j’adressais à Emerson un sourire pincé. C’est de cela dont je voulais vous parler.
Sans m’octroyer d’illusoires qualités, je pense être parfaitement objective en ce qui concerne ma personne et m’accorde ainsi une certain logique et un sens aigu de l’organisation. Céder à une impulsion ne correspond en rien à ces admirables qualités. Aussi, me demandai-je le lendemain soir ce que je faisais par un temps frisquet à ramper dans des hautes herbes – le travail des jardiniers en fonction était tout à fait désolant – en me préparant à pénétrer par effraction chez autrui. Tout était de la faute d’Emerson – et de son « vieil ami » Mr Wheele.
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05.02.2009
chapitre 7 - a
Chapitre 7
Après neuf ans d’un règne sans gloire, Toutankhamon mourut à l'âge de 18 ans, peut-être assassiné, vers 1344 avant notre ère.
Mr William Wheele était un « vieil ami » d’Emerson qui habitait à Newbury, dans le Berkshire. Je savais depuis toujours qu’il y avait fort peu d’endroits au Moyen Orient où Emerson n’avait pas de « vieil ami », aussi je ne m’étonnai guère que cette curieuse disposition s’étende aussi à l’Angleterre.
- Je ne connaissais pas Mr Wheele, Emerson, dis-je cependant. Vous ne m’en avez jamais parlé.
- Je l’ai rencontré bien avant de vous rencontrer, ma chère, dit-il en secouant sa pipe d’une main tout en tenant le volant de l’autre – tandis que je surveillais la route d’un œil inquiet. Lorsque j’ai quitté l’Angleterre après avoir rompu toute relation avec ma mère – très peu de temps après avoir vu Sethos pour la première fois, ainsi que je vous l’ai déjà raconté – je n’avais pas un sou vaillant. J’ai rencontré Wheele en arrivant à Alexandrie où j’ai eu l’occasion de – hum – le tirer d’un mauvais pas. Il m’a pris sous son aile. C’était alors un vieux baroudeur et son exemple a grandement facilité mon adaptation en Egypte.
- Mon Dieu, Emerson, mais quel âge a-t-il donc maintenant ?
- Il n’était que de dix ans mon aîné, répondit Emerson qui m’aspergea de cendres en agitant une main négligente devant ma protestation. Je suis resté plusieurs mois avec lui, puis il a eu un sale accident – un rocher lui a écrasé la jambe. Elle a dû être amputée. Heureusement pour lui, il venait juste de faire un petit héritage, aussi a-t-il pu se retirer ici-même, à Newbury. Depuis, nous avons correspondu de temps à autre, mais je m’appréciais pas son – hum – épouse. Elle a disparu il y a quelques mois déjà. J’ai écrit à Wheele. Il nous attend.
- Emerson ! m’exclamai-je. Etes-vous en train de prétendre que vous n’avez pas revu ce monsieur depuis plus de quarante ans ? Vous ne pouvez pas espérer ainsi débarquer chez lui et –
- Bien sûr que si ! rugit-il en me coupant la parole. Vous ne comprenez vraiment rien à l’amitié masculine, ma chère Peabody. Wheele sera ravi d’avoir notre compagnie. Et ne vous inquiétez pas, il aura aussi de l’excellent whisky à nous offrir.
Un vieillard infirme doublé d’un ivrogne, voilà notre futur hôte. Fixant Emerson d’un regard étincelant, je restai sans voix car il était trop tard pour protester efficacement. Emerson avait refusé que nous prenions une chambre dans la seule auberge du village d’Highclere, comme l’avaient fait David et Ramsès – « C’est trop en vue » disait-il. J’avais accepté que nous logions plutôt à Newbury, non loin de là. Il y avait certainement des auberges accueillantes dans cette petite ville du Berkshire, mais Emerson avait alors pensé à son « vieil ami ». Malgré mon sinistre pressentiment, je préférai changer de sujet.
- Savez-vous, dis-je, que le Berkshire est l’un des plus anciens comtés d’Angleterre et que sa dénomination remonte au roi Alfred le Grand de Wessex.
- Mais que voulez-vous donc que cela me fasse ? grogna Emerson en soufflant – exprès – un nuage de fumée nauséabonde.
- J’ai entendu dire que le roi comptait l’attribuer en concession à la couronne en tant que comté royal de Berks (nda : ce sera le cas dans les années 1930).
- Cela changera certainement la vie des habitants, ricana Emerson.
- Le nom de Berkshire vient des forêts de bouleaux qui se disaient Bearroc en celtique, et –
- Comptez-vous écrire un guide touristique, Peabody ? aboya Emerson. Vérifiez plutôt notre direction.
Je me tus. Nous arrivions effectivement à Newbury, principale ville à l’ouest du comté, située sur les rives de la rivière Kennet et du canal du même nom qui rejoignait la Tamise. Le centre ville possédait de nombreux bâtiments datant du XVIIe siècle mais le regard menaçant d’Emerson ne me laissa aucune chance de les commenter, encore moins de les visiter. Je ne rappelai pas davantage à mon bouillant époux que le Berkshire fut, à travers notre histoire, le théâtre de nombreuses batailles, d’abord par le fait des campagnes d’Alfred le Grand contre les Danois – notamment à Englesfield, Ashdown et Reading – ensuite, pendant la guerre civile où deux batailles célèbres eurent lieu à Newbury. Cette petite ville charmante n’était qu’à deux heures de Londres et nous y arrivions donc en milieu d’après-midi après avoir traversé une campagne magnifique et verdoyante. Le temps était doux et frais, le ciel légèrement brumeux.
Mr Wheele n’avait rien d’un vieillard infirme. Il s’avéra être un homme sanguin aux allures d’ours, avec d’abondants cheveux blancs et un visage coloré. Son verbe haut me fit penser qu’il devait être légèrement sourd. Son amputation se voyait peu et ce n’est pas elle qui l’empêchait de se déplacer, il était bien plus handicapé par un embonpoint plus qu’imposant. Le vieux domestique à la mine patibulaire qui nous ouvrit la porte nous introduisit ensuite dans un salon surchargé de meubles où les livres s’étalaient absolument partout, en piles plus ou moins solides. Je remarquai aussitôt la poussière qui maculait la moindre surface et eus un frisson d’appréhension. Mr Wheele trônait dans un profond fauteuil dont il eut le plus grand mal à s’extirper à ma vue. Emerson lui tendit une main secourable mais, malgré sa force musculaire, il dut cependant s’y reprendre à deux fois.
Nous fûmes peu après conduits par le même domestique, Anthony Blair, jusqu’à notre chambre, une grande pièce quelque peu sommairement meublée qui donnait sur l’arrière du cottage. Me penchant par la fenêtre, je vis un jardin bien arboré et une pelouse qui allait jusqu’à la rivière. La chambre était propre, aérée et très claire.
- La chambre est propre, aérée et très claire, Emerson, dis-je d’un ton rassuré.
- Vraiment ? dit-il tout en s’essuyant le visage après s’être aspergé d’eau fraîche.
- Mr Wheele ne ressemble pas à ce que j’attendais, dis-je.
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31.01.2009
chapitre 6 - fin
Lorsque nous nous retrouvâmes seuls peu après, Emerson annonça qu’il était temps de nous coucher. Je ne discutai pas cette injonction. Après tout, la chambre était un endroit aussi confortable qu’un autre pour la petite discussion que j’envisageai d’avoir. Assise devant la coiffeuse, tout en donnant à mes cheveux leurs cent coups de brosse quotidiens, je profitai du délai pour réfléchir à ce que nous venions d’apprendre. Certains points ne « collaient » pas et j’étais sûre qu’Emerson l’avait remarqué aussi. A mon avis, son silence inaccoutumé durant la soirée était plus que suspicieux.
- Croyez-vous à ce que Mr Smith nous a raconté ? demandai-je enfin à Emerson tandis que je m’allongeai près de lui.
- J’ai sommeil, grogna-t-il en réponse et il éteignit la lumière.
- Plus tôt vous me répondrez, plus tôt vous pourrez dormir, mon chéri, dis-je fermement. La route était un peu longue, n’est-ce pas ? Vous devez être fatigué d’avoir conduit. Croyez-vous à ce que Mr Smith nous a raconté ?
- Peabody, soupira Emerson dans le noir tout en prenant ma main, vous ne changerez jamais. Je me demande bien pourquoi j’essaie encore… – Aie ! (Je l’avais pincé.) Très bien, ma chère – oui, je crois à ce qu’il nous a raconté. Oui, la situation en Egypte est certainement explosive, comme dans tout le Moyen-Orient d’ailleurs, et oui, les années à venir vont être difficiles. Etes-vous satisfaite ?
- Pourquoi Mr Smith est-il venu ce soir, Emerson ?
- Il ne s’appelle pas Smith.
- Je le sais parfaitement, Emerson, mais Smith lui va beaucoup mieux que Bracemachin-Boistruc, ou quel que soit son ridicule patronyme multi syllabique. Ne cherchez pas à changer de sujet. Pourquoi est-il venu ce soir ?
- Certainement pas pour nous parler de la situation politique, grommela Emerson. Il n’a strictement rien dit de nouveau.
- Peut-être voulait-il seulement que nous nous interrogions sur sa venue – ou du moins sur les motifs cachés de sa venue ?
- Je refuse de m’interroger sur ce triste sire, protesta Emerson. Mais voir sa tête lorsque vous avez parlé de la malédiction de Toutankhamon valait le détour.
- Sa tête ? protestai-je. Il n’a rien exprimé, et n’a rien répondu.
- Il était stupéfait et c’était réjouissant, affirma Emerson. Quel qu’ait pu être son dessein en venant ici ce soir, je ne pense pas qu’il s’attendait à une telle réponse de votre part.
- Vous êtes resté très silencieux durant toute la soirée, dis-je.
- Je n’aime pas Smith, tonna Emerson avec conviction, ni aucun de ses semblable à dire vrai. Je sais bien que les services secrets sont malheureusement une nécessité en temps de guerre – et en temps de paix aussi probablement – mais ces gens-là exagèrent par trop leur importance. Je n’aime pas leurs méthodes.
- Croyez-vous que Smith cherche encore à recruter Ramsès – ou même à récupérer Sethos ?
- Sethos ? s’emporta aussitôt Emerson. Pourquoi diable Sethos serait-il concerné ? Le sal… ! Il s’est sauvé en Amérique au lieu de s’occuper de ce satané trafic d’antiquités. Il a osé nous envoyer ses sbires pour nous espionner –
- Pour nous protéger, coupai-je.
- C’est encore pire ! Quand je remettrai la main sur lui, je le –
- J’ai remarqué que vous l’avez appelé « mon frère » ce soir en l’évoquant devant Mr Smith, et non plus « ce satané Sethos ». Vous êtes plus concerné que vous ne voulez l’admettre Emerson.
Emerson émit un curieux bruit étouffé et ne répondit pas tout de suite.
- Pourquoi avez-vous demandé à Smith ce qu’était devenue la fille de Sahin Pacha ? demanda-t-il enfin.
- C’est aussi Sethos qui vous fait penser à elle, n’est-ce pas ? dis-je en comprenant son raisonnement. A Gaza, sous le nom d’Ismaël, il a bel et bien manipulé cette fille pour la pousser à délivrer Ramsès. Elle a réellement sauvé la vie de notre fils, Emerson, et je suis sûre que Ramsès sera soulagé de savoir qu’elle s’en est bien sortie. Mariée à un Européen ? Qui l’eut cru ? Elle doit être ravie de pouvoir désormais arborer des toilettes à fanfreluches sans les limitations de sa religion.
- Vous êtes dure, dit Emerson, toujours trop faible avec la gent féminine. Esin était très jeune et un peu naïve, mais il est normal qu’elle ait pu faire son chemin, charmante et instruite comme elle l’était.
- Je suis soulagée quant à moi qu’elle ne soit pas restée en Angleterre. J’avais pensé à elle à case de ces poupées que j’ai reçues, Emerson. A mon avis, c’est le genre de vengeance à laquelle penserait une fille sotte et jalouse.
- Jalouse ? s’exclama Emerson outré. Esin ? Mais enfin, elle était très – hum – attirée par Ramsès, et puis nous l’avions défendue contre son père lorsqu’il voulait la reprendre. Sa reconnaissance certainement –
- Je suis moins optimiste que vous quant aux sentiments qu’elle nous portait, dis-je fermement. Après l’avoir ramenée au Caire, les services secrets étaient avides de connaître ce qu’elle savait. Nous nous sommes débarrassé d’elle comme d’un colis encombrant. Lorsque nous l’avons laissée à Mr Smith et sa sœur, je sais que Ramsès l’a fortement ressenti. Comme vous, il est facilement attendri par de grands yeux vides !
- Peabody !
- C’est la vérité, Emerson. Et puis cette fille n’avait pas une grande profondeur de cœur, avouez-le. Voyez comme elle a vite abandonné son père sans se préoccuper de son sort.
- Il est mort.
- Pardon ?
- Sahin Pacha, il est mort, répéta Emerson. Smith ne l’a pas dit mais c’est évident. Il n’est jamais sorti vivant de leurs geôles.
- Vu ce qu’il comptait faire subir à Ramsès – et à Sethos – je ne peux pas dire que je le regrette, Emerson. Il a aussi essayé de vous tuer, je vous le rappelle, alors que vous aviez un bras dans le plâtre en plus ! Ce n’était pas un genteman.
- C’était un combat loyal, ma chérie, dit Emerson en riant, puisque j’avais votre ombrelle épée. Cet épisode ne me laisse pas un si mauvais souvenir et nous nous en sommes sortis après tout.
- Peut-être devriez-vous contacter Selim, Emerson ? Il pourrait enquêter en Egypte et… – Pensez-vous qu’il soit risqué d’envoyer de telles informations par courrier ? Je me rappelle que Selim avait un petit faible pour Esin.
- Peabody ! s’emporta Emerson. Selim a déjà deux épouses et Esin est mariée, aussi je ne vois pas du tout où mènent vos élucubrations. Quant à demander à Selim d’enquêter, je l’ai déjà fait au sujet des fausses antiquités. Il connaît tous les Gournaouis après tout. Je me refuse par contre à croire qu’il soit impliqué dans un complot nationaliste et je ne lui poserai certainement pas la question par courrier.
- Oui, bien entendu, admis-je un peu à contrecœur.
- Dormez maintenant ma chérie.
Avoir ainsi évoqué Selim, et de ce fait pensé à nos amis égyptiens, explique sans doute mon rêve de cette nuit-là.
Comme de coutume, Abdullah m’attendait au sommet de la falaise de Deir el Bahari que je grimpais presque sans effort comme c’est souvent le cas dans les rêves. Arrivée au sommet, je saisis la main qu’il me tendait pour m’aider dans le dernier passage.
- Ce n’est pas trop tôt, dis-je d’un ton peu aimable.
- Que faites-vous donc ici ? répondit Abdullah sévèrement.
Plus essoufflée que prévu, je ne lui répondis pas immédiatement. Serrant les bras contre moi, je frissonnai. Il était encore très tôt. L’air du petit matin était aussi vivifiant que de l’eau fraîche contre ma peau moite. J’aurais dû davantage me couvrir.
- Ici – vous voulez dire à Londres je suppose. Emerson s’ennuyait, expliquai-je enfin. Il veut aller rencontrer Carter à Highclere. Vous savez bien combien il peut se montrer entêté quand il a une idée fixe.
- Et pas vous, sans doute ?
Droit et bien habillé comme il l’était toujours au cours de ces visions, Abdullah me regardait tout en tentant de cacher son sourire amusé derrière sa main.
- Si ! avouai-je en souriant également. Il se passe quelque chose à Highclere, n’est-ce pas ?
- Oui. Et si vous étiez venue plus tôt, vous le sauriez déjà et auriez ainsi pu éviter des ennuis à ceux que vous aimez.
- Toujours vos allusions énigmatiques, Abdullah ! m’exclamai-je. De quels ennuis s’agit-il ? Seront-ils dangereux ?
- Les ennuis et le danger sont vos compagnons habituels, Sitt. Cela ne servirait à rien de vous en avertir, même si j’y étais autorisé. Rien ne vous changera jamais.
- Humph, dis-je. Emerson m’a dit la même chose justement hier soir. Et au sujet des faux provenant de la tombe de Toutankhamon ? Vous devez connaître les coupables. Qui sont-ils ? Y a-t-il vraiment une malédiction ?
- Que de questions, Sitt, dit-il et cette fois, il ne chercha plus à cacher son sourire. Savez-vous pourquoi je suis là ?
- Non manifestement pas, maugréai-je. Pourquoi ?
Il ne répondit pas tout de suite. Il regardait la vallée en contrebas et je fis de même. Dans un poudroiement rouge et or, les rayons du soleil flambaient déjà à l’est sur les falaises. Je vis s’éclaircir les contours estompés des temples de Thèbes sur les rives d’en face et les portiques pâles du palais d’Hatshepsout sortir de l’ombre juste en dessous de moi. Peu à peu, l’ascension de l’astre glorieux illumina le Nil dont l’eau sombre se mit à miroiter. Dans un kaléidoscope de couleurs, vibraient la luxuriance des champs cultivés et l’or pâle du désert qui s’éveillait à la vie.
Revoir Louxor me faisait chaud au cœur. Revoir Abdullah également. Mon cher vieil ami ressemblait tant à son fils, Selim, avec sa barbe bien noire et son corps vigoureux. Ces rencontres m’étaient précieuses bien qu’Abdullah refuse de répondre à mes questions autrement que par des insinuations vagues. Il était si semblable à ce qu’il avait été de son vivant que je ne pouvais rester fâchée contre lui.
- Vous m’avez manqué, dis-je sincèrement.
- Vous n’avez pas beaucoup progressé depuis la dernière fois, Sitt, répondit Abdullah en me regardant.
- Vous aviez dit que David m’aiderait, répondis-je. Et cela n’a pas été le cas. Lui et Ramsès n’ont rien découvert à Londres.
- Ah ! s’exclama Abdullah en riant. Est-ce pour cela que vous les avez laissés partir au lieu d’y aller vous-même ?
- Je pensais devoir rester à Amarna, dis-je en fronçant les sourcils, mais il ne s’est rien passé d’intéressant. Je n’ai pas reçu de nouvelles poupées, ni découvert d’autres anneaux.
- Rien n’est pourtant réglé, Sitt. Surveillez bien l’enfant. En quittant la première fois son nid, un petit oiseau risque sa vie.
- Sennia ? m’exclamai-je. S’agit-il bien d’elle, Abdullah ? Je vous en prie – que se passe-t-il avec Sennia ?
- Le Petit Oiseau rencontrera bientôt une épreuve qui décidera de son destin.
- Mon dieu ! m’écriai-je affolée. Quelle épreuve ?
- Si elle réussit, elle deviendra un aigle, libre et forte à la fois, et ses ailes la mèneront vers celui qui l’attend, celui qui l’aimera. Ils sont semblables mais le garçon a déjà affronté ses épreuves.
- Quel garçon ?
- Vous ne pouvez pas toujours protéger votre famille, Sitt Hakim, dit Abdullah gentiment. Laissez-les vivre. Il y a des chemins que tout être humain se doit de suivre seul.
- Abdullah ! protestai-je faiblement.
Mais déjà il se détournait de moi, s’éloignait vers la Vallée des Rois où je ne pouvais pas le suivre. Je le suivis des yeux, espérant en vain le voir se retourner. Il ne le fit pas mais j’entendis encore sa voix :
- Allez à Highclere, dit-il. Certaines réponses vous y attendent. Ensuite, ne perdez pas de temps pour revenir chez vous.
Je demeurai figée un certain temps à digérer mon exaspération. Puis je pris mon courage à deux mains et décidai d’un plan d’action. Highclere d’abord, et ensuite retour à Amarna manor où Sennia et moi aurions une conversation soutenue. Quel était ce garçon ? De qui cette petite sotte pouvait-elle bien être amoureuse ?
fin chapitre 6
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30.01.2009
chapitre 6 - F
***
- Qu’est-ce que vous fichez ici ? demanda grossièrement Emerson.
- Emerson, je vous en prie, intervins-je aussitôt tout en accueillant le visiteur qui venait d’être introduit dans la bibliothèque par le maître d’hôtel d’Evelyn.
Il n’y avait aucune possibilité de l’évincer sans nous montrer grossiers. Cette considération aurait pu ne pas décourager Emerson mais je cédai à la curiosité qui me rongeait. L’homme était de taille moyenne et ses cheveux noirs et grisonnants dégageaient un haut front et intelligent. Dans son visage acétique aux méplats marqués, un long nez fin et un menton saillant encadraient sévèrement ses lèvres minces. Nous l’avions rencontré à Londres à l’automne 1915, au cours d’un diner mémorable dans la luxueuse résidence de lord Salisbury à Berkeley Square. Côté féminin, Nefret et moi avions été accueillies par lady Salisbury qui avait ensuite fait de la figuration polie dans la conversation. Côté masculin, outre Ramsès et Emerson, il y avait aussi le frère de notre hôte, lord Edward Salisbury, alors conseiller financier du Sultan en Egypte. En réalité, lui et ses pairs contrôlaient le gouvernement. Je ne peux pas dire que l’ambiance de ce dîner avait été très détendue. Depuis toujours, Emerson détestait l’élite sociale, britannique. En Egypte, celle-ci se composait de pompeux officiers et de leurs prétentieuses épouses. Notre fréquentation de cette clique dorée avait toujours été réduite au minimum. Emerson n’avait pas apprécié le dîner mondain chez lord Salisbury. Bien entendu, le fait que lord Edward et son acolyte l’aient monté dans le but de tenter de recruter Ramsès pour une nouvelle mission secrète et dangereuse n’avait pas amélioré son humeur. La mienne non plus d’ailleurs. Et Nefret s’était montrée particulièrement empressée à défendre le droit de son époux de vivre en paix.
Au cours de cette première rencontre, l’homme s’était présenté sous l’alias de « Mr Smith ». Nous avions bien entendu tous compris qu’il dirigeait une quelconque section des services secrets britanniques. Laquelle au juste ? Ce n’était pas très clair. Chaque service se cachait derrière des dénominations compliquées et les détails étaient rarement étalés dans le domaine public.
Quelques mois plus tard, nous avions retrouvé le mystérieux Mr Smith au Caire où lord Edward le présentait comme l’Honorable Algernon Bracegirdle-Boisdragon, officiellement rattaché au ministère des Travaux Publics. Avec un tel patronyme, ricana aussitôt Emerson, il était compréhensible qu’il se soit rebaptisé « Smith ». Comme il s’était aussi trouvé que Mr Smith était le supérieur hiérarchique de Sethos, alors membre actif de son organisation, nous avions hélas dû fréquenter le personnage davantage que nous ne l’aurions souhaité.
La dernière fois que j’avais vu Mr Smith avait été l’an passé, en Egypte, lorsque Sethos avait officiellement démissionné des services secrets avant d’épouser Margaret Minton. C’était juste après une tentative d’assassinat des principaux membres du protectorat britanniques, un complot compliqué qui impliquaient les nationalistes égyptiens mais aussi des membres influents de l’industrie, la branche dure et conservatrice de notre pays.
Je ne m’attendais en aucun cas à revoir notre vieil ennemi. « Ennemi » est sans doute un terme un peu violent mais mes sentiments envers notre visiteur n’étaient pas très amicaux, et ne l’avaient jamais été.
- Bonsoir professeur, dit Mr Smith poliment. Mes hommages, Mrs Emerson.
- Je suis surprise de vous voir, dis-je franchement. Nous venons juste d’arriver à Londres.
- Il le sait sûrement, Peabody, grogna Emerson.
- Nous feriez-vous surveiller ? demandai-je outrée.
- Laissez-moi au moins le temps de m’expliquer, chère madame, dit Smith en s’asseyant sans attendre que nous lui proposions de le faire.
- C’est mon frère qui vous a prévenu, je suppose, dit Emerson d’un ton amer.
- Je n’ai plus eu de contacts avec Mr… hum – Williamson depuis qu’il a démissionné, répondit Mr Smith. C’est son épouse qui m’a contacté.
- Margaret ? m’exclamai-je.
- Voyez-vous, Mrs Emerson, ma grand-mère maternelle était cousine au second degré avec le cinquième duc de Durham, le défunt grand-père de Margaret expliqua aimablement Mr Smith – l’Honorable Mr Smith. Nous avions découvert cette lointaine parenté lorsque je l’ai rencontrée pour la première fois, il y a une quinzaine d’années aux Indes. Elle écrivait des articles contestés sur nos difficultés à la frontière et… – mais ce n’est le sujet. En la retrouvant plus tard au Caire, j’ai renoué le contact parce qu’elle enquêtait alors sur les Senoussis. Un journaliste ne comprend jamais la nécessité du secret de certaines opérations.
- Et il est toujours utile de rester poche de ses ennemis afin de mieux les connaître, n’est-ce pas ? dis-je.
- Exactement. Bien entendu, le fait que Margaret cette année-là noue par la suite une… – relation avec l’un de mes meilleurs éléments a été pour moi totalement inattendu.
Il parlait d’une voix posée et un peu froide, avec des arrêts devant certains mots qui, à mon avis, étaient le signe discret d’un certain humour. Ce détail qui correspondait si peu au personnage m’amusait. Emerson restait silencieux, tout en fixant Mr Boisgirdle-Bracedragon – ou bien était-ce Bracegirdle-Boisdragon ? Je savais bien entendu la raison pour laquelle j’avais du mal à me souvenir du nom exact. J’avais longtemps détesté Mr Smith. Il est bien connu en psychologie que le subconscient a ses propres lois. Je ne fis pas part à Emerson de mes conjonctures qui auraient enflammé encore plus son humeur.
- Qu’est devenue votre sœur, Mrs Bayes ? demandai-je soudain. Et la jeune Esin ?
- Com… ? Il est parfois difficile de suivre le cheminement de vos raisonnements, Mrs Emerson, répondit Mr Smith après un bref moment de surprise – mais je savais que le délai l’aidait aussi à réfléchir à sa réponse. Ma sœur se porte à merveille, je vous remercie. Elle vit en Ecosse actuellement. Quant à Miss Sahin, elle a épousé un Européen à la fin de la guerre.
Je ne demandais pas ce qu’était devenu son père, et Mr Smith ne l’évoqua pas davantage, mais je sus soudain de façon certaine que Sahin Pacha, l’ancien chef des services secrets turcs qui avait été l’allié des Allemands – et avait aussi tenté de tuer Sethos et Ramsès – n’avait pas survécu à sa captivité.
- Qu’est-ce que vous fichez ici ? répéta soudain Emerson.
- Je suis venu demander ce que vous savez, répondit Mr Smith.
- A quel sujet ? ne puis-je m’empêcher de dire tandis qu’Emerson me jetait un regard noir.
- Vous vous rappelez la situation au Moyen-Orient il y a deux ans ? continua Mr Smith d’une voix calme. L’Egypte et l’Irak étaient alors au bord de l’explosion et notre pays hésitait sur la façon d’intervenir. Certains de nos extrémistes prônaient une intervention militaire en masse ainsi que le rétablissement d’un mandat officiel.
- Au point de fomenter des assassinats, dis-je.
- Pas exactement, dit Smith avec un hochement de tête, mais les patriotes et les impérialistes de Grande Bretagne étaient certes des cibles évidentes, appuyés par tous ceux qui clamaient que les non-Européens étaient incapables de se gouverner eux-mêmes.
- Ces foutriquets étaient utilisés, grogna Emerson, et les véritables instigateurs comptaient profiter de la situation pour s’enrichir davantage.
- Le Moyen-Orient est riche, dis-je.
- Oui. Il y a le pétrole d’Irak, le coton et les denrées comestibles d’Egypte, et la main d’œuvre à bas prix.
- Mais le complot a été arrêté, rappelai-je.
- Ces gens-là ont toujours plusieurs opérations en cours, rappela Mr Smith. C’est une sorte d’hydre de Lerne, dès qu’une tête est coupée, plusieurs repoussent aussitôt. Economiquement parlant, nous avons une situation difficile, ici-même en Grande-Bretagne. Au premier trimestre, les prix tendaient à baisser et les salaires, au contraire, à augmenter. Le rapport salaires/prix a donc augmenté suivi de près par le coefficient de chômage. Malheureusement, nos analystes prévoient une légère hausse des prix dans les mois à venir, et donc une diminution du rapport salaires/prix.
- Cela ne va-t-il pas plutôt arrêter l’augmentation du chômage ? demanda Emerson en mâchonnant sa pipe.
- Certainement, mais associé à une baisse marquée des prix, il y aura un effet de rebond et un chômage en hausse massive. Le fait d’avoir proposé à l’Allemagne de diminuer sa dette et de rééchelonner les remboursements a fragilisé notre économie.
- Je vous croyais spécialisé dans les problèmes du Moyen-Orient, grommela Emerson.
- C’est le cas, admit Mr Smith. Les temps sont troublés. En Grèce, la République vient d’être proclamée devant une foule enthousiaste. Ministres et députés ont voté à l’unanimité une motion proclamant la déchéance de la dynastie des Glucksbourg. La famille royale n’est même plus autorisée à séjourner en Grèce.
- Ces événements font quand même suite à leur tentative de coup d’état royaliste l’an passé, ricana Emerson.
- Il y a partout ce même sentiment d’instabilité et de malaise social, affirma Mr Smith. En Egypte le problème a commencé en 1919, lorsque la Conférence de la Paix a confirmé à la Grande-Bretagne son protectorat sur l’Égypte. Dès l’année suivante, nous avons eu des problèmes avec les nationalistes égyptiens et l’ancien parlementaire Saad Zaghloul est devenu le leader de l’indépendance. Lorsque Winston Churchill, notre ministre des Colonies, a réuni au Caire une conférence britannique sur le Proche-Orient, il a refusé de le reconnaître et ne voulait négocier qu’avec Adly Pacha, le ministre nommé par le sultan Fouad. N’ayant rien obtenu, Adly Pacha a dû démissionner très vite. Par réaction, Zaghloul Pacha qui venait de créer le mouvement nationaliste Wafd, a été arrêté et exilé à Gibraltar. Heureusement, le général Allenby a été conscient qu’il est urgent de faire des concessions. Contre l’avis des conservateurs les plus bornés tels que Winston Churchill, il a obtenu de Lloyd George (nda : le premier ministre) l’octroi de l’indépendance. Lorsqu’elle a été proclamée en 1922, cela a été la fin du protectorat britannique.
- Peuh ! s’exclama Emerson dédaigneusement. Votre fameuse indépendance a ses limites. Vous avez gardé le contrôle du canal de Suez et des accords militaires contraignants.
- Il fallait bien protéger les intérêts étrangers et les minorités, dit Mr Smith, ainsi que le condominium sur le Soudan. Fouad a pu prendre le titre de roi et signer la nouvelle constitution. Zaghloul Pacha a été libéré l’an passé, et accueilli triomphalement en Égypte. Le Wafd a aussitôt gagné les élections, aussi Fouad lui a-t-il demandé de constituer le premier gouvernement de l’Égypte indépendante. Ce gouvernement n’a que deux mois et déjà son premier décret a été d’interdire le parti communiste. Si le Ward remporte une nouvelle victoire électorale l’an prochain, le maréchal Allenby devra renoncer à ses fonctions de haut-commissaire (nda : ce sera effectivement le cas le 14 juin 1925).
- Pourquoi nous raconter tout cela ? demandai-je. Je croyais que le secret était votre seconde nature. Vous en avez certainement besoin parfois mais, à mon avis, vous vous délectez surtout de jouer aux mystérieux.
- Il n’y a aucun secret dans ces évènements politiques, Peabody, rappela Emerson sombrement.
- Je rappelais simplement le contexte, souligna Mr Smith. Après tout, votre neveu par alliance, David Todros, a été à un moment quelque peu impliqué dans le mouvement nationaliste.
- David a aussi risqué sa vie au service de l’Angleterre ! dis-je avec chaleur. Il souffre toujours des séquelles de sa blessure et c’est bien grâce à lui que vous avez pu sauver le canal des Turcs.
- Je sais, Mrs Emerson, dit Mr Smith en levant une main apaisante. A lui et à votre fils, Ramsès. Croyez bien que je suis conscient de la contribution de tous les membres de votre famille – il eut un léger sourire puis demanda à brûle-pourpoint : Pourquoi avez-vous quitté l’Egypte ?
- Je vous demande pardon ?
- Vous êtes en Angleterre et non pas en Egypte, n’est-ce pas ? Connaissant la passion que le professeur porte à l’égyptologie, je trouve cela étonnant, aussi je me demandais si vous aviez connaissance de faits que… – j’ignorerais.
- Vous avez un esprit décidément suspicieux, dis-je d’une voix sévère. Nous sommes restés cette année en Angleterre pour un problème strictement personnel.
- Margaret m’a expliqué la situation de votre belle-fille, admit Mr Smith. Elle a aussi parlé « d’autres soucis ».
- Oh, fis-je aimablement. Il s’agit de tous ces morts qu’évoquent régulièrement les journaux. Croyez-vous à la malédiction de Toutankhamon ?
.../...
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27.01.2009
chapitre 6 - e
Manuscrit H
Ramsès vit partir ses parents avec un soulagement mêlé de résignation. Il savait que l’inaction des dernières semaines leur avait pesé et qu’ils partaient avec l’enthousiasme de deux collégiens en vadrouille mais il ne pouvait s’empêcher de s’inquiéter pour eux. Le trafic des antiquités n’était pas mené par des enfants de chœur et une intrusion ne pouvait qu’irriter les coupables. Bien entendu, son père était dans une forme physique époustouflante pour son âge, mais il n’avait pas à Londres les mêmes contacts et les mêmes appuis qu’à Louxor. Emerson allait-il se retrouver seul face à une bande bien organisée ? Ramsès regretta brusquement que son oncle aux talents si controversés ne puisse apporter son concours à son frère. Mais Sethos lui aussi prenait de l’âge, et ne semblait se préoccuper que de sa future retraite. Pourquoi Emerson n’appliquait-il pas ce même principe ? C’était certainement la faute de sa mère. Rien ne la calmerait jamais. C’était une idée terrorisante et amusante à la fois. Ramsès secoua la tête et admit qu’il n’y avait rien qu’il puisse faire pour l’instant. Après tout, David et lui n’avait rien découvert ni à Londres ni à Highclere. Peut-être ses parents auraient-ils un séjour tranquille après tout ? Et peut-être aussi qu’il gelait en enfer.
Pour se changer les idées, Ramsès demanda à Nefret de l’aider à interroger l’ensemble des domestiques au sujet de la disparition de Morcook. Peu après, alors que Lia sortait dans le parc avec les enfants et Cairn, David rejoignit ses amis dans la bibliothèque.
- Où en êtes-vous ?
- Nous avons interrogé tout le monde, dit Nefret en secouant sa tête blonde. Personne ne sait rien
- Je m’étonne que tante Amelia et le professeur soient partis sans mener cette enquête, répondit David en plaisantant puis il vit le visage de Ramsès et s’interrompit : Qu’y-a-t-il ?
- Je n’aime pas cette histoire, avoua Ramsès. Morcook a forcément été aidé dans son évasion.
- Evasion ? Mais il n’était pas prisonnier, n’est-ce pas ?
- Morcook aurait dû s’expliquer davantage, grommela Ramsès. Il a sciemment joué les malades et je suis certain qu’Evans –
- Il n’a pas joué, protesta Nefret. Il avait reçu un coup de couteau et perdu beaucoup de sang. Il était réellement très affaibli.
- Allons donc ! contra Ramsès d’une voix glacée. Tu as prétendu toi-même que tu ne comprenais pas son apathie persistante.
- Tu penses qu’Evans l’a aidé à s’enfuir, n’est-ce pas ? demanda Nefret sans relever la remarque. Et tu penses que tous les deux obéissent à Sethos ?J’aimerais bien le croire aussi.
- Pourquoi donc ? demanda David éberlué.
- Parce que j’ai confiance en Sethos, affirma Nefret avec emportement. S’il est réellement derrière cette affaire, alors nous ne sommes pas en danger. Mais si Mr Morcook obéit à un autre motif, alors j’ai peur pour les enfants.
- Pour les – mais quelle idée ! s’exclama Ramsès en redressant la tête d’un mouvement vif. Les enfants ne risquent rien. Ce sera mes parents les premiers visés. Morcook n’a-t-il pas disparu dès qu’ils ont parlé de s’absenter pour aller enquêter à Londres ?
- Mon Dieu ! s’exclama Nefret.
- Allons, du calme, dit David en regardant ses amis tour à tour. Pour ma part, je crois Sethos parfaitement apte à juger du caractère d’un homme. S’il a confié à Evans et Morcook le rôle de veiller sur sa famille, c’est qu’ils devaient en être dignes.
- Ni Père ni moi n’avons besoin de nounous, grinça Ramsès les dents serrées.
- Sethos a donné à ses hommes la mission de veiller sur nous par rapport à ce trafic de fausses antiquités, dit Nefret en regardant Ramsès les sourcils froncés. Il a quitté le marché illégal mais il le connaît bien et y a gardé des contacts qui peuvent être utiles dans ce cas précis. Après tout, ne prétend-on pas qu’il est vital de bien connaître ses ennemis ?
- Nous n’avons que la parole d’Evans et de Morcook pour croire qu’ils suivaient les ordres de Sethos, souligna Ramsès. Pourquoi aurait-il demandé à Morcook de nous faire parvenir un faux scarabée ?
- Pour d’attirer l’attention de Père, proposa Nefret.
- Morcook peut être lui-même le faussaire – ou son complice, dit Ramsès. Sinon pourquoi était-il en possession d’un plan de la tombe de Toutankhamon ?
- Je ne sais pas, avoua Nefret. Je ne trouve pas ce détail très important.
- Si Sethos y est réellement mêlé, je peux t’affirmer que chaque détail est important.
- Tu a dit une fois que son esprit fonctionnait comme le tien, rappela David – qui s’attira aussitôt un regard fulgurant. Ce plan de la tombe te fait-il penser à quelque chose ?
- Non, grinça Ramsès.
- Il y a aussi cette histoire de message concernant Richard Bathell, le secrétaire de Carter qui est mort d’une maladie de cœur.
- C’est triste, dit Nefret, mais je ne vois pas le rapport.
- Oui mais l’autre secrétaire n’est pas mort et peut-être Morcook est-il parti à sa recherche. Comment s’appelait-il déjà ?
- Alasdair Asquith, c’est un Ecossais.
- D’après Mr Morcook, Mr Asquith a été lié à Mary Scott-Arthur, l’infirmière de lord Carnarvon qui est morte récemment.
- Tu as raison, David. Cet Asquith semble une piste que nous n’avons pas explorée. Mais comment Morcook compte-t-il le retrouver ? Si Asquith est en Amérique avec Carter –
- Mais Carter est-il bien en Amérique ?
- Je crois que nous devrions écrire à Sethos et lui poser directement la question, dit Nefret. Je m’en charge.
- Fais attention à ce que tu mets dans une lettre, chérie.
- Sethos saura ligne entre les lignes, dit Nefret le regard hautain.
Le hurlement strident d’un enfant retentit soudain à l’extérieur. Aucun des trois adultes ne s’inquiéta particulièrement.
- C’est une bonne idée que j’ai eue d’acheter ce chien, dit Ramsès en soupirant.
- Je parierais plutôt sur une fantaisie d’Evvie, proposa David en grimaçant.
- Et si nous allions plutôt à la rescousse de Lia ? dit Nefret.
Cairn était tombé dans un terrier et avait manqué périr enterré. Ramsès le récupéra, et sermonna ensuite David John sur son manque de prévoyance. Le garçon écouta son père avec un visage fermé.
Soudain Ramsès se tut et fixa longuement son fils. Que se passait-il derrière ses yeux angéliques ? Ils étaient de la couleur de ceux de Nefret, mais leur expression opaque, lointaine, était bien différente. Ramsès réalisa soudain qu’il ne connaissait pas les pensées de son fils. Il se souvint de sa propre enfance, de son monde intérieur si riche que ses parents ne partageaient pas. Durant des années, sa seule compagne de jeu avait longtemps été la chatte Bastet, puis ensuite Nefret – lorsqu’il avait dix ans – et enfin David quatre ans après. A l’âge de son fils, il vivait une enfance solitaire, mêlé aux aventures archéologiques de ses parents qui tentaient – en vain – de lui en interdire les dangers. Après avoir passé les premières années de sa vie à tenter de s’exprimer, il s’était renfermé car personne ne l’écoutait. Toujours contrariante, sa mère lui avait alors souvent reproché son manque d’expression, son impassibilité, sans réaliser que cela avait été une défense pour empêcher les adultes de pénétrer ses pensées. Et depuis peu, David John agissait de même. Le problème était que les adultes voulaient régir la façon dont les enfants devaient vivre, fixant pour eux des règles strictes – qu’eux-mêmes ne respectaient pas toujours. Pour contourner ces règles, un enfant apprenait à protéger ses pensées. Mais Ramsès ne souhaitait pas avoir avec ses propres enfants la relation trop hiérarchisée que lui-même avait eue avec ses parents. Il avait aimé ses parents, bien entendu, et avait pourtant dû attendre l’âge adulte pour réaliser à quel point. La nature britannique n’encourageait guère les démonstrations d’affection. Mais Nefret n’avait pas été élevée avec ces restrictions. Nefret aimait avec passion, et démontrait ses affections sans contraintes. Sous son égide, la lourde carapace qui avait si longtemps bridé les émotions de Ramsès s’était enfin fissurée. Saurait-il créer avec ses enfants, avec son fils, des rapports plus authentiques ? N’était-il pas déjà trop tard ?
Ramsès avait le sentiment pénible que l’avenir de sa progéniture était menacée. La paix obtenue contre les Allemands était injuste et trop de déception, d’amertume, murissait dans l’ombre, comme un abcès au cœur de toute une nation vaincue. Les signes étaient menaçants et prenaient de l’amplitude. Ramsès suivait avec inquiétude la montée du fascisme dont la dernière victoire était celle de Benito Mussolini aux élections italiennes. Les Allemands accepteraient n’importe quoi pour retrouver leur honneur national. La paix actuelle, les années folles comme disaient les Français, n’étaient qu’une période de transition sans base solide. Les vainqueurs dansaient sur des sables mouvants. Le problème ne concernait pas que l’Europe. Une autre forme de totalitarisme, l’islamisme, fomentait également en Egypte pour contrecarrer l’influence religieuse de la Turquie. Le Moyen-Orient lui aussi serait en feu d’ici quelques années, tant pour lutter contre des différends religieux que par rapport au nationalisme. Sethos avait-il compris tout cela, lui qui cherchait à s’établir en Amérique, loin des conflits ? Y aurait-il un endroit préservé pour la paix ? Et pourquoi Cyrus Vandergelt envisageait-il plutôt de rester en Angleterre ? Sans doute son âge le mettait-il à l’abri de cet avenir sombre. Ramsès ne savait quoi décider sur des craintes encore aussi infondées. Cyrus était l’un des rares Américains que Ramsès appréciait. Il ne se sentait pas près à renoncer à son mode de vie actuel, partagé en l’Angleterre et l’Egypte, mais qu’en était-il de ses enfants ? D’ici vingt ans au plus tard, la poudrière exploserait et ils se trouveraient alors en plein dans la tourmente. La guerre était une chose affreuse et Ramsès espérait de tout cœur qu’il se trompait. Il ne souhaitait en aucun cas vivre cela une seconde fois.
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13:56 Publié dans L'OR MAUDIT DE PHARAON | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




