01.12.2008

chapitre 3 - fin

Il était difficile de faire des statistiques d’après cette liste sur les modalités de la malédiction. Onze décès suspects – treize si l’on incluait les deux suicidés proches des victimes – huit Britanniques, deux Français, deux Egyptiens, un américain – douze hommes et une femme – une moitié des victimes d’âge mûr mais l’autre dans la force de l’âge – toutes les causes fatales étant d’origine différentes. La moitié des victimes étaient des archéologues ou avaient une activité en rapport avec les antiquités, la seconde moitié non. Comment trouver un lien cohérent ? Qu’avaient donc ces treize personnes en commun ? Le seul point qui me venait à l’esprit était qu’elles avaient de près ou de loin eu un contact avec la tombe de Toutankhamon et qu’elles étaient décédées dans les treize mois qui avaient suivi la découverte de sa tombe.

Je remarquai soudain que j’avais inscrit deux fois le chiffre « treize » dans ma liste. Curieuse coïncidence. Ce nombre était au cœur de nombreuses superstitions. Avec des incidences dans divers domaines aussi bien temporels que religieux, historiques ou mathématiques – chacun tentant d’expliquer son caractère mystérieux. Machinalement, je repris le journal pour relire un récent article de Jason Anderson qui avait rencontré une voyante au sujet du nombre « treize ». Pourquoi y avait-il également pensé ? L’article « tait détaillé, Mr Anderson avait manifestement creusé son sujet et repris les principales superstitions :

-         Dans la religion chrétienne, le nombre est devenu un symbole de malheur suite à une interprétation de la Cène où Jésus réunit ses douze Apôtres. Le traître Judas ayant provoqué la mort de son maître, il fut décidé que 13 convives à table provoquaient la mort de l’un d’entre eux.

-         La phobie pouvait aussi provenir de l’Antiquité lorsque Philippe II de Macédoine, au IVe siècle av. J.-C, ajouta sa statue à celle des 12 Dieux – et fut assassiné peu de temps après.

-         Mem, la 13ème lettre de l’alphabet hébreu, représente la mort.

-         Loki, le dieu de la mort, était aussi le 13ème dieu de la mythologie viking.

-         Plus tard, les chrétiens désignèrent Satan comme le 13ème ange.

-         Au tarot, le 13 ème arcane représente la mort, un squelette en train de faucher.

Pour conclure, disait Mr Anderson, le treize suit le douze – puissante déduction, pensai-je avec un léger ricanement – or le douze est un symbole d’accomplissement et de cycle achevé. En effet, il y a 12 mois dans l’année, 12 heures le jour et la nuit, 12 signes du zodiaque, 12 dieux dans l’Olympe, 12 travaux d’Hercule, 12 tribus d’Israël ou encore 12 apôtres. Mathématiquement, 12 est divisible alors que 13 est un nombre premier – c’est à dire en quelque sorte une source de déséquilibre, une opposition au divin qui marque une évolution fatale vers la mort.

-         Peabody ! hurla Emerson en me faisant brusquement sursauter. Comment pouvez-vous cous plonger dans ce tissu d’inepties ?

-         Oh, vous êtes rentré, dis-je d’une voix un peu essoufflée. C’est très curieux, vous savez, on apprend des choses tous les jours. Saviez-vous par exemple que la crainte du nombre « treize » s’appelle la triskaidékaphobie ?

-         Non, et je m’en contrefiche, grommela Emerson en m’arrachant le journal qu’il déchira violemment et jeta au feu. Foutue superstition !

-         Oui, dis-je en dissimulant subrepticement ma liste – le moment n’était sans doute pas idéal pour faire part à Emerson de mes dernières réflexions. Où étiez-vous passé ? Vous avez disparu depuis des heures –

-         J’étais au pub, au village.

-         Emerson ! m’exclamai-je un peu choquée. N’est-ce pas – hum – plutôt inhabituel ?

-         Je voulais vérifier si quelqu’un avait entendu parler de récents passages d’inconnus, répondit-il en me jetant un regard torve, Rien de tel que quelques pintes d’ale pour obtenir les dernières nouvelles.

-         Vous avez raison, dis-je en me penchant en avant. Avez-vous appris quelque chose ?

-         Humph – non, avoua-t-il en sortant sa pipe et en commençant à fourrer de tabac noir son malodorant brûlot. Sauf que Clerkenwell a une sœur ravissante et que le fils du tavernier en est parfaitement conscient.

-         Comment ? m’exclamai-je. La sœur de Roger ? Mais elle n’a qu’une douzaine d’années et –

-         Elle a seize ans, ricana Emerson, et tout ce qu’il faut pour – il s’arrêta net devant mon regard indigné. Humph. Ne faites pas cette tête-là, ma chérie, je ne fais que reprendre les commentaires que j’ai entendus.

-         Je ne vois pas bien l’intérêt de ces réflexions grivoises, fis-je d’un ton pincé.

-         Sauf que Clerkenwell et ledit fils du tavernier se sont déjà battus plusieurs fois pour les beaux yeux de la jeune Maggie, fit Emerson les yeux brillants. Le garçon a encore un œil au beurre noir depuis leur dernière rencontre. Je vous rappelle que Clerkenwell a été frappé à la tête.

-         Mais le scarabée dans la roseraie, rappelai-je d’un ton ferme. Emerson, vous n’avez pas pu oublier cet indice, n’est-ce pas ?

-         Clerkenwell ne se rappelle rien à ce sujet, pas plus qu’au sujet de son agression d’ailleurs. Mais je pense retourner voir le jeune don Juan assez prochainement. En tête à tête, peut-être sera-t-il plus bavard. Vous avez l’air fatigué, ma chérie, ajouta-t-il après un bref silence.

-         Nous n’avons pas beaucoup dormi ces derniers jours, dis-je.

-         Cette garde ridicule ne sert à rein, grommela Emerson, et c’est foutrement ennuyeux en plus. Cette nuit, ma chère, nous irons au lit de bonne heure.

C’est ce que nous fîmes. Emerson était particulièrement en forme et nous étions tous les deux de la meilleure humeur possible au moment où nous éteignîmes la lumière. Bien entendu, ce fut cette nuit-là qu’eut lieu une intrusion dans la maison.

28.11.2008

chapitre 3 - f

Manuscrit H


Après plusieurs jours de visites décevantes, Ramsès et David durent admettre que les revendeurs de Londres ne possédaient aucun objet en provenance de la tombe de Toutankhamon, ni aucune nouvelle des fausses antiquités qui – en principe – circulaient depuis la découverte. En matière de déguisement, Ramsès n’avait pas forcé son talent pour entreprendre sa tournée. Il s’était contenté d’endosser la personnalité du riche Américain Cyrus Vandergelt dont la passion en tant que collectionneur était bien connue sur le marché. Tout en se composant minutieusement le visage ridé du vieil ami de ses parents, il se souvint que son oncle Sethos avait jadis usurpé durant une pleine saison ce même déguisement pour pouvoir rester auprès de sa mère, qui n’avait rien remarqué – ce que Ramsès attribuait charitablement au souci qu’elle se faisait pour la santé mentale de son mari, alors amnésique. Pour Ramsès, cette aventure, vécue par ses parents alors que lui-même et Nefret se trouvaient en Angleterre, paraissait quelque peu invraisemblables, mais il était bien placé pour savoir que la vie que menaient les Emerson était généralement agitée. Il avait eu plus que sa part de troubles et d’excitation. Juste après la guerre, tout comme son ami David, il n’avait plus rien souhaité qu’une vie calme, dédiée à une profession qu’il aimait et à une femme qu’il vénérait. Il avait obtenu cela. Pourtant – tout comme David selon ses dernières confidences – il se sentait parfois quelque peu fébrile. Certes, le fait d’avoir dû quitter l’Egypte et ses récents projets d’installation au Caire y étaient pour quelque chose, mais Ramsès s’avouait ressentir aussi une sorte de crainte devant l’avenir trop prévisible qui l’attendait. D’abord, ses parents vieillissaient. Même si sa mère refusait de l’accepter, le poids des ans la marquait davantage qu’Emerson. Leur temps professionnel était compté. Et le sien ? Il avait souhaité durant des années échapper à la tutelle que faisait peser sur lui l’autocratie d’Emerson, il avait souhaité pouvoir se consacrer au déchiffrement de ses papyrus plutôt qu’aux fouilles que son père privilégiait. De façon très contradictoire, l’idée de se retrouver bientôt à même de réaliser tous ses rêves et de travailler à son seul compte ne lui semblait plus aussi attirante. De plus, Nefret voudrait également recommencer à exercer et son hôpital de femmes au Caire était malheureusement situé dans l’un des pires quartiers de la capitales, non loin des bordels et des bouges les plus répugnants. Quant à ses enfants, aucun des jumeaux ne semblait particulièrement attiré par l’égyptologie. Combien de temps accepteraient-ils de faire leurs études au Caire ? Le fils de David suivait déjà un parcours classique en Angleterre. Devrait-il en être de même pour David John qui n’aurait pas, au contraire de son cousin, le handicap de porter un patronyme étranger ? Les choses évoluaient. L’Egypte aussi. Que réservait l’avenir avec la montée du mouvement nationaliste ? Ramsès n’était pas du tout certain d’avoir le droit de condamner son fils à ne pas suivre les règles d’éducation classique de sa propre classe sociale. C’était une décision difficile. Il lui faudrait en parler à Nefret…
- Que fais-tu ainsi à bayer aux corneilles ? s’exclama David. Tu regardes ton reflet dans la glace depuis plusieurs minutes.
Ramsès ne répondit pas mais enleva soigneusement son maquillage, ses rides et sa perruque grise. Dessous, ses épais cheveux noirs étaient collés contre son crâne par de la gomina, aussi il les lava rapidement
- Nous n’avons guère progressé, continua David. Devons-nous continuer ? Je n’aime pas l’idée de laisser trop longtemps Lia.
- Sans compter que mes parents risquent de débarquer à la rescousse, remarqua Ramsès en frottant une serviette contre sa tête. Mais nous avons au moins établi une évidence : aucune fausse antiquité n’est apparue sur le circuit habituel.
- Tu parles d’une information. Et tu as lu le journal ? s’exclama David en lui tendant le Daily Yell d’un air dégouté. Ce charlatan d’Anderson continue sur sa lancée. Il raconte maintenant qu’une voyante a eu des visions –
- S’il écrit de telles inepties, remarqua Ramsès, cela signifie que nul nouveau cadavre – attends un peu !
- Tu penses qu’on pourrait le rencontrer ?
- Pourquoi pas ? demanda Ramsès. J’aimerais en savoir un peu plus sur ce que manigance O’Connell avec Carter. Et où se trouve-t-il celui-là ? A Highclere ou en Amérique ?
- Anderson refusera de nous parler, dit David.
- Je ne crois pas. Vu le manque de nouvelles, il ne résistera pas à l’idée de nous tirer les vers du nez – bien qu’il ne doive pas avoir gardé un très bon souvenir de notre dernière rencontre.
- Raconte !


***

Bien que David et Ramsès soient partis depuis plusieurs jours, leur dernier télégramme n’indiquait aucune découverte. Furieux et déçu, Emerson répondit en les sommant de revenir. Je comprenais – et partageais – sa frustration. Nous tournions en rond. Notre plan pour surprendre le traître n’avait rien donné, sauf dans mon cas une tête vide et des yeux creusés. Nous avions en vain passé plusieurs nuits de garde dans le bureau où étaient gardés sous clef les deux scarabées. Aucun cambrioleur ne s’était introduit, ni de l’extérieur, ni de l’intérieur. Aucune nouvelle intrusion n’avait été remarquée dans le parc. Je n’avais pas davantage reçu de nouvelle poupée. Tout cela était très frustrant. Je voulais bien être au centre d’un complot, mais le moins que pouvait faire notre adversaire inconnu était de continuer à jouer le jeu. Comment résoudre une enquête sans indice ?
Les enfants étaient également étroitement surveillés. Il avait beaucoup plu ces temps derniers et ils étaient confinés dans la maison. La jeune Evvie semblait s’être bien adaptée – en dépit de mes craintes.
Il y avait simplement eu cette histoire de chats, le matin même.
Les chats avaient toujours joué un rôle important dans notre famille. Certains Egyptiens crédules accordaient même à nos félins des pouvoirs magiques. A cours de l’affaire Baskerville, il y a bien longtemps, nous avions recueilli notre première chatte, Bastet, qui avait été des années durant la fidèle compagne de Ramsès enfant. Plus tard, Emerson avait hérité du bandit Vincey son chat Anubis et, après quelques mois de paix armée, les deux félins avaient été à l’origine d’une lignée dont les caractéristiques correspondaient étrangement à celles des félins sculptés sur les tombes antiques. Je revis mentalement quelques spécimens parmi leurs descendants : le mal-embouché Horus dont la fidélité à Nefret et Sennia avait été pourtant inébranlable, la molle Sekhmet que nous avions donnée à Cyrus, et enfin Seishat, la mère de notre doyenne actuelle, Mafdet. Durant la guerre, Seishat avait été la fidèle compagne de Ramsès mais elle avait abandonné son rôle peu après son mariage, jugeant certainement Nefret capable de la remplacer. Ayant opté pour une vie sédentaire, elle avait depuis régulièrement rempli notre maison de chatons – jusqu’à sa disparition deux ans plus tôt. Quelques années auparavant, Sennia avait recueilli en Egypte le Grand Chat de Ré, un félin élancé à la queue touffue, légèrement différent de la race originelle. Il était le père de la toute dernière portée de Mafdet. Celle-ci, mince et longue, était digne de son nom, celui de la déesse combattante symbolisée par un petit félidé – souvent une genette. Dans le Livre des Morts, Mafdet était chargée de défendre le défunt contre les serpents. Elle se trouvait également dans la barque solaire pour repousser les attaques d’Apopis, le dieu serpent. Etant enfant, Sennia avait souvent prétendu que le Grand Chat de Ré qui attaquait les serpents nous sauverait un jour la vie à tous. Je souris à cette réminiscence.
Contrairement à son père – et à sa mère – David John n’avait jamais été attiré par les chats. Il aimait les chiens et avait beaucoup regretté devoir laisser en Egypte aux bons soins de Daoud l’énorme chienne qui avait accompagné leurs premiers pas, Amira. Il aurait souhaité adopter un autre chien en Angleterre, mais nous n’avions pas donné suite à son désir. Tout au contraire, Charla avait choisi un chaton de la dernière portée, une petite chatte tigrée dénommée Heket. Bien entendu, à peine arrivée, Evvie avait aussitôt voulu en avoir un à elle. Après de nombreuses hésitations, elle avait opté pour une petite bête rousse aux yeux vert liquide, Triphis. Lorsque Charla avait demandé l’origine des noms choisis par Nefret, elle avait appris que le nom de sa nouvelle compagne était celui d’une déesse lionne particulièrement vénérée dans le IXe nome de Haute Égypte. Malheureusement, elle avait aussi découvert que Heket était une déesse à tête de grenouille mentionnée dans les textes des pyramides où, liée au roi dans son ascension céleste, elle symbolisait la vie et la fécondité. Je suppose que Nefret avait choisi ce nom parce que Heket était chargée de présider aux naissances, les femmes portant souvent des amulettes à son image pour les protéger pendant l’accouchement. Mais Evvie avait ri et une dispute mémorable avait suivi entre les deux fillettes. Elles ne se parlaient plus depuis.
Une fois le calme revenu, je m’étais retiré dans le bureau d’Emerson ou j’avais examiné de près les deux scarabées en notre possession. C’étaient vraiment de très jolies pièces d’orfèvrerie. En or finement cloisonné et pâte de verre, tout incrustés de pierres semi-précieuses. Je fixai le brun-rougeâtre de la cornaline, le bleu profond du lapis-lazuli, le symbolisme de l’insecte sacré. Les bijoux égyptiens ne constituaient généralement pas seulement une parure mais étaient aussi porteurs d’un message spirituel. Sur le côté, le nom de Toutankhamon, Neb-Kheperou-Rê, était écrit au moyen d’une corbeille, d’un scarabée et du disque solaire. Le créateur des anneaux avait associé le nom royal à l’idée d’une sorte de navigation céleste en transformant la corbeille en barque solaire et en ajoutant deux petits signes festifs sous le scarabée. Le rouge évoquait le soleil levant, le bleu la nuit d’où jaillissait le renouveau. Je me souvins que la seule source connue de lapis-lazuli dans l’antiquité – et en particulier au nouvel empire, à la XVIIIème dynastie – était le nord de l’Afghanistan...
Je n’étais pas restée inactive durant ces derniers jours. J’avais écrit plusieurs lettres à diverses connaissances – ayant participé à de nombreuses enquêtes, il me restait quelques amis dans la police. J’avais souhaité recevoir des précisions au sujet des « morts maudits » et avais obtenu quelques réponses intéressantes.
Aussi ce matin-là, après avoir lu une lettre de mon ami Cyrus Vandergelt qui avait interrogé l’inspecteur Aziz à Louxor, je pus compléter la liste que j’avais établie peu à peu.

Victimes de la malédiction :
- lord Carnarvon, 57 ans – britannique – avril 1923 – le Caire – piqûre de moustique infectée.
- le professeur La Fleur, 58 ans – français – ami de Carter – mai 1923 – cause inconnu.
- Arthur C. Mace, 52 ans – en mai 1923 – savant et archéologue britannique & confrère de Carter – cause inconnue. arsenic
- Georges Aaron Bénédit, 69 ans – égyptologue français – décédé à Louxor.
- colonel Aubrey Nigel Herbert, 43 ans – britannique – demi-frère de lord Carnarvon – septembre 1923 – cause inconnue (péritonite)
- Mary Scott-Arthur, 42 ans– britannique – infirmière de lord Carnarvon – cause inconnue
- Richard Bathell, 35 an – noble britannique – secrétaire lord Carnarvon – accident vasculaire ou arrêt cardiaque (il est à remarquer que le père du jeune homme se suicida dans les semaines qui suivirent).
- professeur Hugh Evelyn-White, 32 ans – britannique collaborateur de Carter – 1924 – pendu, dépression nerveuse.
- Archibald Douglas Reed, 31 ans – – britannique – radiologiste – 1924 – cause inconnue
- Ali Fahmi Bey, - Egyptien – gouverneur de la province – 1924 assassiné à Londres (la police pense à sa femme) son frère se suicida peu après.
- George Jay Gould, 59 ans – 1923 – richissime financier américain – La Riviera – pneumonie après une visite de la tombe.


.../...

24.11.2008

chapitre 3 - e

Seul Emerson restait frustré et furieux. Son caractère emporté m’était familier mais je crus cependant nécessaire de lui rappeler que sa présence à Amarna manor avait été démocratiquement approuvée – à l’unanimité moins une voix. Curieusement, il prit assez mal ma remarque sensée :

-         Ne me rappelez pas ce vote ridicule, Peabody, siffla-t-il. Vous l’avez fait exprès. Je suis parfaitement conscient que vous ne souhaitiez pas aller à Londres et que vous avez sciemment manipulé Ramsès et Nefret pour je-ne-sais quel plan ridicule –

-         Je ne souhaitais pas aller à Londres, Emerson, coupai-je, c’est exact – parce qu’il est évident qu’il n’y a rien à découvrir chez les revendeurs habituels David et Ramsès seront simplement heureux de se retrouver quelques jours seuls tous les deux, coupés un temps de leurs familles et de leurs responsabilités.

-         Ah ! s’écria-t-il en arpentant le salon à grands pas. Vous avouez donc vos manigances. Je n’en attendais pas moins – humph. Pourquoi pensez-vous qu’ils ne trouveront rien ?

-         Voyons, mon chéri, c’est l’évidence même, affirmai-je sereinement. Celui qui a monté une telle escroquerie ne déposera rien chez un simple revendeur. J’y ai longuement réfléchi. Si Sethos n’était pas retiré des affaires criminelles, ce serait bien là une opération à sa mesure. A mon avis, il s’agit de ventes privées, Emerson, organisées par une personne qui possède déjà un important carnet de clients aussi riches que peu scrupuleux.

-         Et comment diable en êtes-vous arrivée à une conclusion aussi outrancière ? demanda Emerson d’un ton sceptique – mais il arrêta ses déambulations pour s’asseoir en face de moi.

-         Il y a un petit quelque chose de – disons – personnel dans cette affaire, dis-je en fronçant les sourcils. Ne trouvez-vous pas étrange que deux faux scarabées soient si vite arrivés entre nos mains ? Le lien entre les deux m’échappe encore… Sans compter cette histoire de poupées qui continue à me turlupiner.

-         Je ne vois absolument pas le rôle de vos satanées poupées dans une escroquerie autour de la tombe de Toutankhamon, grommela Emerson.

-         Moi non plus, dis-je et c’est bien le problème. Mais revenons plutôt aux scarabées. D’abord le nôtre –

-         Il ne s’agit pas réellement du nôtre, mais plutôt de celui de Charla et David John, souligna Emerson d’une voix sarcastique.

-         Ne chipotez pas sur les détails, dis-je sévèrement. Je n’arrive pas encore à accepter les risques qu’ont courus ces deux enfants. Il n’empêche qu’un inconnu a pénétré dans notre parc durant la nuit – probablement pour rencontrer quelqu’un de la maison. Les enfants ont signalé des traces de pas depuis le mur d’enceinte du fond du parc jusqu’à la maison. Ils prétendent avoir intercepté un homme avec un long manteau sombre.

-         Très mélodramatique, souligna Emerson grognon.

-         Et je vous rappelle qu’un complice inconnu s’est ensuite introduit dans la chambre des enfants pour récupérer le scarabée égaré. A mon avis –

-         Bon Dieu, rugit Emerson, vous avez raison ! Au lieu de perdre notre temps à Londres, nous pourrions aussi bien tendre un piège au traître qui se trouve dans notre domesticité. Crénom ! Je n’aime pas cette idée, Peabody, ajouta-t-il après un moment.

-         Moi non plus, dis-je franchement. Mais c’est une épreuve nécessaire. Nous avons sous notre toit quatre enfants à protéger, sans compter deux innocentes jeunes femmes, aussi nous devons être vigilants. Qui mieux que vous, mon cher Emerson, pourrait débusquer ce traître ?

-         Que manigancez-vous, Peabody ? ricana Emerson Je m’inquiète quand vous êtes d’humeur complimenteuse. N’en rajoutez pas.

-         Avez-vous une idée quant à la façon de procéder ? demandai-je sans relever. Il me semble que vous pourriez…

-         Je croyais que vous posiez une question, ma chère, s’exclama Emerson, et non que vous comptiez me donner vos instructions.

-         Oh, fis-je avec un sourire. Je vous écoute, Emerson.

Et ce fut effectivement ce que je fis durant un long moment, le temps qu’Emerson mit à me détailler ses projets. Son plan était à la fois font simple et extrêmement ingénieux. Je dois avouer que je n’aurais pas fait mieux.

-         Je dois avouez que je n’aurais pas fait mieux, Emerson, dis-je.

-         Ma chérie, s’exclama-t-il en m’embrassant. Vous êtes unique. Vous êtes la lumière et l’amour de ma vie – et je retire toutes les critiques que j’ai pu faire sur votre humeur complimenteuse.

 

 

 

Roman de la momie maudite

 

Lorsque l’homme pénétra dans l’enceinte sacrée, le soir tombait. Il y avait peu de lumière sous les arbres décharnés. Le sang étalé sur la pierre luisait en taches sombres et humides. Le félin bondit soudain…

 

Ashara émiettait une tranche de pain sur le rebord de sa fenêtre, se penchant pour regarder au delà des murs gris. Elle émit une sorte de piaillement répétitif durant un moment mais aucun oiseau ne se montra. Déçue, la fillette referma les battants avant de se retourner vers l’intérieur de la pièce où sa cousine parlait à David John.

-         Tu es donc Myrdhin, le dieu soleil, et elle, c’est Ashara, la déesse de la Nuit, disait Evvie en secouant ses boucles blondes, les yeux pleins d’animation. Quelle lumineuse idée ! Et moi ? Que penses-tu trouver pour moi ?

-         Tu pourrais être Morrigan, la grande reine – et aussi la déesse de la guerre, proposa Myrdhin d’une voix grave.

-         Morrigan ? répéta Evvie en faisant rouler les sonorités de son nouveau nom d’une voix lente et ravie. Oh, cela me plait.

-         Lui ferons-nous une célébration d’intronisation ce soir à la pleine lune ? chuchota Ashara en entrant dans le jeu.

-         Disons plutôt – en fin d’après-midi, reprit Myrdhin fataliste. Maman nous surveille de près en ce moment.

-         Tu m’as dit nommer Sennia, Esméralda, demanda la nouvelle Morrigan avec curiosité, comment appelles-tu Lily et Dollie ?

-         Lily est Dana, la déesse de l’eau, répondit Ashara, à cause de la couleur de ses yeux et de ses cheveux. Myrdhin voulait d’abord lui donner un nom d’étoile mais il n’a rien trouvé qui lui correspondait vraiment.

-         Et pour Dollie ? insista Morrigan.

-         Pourquoi pas Merlin ? demanda Myrdhin avec un clin d’œil.

Les fillettes se regardèrent avant d’éclater de rire, puis elles décidèrent de sortir prendre l’air tant que le temps le leur permettait. Du haut du meuble où il se prélassait, le Grand Chat de Ré tourna la tête et regarda les trois enfants quitter la pièce. Il s’étira langoureusement, puis descendit de son perchoir de quelques bonds souples et les suivit. A peine avait-il quitté les lieux qu’un gros oiseau noir se posa sur le rebord de la fenêtre où, après quelques sautillements prudents, il se mit à picorer les miettes de pain déposées sur le rebord.