15.12.2008
chapitre 4 - fin
- Crénom de nom ! beugla soudain Emerson, me faisant violemment sursauter. Je vais l’étriper !
- Mon Dieu ! m’écriai-je, suffoquée, la main sur le cœur. Mais enfin, Emerson, que vous prend-il donc ?
Comme un forcené, Emerson se rua en avant et ramassa la lettre de Margaret qu’il avait jetée sur la table quelques instants auparavant.
- Mr Novarn Racdrol, un homme épais d’origine écossaise avec un accent assez prononcé, lut-il en articulant chaque mot d’une voix rauque de rage.
- C’est un nom un peu étrange à prononcer, je vous l’accorde, mais… je m’interrompis, les sourcils froncés
- Cela ne semble pas du tout écossais, ajouta alors Nefret.
- Oh ! fis-je. Comment cela a-t-il pu m’échapper !
- Que se passe-t-il donc ? demanda Lia qui pénétrait dans la pièce. Je vous ai entendu rugir depuis les escaliers, professeur.
- Novarn Racdrol ! criai-je d’une voix aigue tandis qu’Emerson grinçait des dents comme un évadé de l’asile. Que c’est typique de l’humour de Sethos de prendre un nom pareil puisque c’est très exactement Lord Carnarvon à l’envers.
Nefret et Lia se regardèrent un moment, stupéfaites, avant d’éclater de rire avec un parfait ensemble.
- Je ne vois rien de drôle là-dedans marmonna Emerson en les fixant d’un air outragé.
- Je trouve éminemment suspect que ce prétendu Ecossais ait donné une conférence au Met alors que Sethos était – comme par hasard – absent, dis-je.
- Crénom, Peabody, rugit Emerson. Que sous-entendez-vous par là ? Serait-ce lui qui depuis le début – Mais pourquoi aurait-il changé de rôle ?
- Margaret connaît bien Howard, dis-je d’un ton pensif. Il est plus facile pour Sethos de se déguiser en un soi-disant secrétaire à la barbe fournie. Lui aussi adore porter une barbe – curieuse manie s’il en est – c’est sans doute une tare familiale.
- Ne commencez surtout pas avec… – Oui ? Qu’y a-t-il, Evans ? Morcook est-il enfin réveillé ?
Tom Evans venait effectivement de faire irruption dans notre salon, et nous regardait d’un air inquisiteur.
- Mr Ramsès Emerson vient juste d’appeler, professeur. La communication était épouvantablement mauvaise et a d’ailleurs été interrompue, aussi je n’ai pu vous le passer. D’après ce que j’ai compris, il semble que lui et Mr Todros aient eu un problème de voiture. Ils s’arrêtent donc pour la nuit et feront effectuer les réparations nécessaires au plus tôt demain matin.
- Ah ! fit Emerson, à nouveau furieux. Ils ont pris la nouvelle voiture de David, n’est-ce pas ? Je savais bien que cette brouette étrangère ne valait pas…
- Emerson !
- Comment va Mr Morcook ? demanda Nefret.
- Je vais aller voir, madame, répondit Evans en refermant la porte.
- Oh, s’inquiéta Lia. J’espère qu’ils ne sont pas blessés.
- Mais chérie, dis-je aussitôt en l’entourant de mon bras, pourquoi le seraient-ils ? Les incidents mécaniques arrivent souvent. Nous ne sommes plus en guerre, Dieu merci. Ceci me rappelle un jour où nous revenions de Londres après le couvre-feu – c’était en 1915, je crois. Une grenade a explosé juste devant la voiture alors que nous venions déjà d’échapper à un raid aérien sur Londres après un dîner plus que pénible chez… – qu’importe. C’était horrible ! Des zeppelins ennemis avaient lâché leurs bombes et les docks étaient en flammes.
- Vous étiez morte de frayeur, Peabody, dit Emerson sans trop de diplomatie.
- J’étais furieuse, corrigeai-je sèchement. C’était la première fois que j’assistais à premier raid aérien et je détestais l’expérience. D’abord à cause d’un affreux sentiment d’impuissance, mais surtout pour l’anonymat de l’agression. Si quelqu’un cherche à me tuer, j’exige au moins une motivation personnelle.
- Cela ne m’étonne pas de vous, Mère, dit Nefret en riant. Je me souviens de cette nuit-là. Ramsès nous a ramené ensuite jusqu’à Amarna dans la voiture de Père, continua-t-elle en s’adressant à Lia. C’était la nuit noire et on entendait encore le son des canons au loin. Soudain, il y a eu un curieux bruit sifflant et Ramsès a jeté la voiture dans un mur de briques. Tout de suite après l’impact, nous avons été secoués par une violente explosion.
- Et Nefret s’est jetée sur moi pour me protéger, dis-je d’une voix émue.
- Que s’est-il passé ? demanda Lia les yeux brillants.
- Il y avait du verre partout et la voiture marchait nettement moins bien qu’avant, grommela Emerson, mais nous n’avions que quelques coupures sans gravité. Un tir mal réglé – provenant de nos propres canons – avait fait un grand trou au milieu de la route et nous étions perdus au milieu de nulle part…
- Près d’une usine, dis-je le regard songeur, « Brubacker, les plus efficaces des brettelles. »
- Je vais vous servir un petit verre de whisky, Peabody, dit Emerson en me regardant d’un air inquiet. Vous semblez en avoir besoin.
- C’est ce qu’il y avait écrit sur la pancarte de l’usine, protestai-je. Certains détails s’incrustent curieusement dans la mémoire parfois. Ensuite, nous avons continué tant bien que mal et Gargery nous attendait pour nous incendier à l’arrivée.
- Pauvre Gargery, dit Nefret.
- Morcook est réveillé, madame, intervint Evans.
Je notai qu’il s’était exprimé d’un ton un peu hésitant.
- Il n’est sans doute pas utile que nous y allions tous à la fois, intervint aussitôt Nefret.
- Je vais me coucher, dit Lia. S’il ne faut pas attendre les hommes, je peux aussi bien vous laisser.
- Je vais aller vérifier s’il est en état de répondre à vos questions, dit Nefret d’une voix ferme. Ensuite, je vous laisserai lui parler.
- Vous devriez vous coucher aussi, Peabody, suggéra Emerson.
- Foutaises, dis-je.
- Quel langage ! s’offusqua-t-il tandis que Nefret gloussait.
Je posai mon verre vide. Le whisky avait parfois des vertus curatives. Je n’avais plus du tout sommeil.
Manuscrit H
- La communication était épouvantable, dit Ramsès en raccrochant le combiné dans le hall de la petite auberge. Mais je crois qu’Evans a compris le principal. Par contre, je n’ai rien entendu de ce qu’il a répondu – à cause des grésillements.
- Il n’y a pas de raison qu’ils s’inquiètent de notre retard, dit David tandis que les deux hommes montaient vers leur chambre. Cette voiture fonctionnait parfaitement jusque-là. Curieux qu’elle soit ainsi tombée en panne, non ?
- Nous verrons bien ce qu’en dira demain le réparateur. Déjà bien beau que nous ayons trouvé une auberge pour la nuit. J’ai passé l’âge de dormir à la dure.
David et Ramsès entrèrent dans une chambre d’aspect modeste mais avec un feu qui ronflait dans l’âtre. Un pain, du Stilton et de la bière chaude les attendaient sur un plateau.
- Je suis d’accord, dit David en s’étalant sur le lit. Que penses-tu de ce que nous ramenons comme informations ? On ne peut pas dire que ce soit très fructueux au final.
- Cette histoire avec Carter est suspecte. Pourquoi ni la femme ni la fille de Carnarvon n’ont-elles voulu nous recevoir ? Je sais bien que Père n’a pas été très diplomate avec le défunt lord Carnarvon, mais enfin, il y a des mois de cela maintenant. Je sens qu’il se trame quelque chose à Highclere et que nous n’avons pas découvert la vérité. Et puis aussi, qu’est donc devenu O’Connell ?
- Nos talents de fins limiers seraient-ils rouillés ? demanda David en riant.
- Nous étions très opérationnels dans les bas-fonds du Caire, mon vieux, souligna Ramsès en se tartinant du fromage sur du pain, et sans doute moins adaptés aux châteaux huppés gardés par des domestiques hautains. Il nous manque sans doute aussi l’instinct du vrai journaliste. Margaret n’aurait certainement pas hésité à pénétrer dans les lieux déguisée en domestique – et peut-être O’Connell a-t-il lui aussi manœuvré ainsi – mais je ne me sentais vraiment pas d’humeur à tenter l’expérience.
- Il est curieux que nous ayons croisé à Londres cette vieille crapule de sir Malcolm, remarqua David.
- Pas vraiment. Après tout, sir Malcolm Page Henley de Montague est un riche collectionneur bien connu des revendeurs, et donc le client parfait pour ces fausses antiquités.
- Un homme par ailleurs extrêmement désagréable, dit David sèchement. Il ne semble pas beaucoup m’apprécier.
- Pas plus que moi – ce qui, vu notre dernière rencontre, se comprend. Il porte toujours cette canne à poignée d’argent dont il se servait en Egypte pour frapper ses infortunés domestiques. Sais-tu que ses cheveux blancs si soigneusement coiffés sont en réalité une perruque qui cache un crane nu comme un œuf ?
- Quelle ridicule vanité ! s’exclama David. Même s’il a cherché à voler le trésor de Toutankhamon, il a du être profondément humilié d’être arrêté par le lieutenant Gabra de la police de Louxor – un Egyptien – même si celui-ci avait l’aval de l’inspecteur Aziz. Peut-être est-ce normal qu’il essaie maintenant d’acquérir quelques bribes du trésor chez les revendeurs. Sir Malcolm semble avoir des pratiques fort douteuses pour acquérir ses antiquités – et il est profondément colonialiste, n’est-ce pas ?
- Il n’est pas le seul, dit Ramsès tristement. Cet autre personnage que nous avons croisé, Sir William Portmanteau –
- Ce bonhomme mielleux à la barbe blanche et aux yeux faux ?
- Oui, c’est aussi le grand-père de Suzanne – l’épouse de Nadji. Il a déshérité sa petite-fille pour avoir fait un tel mariage. C’est aussi un voisin des Carnarvon et un ami du défunt lord. Cyrus Vandergelt disait avoir traité une affaire de chemins de fer ou de charbon avec lui autrefois. Sa noblesse est assez récente et il partage tout à fait les opinions de Sir Malcolm.
- Un ami de Carnarvon… reprit David. Il a pu entendre parler des antiquités. Etait-il collectionneur ?
- Je ne pense pas, répondit Ramsès. Mais j’ai pensé à autre chose. Après tout, ces antiquités sont des faux et les collectionneurs sont les proies visées par ce trafic. Certains ont peut-être trouvé cette idée pour financer la lutte nationaliste en Egypte ou dans d’autres pays du Moyen-Orient, et peut-être compromettre certains archéologues – Carter en particulier – afin de l’éliminer des fouilles.
- Je ne sais rien de tout cela, Ramsès, dit David d’une voix ferme. J’ai promis à Lia de ne plus m’impliquer en politique et je compte tenir parole.
- Je sais, dit Ramsès. Je réfléchissais simplement. Ce trafic pourrait aussi être une couverture à des activités politiques secrètes Peut-être devrais-je reprendre contact avec Brace… – hum – Smith, afin de lui poser la question ?
- Non, tu ne devrais pas, affirma David. Tu détestais Smith. Tu disais qu’avec ce genre de personnage, dès qu’on mettait le doigt dans leur organisation, on y perdait le bras.
- Je sais, dit Ramsès en se levant soudain pour se planter devant la fenêtre. Pourtant, je voudrais parfois savoir ce qu’est devenu Sahin Pacha et aussi sa fille, Esin. Elle m’a sauvé la vie à Gaza.
- Vraiment ? demanda David en se soulevant sur un coude. Diable, Ramsès, tu aimes vivre dangereusement. Pour ma part, je préfère oublier tous ces gens-là.
- Alors, je suis plus curieux que toi, continua Ramsès en revenant vers son lit. Je regrette infiniment de ne toujours pas savoir si Carter est à Highclere ou à new-York – et je me demande bien ce que fait Sethos en Amérique.
- Pour ce qui est de la famille, tu devrais t’inquiéter d’un problème plus urgent, dit David en riant.
- Comme quoi ?
- Je me demande bien ce qu’ont bien pu inventer tes parents pendant les quelques jours où nous les avons laissés livrés à eux-mêmes.
- Je préfère ne même pas y penser.
Le lendemain matin, le garagiste confirma immédiatement que la panne n’était pas naturelle. La voiture avait été sabotée.
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12.12.2008
chapitre 4 - e
Ce fut la journée des lettres car dans le courrier du soir se trouvait également un envoi de Margaret. Lettre Collection M Chère Amelia Je ne pense pas que Seth ait pris la peine d’écrire. Il est vraiment très occupé en ce moment. Il a ri en recevant le dernier télégramme de son frère et m’a chargée de vous dire que nous n’avions ici : « rien de nouveau ». Je transmets ce message, mais j’entends déjà le professeur rugir en le recevant. Depuis sa sortie de l’hôpital, je vois moins Thomas qui passe beaucoup de temps avec Seth. Je lui ai demandé ce qu’ils faisaient ensemble. Il semble qu’ils hantent les musées, mais fréquentent aussi assidument les investisseurs et les banquiers. Curieux. Comme je vous l’indiquais dans ma dernière lettre, j’ai assisté à une conférence au Met sur la tombe de Toutankhamon – et Thomas m’a accompagnée. Malheureusement, Seth était indisponible ce soir-là, il avait affaire à Boston pour ces terres qu’il envisage d’acheter. Le Met est un musée magnifique et la foule était nombreuse. Mr Carter s’était désisté ce soir-là et c’est son secrétaire, Mr Racdrol – Mr Novarn Racdrol, un homme épais d’origine écossaise avec un accent assez prononcé – qui a mené les débats. Les photographies étaient remarquables et un plan de la tombe était affiché derrière l’orateur. C’était superbe ! J’en suis revenue enchantée et Thomas, qui avait pourtant assisté à d’autres conférences, était tout aussi enthousiaste. De tels objets font rêver et on ne peut se lasser de les admirer. Tant de trésors… J’ai déjà reçu quelques réponses à mes premiers articles sur les Amérindiens, dont celle d’un membre du Congrès qui souhaite me rencontrer. Peut-être pourrais-je faire évoluer les choses ? L’ami de Cyrus qui nous a aidés pour les procédures d’adoption me conseille d’y aller. Il prétend aussi que les Vandergelt comptent acheter une propriété en Angleterre. Le saviez-vous ? Pourquoi pas en Amérique ? Sans doute Mrs Vandergelt souhaite-t-elle se rapprocher de ses enfants. Thomas pense que… - Je me demande quel nom portent Sethos et Margaret, dis-je soudain en m’adressant à Nefret tandis qu’Emerson relisait la lettre accoudé à la cheminée. - Williamson, répondit Emerson. - Pardon ? fis-je sidérée. - Comment le savez-vous Père ? demanda doucement Nefret. - Il me l’a dit, répondit Emerson en déposant la lettre de Margaret sur la table du salon, puis il se leva et arpenta la pièce d’un air songeur. Mon père s’appelait Thomas William Emerson de La Grange, continua-t-il. Et je ne crois pas que ce soit d’après le président d’Amérique que mon frère ait prénommé son fils adoptif. De plus, il y a longtemps qu’il a choisi ce nom de famille – Williamson, fils de William. - Mon Dieu ! dis-je tout émue. - Mon père en aurait été fier, dit Emerson. La vie de Sethos et de sa mère aurait été très différente s’il avait vécu. La mienne aussi, tout comme celle de Walter. Quel gâchis ! Je me souviens de lui. C’était un homme originaire de Cornouailles, grand, avec des épaules larges, des cheveux noirs, des yeux bleus, la peau mate et la voix profonde. Je vais déjà, même enfant, qu’il avait à son actif plusieurs aventures sentimentales avant la mère de Sethos, qui était aussi – malheureusement pour elle – une amie de ma propre mère. Une connaissance plutôt, car en réalité, ma mère n’avait pas d’amie. Je n’excuse aucunement la conduite licencieuse de mon père, bien entendu, mais à sa décharge, il n’était pas facile de vivre auprès de la fille du Comte de Radcliffe. Bon Dieu, que je déteste ce satané prénom ! Lady Isabelle Courteney était une femme glacée. Le seul sentiment passionné qu’elle savait exprimer était la haine. Elle n’a jamais pardonné à mon père – ni plus tard à ses propres fils. - Pauvre femme, dit Nefret. Nous étions tous les trois seuls au salon. Lia était remontée avec les enfants. Je m’étonnais quelque peu des confidences inattendues d’Emerson. Il ne parlait jamais de ses parents. Je savais qu’il avait adoré son père et l’avait perdu trop tôt, il avait ensuite enduré la froideur de sa mère et s’était institué le défenseur de son jeune frère, plus délicat. Dès que possible, il avait quitté le domicile familial pour mener sa vie seul. Son éducation autodidacte expliquait une certaine raideur de son caractère, ainsi que le fait qu’il se trouvait plus à l’aise parmi des étrangers qu’au milieu de ses pairs. Après notre mariage, à la naissance de Ramsès, Emerson avait contacté sa mère et cherché à rétablir une sorte de relation. Elle n’avait jamais répondu. Ancrée dans ses rancœurs, elle était morte seule. Nefret avait raison. Pauvre femme ! Certains êtres sont les artisans de leur propre malheur.
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10.12.2008
chapitre 4 - d
*** Le matin suivant au réveil, Emerson était très calme – bien plus que je ne m’y attendais. Malgré notre nuit écourtée, je me sentais vibrante d’énergie. J’envisageai un moment de mettre mes listes à jour, mais cela pouvait attendre. Je choisis donc de profiter de la bonne humeur d’Emerson. - Vous avez remarquablement encaissé la vérité, mon chéri, dis-je aimablement. Bien mieux que je ne m’y attendais. - Peabody, grogna-t-il en plissant les yeux. Surtout ne commencez pas à m’asticoter. J’ai réussi à me contrôler – et laissez-moi vous dire que le fait que vous sembliez en doutiez me navre – mais… Crénom ! Que diable avais-je l’intention de dire ? - Je n’en ai pas la moindre idée, répondis-je sincèrement. - Humph ! Mon satané frère ne perd rien pour attendre, mais nous devons malgré tout éclaircir cette foutue histoire. - Bien entendu, approuvai-je. Je ne dis pas que nous allons débrouiller cette enquête pour aider votre bien-aimé frère qui suit de son côté suit une autre piste aux Amériques mais – - Bien-aimé frère ! explosa Emerson, en me fixant d’un air outragé. Ce sal… - Tst tst, Emerson, dis-je en agitant un doigt menaçant, ne soyez pas vulgaire. De toute façon, si Sethos vous avait parlé de ses soupçons, vous vous seriez buté ou auriez vociféré sans même l’écouter. - Vociférer ? vociféra Emerson à pleine voix. MOI ! - Donc, continuai-je avec un sourire serein, connaissant votre égalité de caractère et votre affection à son endroit, Sethos a bien été obligé d’employer des chemins détournés pour attirer notre attention. Et il a parfaitement atteint son but, non ? - Vous aussi, ma chérie, dit Emerson en me prenant dans ses bras. Vous cherchez délibérément à me mettre hors de moi, n’est-ce pas ? Et sans même avoir besoin de prendre des chemins détournés. Après un petit interlude tout à fait satisfaisant, je repris le cours de mes réflexions. Emerson arborait un sourire un brin fat mais je ne souhaitais pas relever le fait qu’il réussissait – parfois – à m’interrompre durant un discours. - Je me demande quand nous pourrons interroger Mr Morcook, dis-je. Que va bien pouvoir nous apprendre de nouveau ? Est-ce une nouvelle preuve concernant ce trafic de faux ? Ou encore un message de Sethos ? Mon Dieu, Emerson ! Serait-il en danger ? Devrions-nous le rejoindre s’il réclamait notre assistance ? - Du calme, ma chérie, dit-il. Ne laissez pas votre imagination s’emballer. Il n’est pas question que nous allions rejoindre ce jean-foutre en Amérique. S’il court un danger là-bas… – crénom de nom, pourquoi diable serait-ce le cas ? Vous dites cela exprès pour m’ennuyer ! – Et puis aussi, il n’a qu’à revenir. - Je pense que tout ira bien, dis-je fermement pour rassurer Emerson – son affection fraternelle m’émouvait toujours. Après tout, Margaret est avec lui. - Je ne vois absolument pas le rapport, dit Emerson un peu perdu. - Elle veille sur lui. Emerson sembla pris de court, mais il ne répondit pas. Peu après, en sortant de notre chambre, nous rencontrâmes Nefret sur le palier. Fraîche et reposée, elle avait déjà été rendre visite à ses malades. Sennia avait passé une bonne nuit et venait d’être libérée de son drain. Je réalisai avec un peu de surprise que je n’avais pas pensé à elle depuis mon réveil, et cette omission me chagrina. Je me promis de passer un moment durant l’après-midi auprès de la jeune fille. Pour l’instant, elle se reposait et, selon Nefret, n’avait besoin de rien. Quant à Mr Morcook, il avait également passé une nuit calme mais n’avait pas encore repris conscience. Nefret l’avait à nouveau examiné et garantissait son pronostic vital. Il devait simplement se reposer, et serait sans doute à même de répondre à quelques questions en fin de journée. En tant que garde-malade, Evans prenait son rôle très à cœur. Je reçus une lettre de Cyrus Vandergelt au courrier du matin. Je la lus avec une stupeur grandissante. Ma très chère Amelia, Un petit mot pour vous transmettre une nouvelle qui va sans doute vous surprendre. Je vais mettre en vente ma demeure de Louxor. C’est une décision longuement réfléchie. Un tournant nécessaire. J’ai beaucoup aimé la vie que j’aie menée ici. Sur la rive ouest du Nil, tout près de l’entrée de la Vallée des Roi, j’ai pu vivre en plein ma passion tardive pour l’archéologie. J’ai fait bâtir cette demeure avec des tours et des balcons directement inspirés des châteaux des Croisés dont on trouve encore tant de traces dans tout le Moyen Orient. Un moyen comme un autre de me rattacher au passé. Saviez-vous que le vrai nom de ma maison est : « la Maison de la Porte des Rois » ? Je ne crois pas que quiconque l’ait jamais désignée ainsi. Il y a si longtemps que les Egyptiens l’ont surnommée : « le château de l’Américain ». Si vous vous demandez pourquoi j’ai pris une telle décision, je dois vous avouer que votre absence cette année m’a forcé à réfléchir. Depuis leur mariage, Bertie et Jumana envisagent de mener leur carrière ailleurs qu’en Egypte – où Jumana espère revenir ensuite, avec une plus large expérience à son actif. Ils ont reculé leur départ jusqu’à la naissance de Thomas, mais c’est décidé désormais. Ils ont accepté un poste en Jordanie, pour explorer l'extraordinaire ville de Petra toute taillée dans le rocher, avec un monastère, divers monuments, des tombes, des thermes ou encore des dessins et bas-reliefs. . J’irai sans doute leur rendre visite très rapidement. C’est un aventurier suisse, Johann Burckardt qui a redécouvert le site en 1812 mais les premières fouilles archéologiques ne commencent que cette année. Bertie et Jumana sont ravis de cette aventure. Katherine et moi leur garderons Thomas. La question est : " Où irons-nous ensuite ?" La fille de Kat est mariée depuis plusieurs années au pays de Galles et je ne ressens pas le besoin de retourner dans mon pays natal, aussi, nous avons plutôt décidé d’acquérir une demeure en Angleterre, pas trop loin de Londres où nous séjournerons en attendant. Inutile de vous dire que Katherine est enchantée. Elle a été trèsd patiente mais n'a jamais éprouvé la même passion que moi pour l'Egypte. Quant à moi, j’ai obtenu de la vie tout ce qu’un homme peut espérer. Il est temps pour moi de songer à la retraite, entouré de mon – sinon de mes petits-enfants.…/… Emerson ne jura même pas lorsque je lui lus cette épouvantable épître. Je savais pourtant qu’il appréciait l’amitié de Cyrus Vandergelt, et que celui-ci lui manquerait si – quand nous retournerions en Egypte. - Je me demande qui aura jamais assez d’argent pour acheter cette monstruosité architecturale, grommela-t-il seulement. - Père, protesta Nefret. C’est une merveilleuse demeure qui de plus est pour nous chargée de souvenirs. - Chargée de souvenirs, répétai-je lentement. C’est exact… Nous nous retrouvâmes avec les enfants à l’heure du thé dans le salon. Bien entendu, la conversation demeura neutre, et Emerson mit un point d’honneur à répondre aux nombreuses questions de Charla et d’Evvie. Les fillettes avaient pour un temps déposé la hache de guerre, et je dois avouer que le répit était le bienvenu. Pour une raison qui m’échappait, elles s’étaient prises de passion pour Toutankhamon et Emerson leur fit bien volontiers un petit cours sur ce roitelet qui connaissait une gloire inattendue après trois millénaires. - Le roi était encore un tout jeune garçon lorsqu’il est mort, dit Emerson en souriant aux deux visages levés vers lui. Il avait sans doute un joli sourire et des dents proéminentes. - Comme un lapin ? s’exclama Evvie en gloussant. - C’est ainsi que je le vois, affirma Emerson avec sérieux. Il y a de nombreuses dents proéminentes parmi ses ascendants. - Va-t-on démailloter sa momie ? demanda David John. - Certainement pas ! s’exclama Emerson d’une voix forte. Humph – du moins pas avant de très nombreuses années. (Nda : Il avait raison, il a fallu attendre 2008.) - Pourquoi ? demanda Charla en fronçant son front pur d’un air menaçant. Je voudrais bien le voir ! - Dire qu’il y a trois mille ans qu’il dort au bord du Nil dans son sarcophage d’or et de pierres précieuses, dis-je d’une voix un peu enrouée. - Ne bêtifiez pas, Peabody, ricana grossièrement Emerson. On se croirait dans la Belle au Bois Dormant – les trois enfants gloussèrent de plaisir, aussi je ne répondis pas. - Ce serait plutôt Le Beau au Bois Dormant, souligna Evvie. - Les momies ont une valeur archéologique et historique – et celle d’un pharaon encore davantage, dit Emerson. Elles sont fragiles. Après avoir été protégée si longtemps, celle-ci serait abimée par l’air ambiant. Les aléas climatiques et les bactéries apportées par les visiteurs pourraient la détruire, la réduire en poussière. - Personne n’a encore vu cette momie ? demanda David John. - A sa mort, comme de coutume, dis-je, le corps du roi été enroulé dans des bandes de lin qui ne laissaient apparaître que son visage. Et ensuite, la momie a été ensevelie dans trois cercueils gigognes, dont un en or massif. - Pour l’instant, tout ce que l’on connaît du pharaon est son masque d’or, grommela Emerson d’un ton bref. Grrr – je n’ose penser aux dommages causés par Carter lorsqu’il a utilisé des outils aiguisés pour extirper ce masque – - Pourquoi a-t-il voulu l’enlever ? - Parce qu’il pèse onze kilos en or massif incrusté de lapis-lazulis et de pierres semi-précieuses, dit Emerson aux enfants fascinés. Et ce n’est qu’une petite partie du trésor funéraire. L’or est parfois maudit, les enfants, même pour un pharaon. - Pourquoi le roi est-il mort si jeune ? - Il a été pharaon à neuf ans et est mort à dix-neuf, sans doute à cause d’une blessure infectée. - Comme lord Carnarvon ? demanda David John. - On ne sait pas au juste, dit Emerson pensif. Certains prétendent aussi qu’il a été assassiné. - Pourquoi ? demanda aussitôt Charla. - Parce que Toutankhamon a été le dernier de sa dynastie. C’était le XIIème pharaon de la XVIIIème dynastie d’Egypte. Lui ont succédé d’abord le grand prêtre Aye pendant quatre ans, puis le chef militaire Horemheb qui a régné vingt-six ans avant de céder le pouvoir à son vizir Ramsès, fondateur de la XIXème dynastie. Sur ces entrefaites, Tom Evans entra et nous remit un télégramme. David et Ramsès rentreraient le soir même. Ils ne donnaient aucune indication sur ce qu’ils avaient découvert. - Crénom ! s’exclama Emerson. .../...
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