05.02.2009
chapitre 7 - a
Chapitre 7
Après neuf ans d’un règne sans gloire, Toutankhamon mourut à l'âge de 18 ans, peut-être assassiné, vers 1344 avant notre ère.
Mr William Wheele était un « vieil ami » d’Emerson qui habitait à Newbury, dans le Berkshire. Je savais depuis toujours qu’il y avait fort peu d’endroits au Moyen Orient où Emerson n’avait pas de « vieil ami », aussi je ne m’étonnai guère que cette curieuse disposition s’étende aussi à l’Angleterre.
- Je ne connaissais pas Mr Wheele, Emerson, dis-je cependant. Vous ne m’en avez jamais parlé.
- Je l’ai rencontré bien avant de vous rencontrer, ma chère, dit-il en secouant sa pipe d’une main tout en tenant le volant de l’autre – tandis que je surveillais la route d’un œil inquiet. Lorsque j’ai quitté l’Angleterre après avoir rompu toute relation avec ma mère – très peu de temps après avoir vu Sethos pour la première fois, ainsi que je vous l’ai déjà raconté – je n’avais pas un sou vaillant. J’ai rencontré Wheele en arrivant à Alexandrie où j’ai eu l’occasion de – hum – le tirer d’un mauvais pas. Il m’a pris sous son aile. C’était alors un vieux baroudeur et son exemple a grandement facilité mon adaptation en Egypte.
- Mon Dieu, Emerson, mais quel âge a-t-il donc maintenant ?
- Il n’était que de dix ans mon aîné, répondit Emerson qui m’aspergea de cendres en agitant une main négligente devant ma protestation. Je suis resté plusieurs mois avec lui, puis il a eu un sale accident – un rocher lui a écrasé la jambe. Elle a dû être amputée. Heureusement pour lui, il venait juste de faire un petit héritage, aussi a-t-il pu se retirer ici-même, à Newbury. Depuis, nous avons correspondu de temps à autre, mais je m’appréciais pas son – hum – épouse. Elle a disparu il y a quelques mois déjà. J’ai écrit à Wheele. Il nous attend.
- Emerson ! m’exclamai-je. Etes-vous en train de prétendre que vous n’avez pas revu ce monsieur depuis plus de quarante ans ? Vous ne pouvez pas espérer ainsi débarquer chez lui et –
- Bien sûr que si ! rugit-il en me coupant la parole. Vous ne comprenez vraiment rien à l’amitié masculine, ma chère Peabody. Wheele sera ravi d’avoir notre compagnie. Et ne vous inquiétez pas, il aura aussi de l’excellent whisky à nous offrir.
Un vieillard infirme doublé d’un ivrogne, voilà notre futur hôte. Fixant Emerson d’un regard étincelant, je restai sans voix car il était trop tard pour protester efficacement. Emerson avait refusé que nous prenions une chambre dans la seule auberge du village d’Highclere, comme l’avaient fait David et Ramsès – « C’est trop en vue » disait-il. J’avais accepté que nous logions plutôt à Newbury, non loin de là. Il y avait certainement des auberges accueillantes dans cette petite ville du Berkshire, mais Emerson avait alors pensé à son « vieil ami ». Malgré mon sinistre pressentiment, je préférai changer de sujet.
- Savez-vous, dis-je, que le Berkshire est l’un des plus anciens comtés d’Angleterre et que sa dénomination remonte au roi Alfred le Grand de Wessex.
- Mais que voulez-vous donc que cela me fasse ? grogna Emerson en soufflant – exprès – un nuage de fumée nauséabonde.
- J’ai entendu dire que le roi comptait l’attribuer en concession à la couronne en tant que comté royal de Berks (nda : ce sera le cas dans les années 1930).
- Cela changera certainement la vie des habitants, ricana Emerson.
- Le nom de Berkshire vient des forêts de bouleaux qui se disaient Bearroc en celtique, et –
- Comptez-vous écrire un guide touristique, Peabody ? aboya Emerson. Vérifiez plutôt notre direction.
Je me tus. Nous arrivions effectivement à Newbury, principale ville à l’ouest du comté, située sur les rives de la rivière Kennet et du canal du même nom qui rejoignait la Tamise. Le centre ville possédait de nombreux bâtiments datant du XVIIe siècle mais le regard menaçant d’Emerson ne me laissa aucune chance de les commenter, encore moins de les visiter. Je ne rappelai pas davantage à mon bouillant époux que le Berkshire fut, à travers notre histoire, le théâtre de nombreuses batailles, d’abord par le fait des campagnes d’Alfred le Grand contre les Danois – notamment à Englesfield, Ashdown et Reading – ensuite, pendant la guerre civile où deux batailles célèbres eurent lieu à Newbury. Cette petite ville charmante n’était qu’à deux heures de Londres et nous y arrivions donc en milieu d’après-midi après avoir traversé une campagne magnifique et verdoyante. Le temps était doux et frais, le ciel légèrement brumeux.
Mr Wheele n’avait rien d’un vieillard infirme. Il s’avéra être un homme sanguin aux allures d’ours, avec d’abondants cheveux blancs et un visage coloré. Son verbe haut me fit penser qu’il devait être légèrement sourd. Son amputation se voyait peu et ce n’est pas elle qui l’empêchait de se déplacer, il était bien plus handicapé par un embonpoint plus qu’imposant. Le vieux domestique à la mine patibulaire qui nous ouvrit la porte nous introduisit ensuite dans un salon surchargé de meubles où les livres s’étalaient absolument partout, en piles plus ou moins solides. Je remarquai aussitôt la poussière qui maculait la moindre surface et eus un frisson d’appréhension. Mr Wheele trônait dans un profond fauteuil dont il eut le plus grand mal à s’extirper à ma vue. Emerson lui tendit une main secourable mais, malgré sa force musculaire, il dut cependant s’y reprendre à deux fois.
Nous fûmes peu après conduits par le même domestique, Anthony Blair, jusqu’à notre chambre, une grande pièce quelque peu sommairement meublée qui donnait sur l’arrière du cottage. Me penchant par la fenêtre, je vis un jardin bien arboré et une pelouse qui allait jusqu’à la rivière. La chambre était propre, aérée et très claire.
- La chambre est propre, aérée et très claire, Emerson, dis-je d’un ton rassuré.
- Vraiment ? dit-il tout en s’essuyant le visage après s’être aspergé d’eau fraîche.
- Mr Wheele ne ressemble pas à ce que j’attendais, dis-je.
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31.01.2009
chapitre 6 - fin
Lorsque nous nous retrouvâmes seuls peu après, Emerson annonça qu’il était temps de nous coucher. Je ne discutai pas cette injonction. Après tout, la chambre était un endroit aussi confortable qu’un autre pour la petite discussion que j’envisageai d’avoir. Assise devant la coiffeuse, tout en donnant à mes cheveux leurs cent coups de brosse quotidiens, je profitai du délai pour réfléchir à ce que nous venions d’apprendre. Certains points ne « collaient » pas et j’étais sûre qu’Emerson l’avait remarqué aussi. A mon avis, son silence inaccoutumé durant la soirée était plus que suspicieux.
- Croyez-vous à ce que Mr Smith nous a raconté ? demandai-je enfin à Emerson tandis que je m’allongeai près de lui.
- J’ai sommeil, grogna-t-il en réponse et il éteignit la lumière.
- Plus tôt vous me répondrez, plus tôt vous pourrez dormir, mon chéri, dis-je fermement. La route était un peu longue, n’est-ce pas ? Vous devez être fatigué d’avoir conduit. Croyez-vous à ce que Mr Smith nous a raconté ?
- Peabody, soupira Emerson dans le noir tout en prenant ma main, vous ne changerez jamais. Je me demande bien pourquoi j’essaie encore… – Aie ! (Je l’avais pincé.) Très bien, ma chère – oui, je crois à ce qu’il nous a raconté. Oui, la situation en Egypte est certainement explosive, comme dans tout le Moyen-Orient d’ailleurs, et oui, les années à venir vont être difficiles. Etes-vous satisfaite ?
- Pourquoi Mr Smith est-il venu ce soir, Emerson ?
- Il ne s’appelle pas Smith.
- Je le sais parfaitement, Emerson, mais Smith lui va beaucoup mieux que Bracemachin-Boistruc, ou quel que soit son ridicule patronyme multi syllabique. Ne cherchez pas à changer de sujet. Pourquoi est-il venu ce soir ?
- Certainement pas pour nous parler de la situation politique, grommela Emerson. Il n’a strictement rien dit de nouveau.
- Peut-être voulait-il seulement que nous nous interrogions sur sa venue – ou du moins sur les motifs cachés de sa venue ?
- Je refuse de m’interroger sur ce triste sire, protesta Emerson. Mais voir sa tête lorsque vous avez parlé de la malédiction de Toutankhamon valait le détour.
- Sa tête ? protestai-je. Il n’a rien exprimé, et n’a rien répondu.
- Il était stupéfait et c’était réjouissant, affirma Emerson. Quel qu’ait pu être son dessein en venant ici ce soir, je ne pense pas qu’il s’attendait à une telle réponse de votre part.
- Vous êtes resté très silencieux durant toute la soirée, dis-je.
- Je n’aime pas Smith, tonna Emerson avec conviction, ni aucun de ses semblable à dire vrai. Je sais bien que les services secrets sont malheureusement une nécessité en temps de guerre – et en temps de paix aussi probablement – mais ces gens-là exagèrent par trop leur importance. Je n’aime pas leurs méthodes.
- Croyez-vous que Smith cherche encore à recruter Ramsès – ou même à récupérer Sethos ?
- Sethos ? s’emporta aussitôt Emerson. Pourquoi diable Sethos serait-il concerné ? Le sal… ! Il s’est sauvé en Amérique au lieu de s’occuper de ce satané trafic d’antiquités. Il a osé nous envoyer ses sbires pour nous espionner –
- Pour nous protéger, coupai-je.
- C’est encore pire ! Quand je remettrai la main sur lui, je le –
- J’ai remarqué que vous l’avez appelé « mon frère » ce soir en l’évoquant devant Mr Smith, et non plus « ce satané Sethos ». Vous êtes plus concerné que vous ne voulez l’admettre Emerson.
Emerson émit un curieux bruit étouffé et ne répondit pas tout de suite.
- Pourquoi avez-vous demandé à Smith ce qu’était devenue la fille de Sahin Pacha ? demanda-t-il enfin.
- C’est aussi Sethos qui vous fait penser à elle, n’est-ce pas ? dis-je en comprenant son raisonnement. A Gaza, sous le nom d’Ismaël, il a bel et bien manipulé cette fille pour la pousser à délivrer Ramsès. Elle a réellement sauvé la vie de notre fils, Emerson, et je suis sûre que Ramsès sera soulagé de savoir qu’elle s’en est bien sortie. Mariée à un Européen ? Qui l’eut cru ? Elle doit être ravie de pouvoir désormais arborer des toilettes à fanfreluches sans les limitations de sa religion.
- Vous êtes dure, dit Emerson, toujours trop faible avec la gent féminine. Esin était très jeune et un peu naïve, mais il est normal qu’elle ait pu faire son chemin, charmante et instruite comme elle l’était.
- Je suis soulagée quant à moi qu’elle ne soit pas restée en Angleterre. J’avais pensé à elle à case de ces poupées que j’ai reçues, Emerson. A mon avis, c’est le genre de vengeance à laquelle penserait une fille sotte et jalouse.
- Jalouse ? s’exclama Emerson outré. Esin ? Mais enfin, elle était très – hum – attirée par Ramsès, et puis nous l’avions défendue contre son père lorsqu’il voulait la reprendre. Sa reconnaissance certainement –
- Je suis moins optimiste que vous quant aux sentiments qu’elle nous portait, dis-je fermement. Après l’avoir ramenée au Caire, les services secrets étaient avides de connaître ce qu’elle savait. Nous nous sommes débarrassé d’elle comme d’un colis encombrant. Lorsque nous l’avons laissée à Mr Smith et sa sœur, je sais que Ramsès l’a fortement ressenti. Comme vous, il est facilement attendri par de grands yeux vides !
- Peabody !
- C’est la vérité, Emerson. Et puis cette fille n’avait pas une grande profondeur de cœur, avouez-le. Voyez comme elle a vite abandonné son père sans se préoccuper de son sort.
- Il est mort.
- Pardon ?
- Sahin Pacha, il est mort, répéta Emerson. Smith ne l’a pas dit mais c’est évident. Il n’est jamais sorti vivant de leurs geôles.
- Vu ce qu’il comptait faire subir à Ramsès – et à Sethos – je ne peux pas dire que je le regrette, Emerson. Il a aussi essayé de vous tuer, je vous le rappelle, alors que vous aviez un bras dans le plâtre en plus ! Ce n’était pas un genteman.
- C’était un combat loyal, ma chérie, dit Emerson en riant, puisque j’avais votre ombrelle épée. Cet épisode ne me laisse pas un si mauvais souvenir et nous nous en sommes sortis après tout.
- Peut-être devriez-vous contacter Selim, Emerson ? Il pourrait enquêter en Egypte et… – Pensez-vous qu’il soit risqué d’envoyer de telles informations par courrier ? Je me rappelle que Selim avait un petit faible pour Esin.
- Peabody ! s’emporta Emerson. Selim a déjà deux épouses et Esin est mariée, aussi je ne vois pas du tout où mènent vos élucubrations. Quant à demander à Selim d’enquêter, je l’ai déjà fait au sujet des fausses antiquités. Il connaît tous les Gournaouis après tout. Je me refuse par contre à croire qu’il soit impliqué dans un complot nationaliste et je ne lui poserai certainement pas la question par courrier.
- Oui, bien entendu, admis-je un peu à contrecœur.
- Dormez maintenant ma chérie.
Avoir ainsi évoqué Selim, et de ce fait pensé à nos amis égyptiens, explique sans doute mon rêve de cette nuit-là.
Comme de coutume, Abdullah m’attendait au sommet de la falaise de Deir el Bahari que je grimpais presque sans effort comme c’est souvent le cas dans les rêves. Arrivée au sommet, je saisis la main qu’il me tendait pour m’aider dans le dernier passage.
- Ce n’est pas trop tôt, dis-je d’un ton peu aimable.
- Que faites-vous donc ici ? répondit Abdullah sévèrement.
Plus essoufflée que prévu, je ne lui répondis pas immédiatement. Serrant les bras contre moi, je frissonnai. Il était encore très tôt. L’air du petit matin était aussi vivifiant que de l’eau fraîche contre ma peau moite. J’aurais dû davantage me couvrir.
- Ici – vous voulez dire à Londres je suppose. Emerson s’ennuyait, expliquai-je enfin. Il veut aller rencontrer Carter à Highclere. Vous savez bien combien il peut se montrer entêté quand il a une idée fixe.
- Et pas vous, sans doute ?
Droit et bien habillé comme il l’était toujours au cours de ces visions, Abdullah me regardait tout en tentant de cacher son sourire amusé derrière sa main.
- Si ! avouai-je en souriant également. Il se passe quelque chose à Highclere, n’est-ce pas ?
- Oui. Et si vous étiez venue plus tôt, vous le sauriez déjà et auriez ainsi pu éviter des ennuis à ceux que vous aimez.
- Toujours vos allusions énigmatiques, Abdullah ! m’exclamai-je. De quels ennuis s’agit-il ? Seront-ils dangereux ?
- Les ennuis et le danger sont vos compagnons habituels, Sitt. Cela ne servirait à rien de vous en avertir, même si j’y étais autorisé. Rien ne vous changera jamais.
- Humph, dis-je. Emerson m’a dit la même chose justement hier soir. Et au sujet des faux provenant de la tombe de Toutankhamon ? Vous devez connaître les coupables. Qui sont-ils ? Y a-t-il vraiment une malédiction ?
- Que de questions, Sitt, dit-il et cette fois, il ne chercha plus à cacher son sourire. Savez-vous pourquoi je suis là ?
- Non manifestement pas, maugréai-je. Pourquoi ?
Il ne répondit pas tout de suite. Il regardait la vallée en contrebas et je fis de même. Dans un poudroiement rouge et or, les rayons du soleil flambaient déjà à l’est sur les falaises. Je vis s’éclaircir les contours estompés des temples de Thèbes sur les rives d’en face et les portiques pâles du palais d’Hatshepsout sortir de l’ombre juste en dessous de moi. Peu à peu, l’ascension de l’astre glorieux illumina le Nil dont l’eau sombre se mit à miroiter. Dans un kaléidoscope de couleurs, vibraient la luxuriance des champs cultivés et l’or pâle du désert qui s’éveillait à la vie.
Revoir Louxor me faisait chaud au cœur. Revoir Abdullah également. Mon cher vieil ami ressemblait tant à son fils, Selim, avec sa barbe bien noire et son corps vigoureux. Ces rencontres m’étaient précieuses bien qu’Abdullah refuse de répondre à mes questions autrement que par des insinuations vagues. Il était si semblable à ce qu’il avait été de son vivant que je ne pouvais rester fâchée contre lui.
- Vous m’avez manqué, dis-je sincèrement.
- Vous n’avez pas beaucoup progressé depuis la dernière fois, Sitt, répondit Abdullah en me regardant.
- Vous aviez dit que David m’aiderait, répondis-je. Et cela n’a pas été le cas. Lui et Ramsès n’ont rien découvert à Londres.
- Ah ! s’exclama Abdullah en riant. Est-ce pour cela que vous les avez laissés partir au lieu d’y aller vous-même ?
- Je pensais devoir rester à Amarna, dis-je en fronçant les sourcils, mais il ne s’est rien passé d’intéressant. Je n’ai pas reçu de nouvelles poupées, ni découvert d’autres anneaux.
- Rien n’est pourtant réglé, Sitt. Surveillez bien l’enfant. En quittant la première fois son nid, un petit oiseau risque sa vie.
- Sennia ? m’exclamai-je. S’agit-il bien d’elle, Abdullah ? Je vous en prie – que se passe-t-il avec Sennia ?
- Le Petit Oiseau rencontrera bientôt une épreuve qui décidera de son destin.
- Mon dieu ! m’écriai-je affolée. Quelle épreuve ?
- Si elle réussit, elle deviendra un aigle, libre et forte à la fois, et ses ailes la mèneront vers celui qui l’attend, celui qui l’aimera. Ils sont semblables mais le garçon a déjà affronté ses épreuves.
- Quel garçon ?
- Vous ne pouvez pas toujours protéger votre famille, Sitt Hakim, dit Abdullah gentiment. Laissez-les vivre. Il y a des chemins que tout être humain se doit de suivre seul.
- Abdullah ! protestai-je faiblement.
Mais déjà il se détournait de moi, s’éloignait vers la Vallée des Rois où je ne pouvais pas le suivre. Je le suivis des yeux, espérant en vain le voir se retourner. Il ne le fit pas mais j’entendis encore sa voix :
- Allez à Highclere, dit-il. Certaines réponses vous y attendent. Ensuite, ne perdez pas de temps pour revenir chez vous.
Je demeurai figée un certain temps à digérer mon exaspération. Puis je pris mon courage à deux mains et décidai d’un plan d’action. Highclere d’abord, et ensuite retour à Amarna manor où Sennia et moi aurions une conversation soutenue. Quel était ce garçon ? De qui cette petite sotte pouvait-elle bien être amoureuse ?
fin chapitre 6
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30.01.2009
chapitre 6 - F
***
- Qu’est-ce que vous fichez ici ? demanda grossièrement Emerson.
- Emerson, je vous en prie, intervins-je aussitôt tout en accueillant le visiteur qui venait d’être introduit dans la bibliothèque par le maître d’hôtel d’Evelyn.
Il n’y avait aucune possibilité de l’évincer sans nous montrer grossiers. Cette considération aurait pu ne pas décourager Emerson mais je cédai à la curiosité qui me rongeait. L’homme était de taille moyenne et ses cheveux noirs et grisonnants dégageaient un haut front et intelligent. Dans son visage acétique aux méplats marqués, un long nez fin et un menton saillant encadraient sévèrement ses lèvres minces. Nous l’avions rencontré à Londres à l’automne 1915, au cours d’un diner mémorable dans la luxueuse résidence de lord Salisbury à Berkeley Square. Côté féminin, Nefret et moi avions été accueillies par lady Salisbury qui avait ensuite fait de la figuration polie dans la conversation. Côté masculin, outre Ramsès et Emerson, il y avait aussi le frère de notre hôte, lord Edward Salisbury, alors conseiller financier du Sultan en Egypte. En réalité, lui et ses pairs contrôlaient le gouvernement. Je ne peux pas dire que l’ambiance de ce dîner avait été très détendue. Depuis toujours, Emerson détestait l’élite sociale, britannique. En Egypte, celle-ci se composait de pompeux officiers et de leurs prétentieuses épouses. Notre fréquentation de cette clique dorée avait toujours été réduite au minimum. Emerson n’avait pas apprécié le dîner mondain chez lord Salisbury. Bien entendu, le fait que lord Edward et son acolyte l’aient monté dans le but de tenter de recruter Ramsès pour une nouvelle mission secrète et dangereuse n’avait pas amélioré son humeur. La mienne non plus d’ailleurs. Et Nefret s’était montrée particulièrement empressée à défendre le droit de son époux de vivre en paix.
Au cours de cette première rencontre, l’homme s’était présenté sous l’alias de « Mr Smith ». Nous avions bien entendu tous compris qu’il dirigeait une quelconque section des services secrets britanniques. Laquelle au juste ? Ce n’était pas très clair. Chaque service se cachait derrière des dénominations compliquées et les détails étaient rarement étalés dans le domaine public.
Quelques mois plus tard, nous avions retrouvé le mystérieux Mr Smith au Caire où lord Edward le présentait comme l’Honorable Algernon Bracegirdle-Boisdragon, officiellement rattaché au ministère des Travaux Publics. Avec un tel patronyme, ricana aussitôt Emerson, il était compréhensible qu’il se soit rebaptisé « Smith ». Comme il s’était aussi trouvé que Mr Smith était le supérieur hiérarchique de Sethos, alors membre actif de son organisation, nous avions hélas dû fréquenter le personnage davantage que nous ne l’aurions souhaité.
La dernière fois que j’avais vu Mr Smith avait été l’an passé, en Egypte, lorsque Sethos avait officiellement démissionné des services secrets avant d’épouser Margaret Minton. C’était juste après une tentative d’assassinat des principaux membres du protectorat britanniques, un complot compliqué qui impliquaient les nationalistes égyptiens mais aussi des membres influents de l’industrie, la branche dure et conservatrice de notre pays.
Je ne m’attendais en aucun cas à revoir notre vieil ennemi. « Ennemi » est sans doute un terme un peu violent mais mes sentiments envers notre visiteur n’étaient pas très amicaux, et ne l’avaient jamais été.
- Bonsoir professeur, dit Mr Smith poliment. Mes hommages, Mrs Emerson.
- Je suis surprise de vous voir, dis-je franchement. Nous venons juste d’arriver à Londres.
- Il le sait sûrement, Peabody, grogna Emerson.
- Nous feriez-vous surveiller ? demandai-je outrée.
- Laissez-moi au moins le temps de m’expliquer, chère madame, dit Smith en s’asseyant sans attendre que nous lui proposions de le faire.
- C’est mon frère qui vous a prévenu, je suppose, dit Emerson d’un ton amer.
- Je n’ai plus eu de contacts avec Mr… hum – Williamson depuis qu’il a démissionné, répondit Mr Smith. C’est son épouse qui m’a contacté.
- Margaret ? m’exclamai-je.
- Voyez-vous, Mrs Emerson, ma grand-mère maternelle était cousine au second degré avec le cinquième duc de Durham, le défunt grand-père de Margaret expliqua aimablement Mr Smith – l’Honorable Mr Smith. Nous avions découvert cette lointaine parenté lorsque je l’ai rencontrée pour la première fois, il y a une quinzaine d’années aux Indes. Elle écrivait des articles contestés sur nos difficultés à la frontière et… – mais ce n’est le sujet. En la retrouvant plus tard au Caire, j’ai renoué le contact parce qu’elle enquêtait alors sur les Senoussis. Un journaliste ne comprend jamais la nécessité du secret de certaines opérations.
- Et il est toujours utile de rester poche de ses ennemis afin de mieux les connaître, n’est-ce pas ? dis-je.
- Exactement. Bien entendu, le fait que Margaret cette année-là noue par la suite une… – relation avec l’un de mes meilleurs éléments a été pour moi totalement inattendu.
Il parlait d’une voix posée et un peu froide, avec des arrêts devant certains mots qui, à mon avis, étaient le signe discret d’un certain humour. Ce détail qui correspondait si peu au personnage m’amusait. Emerson restait silencieux, tout en fixant Mr Boisgirdle-Bracedragon – ou bien était-ce Bracegirdle-Boisdragon ? Je savais bien entendu la raison pour laquelle j’avais du mal à me souvenir du nom exact. J’avais longtemps détesté Mr Smith. Il est bien connu en psychologie que le subconscient a ses propres lois. Je ne fis pas part à Emerson de mes conjonctures qui auraient enflammé encore plus son humeur.
- Qu’est devenue votre sœur, Mrs Bayes ? demandai-je soudain. Et la jeune Esin ?
- Com… ? Il est parfois difficile de suivre le cheminement de vos raisonnements, Mrs Emerson, répondit Mr Smith après un bref moment de surprise – mais je savais que le délai l’aidait aussi à réfléchir à sa réponse. Ma sœur se porte à merveille, je vous remercie. Elle vit en Ecosse actuellement. Quant à Miss Sahin, elle a épousé un Européen à la fin de la guerre.
Je ne demandais pas ce qu’était devenu son père, et Mr Smith ne l’évoqua pas davantage, mais je sus soudain de façon certaine que Sahin Pacha, l’ancien chef des services secrets turcs qui avait été l’allié des Allemands – et avait aussi tenté de tuer Sethos et Ramsès – n’avait pas survécu à sa captivité.
- Qu’est-ce que vous fichez ici ? répéta soudain Emerson.
- Je suis venu demander ce que vous savez, répondit Mr Smith.
- A quel sujet ? ne puis-je m’empêcher de dire tandis qu’Emerson me jetait un regard noir.
- Vous vous rappelez la situation au Moyen-Orient il y a deux ans ? continua Mr Smith d’une voix calme. L’Egypte et l’Irak étaient alors au bord de l’explosion et notre pays hésitait sur la façon d’intervenir. Certains de nos extrémistes prônaient une intervention militaire en masse ainsi que le rétablissement d’un mandat officiel.
- Au point de fomenter des assassinats, dis-je.
- Pas exactement, dit Smith avec un hochement de tête, mais les patriotes et les impérialistes de Grande Bretagne étaient certes des cibles évidentes, appuyés par tous ceux qui clamaient que les non-Européens étaient incapables de se gouverner eux-mêmes.
- Ces foutriquets étaient utilisés, grogna Emerson, et les véritables instigateurs comptaient profiter de la situation pour s’enrichir davantage.
- Le Moyen-Orient est riche, dis-je.
- Oui. Il y a le pétrole d’Irak, le coton et les denrées comestibles d’Egypte, et la main d’œuvre à bas prix.
- Mais le complot a été arrêté, rappelai-je.
- Ces gens-là ont toujours plusieurs opérations en cours, rappela Mr Smith. C’est une sorte d’hydre de Lerne, dès qu’une tête est coupée, plusieurs repoussent aussitôt. Economiquement parlant, nous avons une situation difficile, ici-même en Grande-Bretagne. Au premier trimestre, les prix tendaient à baisser et les salaires, au contraire, à augmenter. Le rapport salaires/prix a donc augmenté suivi de près par le coefficient de chômage. Malheureusement, nos analystes prévoient une légère hausse des prix dans les mois à venir, et donc une diminution du rapport salaires/prix.
- Cela ne va-t-il pas plutôt arrêter l’augmentation du chômage ? demanda Emerson en mâchonnant sa pipe.
- Certainement, mais associé à une baisse marquée des prix, il y aura un effet de rebond et un chômage en hausse massive. Le fait d’avoir proposé à l’Allemagne de diminuer sa dette et de rééchelonner les remboursements a fragilisé notre économie.
- Je vous croyais spécialisé dans les problèmes du Moyen-Orient, grommela Emerson.
- C’est le cas, admit Mr Smith. Les temps sont troublés. En Grèce, la République vient d’être proclamée devant une foule enthousiaste. Ministres et députés ont voté à l’unanimité une motion proclamant la déchéance de la dynastie des Glucksbourg. La famille royale n’est même plus autorisée à séjourner en Grèce.
- Ces événements font quand même suite à leur tentative de coup d’état royaliste l’an passé, ricana Emerson.
- Il y a partout ce même sentiment d’instabilité et de malaise social, affirma Mr Smith. En Egypte le problème a commencé en 1919, lorsque la Conférence de la Paix a confirmé à la Grande-Bretagne son protectorat sur l’Égypte. Dès l’année suivante, nous avons eu des problèmes avec les nationalistes égyptiens et l’ancien parlementaire Saad Zaghloul est devenu le leader de l’indépendance. Lorsque Winston Churchill, notre ministre des Colonies, a réuni au Caire une conférence britannique sur le Proche-Orient, il a refusé de le reconnaître et ne voulait négocier qu’avec Adly Pacha, le ministre nommé par le sultan Fouad. N’ayant rien obtenu, Adly Pacha a dû démissionner très vite. Par réaction, Zaghloul Pacha qui venait de créer le mouvement nationaliste Wafd, a été arrêté et exilé à Gibraltar. Heureusement, le général Allenby a été conscient qu’il est urgent de faire des concessions. Contre l’avis des conservateurs les plus bornés tels que Winston Churchill, il a obtenu de Lloyd George (nda : le premier ministre) l’octroi de l’indépendance. Lorsqu’elle a été proclamée en 1922, cela a été la fin du protectorat britannique.
- Peuh ! s’exclama Emerson dédaigneusement. Votre fameuse indépendance a ses limites. Vous avez gardé le contrôle du canal de Suez et des accords militaires contraignants.
- Il fallait bien protéger les intérêts étrangers et les minorités, dit Mr Smith, ainsi que le condominium sur le Soudan. Fouad a pu prendre le titre de roi et signer la nouvelle constitution. Zaghloul Pacha a été libéré l’an passé, et accueilli triomphalement en Égypte. Le Wafd a aussitôt gagné les élections, aussi Fouad lui a-t-il demandé de constituer le premier gouvernement de l’Égypte indépendante. Ce gouvernement n’a que deux mois et déjà son premier décret a été d’interdire le parti communiste. Si le Ward remporte une nouvelle victoire électorale l’an prochain, le maréchal Allenby devra renoncer à ses fonctions de haut-commissaire (nda : ce sera effectivement le cas le 14 juin 1925).
- Pourquoi nous raconter tout cela ? demandai-je. Je croyais que le secret était votre seconde nature. Vous en avez certainement besoin parfois mais, à mon avis, vous vous délectez surtout de jouer aux mystérieux.
- Il n’y a aucun secret dans ces évènements politiques, Peabody, rappela Emerson sombrement.
- Je rappelais simplement le contexte, souligna Mr Smith. Après tout, votre neveu par alliance, David Todros, a été à un moment quelque peu impliqué dans le mouvement nationaliste.
- David a aussi risqué sa vie au service de l’Angleterre ! dis-je avec chaleur. Il souffre toujours des séquelles de sa blessure et c’est bien grâce à lui que vous avez pu sauver le canal des Turcs.
- Je sais, Mrs Emerson, dit Mr Smith en levant une main apaisante. A lui et à votre fils, Ramsès. Croyez bien que je suis conscient de la contribution de tous les membres de votre famille – il eut un léger sourire puis demanda à brûle-pourpoint : Pourquoi avez-vous quitté l’Egypte ?
- Je vous demande pardon ?
- Vous êtes en Angleterre et non pas en Egypte, n’est-ce pas ? Connaissant la passion que le professeur porte à l’égyptologie, je trouve cela étonnant, aussi je me demandais si vous aviez connaissance de faits que… – j’ignorerais.
- Vous avez un esprit décidément suspicieux, dis-je d’une voix sévère. Nous sommes restés cette année en Angleterre pour un problème strictement personnel.
- Margaret m’a expliqué la situation de votre belle-fille, admit Mr Smith. Elle a aussi parlé « d’autres soucis ».
- Oh, fis-je aimablement. Il s’agit de tous ces morts qu’évoquent régulièrement les journaux. Croyez-vous à la malédiction de Toutankhamon ?
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