13.11.2008

chapitre 3 - b

- Et qu’avez-vous répondu ? demanda Emerson effondré.
Nous étions réunis, Nefret, Ramsès, Emerson et moi-même dans le salon où nous attendions l’arrivée tardive de David. Il nous avait prévenus par téléphone deux heures auparavant d’une double crevaison. J’avais gardé pour eux un souper froid et nous patientions devant un feu ardent pour contrer l’humidité ambiante. La journée avait été pluvieuse. Nefret était pelotonnée devant l’âtre sur le canapé, les pieds ramenés sous elle, le dos appuyé contre Ramsès. Quant à moi, je croyais davantage aux bienfaits réconfortants du whisky soda et sirotai avec délectation mon second verre. Pour occuper le temps, j’avais entrepris de leur narrer mon entrevue avec Sennia. Ils m’avaient écoutée avec des sentiments mitigés. Ramsès resta silencieux, les yeux fixés sur le feu. Emerson était agité et parcourait le salon à grands pas, tout en remplissant sa pipe d’un tabac noir qu’il éparpillait un peu partout. Seule Nefret me regardait, les yeux pleins de larmes – la chère petite se montrait facilement émotive.
- Pauvre Petit Oiseau, dit-elle en utilisant le surnom égyptien de Sennia. J’ai lu le livre dont elle parle, Mère, je comprends qu’il l’ait émue. Edward Foster est quelque peu révolutionnaire mais il écrit avec humour et lucidité. Il vous plairait aussi, Père, parce qu’il insiste sur la nécessité de séparer la réalité des apparences et de garder sa liberté intérieure de pensée en dehors de tout système imposé.
- Un révolutionnaire, gronda Emerson, crénom ! Je me demande pourquoi vous ne contrôlez pas davantage les lectures de Sennia, Peabody. Mais là n’est pas la question. Qu’avez-vous répondu ?
- Qu’elle était la fille de mon neveu Percy, dis-je calmement.
- Nom de Dieu ! hurla Emerson.
- Calmez-vous, mon cher, dis-je sans même prendre la peine de relever son incongruité. Il est évident qu’il m’était impossible de prétendre que la ressemblance entre elle et moi – ou entre Ramsès et elle – n’existait que dans son imagination. D’ailleurs, je ne mens jamais – comme vous le savez – aussi une vérité partielle m’a paru être la solution nécessaire. J’ai simplement dit que Percy était son père mais que – hum – il ne s’entendait pas très bien avec nous, et qu’il était mort durant la guerre.
- Quelle a été la réaction de Sennia ? demanda Ramsès d’une voix soigneusement contrôlée, sans quitter le feu des yeux.
- Elle a juste ouvert de grands yeux – et n’a rien demandé de plus, ajoutai-je après un instant.
- Elle n’a donc pas parlé de sa mère ? s’étonna Nefret.
- Non, dis-je, mais j’ai ajouté, pour en terminer avec le sujet, que sa mère était Egyptienne – et qu’elle était morte.
- Je crois qu’elle se souvient un peu d’elle, dit Ramsès, et aussi de la vieille aveugle qu’elle prenait pour sa grand-mère.
- Sennia n’avait que deux ans lorsque nous l’avons recueillie, rappelai-je. Ses souvenirs ne doivent guère être précis.
L’arrivée de la voiture de David interrompit la conversation. Nous nous précipitâmes pour l’accueillir dès qu’il ouvrirait la porte. J’étais heureuse de revoir le cher garçon, toujours semblable à lui-même – le fait qu’il ait presque quarante ans n’enlevait rien au fait qu’il resterait pour moi le petit-fils de mon très cher ami Abdullah. En réalité, David ressemblait beaucoup à Ramsès avec sa haute taille, son teint mat et ses yeux sombres et veloutés, mais l’âge l’avait davantage marqué que mon fils. Ses épais cheveux noirs grisonnaient aux tempes, de fines stries marquaient en éventail le coin de ses yeux et deux rides profondes cernaient sa bouche. Malgré son regard doux et franc, la maturité lui donnait l’air un peu sévère. De plus, il boitait depuis la guerre, et souffrait souvent des séquelles de son infirmité. Il me revint à l’esprit que sa blessure à la jambe – dont il avait failli mourir – lui était venue par la faute de Percy et ma bouche se pinça. Loin de partager mes sombres réminiscences, David inclina sa haute taille pour me prendre dans ses bras. Je me mis à rire :
- Mon cher garçon, je me sens une vraie naine quand vous vous cassez ainsi en deux pour m’embrasser ! m’exclamai-je en le serrant contre moi.
- Que c’est bon de vous retrouver, tante Amelia ! s’écria David. Puis-je vous demander de m’excuser un moment afin de monter ma Belle au bois dormant de fille dans son lit ? Elle s’est endormie dans la voiture et je ne pense pas –
- Laisse, je vais la prendre, dit Ramsès en donnant une affectueuse claque sur le dos de son ami d’enfance. Tu m’accompagnes, Nefret ?
- Oui, chéri, répondit-elle en le suivant. J’ai fait installer un lit pour Evvie dans la chambre de Charla.
- Oh, tante Amélia, dit Lia en m’embrassant à son tour, que je suis contente de vous revoir.
Je regardai ma nièce par alliance avec affection. La fille d’Evelyn était le portrait craché de sa mère, ma très chère amie, qui lui avait donné mon prénom. Pour éviter toute ambiguïté – surtout lorsqu’Emerson en colère hurlait mon prénom – nous avions utilisé diverses variantes pour elle, « la petite Amelia » puis « Melia » avant que Lia ne raccourcisse définitivement son prénom à l’âge de dix-huit ans. Ses cheveux blonds et ses grands yeux bleus offraient le portrait classique d’une jeune Anglaise de bonne famille, mais la jeune femme avait su affirmer son caractère pour épouser l’homme qu’elle aimait malgré les différences énormes de leurs situations respectives. Ils étaient mariés depuis quatorze ans, et avaient l’air heureux. Je savais que David, suite à ses implications dans le mouvement nationaliste, n’était plus le bienvenu en Egypte – et peut-être souffrait-il de cet exil ? – mais aucune vie n’est exempte de soucis.
- Comment va le petit Dolly ? demanda Emerson après avoir affectueusement salué les arrivants. David, mon garçon, comment avez-vous pu laisser ce garçon partir dans un de ces foutus collèges anglais ? Je considère –
- Nous connaissons parfaitement votre opinion sur les collèges anglais, Emerson, coupai-je sans ambages. Venez vous réchauffer et vous restaurer dans le salon, mes chers enfants, vous avez l’air frigorifiés.
- Quelle est donc cette nouvelle voiture ? demanda Emerson, qui s’était approché de la fenêtre.
- Une Citroën 5HP – HP pour ‘horse power’ – répondit David.
- Une voiture française ? éructa Emerson furieux et horrifié.
- Oh, mais ne vous inquiétez pas, professeur chéri, dit Lia en lui prenant le bras, elle a été construite ici, en Angleterre, dans l’usine Citroën cars Ltd de Slough –
- C’est dans le Berkshire, n’est-ce pas ? dis-je aimablement. Là où l’astronome William Herschel a construit au siècle dernier un télescope pour tracer la première véritable carte de l’univers.
- Mais enfin, Peabody, grogna Emerson en secouant la tête, quel peut bien être l’intérêt de cette information ?
- Vous avez raison, tante Amélia, dit David en riant. Il y a un monument à Slough qui commémore cette prouesse. Sinon cette petite voiture est le début d’une vraie démocratisation de l’automobile, vous savez, elle consomme peu d’essence ou d’huile, et son coût d’entretien est très raisonnable.
- Et aussi elle a été conçue pour les femmes, ajouta Lia. J’aime beaucoup sa mobilité et sa finition si soignée.
- Seigneur ! s’exclama Emerson en me jetant un regard horrifié.
Je ne relevai même pas. Je dois avouer que mes premiers essais avec un volant n’avaient pas été très prometteurs – mais Nefret, elle, conduisait parfaitement. Et Emerson était un véritable danger public.
Lorsque Ramsès et Nefret redescendirent, les arrivants attaquaient leur souper avec appétit. Puis ils nous donnèrent des nouvelles. Walter, quoi que bien plus jeune qu’Emerson, avait eu quelques soucis cardiaques récemment. Son médecin lui avait conseillé de se reposer.
- Se reposer ? explosa Emerson. Grotesque ! Le pauvre Walter ne fait que cela depuis quarante ans et voyez ou cela l’a mené ! Une petite santé et plus de cheveux sur le crâne – hum – excusez-moi, Lia.
- Pauvre Papa, dit-elle en riant. Je crois qu’il a déjà entendu cette opinion, mais il n’a pas votre belle santé, professeur chéri. Et Maman s’inquiète à son sujet. Elle a bien vieilli, elle aussi.
- Laissons-là ces réflexions démoralisantes, dis-je fermement. Parlons plutôt de vous, David, que faites-vous en ce moment ?
- J’ai terminé récemment un gros travail, dit-il en souriant. C’était assez prenant et Lia et moi avons dû nous rendre plusieurs fois en France à ce sujet. Je vais maintenant prendre quelques semaines de vacances. Avez-vous vu combien s’aggrave cette histoire de Toutankhamon ?
- Les journalistes sont des vautours, grogna Emerson.
- La presse voit en Carnarvon la première victime de la malédiction, dit lia. C’est plutôt logique. N’était-il pas le commanditaire – et donc le véritable responsable de la violation du repos royal ?
- La suite des événements n’a pu que combler les journalistes avides de sensationnel – avec cette succession de morts.
- Quels sont les derniers ? demanda David.
- J’ai noté le demi-frère de Carnarvon, le secrétaire d’Howard et le professeur Hugh Evelyn-White, un de leurs collaborateurs qui fut l’un des premiers à pénétrer dans la chambre mortuaire.
- Oui, j’ai vu cela, dit David. Il s’est pendu en prétendant qu’il succombait à une malédiction, n’est-ce pas ?
- David, Vous me décevez, protesta Emerson. Liriez-vous aussi ces inepties ?
- Quel hypocrite vous faites, Emerson, dis-je sévèrement. Vous les lisez aussi.
- Par simple curiosité scientifique, protesta-t-il d’un ton pédant – Nefret et Lia explosèrent de rire – Et puis, nous étions là à l’ouverture de la tombe, ma chère, il n’y a jamais eu d’inscription maléfique telle que : La mort frappera de ses ailes agiles celui qui osera troubler le repos du roi. C’est de la pure invention !
- Cette tombe est pourtant une merveilleuse découverte, dit David les yeux rêveurs. Je n’oublierai jamais le plaisir que j’ai eu à peindre ce coffre il y a deux ans. J’ai gardé ma peinture, vous savez. Personne ne l’a vue à part oncle Walter et tante Evelyn. L’Illustrated London News l’aurait achetée mais, sans permission officielle, je n’ai pas jugé juste de le leur vendre.
- Carnarvon a vendu au Times toutes les photographies de Burton, dit Emerson. Les autres scribouillards étaient furieux.
- Ils se sont rattrapés avec la malédiction, dis-je. La plupart des victimes semblent atteintes de maladie, aussi la presse évoque-t-elle parfois un virus mortel resté captif de la tombe pendant trois mille ans. Pourrait-il avoir été apporté par des chauves-souris ?
- Il n’y avait aucune chauve-souris dans la tombe, Peabody, grogna Emerson en secouant la tête.
- Ah, fis-je déçue.
- Tant d’or ne peut que créer des problèmes, remarqua Lia.
- Ce foutu noblaillon ne pensait qu’à l’argent, cracha Emerson.
- Carter était d’accord pour que la totalité de la tombe soit offerte au musée du Caire, ajouta Ramsès, toujours équitable, mais il souhaitait également que son ami et commanditaire reçoive une compensation du gouvernement égyptien.
- Mais le gouvernement égyptien n’a pas d’argent, protesta David. Certains nationalistes avaient même demandé que le trésor de la tombe soit vendu pour payer la dette nationale égyptienne,
- Je pensais récemment, dit Nefret sereinement, créer – et doter – une Fondation pour l’Exploration et la Préservation des Antiquités Egyptiennes (FEPAE). Cela permettrait à de nombreuses expéditions de faire des fouilles en Egypte.
- Quelle belle idée, Nefret !
- Humph, grommela Emerson qui estimait être le seul apte à mener des fouilles sur tout le territoire égyptien.
- Et ton hôpital pour femmes au Caire ? demanda Lia. Comment cela se passe-t-il depuis ton départ ?
- J’ai sur place des médecins qui s’en occupent, répondit-elle, ainsi que dans les deux autres cliniques. Je t’expliquerai.
- Howard Carter et lord Carnarvon se sont estimés spoliés de leurs droits sur la tombe, reprit Ramsès.
- Ils ont pourtant exploité à outrances les photographies et les publications, ricana Emerson. Depuis la mort de Carnarvon, c'est sa veuve qui a hérité des droits.
- Savez-vous, dis-je soudain, que, depuis février, les femmes sont interdites dans la tombe ? Cela a créé pas mal de problèmes diplomatiques avec la Grande Bretagne et l’Amérique.
- Le violent pamphlet de Carter contre les autorités n’a rien arrangé, dit Emerson. Ce malheureux n’a vraiment aucun tact !
- Pierre Lacau – l’actuel directeur du département des Antiquités, expliquai-je à Lia – a aussitôt ordonné de fermer la tombe. Et Howard a refusé de lui donner la clef.
- J’ai entendu dire que Carter avait quitté l’Egypte, dit David.
- Oui, répondis-je. Il serait en Amérique.
- En êtes-vous certaine, tante Amélia ? Je croyais que votre ami journaliste, Kevin O’Connor, le traquait au château de Highclere, dans le Berkshire, où il serait actuellement avec lady Evelyn et sa mère, la veuve de Carnarvon.
- C’est O’Connell pas O’Connor, rectifia-je machinalement. J’avais remarqué que ce voyou d’Irlandais n’écrivait plus ces derniers temps. Mais nous connaissons aussi son remplaçant, Jason Anderson et –
- Vous avez des fréquentations bien douteuses, Amelia, coupa Emerson.
- J’ai su à Paris que Jacques de Morgan était mort, dit David.
Ceci coupa net la conversation. Il y eut un moment de silence pendant lequel nous évoquâmes tous cet homme que nous avions bien connu. Il avait succédé à Eugène Grébault à la direction du service des Antiquités en 1892 lorsque nous l’avions rencontré pour la première fois. Il fouillait alors la nécropole de Dachour où il eut la chance de mettre la main sur le trésor des princesses royales. Ramsès croisa mon regard et eut un léger sourire.
- Les bijoux des princesses, dit-il seulement.
- A propos de bijoux, dit David en mettant la main à sa poche, que pensez-vous de ceci ?
Sur la paume de sa main brillait un anneau d’or dont l’élément central était le scarabée sacré égyptien avec l’emblème de Nebkheperourê.

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12.11.2008

chapitre 3 - a

Chapitre 3

Succédant à Akhenaton, Toutankhamon accéda au trône à neuf ans, vers 1353 avant Jésus Christ. Il fut couronné pharaon au temple de Karnak.

Les deux semaines suivantes s’écoulèrent de façon monotone. Nous étions tous un peu tendus mais aucun événement nouveau ne troubla notre vie quotidienne. J’avais insisté – en vain – pour poursuivre notre enquête à Londres afin de vérifier l’origine du faux scarabée royal mais ni Ramsès ni Nefret ne souhaitait quitter les enfants, et Emerson, pour une raison qui m’échappait, ne le voulait pas davantage – du moins pas avant l’arrivée de David. D’après son appel téléphonique du matin même, le cher garçon et sa famille étaient attendus pour le dîner. C’était heureux, à mon avis, car la tension devenait insupportable.
J’avais cependant profité de cette trêve forcée pour accomplir quelques tâches préliminaires.
Tout d’abord, un interrogatoire poussé de notre domesticité n’avait rien apporté. La plupart d’entre eux étaient employés chez nous depuis longtemps, et je ne voyais aucune raison de suspecter qu’ils aient pu être achetés. J’avais donc établi une liste des quatre « nouveaux » :
- Robert Clerkenwell, jardinier : il habitait la région et travaillait chez nous depuis deux ou trois ans. Vingt-cinq ans et seul soutien de sa mère et de sa jeune sœur. Le garçon était grand, blond, avec le teint frais de ceux qui vivent au grand air. Il devait avoir du succès auprès des femmes. Motif : aurait-il eu besoin d’argent ? Opportunité : aucune.
- Peter Fairchild, apprenti-valet attitré aux jumeaux : également un garçon de la région mais lui vivait chez nous – vingt ans, blond, l’air franc et ouvert. Motif : inconnu. Opportunité : sa position lui donne bien entendu une facilité toute particulière pour récupérer le scarabée dans la chambre de David John.
- Daisy Powell, jeune bonne : s’occupe des chambres et du service de Charla et de Sennia : Un peu moins de vingt ans, brune aux yeux bleus, un visage rond et frais, constellé de taches de rousseur – mais j’avais déjà vu de jolis minois cacher des âmes sombres. Opportunité : idem. Motif : inconnu mais elle semble attirée par le jeune Peter…Pourraient-ils être liés ?
- Tom Evans, maître d’hôtel. La cinquantaine grisonnante, physique avantageux, quelque peu comédien, ancien complice de Sethos – était-ce ou non une circonstance aggravante ? Je croyais mon beau-frère parfaitement capable d’avoir chargé son acolyte de veiller sur nous, mais pas de s’être laissé berner. Evans avait-il changé suite aux épreuves rencontrées ? Les bons soins de Nefret l’avaient sauvé après son agression, et nous lui avions offert un gîte. Cela ne suffisait-il pas ?


Cette liste ne m’apprenait pas grand chose. J’avais d’ailleurs une répugnance toute particulière à envisager un traître à l’intérieur de notre demeure. Je soupirai longuement et repoussai le feuillet.
En ce qui concernait les poupées, je restais persuadée que les deux envois provenaient d’une femme. Je repensai aux paroles d’Abdullah : « … le geste stupide d’une personne stupide. Mais il y a tant de haine autour de vous, Sitt. Des ennemis d’hier et de demain. Le passé reviendra vous hanter. »
Après réflexion, j’avais ajouté deux noms à ma liste de coupables potentielles : d’abord Dolly Bellingham que nous avions rencontrée en Egypte en 1903 lorsque son colonel de père avait entrepris de rechercher l’ancien amant de son épouse décédée. Qu’était donc devenue cette fille égoïste et vindicative ? Elle comptait sans aucun doute parmi nos farouches ennemis, d’autant plus que sa petite vie confortable et privilégiée avait dû être passablement bouleversée après la mort de son père. Peut-être même, suite au scandale, avait-elle perdu tout espoir de se marier dans les conditions qu’elle souhaitait ? Il y avait aussi Esin Sahin, la fille du chef des Services Secrets turcs que nous avions enlevée à son père) Gaza. La jeune fille avait cru que Ramsès, dont elle était alors follement amoureuse, la prendrait en charge mais… ce ne fut pas le cas. Je revis notre dernière entrevue, lorsque Ramsès et moi l’avions laissée aux bons soins de notre vieille connaissance, Mr Smith, fort désireux de l’interroger :
- Vous deviez bien savoir que vous ne pourriez pas rester avec nous, Esin, avait dit Ramsès. La sœur de Mr Smith, Mrs Bayes prendra soin de vous et un jour… – un jour, hum…
- Nous nous retrouverons ? Vous ne m’oublierez pas ?
- Jamais, avait affirmé mon fils avec plus d’emphase que de vérité. Si vous avez besoin de moi, vous n’aurez qu’à demander.
- Je ne vous oublierai jamais non plus, avait dit la jeune fille en lui tendant sa main à baiser – pauvre Ramsès ! – J’ai lu dans un livre qu’une dame envoyait une rose rouge à son amant pour qu’il se mette à son service. Si je vous envoie une rose rouge, vous viendriez ?
- Depuis le fin fond de la terre, Esin, avait répondu Ramsès dans un dernier et courageux effort.

Mon fils s’était magnifiquement comporté durant ces adieux pénibles, mais nous n’avions bien entendu plus jamais entendu parler de la jeune fille. Cet épisode datait de la guerre, il y a huit ans – juste avant la naissance des jumeaux. Une période trouble et difficile. Il était probable que la jeune fille ait trouvé depuis d’autres buts, d’autres amours – à moins qu’elle ne soit retournée dans son pays à la fin de la guerre ? De plus, comment une jeune Orientale aurait-elle pu avoir accès à de vieilles poupées anglaises ? Il me revint cependant à l’esprit qu’Esin avait été élevée selon nos coutumes et qu’elle parlait notre langue. Je laissai donc son nom sur ma liste.

De plus, j’avais aussi trouvé le temps de parler avec Sennia.
L’entrevue savait eu lieu un dimanche après le déjeuner. J’avais suivi la jeune fille jusque dans sa chambre où je vis aussitôt, à son air fermé, qu’elle ressentait mon intrusion. Avant de me lancer dans le petit discours que j’avais préparé, je l’observai un moment en silence. Il n’était pas difficile à comprendre que beaucoup de gens s’obstinent à croire, malgré nos démentis, qu’elle était la fille illégitime de Ramsès. La ressemblance entre eux était due à leur carnation exotique, une peau mate et d’épais cheveux noirs ondulés. En fait, Sennia tenait bien davantage de moi. Elle avait mes traits – les yeux gris acier et le menton déterminé que j’avais hérités de mon père. Ces traits, elle ne les avait pas reçus de Ramsès mais de son véritable père, Percy Peabody, le fils de mon frère aîné, James. Mon neveu avait été l’une des pires canailles que j’aie jamais rencontrées. Dès sa naissance, il avait abandonné sa fille à la rue, la condamnant ainsi à une vie de pauvreté et de prostitution, comme sa malheureuse mère, la jeune Rashida. Depuis sa prime jeunesse, Percy avait été l’ennemi le plus acharné de son cousin Ramsès qu’il enviait et méprisait à la fois. Il avait aussi tenté de conquérir la fortune de Nefret avant de la forcer à un mariage infâme avec un assassin. Les conséquences des méprisables complots de Percy avaient lourdement pesé sur notre famille. Je remerciais fréquemment le ciel que Sennia n’ait aucun souvenir des premières années de sa vie et qu’elle soit devenue partie intégrante de notre famille.
- Je voudrais vous parler, Sennia, répétai-je enfin.
- De quoi, tante Amelia ? demanda-t-elle d’un ton poli mais froid.
- Et bien, dis-je un peu prise de court, hum – de votre avenir pour commencer. Avez-vous une idée de ce que vous aimeriez faire ? Je crois que vous aviez parlé de l’égyptologie –
- Non, coupa-t-elle d’un geste vif de la main. Pas d’égyptologie. Je sais que c’est une tradition familiale, ajouta-t-elle d’un ton sardonique, mais je ne veux pas suivre les traces de Jumana.
- Auriez-vous gardé contre elle l’antipathie de votre enfance ? m’étonnai-je.
- Non, dit Sennia en secouant énergiquement la tête. Au contraire, j’ai de l’admiration pour elle. Elle a obtenu ses qualifications dans des conditions plutôt difficiles. Il est vrai qu’avoir épousé un Britannique ne peut que lui faciliter le chemin, n’est-ce pas ?
- Sennia ! m’exclamai-je. Comment osez-vous… ? Jumana a pour Bertie des sentiments – hum –
- Oh, très affectueux, je n’en doute pas, affirma Sennia d’une voix trop calme.
- Je ne suis pas venue vous parler de Jumana, dis-je fermement, mais de vous-même. Je répète donc ma question, avez-vous une idée de ce que vous aimeriez faire ?
Et je me gardai bien cette fois de faire une proposition.
- Je voudrais être professeur, répondit-elle après un silence.
- Comment ?
- Je voudrais enseigner, précisa-t-elle, les yeux brillants d’une malice qui lui rendait enfin son âge véritable. Je voudrais acquérir mes diplômes ici, en Angleterre, mais ensuite exercer mon métier en Egypte – probablement avec l’aide de Mrs Vandergelt – pour plus tard reprendre son école.
- Reprendre son école ? demandai-je complètement perdue. Pourquoi l’abandonnerait-elle ?
- Elle n’est plus très jeune, dit Sennia d’un ton définitif, et son mari encore moins. Mrs Vandergelt aimerait quitter l’Egypte. Elle n’a jamais tellement apprécié le pays, vous savez ?
- Elle vous l’a dit ?
- Elle me l’a dit, confirma Sennia. Maintenant que sa fille est mariée en Angleterre, et que son fils a un enfant, je crois qu’elle aimerait pouvoir davantage profiter d’eux.
La nouvelle me surprenait mais elle était vraisemblable. Katherine avait toujours été patiente vis à vis de la manie collectionneuse de son mari, et surtout très reconnaissante de ce que l’égyptologie ait donné à son fils Bertie, gravement blessé durant la guerre, une nouvelle envie de vivre mais je savais que nos interminables discussions l’ennuyaient souvent. Elle avait apprécié la vie fastueuse qu’elle menait à Louxor et les hôtes que Cyrus recevait régulièrement, mais ils pourraient continuer à le faire en Amérique ou en Angleterre.
Ils n’étaient plus tout jeunes. Il était logique qu’ils aient envisagé de se retirer de la vie active. Cependant, je ne tenais pas à évoquer cette idée pour le moment, aussi je revins à mon propos.
- L’enseignement ? dis-je en regardant la jeune fille. Pourquoi pas ? C’est certainement un noble métier. Cependant, jeune fille, je n’ai pas l’impression que vous soyez si heureuse d’envisager un tel avenir. Vous êtes bien sombre ces temps derniers. Y a-t-il quelque chose que je pourrais faire à ce sujet ?
- Je ne crois pas, tante Amelia, dit-elle en se tournant vers la fenêtre. Même vous – ne pouvez pas tout réparer.
- Ma chère petite fille, dis-je soudain émue par sa voix brisée. Vous aurait-on fait du mal ? Est-ce dans cette école ? Que se passe-t-il ? Ne pas savoir est la pire des choses, à mon avis.
- Vraiment ? dit-elle et elle me fixa soudain droit dans les yeux. Alors si nous sommes d’accord sur ce point, tante Amelia, pourriez-vous me dire pourquoi je vous ressemble tant si Ramsès n’est pas mon véritable père ? Pourquoi est-ce que je m’appelle Sennia Emerson alors que je suis manifestement égyptienne ? Pourquoi y a-t-il tant d’ombres sur mes origines ?
- Sennia…
- J’ai quelques idées, dit-elle amèrement. J’ai appris la signification du mot « bâtarde » à six ans – dès que vous m’avez mise à l’école, tante Amélia.
Je ne m’en souvenais que trop. J’avais décidé que Sennia bénéficie une éducation plus formelle. Nous ne connaissions pas sa véritable date de naissance et avions arbitrairement décidé d’un jour de septembre comme celui où nous célébrions son anniversaire. Juste avant ses six ans, elle avait annoncé qu’elle entendait désormais être traitée selon la dignité de cet âge vénérable. Pour moi, six ans était également un âge idéal pour aller à l’école.
J’avais toujours été persuadée que l’enseignement pluridisciplinaire des écoles anglaises était le meilleur d’Egypte. La plupart des autres – et en particulier, la mission américaine – mettaient trop l’accent sur la religion et ni Emerson ni moi ne tenions particulièrement à ce que Sennia devienne une fervente méthodiste. Je n’avais rien contre les méthodistes mais nous n’en avions pas dans la famille. Je revoyais mon entretien avec le directeur de l’école anglaise du Caire lorsque je lui avais annoncé que notre pupille ferait bientôt partie de ses élèves. Comme tout le monde, il connaissait notre famille – et en particulier la situation délicate de Sennia. Cet impertinent avait osé suggérer qu’elle serait plus à sa place à Sainte Marie – l’école indigène. Bien entendu, j’avais balayé ses objections. Sennia avait mis du temps à s’adapter aux autres élèves britanniques. Ils l’avaient donc insultée…
- Je suis désolée, dis-je seulement. Je l’ignorais.
- Et cet homme horrible, à Noël il y a deux ans – vous savez, le grand-père de Suzanne ? – il m’a regardée avec un clignement d’œil et un gloussement immonde avant de parler d’enfant – de la main gauche !
- Sennia, dis-je en l’entourant de mon bras, n’y pensez plus. Sir William Portmanteau est un homme borné et sans conscience, porteur d’une opinion colonialiste hélas très répandue. Mais son opinion n’a pas la moindre importance.
- Le professeur était vraiment furieux, dit la jeune fille en riant à ce souvenir. Il a renversé son vin et j’ai cru qu’il allait le frapper. Et Ramsès est devenu complètement blanc et pétrifié, comme toujours quand il est vraiment furieux. Il a dit que j’étais sa bien-aimée petite sœur adoptive. C’est vrai, n’est-ce pas ?
- Oui, ma chérie, c’est exactement ce que vous êtes, dis-je en la serrant contre moi. Nous n’avons jamais complètement pu éradiquer cette rumeur qui a couru dès le début lorsque Ramsès vous a prise sous son aile. Vous étiez une enfant abandonnée et nous vous avons adoptée. Certains êtres sont incapables de comprendre l’amour et – je me réfère à Ramsès – la noblesse d’âme. C’est une loi commune vous savez, que la médisance soit souvent plus forte que la vérité.
- Ce n’est pas grave, tante Amelia, je ne m’attache plus à ces accusations. Oncle Sethos m’a dit un jour que lui aussi était un bâtard, le frère de la main gauche du professeur –
- Il vous a dit cela ? hoquetai-je.
- Oui. Il affirme que les enfants de l’amour sont obligés de se battre durement dans la vie, mais aussi que ce qu’ils obtiennent ne provient que d’eux-mêmes. Vous le croyez, tante Amelia ?
- Oui, mon enfant, certainement.
- Je viens de finir un livre d’Edward Morgan Foster continua Sennia. Il s’appelle La Route des Indes et la devise de l’auteur semble être « L’important est de communiquer ». Il a raison, n’est-ce pas ? Son livre traite du conflit des cultures anglaise, indienne et musulmane à travers la relation ambiguë qui lie une touriste anglaise à un Indien pendant l’occupation anglaise –
- Mon Dieu, Sennia ! m’écriai-je quelque peu offusquée. Est-ce bien approprié à votre âge ?
- Je n’ai pas tout compris, dit-elle sereinement. Mais le livre témoigne surtout de l’antipathie de Forster pour l’impérialisme en détaillant les attitudes qui peuvent créer des barrières raciales entre les hommes. J’ai trouvé cela très approprié à ma situation. Dites-moi, tante Amélia, pourquoi ai-je vos yeux et le même teint que Ramsès ?

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10.11.2008

chapitre 2 - fin

Je retrouvai Nefret, Ramsès et Emerson un peu plus tard dans le salon. Je les avais convoqués pour un ‘conseil de guerre’ et, vu leurs expressions – curieuse pour Nefret, légèrement amusée pour Ramsès, sardonique pour Emerson – le terme évoquait de nombreux souvenirs pour chacun d’eux – pour moi aussi d’ailleurs. Je commençai mon récit en leur expliquant que j’avais entendu un hurlement le matin même en sortant sur la terrasse.
- Je m’attendais à voir tout le monde – famille et domestiques – débouler derrière moi après le cri de Charla, dis-je. J’ai donc été assez surprise d’être la seule à arriver auprès d’elle. J’avais prévu plusieurs éventualités, mais certainement pas de la trouver calmement assise sur un tronc d’arbre, hurlant à intervalles réguliers comme une vraie banshee.
- Pourquoi diable faisait-elle une chose pareille ? demanda Emerson en dissimulant son sourire – le cher homme était une vraie guimauve dès qu’il s’agissait de ses petits enfants et il se montrait particulièrement sensibles aux grands yeux de Charla.
- Elle faisait des expériences, dis-je d’un ton pincé.
- Des exp… – crénom ! Quel genre d’expériences ?
- C’est une idée de David John, intervint Nefret avec un sourire serein. Il étudie la portée des sons, en particulier en extérieur.
- Il est heureux que ce genre d’expériences n’ait pas lieu dans la maison, dis-je sèchement. Néanmoins, je ne vous ai pas réuni uniquement pour évoquer ces cris inconsidérés. L’autre matin, lorsque Robbie Clerkenwell a été assommé, j’ai remarqué, que les jumeaux avaient brillé par leur absence. Il est extrêmement suspect –
- Bon Dieu, Peabody, coupa Emerson en se relevant d’un bond. Vous ne sous-entendez pas que ces enfants… ? C’est grotesque voyons, ils ne feraient pas de mal à… – humph, reprit-il après réflexion, ils n’ont pas la taille suffisante pour atteindre la tête d’un adulte.
- Je ne les ai accusés de rien, Emerson, dis-je aimablement. Je voulais juste vérifier où ils se trouvaient alors que toute la maisonnée était agglutinée dans la roseraie après le cri de la petite bonne qui a trouvé le corps de Robbie.
- Ils étaient à la pyramide, répondit Nefret calmement.
- Vous le saviez ? demandai-je la bouche sèche.
- David John est venu me parler hier soir – et, bien entendu, je l’ai aussitôt répété à Ramsès.
- Bon, grogna Emerson, il semble donc que je sois le seul à tout ignorer. Peabody, si vous pouviez rapidement en venir au fait, j’ai du travail et –
- Ils ont volé le scarabée, dis-je, avant de le reperdre.
La réaction d’Emerson du tout à fait satisfaisante. Finalement, que les années s’écoulent ou pas, certains paramètres demeuraient éternels.
- Vous l’avez fait exprès ! tempêtait-il un peu plus tard, alors que nous étions à nouveau seuls.
- Vous vouliez que j’en arrive rapidement au fait, mon chéri, ronronnai-je.
- Quels inconscients ! grommela-t-il.

Après avoir retrouvé Charla sur son tronc d’arbre, manifestement indemne, il m’avait fallu un moment avant de retrouver mon souffle. J’avais couru tout le long du chemin et un point de côté me sciait les côtes, ce qui m’empêcha de lui préciser immédiatement ce que je pensais de sa conduite. Elle se montra empressée et attentive envers moi, ce qui calma quelque peu mon courroux. David John arriva peu après, afin de vérifier pourquoi sa sœur avait interrompu l’expérience. Il ne parut pas surpris de me voir. Long et fin, la silhouette encore enfantine, il ressemblait à un jeune archange avec ses cheveux roux et sa peau dorée, mais son regard bleu, sérieux et profond, était plus vieux que son âge.
- Je vous attendais Grand-maman, dit-il. Pourriez-vous venir jusqu’à la pyramide ? Puis-je vous offrir mon bras ?
Je saisis le bras qu’il m’offrait galamment et me laissai conduire jusqu’à la pyramide. Il n’était pas rare de nos jours de trouver une telle construction dans un jardin anglais traditionnel. En fait, depuis quelques années, plusieurs voyageurs fortunés bâtissaient sur leurs terres de fausses ruines antiques et rapportaient d’Egypte des stèles et/ou des sarcophages pour les décorer. Notre cas était différent. Nous avions fait construire cette pyramide de pierre il y a plus de vingt-cinq ans. Elle n’était pas décorative mais marquait la dépouille d’un prince du pays de Koush, un frère adoptif de Nefret. Le garçon avait héroïquement donné sa vie pour rendre la jeune fille à sa famille anglaise, lui permettant ainsi de retrouver son nom et ses privilèges. Le courageux Tabirka, avait donc bien mérité une sépulture honorable selon les coutumes de son peuple. Accolée à la construction, se trouvait une petite chapelle, dont le linteau était sculpté du disque solaire avec le nom et les titre du prince défunt. Nefret y venait régulièrement. Elle emmenait aussi ses enfants et leur parlait longuement des traditions et coutumes qui avaient entouré sa jeunesse. Ce fut là que m’entraîna David John. Je n’étais pas venue depuis mon retour en Angleterre. L’endroit était fort agréable, entouré d’arbres et de fleurs sauvages, à la fois paisible et retiré.
David John m’installa sur le banc de pierre près de la chapelle. Il posa son mouchoir sur la dalle de pierre pour éviter que la mousse ne tâche ma jupe. La galanterie du geste m’attendrit.
- Ash… – Charla et moi venons souvent ici, dit-il en indiquant la pyramide. Nous apportons parfois des offrandes à Tabirka, et évoquons ce que Maman nous a dit de lui, de la Montagne sainte, du pays de Koush. Mais depuis peu, d’autres se rencontrent ici la nuit. Nous avons remarqué les traces de pas. Certaines viennent du fond du parc, du mur d’enceinte où l’intrus s’introduit, les autres de la maison, mais elles suivent les sentiers et nous n’avons jamais pu en être certains.
- Mais David John, dis-je d’une voix faible, pourquoi ne pas en avoir parlé plus tôt ?
- Pourquoi l’aurions-nous fait ? demanda-t-il les yeux graves. Au début, rien n’était dérangé. Nous avons d’abord pensé à un rendez-vous amoureux.
- J’ai pensé à cela, signala Charla en adressant un regard fulgurant à son frère.
- Certes, admit-il avec un léger sourire, mais connaissant la crédulité superstitieuse de la plupart des fil… – des domestiques, il m’a paru fort improbable que l’une d’elles se risque la nuit aussi loin dans le parc. Pour ce genre d’entrevue, la roseraie ferait tout aussi bien l’affaire, ou bien la grange si –
- Hum – je vois, coupai-je un peu vite.
- La veille de l’agression de Robbie, continua David John imperturbable, nous sommes sortis après le thé pour venir jusqu’ici. Le soir tombait. Les arbres sont assez resserrés, comme vous le voyez, et il y avait peu de lumière. Nous n’avons rien remarqué de spécial. Le lendemain matin, il y avait de grandes taches sombres et encore humides. C’était du sang. Charla a glissé dedans et j’ai dû retourner à la maison chercher une autre robe pour elle. J’étais dans sa chambre lorsque le cri a retenti, je vous ai entendue descendre, puis j’ai rejoint Charla.
- Nous avons suivi les traces de sang, dit-elle. Elles revenaient vers la maison. C’était sans doute Robbie, Grand-maman. Peut-être n’a-t-il pas été agressé dans la roseraie mais à la pyramide ?
- C’est un bien long trajet pour un homme frappé à la tête, dis-je. Quel dommage qu’il ne se souvienne de rien.
- Je me demande pourquoi il avait notre scarabée, s’écria Charla.
- Comment ? Que veux-tu dire ? D’où teniez-vous ce scarabée ?
- Nous avons voulu intercepter l’intrus, intervint David John d’une voix traînante – qui imitait inconsciemment son père. Vu qu’il entrait toujours au même endroit du mur, nous avons creusé un piège sur son passage. La terre est plutôt détrempée, vous savez, ce n’était pas difficile.
- Ton trou n’était pas profond, coupa sa sœur dédaigneusement. Et tu n’as pas voulu mettre des pieux au fond.
- Il est pourtant tombé dedans, non ? continua David John avec un regard sévère. C’était un homme, avec un long manteau sombre. Nous avons – hum – essayé de le retenir mais il nous a échappé. J’ai accroché sa poche – et le scarabée est tombé.
- Le retenir – accrocher sa poch… – Mon Dieu ! Vous étiez dehors au milieu de la nuit ?
- C’était juste après le dîner, biaisa David John. Le Grand Chat de Ré était avec nous. Il a sauté sur l’homme pour nous défendre. Dans le noir, cette bête furieuse qui crachait et feulait était assez impressionnante. L’intrus a filé sans demander son reste.
- Nous pensions que c’était l’homme qui vous avait apporté la vilaine poupée cassée, Grand-maman, expliqua Charla en me serrant contre elle. Nous voulions vous protéger.
- Mais il n’avait pas de poupée, dit David John d’un ton posé. Juste un scarabée égyptien. C’est fort curieux, ne trouvez-vous pas ?
- Qu’avez-vous fait du scarabée ? demandai-je d’une voix faible.
- Il était dans notre chambre, répondit David John. Sous mon oreiller. Mais il avait disparu le lendemain matin. Et vous l’avez retrouvé une heure après dans la roseraie.
- Mon Dieu, dis-je effondrée. Il y a un traître dans la maison.

Dans le hall, je croisai Evans qui me salua, la mine austère et légèrement hautaine. Je le suivis des yeux. Si Gargery avait encore été là, je lui aurais parlé de mes soupçons et il aurait adoré comploter avec nous pour rechercher la brebis galeuse parmi la domesticité. Je ne connaissais pas assez bien Evans pour une telle marque de confiance. Après tout, son passé était assez trouble. Sethos nous avait garanti sa fidélité. Pouvait-il s’être trompé ? J’aurais aimé avoir mon beau-frère sous la main pour l’interroger davantage.
Nefret descendit peu après, vêtue d’une ravissante robe en jersey bleu pâle. Ce textile tricoté avait été longtemps réservé à la confection de sous-vêtements et, depuis la guerre, une jeune styliste française, Coco Chanel, l’avait adopté pour les tenues de jour. La mode anglaise se distinguait par ses créations à motifs géométriques et ses couleurs vives et contrastées, mais Nefret avait des goûts plus classiques. Je dévisageai la jeune femme, repensant aux confidences de Ramsès. D’après les récentes études que j’avais lues en psychologie – au grand dam d’Emerson qui refusait obstinément de croire en ces sciences nouvelles – le cerveau humain enregistrait tout pour le ressortir parfois aux moments les plus inattendus. Il était donc possible, en principe, que Nefret sache inconsciemment que sa mère avait essayé de la tuer à deux reprises étant bébé – mais pourquoi cette vérité enfouie se réveillerait-elle après quarante ans ? Etait-ce le choc émotionnel de la difficile naissance de Lily ? Ou encore le fait d’avoir donné au bébé le prénom de sa mère ? Ramsès était d’avis de lui dire la vérité, mais je m’inquiétais de ce que la jeune femme éprouverait. Serait-ce de la colère contre les nous pour lui avoir caché si longtemps la vérité, du soulagement, ou de la crainte pour l’avenir de ses propres enfants ?

Un colis m’attendait, posé sur la table du salon. Je reconnus l’écriture hachée, la forme oblongue, l’emballage brun. Avec une certaine répugnance, j’ouvris le paquet et en considérai le contenu pendant un long moment.
Son visage de porcelaine fracassé, ses vêtements déchirés et une longue aiguille à chapeau plantée dans le cœur, la vieille poupée gisait sur un lit de cendres noircies.