16.03.2010

chapitre 9A -

Chapitre 9

 

Toutankhamon serait né à Thèbes ou à Amarna. Son premier nom, Toutankhaton, signifiait : « L’image vivante du dieu Aton », c’est-à-dire la réincarnation terrestre d’Aton.

 

L’attente avait quelque chose d’épouvantable.

Comme si le temps devenait soudain plus compact. J’étouffais. Je me demandais un moment si je ne devrais pas redescendre au salon et écouter un de mes disques d’opéra pour tromper mon angoisse. Mais non, la seule idée de bouger me semblait difficile soudain. Je préférais rester là, dans l’antre familier de ma chambre. Mais que faire pour éviter de penser ?

Pour tenter une diversion, j’allai vers l’armoire où étaient rangés les journaux que je tenais depuis des années— plusieurs petits carnets classés par ordre chronologique— et je sélectionnai certains des premiers afin de les relire. Pour l’instant, je n’avais guère avancé dans mon projet de les faire éditer mais commencer par le début me paraissait une idée sensée. D’autre part, même si j’avais d’autres préoccupations ce soir, me lancer dans l’épuration prévue pouvait accomplir deux choses à la fois : M’occuper l’esprit afin d’évacuer une partie de ma tension et, plus prosaïquement, faire avancer ce long travail.

Il m’était venu à l’idée de contacter l’éditeur qui s’occupait déjà de la parution de mes « Contes et légendes d’Égypte » et sa réponse enthousiasmée que j’avais reçue avait été tout à fait satisfaisante pour mon amour propre d’auteur.

 J’ouvris le premier carnet : 1884, Rome, Italie.

« Quand mes yeux s’étaient posés pour la première fois sur Evelyn Barton-Forbes, elle arpentait les rues de Rome ». Seigneur, que tout cela semblait loin. J’eus un souvenir ému en me revoyant à Amarna, écrivant cette phrase dix-huit mois après mon mariage, tandis que j’attendais Ramsès. Et je revis aussi mon cher Emerson qui lisait par-dessus mon épaule, et son rire lorsqu’il me signala que le commun des mortels devant une telle assertion en déduirait que cette pauvre Evelyn était une fille perdue.

Il est curieux que des mots anodins puissent ainsi prendre une signification différente selon le contexte. Cette idée qui me fit penser à cette phrase que j’avais lue sur l’enveloppe retrouvée par Evvie dans la chambre de Sennia : « Si vous voulez en savoir davantage sur votre famille… » Qui était au juste cette famille ? S’agissait-il, comme je l’avais d’abord pensé— et Sennia aussi certainement— de sa famille biologique, c’est-à-dire Percy et les autres ? C’était peu probable à la réflexion. Emerson avait sans doute raison : Il devait s’agir de nous, la famille adoptive, que la malignité de Violet avait ciblée afin de distiller des mensonges empoisonnés dans l’esprit de Sennia. Quel genre de mensonges au juste ? Il avait été facile à Percy autrefois de perturber Nefret, jeune fille impulsive et très amoureuse de Ramsès, mais pourquoi la calme Sennia croirait-elle aux histoires que des inconnus lui raconteraient sur nous ? Sauf que ces inconnus n’étaient pas réellement des étrangers, n’est-ce pas ? Et elle nous en voulait certainement de lui avoir caché l’existence de sa famille paternelle…

Quel était le but exact de Violet ? Il m’apparut soudain que rien n’était très satisfaisant dans les hypothèses que j’avais jusqu’ici imaginées. Parce que la mort de Percy était de l’histoire ancienne. Comment cela avait-il pu m’échapper ? Une vengeance aussi tardive se justifiait mal. Bien entendu, la guerre et les difficultés de communication entre deux continents avaient pu retarder certaines découvertes, mais il y avait près de quatorze ans que Percy était mort, ou que Sennia vivait avec nous. C’était bien trop long. Alors, quel était le facteur déclenchant et récent de la haine que nous portait Violet Portmanteau ?

C’est ce nom de famille qui me donna une nouvelle idée. Le mari. Bien sûr. Après tout, nous avions aidé sa seule petite-fille, Suzanne, à épouser un Égyptien, et sir William n’était pas homme à pardonner. Il devait nous haïr. Il devait vouloir se venger de nous. Malgré sa barbe blanche et son air débonnaire, il était dur, rusé, opiniâtre et avait à sa disposition des moyens importants. En apprenant— par hasard probablement, à moins qu’il ait mené une enquête sur nous en revenant d’Égypte— notre lien de parenté avec Violet, il était fort possible qu’il ait utilisé sa femme pour parvenir à ses fins. Et Violet n’avait été qu’un pantin entre ses mains, ce qui correspondait davantage à l’image molle et sans imagination que j’avais gardée d’elle.

De plus, les motifs de sir William pouvaient être plus compliqués que prévu. Á l’orgueil familial bafoué, ne s’ajoutait-il pas un but plus mercantile ? Après tout, sir William traînait près de Highclere ces derniers temps. Et ce malgré la mort de lord Carnarvon. Donc, il ne s’agissait plus seulement de faire sa cour à un voisin mieux établi que lui-même dans l’aristocratie. Sir William pouvait-il être à la recherche d’informations sur Toutankhamon ? Tout comme sir Malcolm, mais pour des motifs différents. Sir Malcolm Page Henley de Montague était un véritable collectionneur, qui avait déjà agi pour s’emparer du trésor. Il avait même tenté, il y a des années, de nous convaincre de faire annuler par de sombres manœuvres le firman de lord Carnarvon sur la Vallée de Rois. Répugnant personnage. Je ne devais pas confondre les deux hommes. Ils étaient l’un et l’autre sans scrupules, mais différents— et sir William Portmanteau était avant tout un financier.

Je repensai à la récente visite de Mr Smith et aussi à ce complot que nous avions déjoué deux ans plus tôt, avec tous ces meurtres programmés de notables britanniques par le biais de militants fanatiques. Le but des véritables instigateurs, ceux qui tiraient les fils des autres marionnettes, avait été de créer le chaos au Moyen-Orient, afin de provoquer une intervention militaire en masse des Européens et de rétablir un mandat officiel en Égypte. Bien entendu, c’était ce que souhaitaient aussi certains patriotes et impérialistes de Grande Bretagne, cette majorité agitée qui clame que les Européens ont le droit— sinon le devoir— de gouverner ceux qu’ils considèrent comme des indigènes, des inférieurs incapables de le faire eux-mêmes. Mais, tout comme les fanatiques, les patriotes étaient également manipulés par des financiers qui ne pensaient qu’aux investissements offerts par le contrôle britannique. Le Moyen-Orient était si riche en denrées essentielles. Je me souvins que Sethos avait évoqué le pétrole, le coton, les denrées comestibles, et la main d’œuvre à bas prix. Il y avait un tel chômage en Angleterre…

Oui, Sir William faisait bel et bien partie de ces maîtres d’industries indifférents aux vies sacrifiées à leur ambition. S’il n’avait pas hésité à déshériter Suzanne par orgueil, il n’hésiterait pas non plus à utiliser son épouse par cupidité. Pourquoi s’intéresserait-il au le trésor de Toutankhamon ? Ce devait être un pion dans un schéma économique complexe dont les aboutissants m’échappaient encore. Peut-être Mr Smith avait-il voulu vérifier ce que nous savions à ce sujet…

Je revins aux attaques menées contre nous. Tout avait commencé il y a plusieurs semaines lorsque la première poupée m’avait été adressée. Je me souvins que c’était peu de temps après l’annonce de la mort d’Archibald Douglas Reed. De plus, il y avait cette femme âgée qui avait rencontré Evvie à l’église, encaissant son obole pour l’aider à allumer une bougie devant un autel votif. Elle ne s’était pas trouvée là par hasard. Nos habitudes et nos déplacements avaient dû être surveillés. Je comptais me rendre le lendemain même au village afin d’interroger le curé. Peut-être connaissait-il cette femme ? Peut-être l’avait-il remarquée ? Nous allions régulièrement à l’église le dimanche, mais Lia s’y rendait parfois seule avec Charla et Evvie pour aider la sœur du curé à arranger les fleurs de l’autel. Dès qu’Evvie s’était un peu écartée pour poser une bougie, la confrontation avait été menée de main de maître, rapide et efficace.

Dès que Ramsès et David avaient été avertis de la disparition de Sennia, ils avaient bien entendu fouillé la maison pour vérifier s’il y avait eu effraction. Ils n’avaient découvert qu’une porte ouverte derrière la cuisine, avec le verrou intérieur débloqué. Ce qui prouvait que Sennia était sortie volontairement. De là, Ramsès n’avait eu aucun mal à suivre ses traces jusqu’à la pyramide où elle avait rencontré quelqu’un, puis jusqu’au mur d’enceinte— celui-là même que Jerry Morcook avait escaladé. Il est vrai que la grand-route passait juste derrière ce mur, et l’endroit était peu fréquenté. Seul le cottage où vivaient les Clerkenwell se trouvait à proximité. Mais ni Maggie ni sa mère n’avaient rien entendu cette nuit-là. Quand à Robbie, il dormait profondément. Il était resté fatigué depuis son agression, bien qu’il ait recommencé à travailler chez nous. Ses souvenirs n’étaient pas revenus. Nous ne savions toujours pas où il avait été frappé, ni par qui. Avec les évènements qui s’étaient bousculés ces derniers temps, j’avais un peu laissé ce problème de côté. Je me le reprochais soudain. Notre parc ne semblait pas très sûr alors que les enfants y jouaient souvent seuls— plus depuis la disparition de Sennia, bien entendu. Le jeune Peter Fairchild les accompagnerait désormais. C’était un solide garçon de vingt ans. Peut-être pourrais-je en plus l’armer d’un gourdin ? Une précaution que Gargery prenait autrefois…

Mais je ne voulais pas penser à mon ancien majordome. Pas ce soir alors que Sennia avait disparu. Le pauvre homme aurait été dans tous ses états. S’il m’écoutait quelque part, j’espérais qu’il veillerait sur le Petit Oiseau. Et Abdullah également.

Je me secouai, soudain mécontente de moi. Il n’était pas question que je compte sur une intervention de l’Au-delà pour sauver Sennia. Il était bien plus sûr d’agir par soi-même. Aide toi le ciel t’aidera, disait le proverbe.

Et d’où venait cette voiture mystérieuse  que Stephen Briggs était le seul à l’avoir entendue ? Parce qu’il s’était trouvé là, en pleine nuit, après une journée de travail à la taverne. C’était curieux. Sauf si le garçon avait eu ou non rendez-vous avec Maggie. Ce qui était possible, pensai-je. Cela ne me regardait en rien, bien entendu, mais je n’étais pas certaine que cette petite se retrouve un jour dans notre domesticité.

Perdue dans mes réflexions, je tenais toujours mon journal de 1884. Et je n’avais pas dépassé la première page, sinon la première ligne.

Je m’étais leurrée en pensant pouvoir travailler ce soir.

Un craquement soudain dans l’escalier me fit sursauter. J’écoutai avec attention. Je n’entendais plus rien. Je regrettais qu’Emerson ait refusé de me laisser mon petit revolver— mais vu la présence des enfants dans la maison peut-être avait-il eu raison. Cependant, je saisis ma canne épée afin de ne pas être sans armes si je devais affronter un éventuel danger puis je me redressais et traversais ma chambre avant d’ouvrir la porte. Et d’avancer dans le couloir.

La silhouette que je trouvais en haut des marches me prit complètement par surprise.

 

***

 

Manuscrit H

 

La nuit était fraîche et obscure. On n’y voyait pas à trois mètres. Ramsès avait garé la voiture assez loin de l’entrée du domaine, sous le couvert des arbres, et les trois hommes avaient continué à pied. Ils étaient arrêtés par de hautes grilles fermées.

     On ne voit pas grand-chose, remarqua David.

     Tant mieux, dit Emerson. Ils ne nous verront pas arriver.

Ramsès ne fit aucun commentaire. Il n’était pas certain que son père ait un plan d’action précis— à part foncer dans le tas, assommer tous ceux qui se trouveraient sur son chemin et ressortir des ruines avec Sennia dans ses bras.

Du moins, c’étaient les grandes lignes de son actuel état d’esprit.

Ramsès examina les alentours. On accédait à Carrington Hall par une allée privée qui venait de la grand-route où il avait laissé leur voiture. Le nom du domaine était écrit en lettres élégantes sur une petite plaque de cuivre accrochée à droite de la grille. Il se pencha et essaya de voir plus avant à travers les barreaux, mais l’allée plongeait dans l’obscurité et, malgré sa parfaite vision nocturne, il ne pouvait rien deviner de ce qui se trouvait à l’autre bout. Les immenses grilles noires ne paraissaient pas insurmontables bien qu’elles soient ornées de pointes métalliques acérées. Il serait sans doute plus facile d’escalader le mur d’enceinte— tout comme les ravisseurs l’avaient fait à Amarna, pensa-t-il avec une ironie amère. Pourquoi changer une formule qui marchait ?

Bien sûr, il aurait préféré s’appuyer ensuite sur une stratégie bien organisée pour retrouver Sennia dans une demeure certainement immense, remplie de domestiques et d’invités. Aucun d’eux n’avait jamais été convié à franchir le seuil du domaine, aucun d’eux ne connaissait donc rien de la disposition intérieure des pièces. Il serait bien entendu impossible de fouiller toutes les chambres sans se faire surprendre. Mais une préparation soignée n’était plus envisageable. Et ne l’avait jamais été. Parce qu’Emerson n’aurait pas accepté de tergiverser. De plus, si les ravisseurs avaient réellement amené Sennia jusqu’ici, ils risquaient de vouloir ensuite l’éloigner des Emerson. Il était plus prudent d’agir le plus vite possible, alors que leurs ennemis ignoraient encore qu’ils avaient été repérés.

Du moins, si l’hypothèse de sa mère s’avérait exacte. Mais comme ils n’avaient pas de solution de rechange, Ramsès préférait ne pas penser à l’alternative.

Cependant, il leur fallait rester discrets. La dernière chose dont ils avaient besoin était de voir la police débarquer alors qu’ils entraient par effraction chez l’aristocrate du coin.

Ramsès remarqua soudain une chose étrange : Il y avait un ruban foncé attaché à la grille. Non, deux, un de chaque côté, qui flottaient dans le vent nocturne. Comme un signe de deuil. Plein d’appréhension, il s’approcha de celui de droite, attaché à sur la partie inférieure. Il dut se baisser pour le toucher du bout des doigts. La nuit rendait difficile d’en déterminer la couleur exacte, mais à son avis, le velours était de couleur rouge foncé, « ponceau » dirait Nefret.

     Serait-ce un signal, Petit Oiseau ? Chuchota-t-il

Il laissa tomber sa main et regarda à travers les grilles— et ne vit qu’une obscurité totale, impénétrable. Il fallait entrer. Il fallait aller voir ce qui se trouvait derrière ces murs, mais il fallait d’abord trouver un endroit plus accessible sur le mur.

     Qu’y a-t-il ? Demanda Emerson.

     Il y a un ruban de velours foncé accroché à la grille, répondit Ramsès. Quand j’ai revu Sennia après son opération, elle avait un ruban du même genre dans les cheveux. Peut-être est-ce le sien. Peut-être l’a-t-elle laissé là en guise de signal.

     Il serait étonnant qu’elle ne soit pas surveillée de près, dit Emerson d’une voix rauque. Ils ne l’auraient jamais laissée s’approcher ainsi des grilles.

     Vous avez raison, Père, admit Ramsès. C’est sans doute un message d’une petite bonne à son amoureux

     Bon, comment allons-nous escalader ces grilles ? Si vous me faisiez la courte-échelle, je pourrais—

     Père, si vous vous empalez, Mère ne nous le pardonnera jamais, dit Ramsès d’un ton ferme. Pourquoi ne pas s’écarter plutôt et trouver un endroit plus facile d’accès ?

Emerson admit en maugréant que ce serait effectivement plus discret, surtout si un concierge dormait dans la maisonnette située à gauche des grilles. Les trois hommes se mirent donc à avancer sur la droite, entre les arbres, le long du mur.

Au bout de dix minutes, ils trouvèrent ce qu’ils cherchaient, et un tronc d’arbre incliné leur procura une sorte de passerelle jusqu’en haut du mur. Une fois arrivés là, ils se laissèrent tomber de l’autre côté. Ramsès se fit la réflexion que son père était dans une forme physique étonnante pour un homme de son âge. Mais il ne crut pas nécessaire d’exprimer son admiration à haute voix. C’est David qui eut le plus de mal à sauter à cause de sa jambe. Depuis sa blessure au cours de la guerre, il avait des raideurs mais détestait devoir l’admettre. Aussi ni Emerson ni Ramsès ne proposèrent de l’aider tandis qu’il boitillait après avoir sauté. Ils traversèrent une sorte de bosquet assez clairsemé, longèrent un étang recouvert de nénuphars, puis rencontrèrent un sentier sablé qui avançait dans la direction présumée de la maison.

Les nuages s’écartèrent lorsqu’ils arrivèrent près de l’important édifice et un pâle rayon de lune leur permit d’en mieux distinguer les contours. L’argent de l’Américaine qu’avait épousé sir Edgar avait sans doute été utilisé à moderniser l’ancienne demeure féodale qui datait de l’invasion des Normands. De par sa couleur et sa forme, Carrington Hall rappelait désormais certaines folies érigées sur la Riviera française. Edgar Carrington avait servi comme officier du génie anglais en Inde. Et c’était sans doute ce qui expliquait l’architecture éclectique de sa demeure qui s’inspirait assez librement des constructions néo-mogholes.

       Quelle horreur, grommela Emerson. Voilà qui plairait à Vandergelt. Cela me rappelle l’ostentation de sa baraque de Louxor.

       Certains architectes ont de l’imagination, admit Ramsès amusé malgré lui.

       Bon, dit son père. Comment entre-t-on là-dedans ?

Au moment où Emerson s’apprêtait à se jeter à l’assaut, il y eut le grincement discret d’une porte qui s’ouvrait. Les trois hommes se figèrent. Le bruit avait résonné de façon sinistre dans le silence nocturne. On se croirait dans une nouvelle gothique, pensa Ramsès. Une silhouette noire à l’allure furtive sortit de l’ombre de la grande demeure, traversa la terrasse latérale dallée de pierres pâles, et s’esquiva vers un autre bâtiment situé à quelques centaines de mètres sur la droite.

     N’est-ce pas parfait ? Marmonna Emerson. Voilà quelqu’un pour nous renseigner. Je me charge de l’attraper. Suivez-moi.

     Il pourra donner nos signalements, prévint Ramsès.

     Ce clampin ne m’a pas l’air d’avoir la conscience tranquille, dit Emerson. (Il eut un geste négligent de la main.) Il préfèrera se taire.

Á titre de précaution, ils s’étaient tous les trois rapidement grimés avant leur expédition. Ramsès arborait une peau rougie et granuleuse, comptant aussi sur sa capacité à changer son allure et à courber sa haute taille pour tromper un éventuel témoin. Emerson avait opté pour des lunettes et une barbe drue— qui avait poussé son épouse à hausser les yeux au ciel. David avait posé sur ses cheveux sombres une perruque rousse qui jurait horriblement avec son teint brun. Ils portaient tous les trois des vêtements sombres et anonymes.

La silhouette venait de disparaître dans les communs. Ramsès suivit son père, espérant vivement qu’ils n’allaient pas interrompre une rencontre clandestine. Emerson avait un côté très prude parfois et Ramsès avait du mal à imaginer son père dans ce genre de situation embarrassante.

En arrivant à la porte de la grange, ils s’arrêtèrent. Ramsès écouta un moment. Il n’y avait aucun bruit à l’intérieur. Que faisait donc l’inconnu ?

 

***

 

Roman de la momie maudite

 

La tornade se déchaînait sans répit et le spectacle était à la fois magnifique et terrifiant. Tandis que des éclairs sauvages illuminaient la nuit, la foudre tombait avec un bruit de fin du monde.

 

 

Comme de coutume, Myrdhin n’avait allumé aucune lampe et il eut un léger sursaut lorsque sa grand-mère fit irruption devant lui en haut de l’escalier. Dans sa longue robe de chambre claire, elle évoquait un peu un fantôme. Un fantôme qui brandissait une ombrelle.

     Mais enfin, David John, s’exclama-t-elle en le voyant. (Elle abaissa son arme improvisée). Que fais-tu là ?

     Je suis descendu chercher un ouvrage dans la bibliothèque, Grand-maman.

     Á cette heure ?

     Je suis insomniaque, admit le garçon. Et ce soir en particulier, l’atmosphère ne semble pas très propice au sommeil, n’est-ce pas ? Vous-même êtes encore éveillée. Attendez-vous aussi leur retour ? J’espère que Grand-papa, Papa et oncle David pourront ramener Sennia saine et sauve à la maison.

     Tu n’as pas à te sentir coupable, mon enfant. Elle n’est partie à cause de toi.

     Je sais que lui apporter ce livre n’a pas tout déclenché, Grand-maman. Depuis quelques temps, elle se posait beaucoup de questions. Elle n’arrivait pas à comprendre pourquoi vous ne lui aviez jamais parlé de son père ou de la famille de son père. Je crains que ce qu’elle découvre ne lui fasse de la peine.

     Ce qu’elle découvre… Que veux-tu dire ?

     Je présume que mon oncle Percy n’était pas un personnage recommandable, Grand-maman, dit le garçon avec un regard à la fois triste et sérieux. J’ai bien remarqué que vous évitiez tous de prononcer son nom.

     Il est mort depuis longtemps, David John.

     Mon oncle John aussi, dit le garçon. Pourtant, Papa et oncle David nous parlent tout le temps de lui. Je sais que je porte en partie son nom et que Papa a passé du temps avec ses cousins à Chalfont Castel étant enfant. Oncle John a laissé à tous les siens un souvenir heureux. Mais pas oncle Percy.

     C’est vrai, dit sa Grand-mère avec un soupir.

      Ce qu’on devine du caractère de ce monsieur à travers le livre qu’il a écrit n’est pas très encourageant, Grand-maman. J’ai du mal à croire qu’un tel homme ait pu mourir en noble héros. Sans doute a-t-il été tué par hasard, et vous n’avez pas rectifié la vérité pour préserver les sentiments de Sennia. Il peut être dangereux de créer de telles illusions.

     La vérité aussi peut être dangereuse.

     C’est vrai, admit Myrdhin. Et c’est sans doute pour lui éviter de tristes découvertes que vous avez gardé le silence sur sa tante et de sa grand-mère durant toutes ces années. Pensiez-vous qu’elles n’accepteraient pas Sennia ? Pourquoi ? Vos craintes portaient-elles sur son hérédité égyptienne ou sur son illégitimité ?

     Seigneur, David John, je ne pense pas que ce genre de conversation soit approprié ni à l’heure tardive, ni à ton âge.

Myrdhin considéra sa grand-mère avec un demi-sourire. Il l’aimait beaucoup, mais se trouvait en total désaccord avec certains de ses diktats. Peut-être pourrait-il évoquer cette question particulière avec sa mère ? Elle était parfois plus moderne d’esprit.

Par ailleurs, si Sennia était la seule à être illégitime, le problème de l’ascendance égyptienne se posait aussi pour ses cousins. Et pour le petit Thomas Vandergelt. Cet état de fait, que Myrdhin avait toujours connu, lui paraissait normal. Et il était parfois troublé que les adultes s’en inquiètent tellement.

     Tu n’as rien vu ou entendu de particulier au rez-de-chaussée ? Demanda sa grand-mère, manifestement désireuse de changer de sujet.

     Non. Il n’y a qu’Evans qui est monte la garde devant la porte d’entrée.

     Evans ? La garde ? Mais pourquoi a-t-il eu une aussi grotesque idée ?

     Parce que Grand-papa le lui a demandé avant de partir. Bonne nuit, Grand-maman.

Sa grand-mère était tellement furieuse qu’elle mit un moment avant de lui répondre.

     Bonne nuit, David John. Et ne sors plus de ta chambre la nuit.

L’enfant ne répondit pas et s’éloigna. Sans allumer de lumière. Il voyait parfaitement bien la nuit. Le Grand Chat de Ré surgit soudain du haut des marches et se lança à sa poursuite.

.../...

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