04.05.2009
chapitre 7 - fin
Ils s’étaient tous réunis devant le perron pour nous accueillir. Ramsès, le visage grave et sévère, et tout contre lui, Nefret, le sourire un peu tremblant. Près d’eux, David et Lia se tenaient la main, devant les trois enfants, chacun avec un animal dans les bras – bien que Charla ait un peu de mal à maintenir son chaton. Sur l’arrière, plusieurs domestiques s’étaient alignés. Malgré mon impatience, je ne pus immédiatement m’enquérir de Sennia : nous avions un blessé à installer et son état requérait des soins immédiats. Avec son efficacité coutumière en cas d’urgence, Nefret prit les choses en mains et dirigea Kevin vers une chambre d’ami.
- Je n’ai pas voulu le laisser, expliquai-je rapidement à Ramsès qui s’enquérait de cet invité inattendu. Ne sachant au juste ce qui se tramait, je craignais que Kevin ne soit pas à l’abri chez Mr Wheele.
- Et puis, ce misérable n’a encore rien avoué, grommela Emerson en me jetant un regard noir. Depuis son réveil, il se prétend trop faible pour parler.
- Nous savons simplement qu’il a été blessé au cours d’une intrusion dans le parc de Mansay castel dès le premier jour de son enquête, dis-je. Et qu’il a depuis été consigné dans une chambre du château d’où, vu son état, il ne pouvait bien entendu pas sortir seul. Son affaiblissement me paraît néanmoins excessif. Je crois aussi qu’il a été drogué durant son séjour.
- Et vous avez continué la cure, s’exclama Emerson.
- Et que représente au juste Mansay castel ? demanda enfin Ramsès en nous dévisageant d’un air soigneusement impassible.
Je n’eus pas le temps de m’expliquer. Nefret revenait déjà, indiquant que l’état de Kevin était satisfaisant. Elle prévoyait même de lui enlever son plâtre dès le lendemain. Cet épisode étant clos, je demandai enfin les dernières nouvelles concernant Sennia. Emerson et moi reçûmes un choc en apprenant que la jeune fille semblait être sortie de son plein gré, en pleine nuit, afin de rencontrer quelqu’un près de la pyramide dans le parc.
- Seule ? En pleine nuit ? répéta Emerson de plus en plus furieux. Je n’en crois rien !
- Cela ouvre de nouvelles perspectives, dis-je après réflexion. Et elle n’a pas agi seule. Il a bien fallu que quelqu’un lui apporte un ou plusieurs messages pour convenir de ce soi-disant rendez-vous, Avez-vous interrogé les domestiques, Ramsès ?
- Oui, Mère, répondit mon fils.
- Si je mets la main sur le sinistre – l’immonde – le…
- De quoi parlez-vous, Emerson ? dis-je étonnée.
- Mais enfin Peabody, croassa-t-il d’une voix enrouée. Vous savez bien qu’il est prévisible que…
- Sennia n’est pas allée retrouver un homme ! affirma Nefret.
- Bien entendu, dis-je. Du moins pas dans l’hypothèse romantique qui semblerait la plus évidente. D’un autre côté, je me demande ce qui a bien pu l’attirer dehors ?
- J’avais pensé à un piège, proposa Nefret.
- Bien entendu, ma chère petite, approuvai-je. mais quel en était l’appât ? Ramsès ? Avez-vous fouillé sa chambre ?
- Hum – dit mon fils en sursautant d’un air un peu gêné. Oui, en fait, oui, Mère. Je n’ai rien trouvé de spécial – aucune indication.
- Très intéressant, dis-je.
- Quelles autres mesures avez-vous prises, Ramsès, coupa Emerson.
Tandis que mon fils faisait un récapitulatif de ses démarches et de leurs résultats – ou du moins de leur manque de résultats – je réfléchissais.
- L’après-midi est encore clair, dit Emerson en se levant. Je vais de ce pas au village parler au fils Briggs au sujet de cette voiture qu’il prétend avoir rencontrée. Vous venez aussi, Peabody ?
- Non, je ne crois pas, dis-je. Je vais plutôt aller faire un tour dans la chambre de Sennia, avant de sortir dans le parc avec les enfants.
- Vous ne trouverez aucune trace près de la pyramide, tante Amelia, me dit David le front soucieux. Nous avons regardé plusieurs fois.
- Je ne pense pas que nous cherchions la même chose, mon cher enfant, répondis-je aimablement.
Je rencontrai Ros dans la chambre de Sennia, errant la mine défaite en déplaçant un coussin ou un vase sans réelle nécessité. Rose s’était voutée avec l’âge. Malgré cela, elle était toujours la gouvernante en charge de la maisonnée. Elle avait été la nourrice de Ramsès enfant, l’une des rares à accepter ses petits travers et en particulier ses expériences chimiques. Elle nous considérait tous comme incapables de nous débrouiller sans elle, et prenait son rôle au sérieux.
- Rose, dis-je gentiment. Sennia n’a pas été enlevée. Vous n’y êtes pour rien.
- Je ne comprends pas, sanglota-t-elle. C’est moi qui lui ai porté un lait chaud le soir au coucher la veille. Elle était calme – et elle n’était pas dans sa chambre le lendemain matin.
- Elle est donc sortie dans la nuit, dis-je.
- Mais pourquoi ?
- A-t-elle vu quelqu’un d’autre le soir de sa disparition ?
- Non personne, répondit Rose.
- Les enfants ne sont-ils pas passés lui dire bonsoir ? demandai-je.
- Si, bien sûr, s’exclama la vieille gouvernante avec un sourire ému. Les chers petits sont si attentionnés ! Après l’opération, pendant la convalescence de Sennia, David John lui apportait régulièrement des livres et Charla venait lui montrer son chaton. Dernièrement, même la petite Evvie passait aussi de temps en temps.
Trois cadres trônaient sur le bureau de Sennia. Je me penchai pour mieux voir. La première épreuve était récente, prise devant la maison le mois précédent : Ramsès et Nefret étaient assis sur les marches, leur trois enfants autour d’eux. Sur une autre, plus ancienne, Emerson me tenait par le bras – c’était à Louxor il y a trois ans, et une nostalgie violente me saisit soudain au vu de ce site si chers à mon cœur. Je vis avec étonnement que le dernier cadre représentait Sethos, devant une grande maison blanche de style méditerranéen. Je ne reconnus pas l’endroit et me demandai avec un certain étonnement quand mon beau-frère avait remise cette photographie à Sennia.
Je ramassai d’une main négligente deux livres qui traînaient sur la table de chevet de Sennia. J’ouvris l’un d’eux et vis que Nefret avait écrit son nom d’une plume décidée sur la page de garde.
- J’espère que Nefret est au courant que David John pillait sa bibliothèque, dis-je à mi-voix.
- Pardon, madame ?
- Rien d’important, dis-je.
Le second livre – un roman récent – appartenait également à Nefret. Une petite photographie tomba du livre alors que je le reposai sur la table. Je me penchai pour la ramasser et vis une maison anglaise, à la fois cossue et banale. Machinalement, je retournai l’épreuve et découvrit le cachet d’un photographe londonien ainsi que deux mots écrits au crayon : « tombe – sept ». Je poussai un long soupir.
Pendant ce temps, les enfants avaient pris le thé dans leurs chambres. Je les retrouvai peu après tous les trois au après au bas de l’escalier. Seule Lia était avec eux. Nefret était remontée auprès de Kevin. Ramsès et David – ressentant à mon avis un besoin d’action – avaient choisi d’accompagner Emerson au village. Lia m’aida à habiller les enfants pour sortir.
- Evvie chérie, dit-elle à sa fille, pourquoi as-tu enlevé les rubans bleus de tes cheveux ? Ils étaient assortis à ta robe !
- J’aime bien mieux ceux-ci, clama la petite fille d’un ton suraigu. J’en ai assez du bleu ! Je ne porte que cela !
- Ce sont des couleurs qui te vont si bien, comme à ta grand-mère, répondit doucement sa mère en l’embrassant.
David John avait le visage fermé, ce qui lui donnait une ressemblance inattendue avec son père. Charla saisit fermement ma main pour attirer mon attention et je lui souris. Elle se mit à parler dès que nous sortîmes de la maison.
- Allez-vous bientôt retrouver Esm… – Sennia, Grand-maman ? demanda-t-elle.
Bien entendu, ma chérie, affirmai-je. Ne t’inquiète pas. Que s’est-il passé d’autre durant notre absence ? Es-tu été sage ?
- Je suis toujours sage affirma-t-elle en levant vers moi son petit nez. Que c’est agréable d’être dehors ! ajouta-t-elle dans un cri joyeux. Nous n’avons pas eu le droit de sortir ces derniers jours. Papa ne voulait pas que nous soyons volés comme Sennia. La pauvre ! J’espère qu’elle n’a pas trop peur.
Je regardai affectueusement la petite fille de sept ans qui marchait à mes côtés, sa silhouette fine bien prise dans un manteau de laine gris sombre, secouant au vent ses épais cheveux noirs. Un vif-argent au tempérament emporté, irréfléchi, mais si sincère et naturel. De sa main libre, Charla serrait contre elle un petit chat tigré – Heket, si je me souvenais bien.
- Je n’ai pas vu le Grand Chat de Ré depuis mon arrivée, dis-je.
- Il chasse les serpents, répondit Charla avec un sourire secret.
- Les serpents ? fis-je étonnée.
Devant nous, un vol de corbeaux s’ébroua soudain avec des croassements rauques et quelque peu sinistres.
- Pouah ! fis-je. Le vilain présage !
- Moi, j’aime bien les corbeaux, protesta Charla en secouant la tête. Ce n’est pas de leur faute s’ils sont laids et si leurs cris font peur aux gens. Et ils sont très intelligents aussi. Je n’arrive jamais à les approcher.
Elle lâcha ma main et sortit de sa poche quelques morceaux de pains secs qu’elle éparpilla sur le chemin. Plusieurs corbeaux perchés la regardèrent d’un air qui me sembla attentif.
Depuis que nous avions quitté la maison, Charla avait été la seule à parler. David John avait marché derrière nous affichant l’air sombre d’un martyr allant vers échafaud. Je l’étudiai un moment tandis que Charla vidait ses poches, puis je me tournai vers Evvie.
- Allons nous asseoir là-bas, Evvie, dis-je en indiquant de la main le banc près de la pyramide.
Elle me suivit et me regarda fixement tandis que je m’installais. Elle avait les deux mains enfoncées dans son cardigan de laine bleu pâle. Je me souvins qu’Evvie avait voulu recevoir un chaton dès son arrivée chez nous, une petite bête rousse aux yeux d’un vert liquide dont le nom avait occasionné plus d’une dispute avec Charla. Pourtant, Evvie n’avait pas emporté la petite bête avec elle dans le parc. Je vis les des rubans rouges vifs noués dans ses cheveux d’or, et remarquai le collier de perles de verre qu’elle portait autour de son cou. Je la fixai longuement, sans mot dire. Elle s’agita assez vite.
- Qu’est-ce que j’ai fait ? dit-elle d’un ton bravache.
Je ne répondis pas. Ses yeux s’écarquillèrent peu à peu et je lus la peur sur son visage. Des adultes au caractère plus trempé que le sien avaient eux aussi cédé à la qualité quasiment hypnotique de mon regard fixé sur eux. Je n’avais pas toujours été ravie de la couleur acier de mes prunelles mais je dois avouer que, lorsque que cela me plaisait, leur lueur pouvait être menaçante. Sennia avait été enlevée et je n’étais pas d’humeur particulièrement tendre vis à vis de ma petite-nièce.
17:41 Publié dans L'OR MAUDIT DE PHARAON | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




