03.04.2009
chapitre 7 - f
Nous arrivâmes à Amarna manor en fin d’après-midi. Nous avions fait un bon temps, sans même nous arrêter pour déjeuner – grâce au panier pique-nique que nous avait remis Mr Blair avant le départ. Emerson avait conduit d’une seule traite. Malgré une offre sensée de ma part, peu après Londres, il avait furieusement refusé de me céder le volant un moment. Devant mon insistance, il m’avait inopportunément rappelé un incident arrivé en Egypte quelques années plus tôt, lorsque j’avais dû emprunter la voiture pour une question de vie ou de mort – bien entendu, sinon, jamais Emerson ne m’aurait accordé cette liberté – et terminé ma route dans un palmier. Il eut le culot de me traiter de danger public. Ridicule assertion ! Si un homme – et Emerson en particulier – était capable de conduire l’un de ces bruyants engins, je ne vois pas pourquoi une femme ne le ferait pas aussi bien. D’ailleurs, aussi bien Nefret que Lia étaient des conductrices émérites. En grommelant, Emerson acquiesça devant cet argument imparable mais il ne relâcha pas ses mains du volant pour autant. En réalité, j’avais d’autres soucis en tête qu’ergoter sur un tel détail. A dire vrai, je ne m’étais échauffée sur le sujet que pour mieux oublier mes craintes.
- Pensez-vous qu’elle soit saine et sauve, Emerson ? dis-je enfin d’une voix enrouée. Qu’est-il donc arrivé ?
- Je n’en sais pas plus que vous, ma chérie, répondit-il d’une voix bourrue qui tentait – mal – de dissimuler sa propre émotion. Nous allons la retrouver dès que nous arriverons. Vraiment ! Je ne sais pas à quoi ont pensé Ramsès et Nefret pour autoriser ainsi cette petite à disparaître.
- Leur télégramme ne donne aucune précision, insistai-je. Et le téléphone ne fonctionne pas. A-t-elle été enlevée de la maison durant la nuit ? A moins que ce ne soit dans le parc ? Où en sont les recherches depuis ce matin ?
- Il est inutile de ressasser, Peabody. Restez calme. Bon Dieu ! hurla-t-il soudain. Attendez un peu que je mette la main sur le sagouin qui est l’auteur de cette –
- Vous rappelez-vous son premier enlèvement au Caire juste après le mariage de Ramsès ? demandai-je pour le distraire.
- Bien entendu ! grogna-t-il outré. Je ne suis pas encore devenu sénile. Elle était si petite, n’est-ce pas ? Et nous avions avec nous cette année-là ce grand benêt de Gargery qui s’était battu comme un fauve contre l’Egyptien qui l’avait attaqué.
- Pauvre Gargery, dis-je avec des larmes dans la voix. Il aimait si profondément Sennia.
- Vous n’êtes pas en train de pleurer au sujet de ce vieux fou ? s’exclama Emerson. Cela ne vous ressemble guère, ma chère. A moins que l’âge qui m’a rendu sénile ne vous ait amollie.
- Quelle folle idée ! dis-je d’une voix raffermie. J’ai juste reçu une poussière dans l’œil, voilà tout. La route est assez mal entretenue par ici, n’est-ce pas ? N’empêche, je regrette que Gargery et son gourdin ne soit plus là pour protéger Sennia.
- J’aurais à ce propos quelques questions à poser à Evans, dit Emerson, les dents serrées. Et il a intérêt à ce que ses réponses me satisfassent.
- Evans n’a rien à voir avec l’enlèvement de Sennia et vous le savez parfaitement, dis-je fermement. C’est un homme de Sethos. Cela me suffit. En réalité, tout est de ma faute ! Après le double envoi de ces poupées massacrées, j’aurais dû prendre le temps d’approfondir cette histoire.
- Il me semble vous avoir déjà indiqué que ces satanées poupées n’avaient rien à voir avec notre histoire, grommela Emerson.
- Non, dis-je fermement. Vous aviez dit ne pas comprendre leur rôle dans l’escroquerie montée autour de la tombe de Toutankhamon. Et je vous avais accordé ce point –
- Bien aimable à vous !
- Mais, continuai-je sans me démonter, il m’a toujours semblé que ces envois avaient quelque chose de – disons personnel. Et dernièrement, j’ai souvent repensé à la sœur de Percy, Violet, et à leur mère. Que sont devenues ces deux femmes ? Violet possédaient de nombreuses poupées lorsqu’elle a passé quelques semaines avec nous durant sa jeunesse. Peut-être veut-elle venger la mort de Percy ?
- Ma chère, vous rêvez ? Il y avait aussi peu d’amour fraternel entre Percy et sa sœur qu’entre vous-même et votre cher frère James. Et puis, pourquoi une personne saine d’esprit monterait-elle une vengeance aussi inutile toutes ces années après ?
- Peut-être Violet et sa mère n’ont-elles appris que récemment les détails de la mort de Percy ? insistai-je.
- Il ne s’agit pas de Percy, je vous rappelle que nous parlions de Sennia – et plus précisément de sa disparition.
- Justement, dis-je, il y a peut-être une relation. Après tout, Sennia est la fille de Percy, et si ces femmes l’ont appris –
- Vous les imaginez réellement réclamer une telle filiation ?
- Pour nous atteindre, pourquoi pas ? Et puis aussi, Sennia est tout ce qui reste de Percy – du moins à ce que j’en sais.
- Sennia ne sait rien de cette parentèle, affirma Emerson avec force. Et cela me convient parfaitement. Vous n’auriez jamais dû lui parler de son satané père !
- Elle m’a posé la question, dis-je, et le silence est parfois difficile à maintenir. Savez-vous que Ramsès m’a récemment rappelé que Nefret n’avait jamais rien su de sa propre mère. J’ai parfois quelques inquiétudes quand je regarde Lily. Ce choix de prénom, tombé si mal à propos, a créé certaines interrogations chez Nefret. On dirait qu’elle cherche à se rappeler ses jeunes années.
- Bon Dieu, Peabody ! J’espère que vous n’envisagez pas de lui révéler la tragique vérité ! Il faut maintenir le secret, aussi bien avec Nefret qu’avec Sennia.
- Bien sûr, dis-je. Sennia est à un âge fragile. Actuellement, elle se croit née des amours passionnées d’un jeune militaire mort pour sa patrie et d’une Egyptienne disparue prématurément. Il y a même pour elle une sorte de romantisme tragique dans un tel roman. Mais comment pourrait-elle accepter être le fruit d’un viol sordide perpétré par un immonde personnage traître à son pays sur une prostituée des bas quartiers du Caire, toxicomane et à peine nubile ? Si elle apprenait une telle vérité, Sennia serait sans nul doute fortement perturbée par son hérédité, et rongée par la culpabilité des viles actions de son géniteur.
- Quoi que nous fassions, son existence ne sera jamais facile, dit Emerson en fronçant les sourcils. Vis à vis de la « bonne » société anglaise, malgré son éducation soignée, elle ne sera jamais qu’une indigène bâtarde. En Egypte, cette même éducation sera un handicap pour s’adapter parmi les siens.
- Elle envisage pourtant d’enseigner en Egypte, dis-je en secouant la tête, et même de reprendre un jour l’école créée par Katherine Vandergelt à Louxor.
- Crénom ! Vous êtes sûre ? Elle a pourtant reçu une parfaite formation en tant qu’archéologue. Vraiment, je ne comprends pas qu’elle ne –
- Elle ne veut pas suivre les traces de Jumana.
- Jumana a obtenu brillamment tous les diplômes requis et pourtant, rien n’est facile pour elle et Bertie. Peut-être mon satané frère a-t-il raison en évoquant l’Amérique comme un nouveau monde libre de tout préjugé, dit Emerson à contrecœur.
- Peuh ! Vu ce que Margaret nous a écrit des difficultés qu’ont leurs Indiens – et son nouveau beau-fils en particulier – à obtenir l’exécution de leurs droits civiques, tout ceci m’a l’air d’être un boniment uniquement destiné à attirer les émigrants et/ou les financiers.
- J’ai hâte de rencontrer ce garçon, l’Indien, avoua Emerson. Mais je ne suis pas inquiet sur son adaptation parmi nous. Il est assez atypique pour parfaitement convenir à notre famille.
- Son nom indien était « celui qui sauve » – et il est de l’âge de Sennia aussi. Peut-être de ce fait pourra-t-il l’aider à comprendre son identité et à dépasser les affres liées à son origine ?
- Nous n’avons besoin de personne ! protesta Emerson. Et puis où voyez-vous un problème ? Nous n’avons jamais cherché à étouffer son ascendance égyptienne, bien au contraire .
- Je le sais bien, mais un regard étranger aide parfois à prendre du recul.
- Foutaises !
Nous étions, Emerson et moi, assis sur le siège extérieur, derrière le pare-brise. Un grognement et un choc sourd retentirent soudain dans l’habitacle clos, derrière nous.
- Nous voilà arrivés à la maison, dit Emerson.
.../...
13:09 Publié dans L'OR MAUDIT DE PHARAON | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




