26.03.2009
chapitre 7 - e
Emerson était si furieux de n’avoir pas pu interroger Kevin qu’il ne cessa de me le reprocher et de condamner ma procrastination jusqu’à ce que nous nous couchions. Il s’avéra malheureusement qu’il avait eu raison. Dès le lendemain, je regrettai moi aussi d’avoir administré du laudanum à notre pauvre ami Irlandais.
Le télégramme nous fut délivré avant le petit déjeuner :
« Impossible vous joindre par téléphone. Sennia disparue. Recherches infructueuses. Prière rentrer immédiatement. »
Nous quittâmes le cottage moins d’une heure après.
Manuscrit H
En pénétrant dans l’entrée déserte, Ramsès s’arrêta pour écouter. Rien. Depuis la veille, un silence profond et catastrophé s’était répandu sur la maisonnée, après qu’une jeune bonne affolée ait découvert vide le lit de Sennia en lui apportant sa première tasse de thé matinale. Bien que parfaitement remise de son opération, Sennia était devenue morose au cours des derniers jours et Ramsès se reprochait amèrement de n’avoir pas davantage prêté attention à sa petite sœur adoptive. Il aurait dû savoir – se souvenir du moins – que seize ans était un âge fragile et donc risqué, émotionnellement parlant. D’ailleurs, même avant son appendicite, Sennia semblait déjà anormalement préoccupée et Mère l’avait signalé à plusieurs reprises. A la suite de ses remarques, Ramsès en avait parlé une fois avec Nefret. Son épouse, de nature romantique, avait évoqué une mésaventure amoureuse de la jeune fille. Ramsès avait repoussé cette idée comme absurde, mais il y repensait désormais avec un effroi mêlé d’amertume.
Des pas légers retentirent dans le grand escalier et il releva la tête, regardant Nefret descendre. Elle s’approcha, les yeux tristes, et se serra contre lui, collant son visage contre sa poitrine.
- Comment vas-tu ? demanda-t-elle.
D’autres pas, plus lourds, s’annoncèrent et Ramsès se raidit. Il n’était pas dans sa nature d’être démonstratif en public. Nefret sentit sa tension et s’écarta, acceptant et comprenant son refus de répondre.
- Des nouvelles ? demanda David dès qu’il les vit.
- Pas vraiment, répondit Ramsès d’une voix tendue. Len général, les gens du village n’ont rien vu mais Stephen Briggs affirme avoir entendu une voiture passer – assez tard dans la nuit.
- Stephen ? répéta Nefret. C’est bien le fils de l’aubergiste, n’est-ce pas ? Où était cette voiture exactement ? Quelle heure était-il ? Etait-ce si tard que cela ? D’ailleurs – ce Stephen – et que faisait-il lui-même dehors à une telle heure ?
- Laisse à Ramsès le temps de te répondre, Nefret, remarqua doucement David.
- Le jeune Briggs travaille tard à l’auberge, répondit Ramsès sans se détendre. Et puis, comme il est toujours amoureux de Maggie Clerkenwell, il cherche à la voir le plus souvent possible. Il allait justement chez elle quand il a entendu passer la voiture en question. Elle pouvait parfaitement venir du fond du parc.
- Maggie – oui, c’est exact, soupira Nefret qui paraissait quelque peu soulagée. Je me demandais juste s’il pouvait y avoir… – après tout, ce garçon semble apprécier les filles très jeunes et…
- Mon Dieu, Nefret! s’exclama David horrifié. Tu insinues bien ce que j’ai cru comprendre ? Comment peux-tu penser que Sennia –Ce n’est pas possible ! affirma-t-il le visage empourpré.
- Stephen n’est certainement pas celui qui a attiré Sennia, affirma Ramsès en fixant son ami d’un regard opaque.
- C’est vrai, dit Nefret en continuant le raisonnement de son mari. Stephen s’occupe déjà d’une jeune fille consentante, pourquoi en chercherait-il une autre ? De plus, il n’a jamais eu la moindre possibilité de rencontrer Sennia.
- Et je te rappelle que Sennia n’a pas été enlevée, David, continua Ramsès d’une voix dure. Elle est sortie volontairement de sa chambre en pleine nuit pour rencontrer son – disons son rendez-vous dans le parc, près de la pyramide. Au vu des circonstances, il est assez logique de présumer qu’elle est allée au devant d’un homme.
- Mais vous connaissez bien Sennia, voyons, protesta David –d’un ton un peu moins affirmatif. Ce n’est encore qu’une enfant !
- Elle a seize ans, dit Ramsès, et elle est à moitié Egyptienne. Selon ces critères, c’est une femme en âge d’être mariée.
- Ce n’est pas la seule, souligna Nefret. Après tout, Maggie n’est pas égyptienne et pourtant elle aussi a déjà un amoureux.
- Où Sennia aurait-elle rencontré ce prétendu amoureux ? demanda David.
- C’est le premier point qu’il nous faut déterminer, admit Ramsès. Mais j’aimerais aussi savoir comment la rencontre nocturne a pu être organisée. Il y a forcément eu des échanges de courrier.
- Nous avons déjà interrogé tous les domestiques à ce sujet, dit Nefret. Personne n’a rien vu, ni rien entendu.
- L’un d’entre eux ment.
- Encore ! Mère affirmait déjà que l’un des domestiques était à la solde de nos mystérieux revendeurs de fausses antiquités. Crois-tu vraiment possible que la maison soit infectée de traitres ? C’est absurde voyons ! Nous les connaissons tous depuis des années.
- Pas tous, contra Ramsès. A la suite de ses récents soupçons, Mère a justement établi une petite liste des nouveaux arrivés. Il serait intéressant de pouvoir remettre la main dessus.
- A ce propos, as-tu enfin pu prévenir tes parents en passant au village? demanda David.
- Oui, je leur ai envoyé un télégramme. Le téléphone ne toujours fonctionne pas.
- Encore !
- Comment cela, « encore » ? Que veux-tu dire ?
- Nous avions déjà eu des ennuis avec le téléphone lorsque que vous étiez arrêtés David et toi à une auberge en revenant de Highclere – lorsque votre voiture était en panne. Je trouve juste la coïncidence curieuse.
- Tu crois que notre ligne serait détraquée volontairement ? C’est une idée à creuser, admit Ramsès le front plissé, mais ce n’est pas une priorité. Je pense que Père et Mère arriveront ce soir. Ils ont dû sauter dans la voiture dès réception de mon télégramme.
- Je pense à quelque chose, remarqua alors David. Tu as dit que tante Amelia a déjà établi une liste de suspects parmi les domestiques et pense que l’un d’eux renseigne d’éventuels ennemis. Et s’il s’agissait du même traître ? Et si l’enlèvement de Sennia était une nouvelle forme de vengeance ?
- Sauf que Sennia n’a pas été enlevée, répéta Ramsès. Elle est partie de son plein gré.
- Elle a pu être abusée, s’écria Nefret les yeux brillants. Si, d’une façon ou d’une autre, quelqu’un a réussi à lui faire croire qu’elle pouvait aider la famille à démêler le cas des faux scarabées, elle se sera précipitée dans un piège sans même réfléchir.
- C’est certainement ce que toi tu aurais fait – au même âge en tout cas, admit Ramsès mais son visage s’était quelque peu détendu.
Roman de la momie maudite
La sirène hurla et jeta sur l’eau son cri enivré d’espace…Le navire se sépara doucement du quai alors qu’un brouillard épais s’enroulait comme une écharpe de soie. La forme sombre qui se tenait à la proue émit un ricanement sourd et se mit lentement en marche.
Myrdhin soupira. Ecrire des romans gothiques était plus difficile que prévu. Sa momie était maintenant en partance pour le Nouveau Monde mais le navire d’ores et déjà maudit n’atteindrait pas son but. Une momie n’avait-elle pas déjà causé le naufrage du Titanic ? Myrdhin pensa que, vu que la plupart des spécialistes avait attribué l’accident à un iceberg, il était libre d’utiliser cette nouvelle optique.
La maison était très calme depuis l’affolement de la veille. Esméralda avait disparu. C’était extrêmement curieux et il regrettait que ses parents aient refusé qu’il puisse participer aux recherches. Lui, Ashara et Morgane avaient même été fermement consignés à l’intérieur. Les deux filles venaient de descendre goûter mais lui-même avait préféré rester tranquille. Il n’avait pas très faim. Les affres de la création artistique sans nul doute. Il préférait s’en tenir à cette idée. La culpabilité qu’il ressentait était certainement sans fondement.
Myrdhin soupira une nouvelle fois. Même son chien l’avait abandonné. Le petit terrier commençait à reconnaître certains des signaux qui régentaient son nouveau foyer et manifestement le mot « goûter » était l’un des plus intéressants. Myrdhin eut un sourire en pensant à son petit compagnon à fourrure. Son père avait évoqué les bienfaits d’une éducation bien pensée mais lui-même préférait le chiot libre de toute contrainte. Après tout, la liberté était un cadeau que les adultes refusaient bien trop souvent tant aux enfants qu’aux animaux. Il se rappela soudain avoir entendu dire que ses grands-parents allaient rentrer. Il soupira encore. Il les aimait beaucoup mais sa grand-mère avait la contrariante habitude de deviner immédiatement ce qui n’allait pas. Allait-elle encore appliquer à son sujet ce don déplorable ? C’était probable. Il allait bel et bien se retrouver dans les ennuis jusqu’au cou et il n’avait pas la moindre idée pour s’en sortir. Avouer était bien entendu hors de question. Cette seule évocation lui tournait quelque peu le cœur. Il n’avait pas très faim depuis quelque temps.
Il se sentait tendu, nerveux. Un choc sourd à la fenêtre le fit soudain violemment sursauter. Il regarda par dessus son épaule et ne vit rien. Il écouta un moment, puis la curiosité fut la plus forte et il s’approcha lentement de la fenêtre. Le battant était fermé et sa chambre était située au second étage. Personne ne pouvait monter jusque-là. Quelqu’un jetait-il des cailloux depuis le jardin pour attirer son attention ? Myrdhin colla le nez au carreau et ne vit rien. Il hésita un moment puis actionna lentement le battant. Un gros oiseau noir et blanc qui s’était tenu sur le rebord déploya soudain ses ailes et s’envola dans une cacophonie furieuse. Myrdhin se pencha. Il n’y avait personne en bas mais des miettes de pain restaient sur le rebord sur sa gauche, devant la fenêtre de sa sœur. L’oiseau avait dû heurter le carreau tandis qu’il picorait les miettes laissées par Ashara. Elle voulait absolument apprivoiser un oiseau. Aux yeux de Myrdhin, l’entreprise paraissait hasardeuse. Il referma les battants et peu après, il était retombé dans sa sombre méditation.
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16.03.2009
chapitre 7 - d
Emerson sursauta et relâcha sa prise sur Kevin qui bascula aussitôt en avant. Je m’étais arrêtée net avant de me retourner. Je me trouvais ainsi devant les trois hommes et le poids de mon ami m’entraîna également au sol. En marmonnant, Emerson se pencha pour me relever tandis que Kevin poussait un cri aigu :
- Mais faites donc attention, ma chère, grogna Emerson. Et vous O’Connell, lâchez immédiatement ma femme.
Je ne relevai pas cette ineptie. Sans chercher à récupérer au sol la solide ombrelle que j’avais emporté comme arme d’appoint, je fouillai plutôt fébrilement dans ma poche afin de sortir mon pistolet.
- Vous n’avez rien, Peabody ? demanda Emerson en promenant ses mains sur moi. Cessez de gigoter ainsi. A quoi jouez-vous ?
- Je cherche à sortir mon pistolet, répondis-je d’une voix tendue. Si vous ne me secouiez pas ainsi, je pourrais –
- Ne touchez pas à cette arme ! ordonna-t-il aussitôt. Il fait nuit et vous allez sans nul doute réussir à nous tirer dessus.
- Je ne pense pas que ce coup de feu ait été dirigé contre nous, gémit Kevin toujours à terre.
Baissant les yeux, je vis qu’il était quelque peu replié sur lui-même et semblait chercher son souffle.
- Mon Dieu ! dis-je en me baissant vers lui. Est-ce votre jambe ? Je croyais que votre plâtre vous aurait protégé de cette chute –
- Ce n’est pas la chute, haleta Kevin en retrouvant d’un coup son accent irlandais. C’est vous qui m’avez quelque peu piétiné en vous relevant, Mrs E. Je crois aussi que votre ombrelle m’a émasculé.
Emerson laissa fuser un ricanement parfaitement malvenu tandis que je remarquai enfin l’endroit exact que Kevin tenait à deux mains.
- Ce n’est pas drôle, Emerson, dis-je sévèrement puis je tournai mon regard vers la maison silencieuse derrière nous : Le coup de feu venait de là, n’est-ce pas ?
- Difficile à dire, répondit Emerson en se frottant le menton. C’était plutôt étouffé comme son. Personne ne semble en tout cas se ruer à notre poursuite. Je pourrai vous laisser là tous les trois et aller en reconnaissance mais –
- Il n’en est pas question, coupai-je.
- Je suis d’accord. Vous ne pourriez pas vous empêcher de brandir votre arme ou de partir à ma recherche. Je n’ose imaginer ce qui se passerait si vous trébuchiez en appuyant par mégarde sur la gâchette.
- Emerson !
- Et puis, impossible de laisser O’Connell dans cet état, ricana Emerson. La solidarité masculine, sans nul doute. Blair, poussez-vous !
Tandis que j’étouffai mon mécontentement, Emerson se baissa et ramassa Kevin comme un vulgaire sac de grains. Il ne se préoccupa pas cette fois de l’aider à marcher et le mit sur son épaule malgré ses protestations, puis il me saisit le poignet de sa main libre.
- Je ne tiens pas à traîner ici, dit-il. Dépêchez-vous ! Blair, prenez la lampe !
Curieusement, personne ne nous poursuivit et nous rejoignîmes le cottage sans encombre. Mr Wheele n'était nul part en vue. Tandis que je préparai du thé, Mr Blair et Emerson aidèrent Kevin à se mettre au lit dans une petite chambre derrière la cuisine. J’apportai peu après mon plateau à son chevet. Je vis immédiatement que mon vieil ami avait les yeux fiévreux, et suggérai de le laisser se reposer mais Emerson intervint aussitôt.
- Je veux savoir ce qui s’est passé, dit-il.
- Je vais très bien, Mrs E., ajouta Kevin d’un air buté. Et je préférerais un whisky à ce thé – non ? Dommage !
Il but sans se faire davantage prier. Satisfaite, je n’insistai pas contre l’entêtement d’Emerson. J’avais mis quelques gouttes de laudanum dans le thé. Kevin ne serait pas longtemps capable de garder les yeux ouverts. Et j’étais également curieuse de savoir ce qui lui était arrivé.
- Vous savez bien que c’est moi qui ait lancé l’idée d’une : « malédiction du Pharaon » autrefois à Louxor, commença Kevin d’une voix fatiguée qui avait perdu son mordant. C’était en 1892 à l’occasion de la mort de lord Baskerville, et c’était aussi la première fois que je vous ai rencontrée d’ailleurs, Mrs E.
- Oui, grogna Emerson mécontent. Ne vous égarez pas, O’Connell, que faisiez-vous à Mansay Castel ?
- J’y viens professeur, mais je dois vous expliquer le cheminement de mon enquête. Depis lors, mon journal n’a jamais cessé d’exploiter la fascination des Britanniques pour l’Egypte ancienne. Vous savez bien que je suis régulièrement allé en Egypte ces vingt dernières années. La découverte de la tombe du « roi Tout’ » est l’affaire du siècle, bien que ce sal… – hum – bien que Carter en ait vendu l’exclusivité au Times. Tous les articles qui s’y rapportent rencontrent un grand succès.
- Les derniers parus sont signés de Jason Anderson, dis-je. Nous l’avions aussi rencontré à Louxor lors de l’affaire de Mrs Petherick –
- Peabody, laissez-le parler !
- Mrs Petherick et sa fameuse statuette volée dans le tombeau de Toutankhamon, s'écria Kevin les yeux brillants. Jason n’a jamais su le fin mot de l’histoire. Peut-être pourriez-vous me l’expliquer ? Mais pas maintenant, ajouta-t-il en croisant le regard furieux d’Emerson – Bon, où en étais-je ?
- Au début, dis-je gentiment. Je sais que David vous a croisé à la gare de Paddington alors que vous partiez à Highclere.
- Highclere, oui. Je voulais y rencontrer lady Evelyn et sa mère.
- Vous ont-elles reçu ? demandai-je machinalement.
- Non, répondit Kevin en fermant les yeux – le laudanum commençait à faire effet. Je cherchais juste à savoir où était Howard Carter. Je ne suis pas certain qu’il soit en Amérique.
- Comment pouvez-vous dire cela ?
- Un de mes indicateurs l’a vu à Londres il y a peu. Et Carter parlait de Highclere. Et puis, il semblait malade. Bien sûr, il se peut qu’il soit ensuite parti pour l’Amérique, mais c’est trop souvent l’un de ses secrétaires qui fait les conférences. Il y a un aussi le problème des secrétaires de Carter, ajouta-t-il d’une voix qui devenait pâteuse.
- Comment cela ?
- J’ai parlé au père de Richard Bathell avant son suicide, répondit Kevin en retrouvant un peu d’énergie. Il affirme que son fils était en pleine santé et n’avait aucune raison de mourir d’un arrêt cardiaque. Mr Bathell m’a dirigé vers Alasdair Asquith qui travaillait comme secrétaire aussi bien pour Carter que pour lord Carnarvon – mais curieusement, ce type m’a évité à chaque fois. Et puis j’ai appris qu’il allait rencontrer Carter à Highclere, et je l’ai suivi. Je ne sais pas s’ils se sont vus mais j’ai quand même pu découvrir qu’Asquith rencontrait parfois Sir William en secret – ici même, à Mansay Castel.
- Vous en êtes certain ? demanda Emerson en se penchant en avant.
- Et aussi sir Malcolm, ânonna Kevin.
- Comment ? s’écria Emerson en posant la main sur son épaule pour le secouer. Montague ? Qu’a-t-il à voir là-dedans ? O'Connell, répondez-moi !
- Il dort, Emerson, dis-je calmement.
- Ne me dites pas que vous l’avez drogué ? rugit Emerson en plissant les yeux.
- Je ne pensais pas que cela agirait aussi vite, dis-je songeuse. Il est sans doute épuisé. Il nous racontera la suite demain. Il serait étrange de retrouver sir Malcolm, n’est-ce pas ?
- Pas vraiment, répondit Emerson, cette vieille crapule est bien du genre à fricoter dans ce genre de trafic.
Je rectifiai les draps et bordai le lit autour du corps immobile de Kevin. Il souleva soudain les paupières. Nos yeux se croisèrent, et il me sourit légèrement. Je ne croyais pas qu’il soit réellement conscient.
- Savez-vous où est Margaret ? demanda-t-il d’une voix atone.
- En Amérique, répondis-je.
- C’est une fille merveilleuse mais elle n’a jamais été pour moi, chuchota-t-il et je sentis Emerson s’ébrouer dans mon dos. Elle vous ressemble, Mrs E. Elle me méprise. Elle est noble et je ne suis qu’un plumitif Irlandais. Les Carnarvon aussi me méprisent. L’Irlande est si pauvre, si vous saviez… J’ai fait ce que j’ai pu…
- Tout va bien, Kevin, dis-je doucement en lui prenant la main. Tout ira bien. Dormez maintenant.
Je restai près de lui jusqu’à ce que sa main se détende dans la mienne. Je n’avais pas eu l’intention de profiter du laudanum pour lui soutirer des informations et je ne m’étais pas attendue à l’entendre évoquer Margaret. Connaît-on jamais les recoins secrets d’une âme ?
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11.03.2009
chapitre 7 - c
- Emerson, attendez-moi, je suis trempée ! m’exclamai-je. Et je persiste à dire que c’est une idée grotesque.
- Nom d’un chien, cessez de râler, Peabody ! grogna mon époux sans même se retourner. C’est vous qui avez tenu à venir. Je vous avais proposé de rester au cottage.
- Nous y somme presque, Madame, intervint doucement Mr Blair qui nous guidait. Voyez, cette petite lumière droit devant nous, c’est celle de la porte arrière. Elle reste allumée toute la nuit.
- Pourquoi donc ? demandai-je.
- Je n’en sais rien, répondit Mr Blair.
- Et on s’en contrefiche, grommela Emerson. Vous avez vraiment le don de compliquer les choses, ma très chère. La porte arrière est-elle ouverte, Blair ?
- Non, professeur, répondit l’homme, mais cela ne sera pas un problème.
Effectivement, ce n’en fut pas un. Je ne sais ce que trifouilla Mr Blair avec la serrure, mais après quelques secondes, la lourde porte s’ouvrit avec un grincement rauque. Vu l’atmosphère ambiante, c’était plutôt impressionnant. Dès que nous pénétrâmes derrière Mr Blair dans une sorte d’arrière-cuisine lugubre, Emerson alluma sa torche et l’agita autour de lui. Des étagères en bois s’alignaient sur les murs, remplies de bocaux aux étiquettes ternies. Rassuré, Emerson avait déjà traversé la pièce vers la porte du fond tandis que j’essayais encore de lire ce qui était indiqué sur le pot le plus proche. Ma vue n’était plus ce qu’elle avait été mais vu le contenu verdâtre du pot en question, le renseignement n’était sans doute pas indispensable. La pièce suivante était une cuisine, vaste, propre, et presque vide. Quelques cuivres ternis égayaient le dessus de la haute cheminée. Il régnait un air d’abandon. Seul le vieux poêle à charbon où trônait une bouilloire cabossée semblait régulièrement utilisé.
- Je croyais sir William très riche, dis-je en fronçant les sourcils. Ces pièces sont pourtant d’un dénuement sordide.
- Elles sont destinées aux domestiques, dit Mr Blair d’une voix feutrée. Les pièces de réception sont bien plus avenantes. Et puis aussi, le vieux monsieur ne vient plus guère à Newbury depuis le départ de Miss Suzie. Il possède une autre demeure à Londres. Sa femme n’a jamais aimé la campagne.
- Je n’arrive pas à imaginer ce vieux grigou marié, dit Emerson.
- C’est sa seconde épouse, indiqua Mr Blair. D’après Daphné, Mr Willy l’a épousée avant d’être anobli parce que c’était la fille de l’un de ses associés en affaires – à l’époque où il travaillait dans la city. Une dame de la ville, quoi ! Nous ne l’avons vue qu’une fois ou deux au château, seulement lorsque de grandes fêtes étaient organisées pour recevoir lord Carnarvon.
- Pourquoi les Portmanteau ne viennent-ils plus ? Il reste à Highclere la veuve et la fille de lord Carnarvon, rappelai-je.
- On dit que lady Carnarvon est comme prostrée depuis la mort du vieux lord, expliqua Mr Blair. Et la jeune dame est assez fière. Elle sort peu. J’ai vu leur voiture passer sur la route de Londres quelques fois, mais rarement. Et elles ne reçoivent personne – sauf le docteur bien entendu.
- Lady Carnarvon serait-elle souffrante ? demandai-je.
- On dit que le malade à Highclere était un étranger, dit Mr Blair.
- Le docteur du coin a l’air d’avoir une idée assez vague des exigences du secret médical, grogna Emerson. C’est déjà à cause de ses bavardages que nous sommes ici ce soir.
Pendant cette discussion à mi-voix, nous avions traversé le rez-de-chaussée désert et étions arrivés dans le hall d’entrée à l’avant de la maison. Un superbe escalier à double volée montait vers l’étage. Un autre plus sombre s’enfonçait dans le sous-sol.
- Où allons-nous d’abord chercher Kevin ? demandai-je. Ne serait-il garrotté pas dans un sombre cul-de-basse-fosse ?
- Amelia, par pitié, ne recommencez pas à proférer des inepties, marmonna Emerson les dents serrées.
- Il est dans une chambre d’ami au premier, madame, dit Mr Blair.
Il me sembla qu’il souriait. Je fronçai les sourcils. Je ne voyais rien de drôle à l’idée que mon vieil ami Irlandais soit retenu prisonnier depuis plusieurs semaines à Mansay Castel par Sir William Portmanteau et sa clique. Je ne pouvais aussi m’empêcher de me demander ce qu’avait découvert le journaliste pour mériter un tel traitement ?
Nous avions décidé cette expédition la veille au soir, sur une impulsion, après que Mr Wheele nous ait rapporté qu’un rouquin trop curieux avait été vu dans le voisinage avant de disparaître sans régler sa note à l’auberge ni récupérer ses affaires personnelles. Ayant été payé à l’avance, l’aubergiste avait mis plusieurs jours avant de rapporter les faits à la maréchaussée. Kevin avait donné un nom d’emprunt – Kevin Emerson, ce qui avait arraché un rugissement d’horreur à mon bouillant époux – aussi personne n’avait pu découvrir d’où il venait. Daphné Thatcher, la cuisinière de sir William, ayant évoqué devant Mr Blair l’homme roux inconnu qui résidait à Mansay Castel, nous avions bien évidemment été rapides à faire la connexion.
Il était évident qu’il était retenu contre son gré. Jamais Kevin ne serait resté aussi longtemps sans donner de ses nouvelles à son journal.
Tandis que j’évoquais ces récents évènements, nous montâmes l’escalier à pas feutrés. Je serrais dans ma poche le petit pistolet qui s’y trouvait, prête à m’en saisir à la moindre provocation. Emerson m’avait interdit de l’emporter, prétendant que j’étais un danger public armée de cet instrument, mais je présume qu’il avait voulu plaisanter. Lui même possédait son arme glissée dans sa ceinture. Mr Blair avait les mains vides mais son attitude montrait qu’il était aux aguets, et prêt à en découdre. Il n’y avait aucun bruit. Le château semblait remarquablement désert.
- Le château semble remarquablement désert, dis-je. C’est étrange. Etes-vous sûr de vos renseignements, Mr Blair ?
- Silence ! grommela Emerson.
Mr Blair ne me répondit pas mais nous arrivions déjà à l’étage. Il avança derechef vers la première porte sur la droite. Elle était fermée. Il sortit à nouveau son curieux outil métallique qu’il glissa dans la serrure. Il y eut un déclic et aussitôt, il put faire jouer la poignée.
Je voulus me précipiter mais Emerson me retint d’une main ferme et me fit passer derrière lui avant d’entrer dans la pièce. C’était une chambre plutôt petite et sommairement meublée, juste un étroit lit à baldaquin, une commode et un fauteuil au coin de l’âtre où mourraient quelques tisons. Une veilleuse était allumée à côté du lit. Sa faible lueur permettait de voir qu’une tête reposait sur l’oreiller.
- Kevin ! m’écriai-je alarmée.
- Comment ? fit l’homme en ouvrant les yeux. Que – mais enfin ? Madame E. ? Je n’arrive pas à croire que ce soit vous ! Ce doit être une sorte de rêve –
- De cauchemar plutôt, grommela Emerson. Eloignez-vous Peabody, je trouve votre comportement inconvenant. Cet homme est à moitié dévêtu.
D’après ce que je pouvais apercevoir derrière le dos de mon imposant époux qui m’avait à nouveau rejetée derrière lui, Kevin était effectivement en vêtement de nuit, mais un édredon le couvrait jusqu’à la taille. L’encolure trop lâche de sa chemise laissait apparaître son cou et le haut de sa poitrine où foisonnaient des poils grisonnants. Emerson remonta les draps jusque sous le cou de Kevin avant de me laisser approcher.
- Vous voilà aussi, professeur ? remarqua l’Irlandais d’une voix gouailleuse et son accent marqué me fit comprendre qu’il était devenu parfaitement lucide. Etes-vous venus à ma rescousse ?
- Etes-vous donc prisonnier, Kevin ? demandai-je. Où sont vos vêtements ? Pourquoi ne pas avoir tenté de vous échapper ?
- D’après le médecin, il a une jambe cassée, Peabody, me rappela Emerson d’un ton caustique.
- Mon Dieu, c’est vrai, dis-je contrite à l’idée d’avoir oublié. Comment allons-nous l’emmener, Emerson ?
Ce ne fut pas facile, mais avec l’aide d’Emerson et de Mr Blair, Kevin réussit à sortir de son lit et à revêtir sa redingote. Sur ordre d’Emerson, je dus garder le dos tourné pendant toute l’opération, aussi m’occupai-je en regardant par la fenêtre. Celle-ci donnait sur le côté de la maison, et la lune éclairait une terrasse dallée en pierre et des escaliers qui descendaient au jardin. Un chat noir traversa soudain un rayon de lune et je frissonnais un peu. Etait-ce un mauvais présage ?
Une fois Kevin habillé, Emerson et Mr Blair joignirent curieusement leurs mains et en firent ainsi une sorte de chaise à porteur pour le soulever et lui faire descendre les escaliers. J’ouvrais la route en tenant la lampe dirigée derrière moi. Nous refîmes rapidement le trajet accompli à l’aller. Personne ne nous intercepta. Je songeai un moment à souligner cette anomalie mais j’entendais Emerson marmonner dans mon dos et je me dis que ce n’était sans doute pas le meilleur moment pour poser des questions. Nous avions encore à traverser le jardin jusqu’au mur d’enceinte derrière lequel la voiture nous attendait. Je soupirais. Au moins, n’aurai-je pas à ramper cette fois-ci.
Nous avions à peine atteint les hautes herbes quand le coup de feu retentit.
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10.03.2009
chapitre 7 - b
Peu après, nous retrouvâmes notre hôte au salon. Si l’extérieur du cottage était britannique, son aménagement portait la trace des longs séjours égyptiens du propriétaire. Malgré son encombrement, le salon à l’orientale était confortable et plusieurs lucarnes longeant le corridor de l’étage assuraient une profusion de la lumière. La salle à manger était meublée de meubles curieusement anachroniques, un coffre berbère, deux fauteuils de cuir clouté placés aux extrémités de la table et des chaises à hauts dossiers rembourrés. Le soleil couchant pénétrait par les fenêtres sans rideaux qui ouvraient sur la rivière. Un courant d’air répandait une sensation de fraicheur et de vivacité.
Le repas fut également oriental, du kechk, la délicieuse soupe turque à base d’oignons, très appréciée en Egypte ; du mesakaa, met composé d’aubergines, de poivrons et de pommes de terre ; et des al ghorayeba, douceurs aux amandes. Je sortis de table quasiment aussi prostrée qu’après les banquets que nous offrait jadis en Egypte le cheik Mohammed – un autre « vieil ami » d’Emerson. Après le dîner, au salon, Emerson alluma sa pipe et Mr Wheele son cigare. Pour ma part, j’entamai la difficile étape postprandiale avec un premier whisky soda. Deux heures après, un second verre en main, je commençai à retrouver un soupçon de ma lucidité habituelle.
Ininterrompue depuis le dîner, la conversation entre les deux hommes avait porté sur des amis perdus de vue et d’anciennes anecdotes. Celles-ci se rapportant à la vie d’Emerson avant de me connaître, je les avais trouvées aussi amusantes qu’instructives – et je comptais bien lui demander quand nous serions seuls quelques précisions concernant une certaine lady dont il avait été question à Alexandrie à sa descente du bateau – mais je n’avais pas éprouvé le besoin de rappeler ma présence. Soudain, Mr Wheele coupa court à cette longue rétrospective.
- Emerson, mon vieil ami, dit-il d’une voix un peu épaisse, je me suis renseigné au sujet de votre petit problème –
- Quel petit problème ? demandai-je aussitôt.
- Laissez-le parler, Peabody, grogna Emerson.
Il s’avéra que, dans son courrier qui annonçait notre venue, Emerson avait également posé quelques questions. Mr Wheele ne fréquentait pas Highclere et les dames Carnarvon étaient assez sectaires concernant leurs fréquentations mais il en était autrement avec un certain habitant de Newbury.
- J’ai connu Willy Portmanteau toute ma vie, commença Mr Wheele. Son père a fait fortune à Londres dans je ne sais quelles affaires louches et le fils a pris la suite. Il a même été anobli, le croiriez-vous ? Malheureusement, devenir Sir William lui est monté à la tête. Il avait une fille adorable qui s’est enfuie avec un Français, elle est morte depuis.
- Je ne tiens pas vraiment à entendre parler de ce vieux fou – commença Emerson d’un ton impatienté.
- Patience, mon jeune ami, coupa Mr Wheele avec calme. Patience. je voudrais ajouter que Willy a abandonné la maison familiale pour racheter un vieux manoir avant la guerre. Mansay Castel. Il l’a fait rénover à grands frais et s’est mis à lorgner du côté d’Highclere. Carnarvon était après tout le seul véritable représentant local de cette noblesse à laquelle Willy rêvait tant d’appartenir.
- Nous avons rencontré la petite-fille de Sir William en Egypte, intervins-je.
- Suzie ? demanda Mr Wheele. Que devient-elle ? C’était une grentille gamine quand son grand-père l’a ramenée de France, pas fière pour deux sous. Je crois même que –
- Peabody ! grinça Emerson. Ne vous y mettez pas aussi. Wheele, mon vieil ami, pourriez-vous revenir au fait.
- Avant d’épouser un Egyptien - ce qui lui a fait rompre avec son grand-père - Suzanne nous avait indiqué que sir William était un voisin de lord Carnarvon, et je crois même qu’elle a évoqué le terme « vieil ami » ajoutai-je amusée – tandis qu'Emerson me jetait un œil noir.
- Peuh ! s’exclama Mr Wheele. Willy prend ses désirs pour des réalités. Carnarvon le recevait c'est vrai, mais rarement.
- Lord Carnarvon était riche, dis-je en fronçant les sourcils. Suffisamment du moins pour financer des années durant de vaines fouilles à Louxor. Que lui apportait donc un tel pantin ?
- A-t-on jamais assez de thuriféraires ? demanda Mr Wheele avec un rictus narquois.
- Je suis plutôt d’accord avec vous, grommela Emerson, mais que diable cela nous apporte-t-il ?
- Tony, mon valet-cuisinier-chauffeur, fait ses courses dans le bourg.
- Pardon ? fit Emerson en fixant notre hôte d’un regard inquiet.
- C’est ainsi qu’il rencontre régulièrement Daphné Thatcher, continua Mr Wheele.
- Qui cela ? demanda Emerson de plus en plus interloqué.
- La cuisinière de Mansay Castel.
- Et elle s’appelle Daphné, dis-je d’un ton étonné. Comme c'est étrange ! J’aurais plutôt pensé –
- Peabody ! explosa Emerson. Je me contrefiche du nom de la cuisinière !
- Daphné a raconté à Tony une chose très intéressante, intervins Mr Wheele tandis que j’adressais à Emerson un sourire pincé. C’est de cela dont je voulais vous parler.
Sans m’octroyer d’illusoires qualités, je pense être parfaitement objective en ce qui concerne ma personne et m’accorde ainsi une certain logique et un sens aigu de l’organisation. Céder à une impulsion ne correspond en rien à ces admirables qualités. Aussi, me demandai-je le lendemain soir ce que je faisais par un temps frisquet à ramper dans des hautes herbes – le travail des jardiniers en fonction était tout à fait désolant – en me préparant à pénétrer par effraction chez autrui. Tout était de la faute d’Emerson – et de son « vieil ami » Mr Wheele.
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17:29 Publié dans L'OR MAUDIT DE PHARAON | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




