16.03.2009
chapitre 7 - d
Emerson sursauta et relâcha sa prise sur Kevin qui bascula aussitôt en avant. Je m’étais arrêtée net avant de me retourner. Je me trouvais ainsi devant les trois hommes et le poids de mon ami m’entraîna également au sol. En marmonnant, Emerson se pencha pour me relever tandis que Kevin poussait un cri aigu :
- Mais faites donc attention, ma chère, grogna Emerson. Et vous O’Connell, lâchez immédiatement ma femme.
Je ne relevai pas cette ineptie. Sans chercher à récupérer au sol la solide ombrelle que j’avais emporté comme arme d’appoint, je fouillai plutôt fébrilement dans ma poche afin de sortir mon pistolet.
- Vous n’avez rien, Peabody ? demanda Emerson en promenant ses mains sur moi. Cessez de gigoter ainsi. A quoi jouez-vous ?
- Je cherche à sortir mon pistolet, répondis-je d’une voix tendue. Si vous ne me secouiez pas ainsi, je pourrais –
- Ne touchez pas à cette arme ! ordonna-t-il aussitôt. Il fait nuit et vous allez sans nul doute réussir à nous tirer dessus.
- Je ne pense pas que ce coup de feu ait été dirigé contre nous, gémit Kevin toujours à terre.
Baissant les yeux, je vis qu’il était quelque peu replié sur lui-même et semblait chercher son souffle.
- Mon Dieu ! dis-je en me baissant vers lui. Est-ce votre jambe ? Je croyais que votre plâtre vous aurait protégé de cette chute –
- Ce n’est pas la chute, haleta Kevin en retrouvant d’un coup son accent irlandais. C’est vous qui m’avez quelque peu piétiné en vous relevant, Mrs E. Je crois aussi que votre ombrelle m’a émasculé.
Emerson laissa fuser un ricanement parfaitement malvenu tandis que je remarquai enfin l’endroit exact que Kevin tenait à deux mains.
- Ce n’est pas drôle, Emerson, dis-je sévèrement puis je tournai mon regard vers la maison silencieuse derrière nous : Le coup de feu venait de là, n’est-ce pas ?
- Difficile à dire, répondit Emerson en se frottant le menton. C’était plutôt étouffé comme son. Personne ne semble en tout cas se ruer à notre poursuite. Je pourrai vous laisser là tous les trois et aller en reconnaissance mais –
- Il n’en est pas question, coupai-je.
- Je suis d’accord. Vous ne pourriez pas vous empêcher de brandir votre arme ou de partir à ma recherche. Je n’ose imaginer ce qui se passerait si vous trébuchiez en appuyant par mégarde sur la gâchette.
- Emerson !
- Et puis, impossible de laisser O’Connell dans cet état, ricana Emerson. La solidarité masculine, sans nul doute. Blair, poussez-vous !
Tandis que j’étouffai mon mécontentement, Emerson se baissa et ramassa Kevin comme un vulgaire sac de grains. Il ne se préoccupa pas cette fois de l’aider à marcher et le mit sur son épaule malgré ses protestations, puis il me saisit le poignet de sa main libre.
- Je ne tiens pas à traîner ici, dit-il. Dépêchez-vous ! Blair, prenez la lampe !
Curieusement, personne ne nous poursuivit et nous rejoignîmes le cottage sans encombre. Mr Wheele n'était nul part en vue. Tandis que je préparai du thé, Mr Blair et Emerson aidèrent Kevin à se mettre au lit dans une petite chambre derrière la cuisine. J’apportai peu après mon plateau à son chevet. Je vis immédiatement que mon vieil ami avait les yeux fiévreux, et suggérai de le laisser se reposer mais Emerson intervint aussitôt.
- Je veux savoir ce qui s’est passé, dit-il.
- Je vais très bien, Mrs E., ajouta Kevin d’un air buté. Et je préférerais un whisky à ce thé – non ? Dommage !
Il but sans se faire davantage prier. Satisfaite, je n’insistai pas contre l’entêtement d’Emerson. J’avais mis quelques gouttes de laudanum dans le thé. Kevin ne serait pas longtemps capable de garder les yeux ouverts. Et j’étais également curieuse de savoir ce qui lui était arrivé.
- Vous savez bien que c’est moi qui ait lancé l’idée d’une : « malédiction du Pharaon » autrefois à Louxor, commença Kevin d’une voix fatiguée qui avait perdu son mordant. C’était en 1892 à l’occasion de la mort de lord Baskerville, et c’était aussi la première fois que je vous ai rencontrée d’ailleurs, Mrs E.
- Oui, grogna Emerson mécontent. Ne vous égarez pas, O’Connell, que faisiez-vous à Mansay Castel ?
- J’y viens professeur, mais je dois vous expliquer le cheminement de mon enquête. Depis lors, mon journal n’a jamais cessé d’exploiter la fascination des Britanniques pour l’Egypte ancienne. Vous savez bien que je suis régulièrement allé en Egypte ces vingt dernières années. La découverte de la tombe du « roi Tout’ » est l’affaire du siècle, bien que ce sal… – hum – bien que Carter en ait vendu l’exclusivité au Times. Tous les articles qui s’y rapportent rencontrent un grand succès.
- Les derniers parus sont signés de Jason Anderson, dis-je. Nous l’avions aussi rencontré à Louxor lors de l’affaire de Mrs Petherick –
- Peabody, laissez-le parler !
- Mrs Petherick et sa fameuse statuette volée dans le tombeau de Toutankhamon, s'écria Kevin les yeux brillants. Jason n’a jamais su le fin mot de l’histoire. Peut-être pourriez-vous me l’expliquer ? Mais pas maintenant, ajouta-t-il en croisant le regard furieux d’Emerson – Bon, où en étais-je ?
- Au début, dis-je gentiment. Je sais que David vous a croisé à la gare de Paddington alors que vous partiez à Highclere.
- Highclere, oui. Je voulais y rencontrer lady Evelyn et sa mère.
- Vous ont-elles reçu ? demandai-je machinalement.
- Non, répondit Kevin en fermant les yeux – le laudanum commençait à faire effet. Je cherchais juste à savoir où était Howard Carter. Je ne suis pas certain qu’il soit en Amérique.
- Comment pouvez-vous dire cela ?
- Un de mes indicateurs l’a vu à Londres il y a peu. Et Carter parlait de Highclere. Et puis, il semblait malade. Bien sûr, il se peut qu’il soit ensuite parti pour l’Amérique, mais c’est trop souvent l’un de ses secrétaires qui fait les conférences. Il y a un aussi le problème des secrétaires de Carter, ajouta-t-il d’une voix qui devenait pâteuse.
- Comment cela ?
- J’ai parlé au père de Richard Bathell avant son suicide, répondit Kevin en retrouvant un peu d’énergie. Il affirme que son fils était en pleine santé et n’avait aucune raison de mourir d’un arrêt cardiaque. Mr Bathell m’a dirigé vers Alasdair Asquith qui travaillait comme secrétaire aussi bien pour Carter que pour lord Carnarvon – mais curieusement, ce type m’a évité à chaque fois. Et puis j’ai appris qu’il allait rencontrer Carter à Highclere, et je l’ai suivi. Je ne sais pas s’ils se sont vus mais j’ai quand même pu découvrir qu’Asquith rencontrait parfois Sir William en secret – ici même, à Mansay Castel.
- Vous en êtes certain ? demanda Emerson en se penchant en avant.
- Et aussi sir Malcolm, ânonna Kevin.
- Comment ? s’écria Emerson en posant la main sur son épaule pour le secouer. Montague ? Qu’a-t-il à voir là-dedans ? O'Connell, répondez-moi !
- Il dort, Emerson, dis-je calmement.
- Ne me dites pas que vous l’avez drogué ? rugit Emerson en plissant les yeux.
- Je ne pensais pas que cela agirait aussi vite, dis-je songeuse. Il est sans doute épuisé. Il nous racontera la suite demain. Il serait étrange de retrouver sir Malcolm, n’est-ce pas ?
- Pas vraiment, répondit Emerson, cette vieille crapule est bien du genre à fricoter dans ce genre de trafic.
Je rectifiai les draps et bordai le lit autour du corps immobile de Kevin. Il souleva soudain les paupières. Nos yeux se croisèrent, et il me sourit légèrement. Je ne croyais pas qu’il soit réellement conscient.
- Savez-vous où est Margaret ? demanda-t-il d’une voix atone.
- En Amérique, répondis-je.
- C’est une fille merveilleuse mais elle n’a jamais été pour moi, chuchota-t-il et je sentis Emerson s’ébrouer dans mon dos. Elle vous ressemble, Mrs E. Elle me méprise. Elle est noble et je ne suis qu’un plumitif Irlandais. Les Carnarvon aussi me méprisent. L’Irlande est si pauvre, si vous saviez… J’ai fait ce que j’ai pu…
- Tout va bien, Kevin, dis-je doucement en lui prenant la main. Tout ira bien. Dormez maintenant.
Je restai près de lui jusqu’à ce que sa main se détende dans la mienne. Je n’avais pas eu l’intention de profiter du laudanum pour lui soutirer des informations et je ne m’étais pas attendue à l’entendre évoquer Margaret. Connaît-on jamais les recoins secrets d’une âme ?
.../...
11:07 Publié dans L'OR MAUDIT DE PHARAON | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note





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