11.03.2009

chapitre 7 - c

- Emerson, attendez-moi, je suis trempée ! m’exclamai-je. Et je persiste à dire que c’est une idée grotesque.
- Nom d’un chien, cessez de râler, Peabody ! grogna mon époux sans même se retourner. C’est vous qui avez tenu à venir. Je vous avais proposé de rester au cottage.
- Nous y somme presque, Madame, intervint doucement Mr Blair qui nous guidait. Voyez, cette petite lumière droit devant nous, c’est celle de la porte arrière. Elle reste allumée toute la nuit.
- Pourquoi donc ? demandai-je.
- Je n’en sais rien, répondit Mr Blair.
- Et on s’en contrefiche, grommela Emerson. Vous avez vraiment le don de compliquer les choses, ma très chère. La porte arrière est-elle ouverte, Blair ?
- Non, professeur, répondit l’homme, mais cela ne sera pas un problème.
Effectivement, ce n’en fut pas un. Je ne sais ce que trifouilla Mr Blair avec la serrure, mais après quelques secondes, la lourde porte s’ouvrit avec un grincement rauque. Vu l’atmosphère ambiante, c’était plutôt impressionnant. Dès que nous pénétrâmes derrière Mr Blair dans une sorte d’arrière-cuisine lugubre, Emerson alluma sa torche et l’agita autour de lui. Des étagères en bois s’alignaient sur les murs, remplies de bocaux aux étiquettes ternies. Rassuré, Emerson avait déjà traversé la pièce vers la porte du fond tandis que j’essayais encore de lire ce qui était indiqué sur le pot le plus proche. Ma vue n’était plus ce qu’elle avait été mais vu le contenu verdâtre du pot en question, le renseignement n’était sans doute pas indispensable. La pièce suivante était une cuisine, vaste, propre, et presque vide. Quelques cuivres ternis égayaient le dessus de la haute cheminée. Il régnait un air d’abandon. Seul le vieux poêle à charbon où trônait une bouilloire cabossée semblait régulièrement utilisé.
- Je croyais sir William très riche, dis-je en fronçant les sourcils. Ces pièces sont pourtant d’un dénuement sordide.
- Elles sont destinées aux domestiques, dit Mr Blair d’une voix feutrée. Les pièces de réception sont bien plus avenantes. Et puis aussi, le vieux monsieur ne vient plus guère à Newbury depuis le départ de Miss Suzie. Il possède une autre demeure à Londres. Sa femme n’a jamais aimé la campagne.
- Je n’arrive pas à imaginer ce vieux grigou marié, dit Emerson.
- C’est sa seconde épouse, indiqua Mr Blair. D’après Daphné, Mr Willy l’a épousée avant d’être anobli parce que c’était la fille de l’un de ses associés en affaires – à l’époque où il travaillait dans la city. Une dame de la ville, quoi ! Nous ne l’avons vue qu’une fois ou deux au château, seulement lorsque de grandes fêtes étaient organisées pour recevoir lord Carnarvon.
- Pourquoi les Portmanteau ne viennent-ils plus ? Il reste à Highclere la veuve et la fille de lord Carnarvon, rappelai-je.
- On dit que lady Carnarvon est comme prostrée depuis la mort du vieux lord, expliqua Mr Blair. Et la jeune dame est assez fière. Elle sort peu. J’ai vu leur voiture passer sur la route de Londres quelques fois, mais rarement. Et elles ne reçoivent personne – sauf le docteur bien entendu.
- Lady Carnarvon serait-elle souffrante ? demandai-je.
- On dit que le malade à Highclere était un étranger, dit Mr Blair.
- Le docteur du coin a l’air d’avoir une idée assez vague des exigences du secret médical, grogna Emerson. C’est déjà à cause de ses bavardages que nous sommes ici ce soir.
Pendant cette discussion à mi-voix, nous avions traversé le rez-de-chaussée désert et étions arrivés dans le hall d’entrée à l’avant de la maison. Un superbe escalier à double volée montait vers l’étage. Un autre plus sombre s’enfonçait dans le sous-sol.
- Où allons-nous d’abord chercher Kevin ? demandai-je. Ne serait-il garrotté pas dans un sombre cul-de-basse-fosse ?
- Amelia, par pitié, ne recommencez pas à proférer des inepties, marmonna Emerson les dents serrées.
- Il est dans une chambre d’ami au premier, madame, dit Mr Blair.
Il me sembla qu’il souriait. Je fronçai les sourcils. Je ne voyais rien de drôle à l’idée que mon vieil ami Irlandais soit retenu prisonnier depuis plusieurs semaines à Mansay Castel par Sir William Portmanteau et sa clique. Je ne pouvais aussi m’empêcher de me demander ce qu’avait découvert le journaliste pour mériter un tel traitement ?
Nous avions décidé cette expédition la veille au soir, sur une impulsion, après que Mr Wheele nous ait rapporté qu’un rouquin trop curieux avait été vu dans le voisinage avant de disparaître sans régler sa note à l’auberge ni récupérer ses affaires personnelles. Ayant été payé à l’avance, l’aubergiste avait mis plusieurs jours avant de rapporter les faits à la maréchaussée. Kevin avait donné un nom d’emprunt – Kevin Emerson, ce qui avait arraché un rugissement d’horreur à mon bouillant époux – aussi personne n’avait pu découvrir d’où il venait. Daphné Thatcher, la cuisinière de sir William, ayant évoqué devant Mr Blair l’homme roux inconnu qui résidait à Mansay Castel, nous avions bien évidemment été rapides à faire la connexion.
Il était évident qu’il était retenu contre son gré. Jamais Kevin ne serait resté aussi longtemps sans donner de ses nouvelles à son journal.
Tandis que j’évoquais ces récents évènements, nous montâmes l’escalier à pas feutrés. Je serrais dans ma poche le petit pistolet qui s’y trouvait, prête à m’en saisir à la moindre provocation. Emerson m’avait interdit de l’emporter, prétendant que j’étais un danger public armée de cet instrument, mais je présume qu’il avait voulu plaisanter. Lui même possédait son arme glissée dans sa ceinture. Mr Blair avait les mains vides mais son attitude montrait qu’il était aux aguets, et prêt à en découdre. Il n’y avait aucun bruit. Le château semblait remarquablement désert.
- Le château semble remarquablement désert, dis-je. C’est étrange. Etes-vous sûr de vos renseignements, Mr Blair ?
- Silence ! grommela Emerson.
Mr Blair ne me répondit pas mais nous arrivions déjà à l’étage. Il avança derechef vers la première porte sur la droite. Elle était fermée. Il sortit à nouveau son curieux outil métallique qu’il glissa dans la serrure. Il y eut un déclic et aussitôt, il put faire jouer la poignée.
Je voulus me précipiter mais Emerson me retint d’une main ferme et me fit passer derrière lui avant d’entrer dans la pièce. C’était une chambre plutôt petite et sommairement meublée, juste un étroit lit à baldaquin, une commode et un fauteuil au coin de l’âtre où mourraient quelques tisons. Une veilleuse était allumée à côté du lit. Sa faible lueur permettait de voir qu’une tête reposait sur l’oreiller.
- Kevin ! m’écriai-je alarmée.
- Comment ? fit l’homme en ouvrant les yeux. Que – mais enfin ? Madame E. ? Je n’arrive pas à croire que ce soit vous ! Ce doit être une sorte de rêve –
- De cauchemar plutôt, grommela Emerson. Eloignez-vous Peabody, je trouve votre comportement inconvenant. Cet homme est à moitié dévêtu.
D’après ce que je pouvais apercevoir derrière le dos de mon imposant époux qui m’avait à nouveau rejetée derrière lui, Kevin était effectivement en vêtement de nuit, mais un édredon le couvrait jusqu’à la taille. L’encolure trop lâche de sa chemise laissait apparaître son cou et le haut de sa poitrine où foisonnaient des poils grisonnants. Emerson remonta les draps jusque sous le cou de Kevin avant de me laisser approcher.
- Vous voilà aussi, professeur ? remarqua l’Irlandais d’une voix gouailleuse et son accent marqué me fit comprendre qu’il était devenu parfaitement lucide. Etes-vous venus à ma rescousse ?
- Etes-vous donc prisonnier, Kevin ? demandai-je. Où sont vos vêtements ? Pourquoi ne pas avoir tenté de vous échapper ?
- D’après le médecin, il a une jambe cassée, Peabody, me rappela Emerson d’un ton caustique.
- Mon Dieu, c’est vrai, dis-je contrite à l’idée d’avoir oublié. Comment allons-nous l’emmener, Emerson ?
Ce ne fut pas facile, mais avec l’aide d’Emerson et de Mr Blair, Kevin réussit à sortir de son lit et à revêtir sa redingote. Sur ordre d’Emerson, je dus garder le dos tourné pendant toute l’opération, aussi m’occupai-je en regardant par la fenêtre. Celle-ci donnait sur le côté de la maison, et la lune éclairait une terrasse dallée en pierre et des escaliers qui descendaient au jardin. Un chat noir traversa soudain un rayon de lune et je frissonnais un peu. Etait-ce un mauvais présage ?
Une fois Kevin habillé, Emerson et Mr Blair joignirent curieusement leurs mains et en firent ainsi une sorte de chaise à porteur pour le soulever et lui faire descendre les escaliers. J’ouvrais la route en tenant la lampe dirigée derrière moi. Nous refîmes rapidement le trajet accompli à l’aller. Personne ne nous intercepta. Je songeai un moment à souligner cette anomalie mais j’entendais Emerson marmonner dans mon dos et je me dis que ce n’était sans doute pas le meilleur moment pour poser des questions. Nous avions encore à traverser le jardin jusqu’au mur d’enceinte derrière lequel la voiture nous attendait. Je soupirais. Au moins, n’aurai-je pas à ramper cette fois-ci.
Nous avions à peine atteint les hautes herbes quand le coup de feu retentit.

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