10.03.2009

chapitre 7 - b

Peu après, nous retrouvâmes notre hôte au salon. Si l’extérieur du cottage était britannique, son aménagement portait la trace des longs séjours égyptiens du propriétaire. Malgré son encombrement, le salon à l’orientale était confortable et plusieurs lucarnes longeant le corridor de l’étage assuraient une profusion de la lumière. La salle à manger était meublée de meubles curieusement anachroniques, un coffre berbère, deux fauteuils de cuir clouté placés aux extrémités de la table et des chaises à hauts dossiers rembourrés. Le soleil couchant pénétrait par les fenêtres sans rideaux qui ouvraient sur la rivière. Un courant d’air répandait une sensation de fraicheur et de vivacité.
Le repas fut également oriental, du kechk, la délicieuse soupe turque à base d’oignons, très appréciée en Egypte ; du mesakaa, met composé d’aubergines, de poivrons et de pommes de terre ; et des al ghorayeba, douceurs aux amandes. Je sortis de table quasiment aussi prostrée qu’après les banquets que nous offrait jadis en Egypte le cheik Mohammed – un autre « vieil ami » d’Emerson. Après le dîner, au salon, Emerson alluma sa pipe et Mr Wheele son cigare. Pour ma part, j’entamai la difficile étape postprandiale avec un premier whisky soda. Deux heures après, un second verre en main, je commençai à retrouver un soupçon de ma lucidité habituelle.
Ininterrompue depuis le dîner, la conversation entre les deux hommes avait porté sur des amis perdus de vue et d’anciennes anecdotes. Celles-ci se rapportant à la vie d’Emerson avant de me connaître, je les avais trouvées aussi amusantes qu’instructives – et je comptais bien lui demander quand nous serions seuls quelques précisions concernant une certaine lady dont il avait été question à Alexandrie à sa descente du bateau – mais je n’avais pas éprouvé le besoin de rappeler ma présence. Soudain, Mr Wheele coupa court à cette longue rétrospective.
- Emerson, mon vieil ami, dit-il d’une voix un peu épaisse, je me suis renseigné au sujet de votre petit problème –
- Quel petit problème ? demandai-je aussitôt.
- Laissez-le parler, Peabody, grogna Emerson.
Il s’avéra que, dans son courrier qui annonçait notre venue, Emerson avait également posé quelques questions. Mr Wheele ne fréquentait pas Highclere et les dames Carnarvon étaient assez sectaires concernant leurs fréquentations mais il en était autrement avec un certain habitant de Newbury.
- J’ai connu Willy Portmanteau toute ma vie, commença Mr Wheele. Son père a fait fortune à Londres dans je ne sais quelles affaires louches et le fils a pris la suite. Il a même été anobli, le croiriez-vous ? Malheureusement, devenir Sir William lui est monté à la tête. Il avait une fille adorable qui s’est enfuie avec un Français, elle est morte depuis.
- Je ne tiens pas vraiment à entendre parler de ce vieux fou – commença Emerson d’un ton impatienté.
- Patience, mon jeune ami, coupa Mr Wheele avec calme. Patience. je voudrais ajouter que Willy a abandonné la maison familiale pour racheter un vieux manoir avant la guerre. Mansay Castel. Il l’a fait rénover à grands frais et s’est mis à lorgner du côté d’Highclere. Carnarvon était après tout le seul véritable représentant local de cette noblesse à laquelle Willy rêvait tant d’appartenir.
- Nous avons rencontré la petite-fille de Sir William en Egypte, intervins-je.
- Suzie ? demanda Mr Wheele. Que devient-elle ? C’était une grentille gamine quand son grand-père l’a ramenée de France, pas fière pour deux sous. Je crois même que –
- Peabody ! grinça Emerson. Ne vous y mettez pas aussi. Wheele, mon vieil ami, pourriez-vous revenir au fait.
- Avant d’épouser un Egyptien - ce qui lui a fait rompre avec son grand-père - Suzanne nous avait indiqué que sir William était un voisin de lord Carnarvon, et je crois même qu’elle a évoqué le terme « vieil ami » ajoutai-je amusée – tandis qu'Emerson me jetait un œil noir.
- Peuh ! s’exclama Mr Wheele. Willy prend ses désirs pour des réalités. Carnarvon le recevait c'est vrai, mais rarement.
- Lord Carnarvon était riche, dis-je en fronçant les sourcils. Suffisamment du moins pour financer des années durant de vaines fouilles à Louxor. Que lui apportait donc un tel pantin ?
- A-t-on jamais assez de thuriféraires ? demanda Mr Wheele avec un rictus narquois.
- Je suis plutôt d’accord avec vous, grommela Emerson, mais que diable cela nous apporte-t-il ?
- Tony, mon valet-cuisinier-chauffeur, fait ses courses dans le bourg.
- Pardon ? fit Emerson en fixant notre hôte d’un regard inquiet.
- C’est ainsi qu’il rencontre régulièrement Daphné Thatcher, continua Mr Wheele.
- Qui cela ? demanda Emerson de plus en plus interloqué.
- La cuisinière de Mansay Castel.
- Et elle s’appelle Daphné, dis-je d’un ton étonné. Comme c'est étrange ! J’aurais plutôt pensé –
- Peabody ! explosa Emerson. Je me contrefiche du nom de la cuisinière !
- Daphné a raconté à Tony une chose très intéressante, intervins Mr Wheele tandis que j’adressais à Emerson un sourire pincé. C’est de cela dont je voulais vous parler.

Sans m’octroyer d’illusoires qualités, je pense être parfaitement objective en ce qui concerne ma personne et m’accorde ainsi une certain logique et un sens aigu de l’organisation. Céder à une impulsion ne correspond en rien à ces admirables qualités. Aussi, me demandai-je le lendemain soir ce que je faisais par un temps frisquet à ramper dans des hautes herbes – le travail des jardiniers en fonction était tout à fait désolant – en me préparant à pénétrer par effraction chez autrui. Tout était de la faute d’Emerson – et de son « vieil ami » Mr Wheele.

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