31.01.2009
chapitre 6 - fin
Lorsque nous nous retrouvâmes seuls peu après, Emerson annonça qu’il était temps de nous coucher. Je ne discutai pas cette injonction. Après tout, la chambre était un endroit aussi confortable qu’un autre pour la petite discussion que j’envisageai d’avoir. Assise devant la coiffeuse, tout en donnant à mes cheveux leurs cent coups de brosse quotidiens, je profitai du délai pour réfléchir à ce que nous venions d’apprendre. Certains points ne « collaient » pas et j’étais sûre qu’Emerson l’avait remarqué aussi. A mon avis, son silence inaccoutumé durant la soirée était plus que suspicieux.
- Croyez-vous à ce que Mr Smith nous a raconté ? demandai-je enfin à Emerson tandis que je m’allongeai près de lui.
- J’ai sommeil, grogna-t-il en réponse et il éteignit la lumière.
- Plus tôt vous me répondrez, plus tôt vous pourrez dormir, mon chéri, dis-je fermement. La route était un peu longue, n’est-ce pas ? Vous devez être fatigué d’avoir conduit. Croyez-vous à ce que Mr Smith nous a raconté ?
- Peabody, soupira Emerson dans le noir tout en prenant ma main, vous ne changerez jamais. Je me demande bien pourquoi j’essaie encore… – Aie ! (Je l’avais pincé.) Très bien, ma chère – oui, je crois à ce qu’il nous a raconté. Oui, la situation en Egypte est certainement explosive, comme dans tout le Moyen-Orient d’ailleurs, et oui, les années à venir vont être difficiles. Etes-vous satisfaite ?
- Pourquoi Mr Smith est-il venu ce soir, Emerson ?
- Il ne s’appelle pas Smith.
- Je le sais parfaitement, Emerson, mais Smith lui va beaucoup mieux que Bracemachin-Boistruc, ou quel que soit son ridicule patronyme multi syllabique. Ne cherchez pas à changer de sujet. Pourquoi est-il venu ce soir ?
- Certainement pas pour nous parler de la situation politique, grommela Emerson. Il n’a strictement rien dit de nouveau.
- Peut-être voulait-il seulement que nous nous interrogions sur sa venue – ou du moins sur les motifs cachés de sa venue ?
- Je refuse de m’interroger sur ce triste sire, protesta Emerson. Mais voir sa tête lorsque vous avez parlé de la malédiction de Toutankhamon valait le détour.
- Sa tête ? protestai-je. Il n’a rien exprimé, et n’a rien répondu.
- Il était stupéfait et c’était réjouissant, affirma Emerson. Quel qu’ait pu être son dessein en venant ici ce soir, je ne pense pas qu’il s’attendait à une telle réponse de votre part.
- Vous êtes resté très silencieux durant toute la soirée, dis-je.
- Je n’aime pas Smith, tonna Emerson avec conviction, ni aucun de ses semblable à dire vrai. Je sais bien que les services secrets sont malheureusement une nécessité en temps de guerre – et en temps de paix aussi probablement – mais ces gens-là exagèrent par trop leur importance. Je n’aime pas leurs méthodes.
- Croyez-vous que Smith cherche encore à recruter Ramsès – ou même à récupérer Sethos ?
- Sethos ? s’emporta aussitôt Emerson. Pourquoi diable Sethos serait-il concerné ? Le sal… ! Il s’est sauvé en Amérique au lieu de s’occuper de ce satané trafic d’antiquités. Il a osé nous envoyer ses sbires pour nous espionner –
- Pour nous protéger, coupai-je.
- C’est encore pire ! Quand je remettrai la main sur lui, je le –
- J’ai remarqué que vous l’avez appelé « mon frère » ce soir en l’évoquant devant Mr Smith, et non plus « ce satané Sethos ». Vous êtes plus concerné que vous ne voulez l’admettre Emerson.
Emerson émit un curieux bruit étouffé et ne répondit pas tout de suite.
- Pourquoi avez-vous demandé à Smith ce qu’était devenue la fille de Sahin Pacha ? demanda-t-il enfin.
- C’est aussi Sethos qui vous fait penser à elle, n’est-ce pas ? dis-je en comprenant son raisonnement. A Gaza, sous le nom d’Ismaël, il a bel et bien manipulé cette fille pour la pousser à délivrer Ramsès. Elle a réellement sauvé la vie de notre fils, Emerson, et je suis sûre que Ramsès sera soulagé de savoir qu’elle s’en est bien sortie. Mariée à un Européen ? Qui l’eut cru ? Elle doit être ravie de pouvoir désormais arborer des toilettes à fanfreluches sans les limitations de sa religion.
- Vous êtes dure, dit Emerson, toujours trop faible avec la gent féminine. Esin était très jeune et un peu naïve, mais il est normal qu’elle ait pu faire son chemin, charmante et instruite comme elle l’était.
- Je suis soulagée quant à moi qu’elle ne soit pas restée en Angleterre. J’avais pensé à elle à case de ces poupées que j’ai reçues, Emerson. A mon avis, c’est le genre de vengeance à laquelle penserait une fille sotte et jalouse.
- Jalouse ? s’exclama Emerson outré. Esin ? Mais enfin, elle était très – hum – attirée par Ramsès, et puis nous l’avions défendue contre son père lorsqu’il voulait la reprendre. Sa reconnaissance certainement –
- Je suis moins optimiste que vous quant aux sentiments qu’elle nous portait, dis-je fermement. Après l’avoir ramenée au Caire, les services secrets étaient avides de connaître ce qu’elle savait. Nous nous sommes débarrassé d’elle comme d’un colis encombrant. Lorsque nous l’avons laissée à Mr Smith et sa sœur, je sais que Ramsès l’a fortement ressenti. Comme vous, il est facilement attendri par de grands yeux vides !
- Peabody !
- C’est la vérité, Emerson. Et puis cette fille n’avait pas une grande profondeur de cœur, avouez-le. Voyez comme elle a vite abandonné son père sans se préoccuper de son sort.
- Il est mort.
- Pardon ?
- Sahin Pacha, il est mort, répéta Emerson. Smith ne l’a pas dit mais c’est évident. Il n’est jamais sorti vivant de leurs geôles.
- Vu ce qu’il comptait faire subir à Ramsès – et à Sethos – je ne peux pas dire que je le regrette, Emerson. Il a aussi essayé de vous tuer, je vous le rappelle, alors que vous aviez un bras dans le plâtre en plus ! Ce n’était pas un genteman.
- C’était un combat loyal, ma chérie, dit Emerson en riant, puisque j’avais votre ombrelle épée. Cet épisode ne me laisse pas un si mauvais souvenir et nous nous en sommes sortis après tout.
- Peut-être devriez-vous contacter Selim, Emerson ? Il pourrait enquêter en Egypte et… – Pensez-vous qu’il soit risqué d’envoyer de telles informations par courrier ? Je me rappelle que Selim avait un petit faible pour Esin.
- Peabody ! s’emporta Emerson. Selim a déjà deux épouses et Esin est mariée, aussi je ne vois pas du tout où mènent vos élucubrations. Quant à demander à Selim d’enquêter, je l’ai déjà fait au sujet des fausses antiquités. Il connaît tous les Gournaouis après tout. Je me refuse par contre à croire qu’il soit impliqué dans un complot nationaliste et je ne lui poserai certainement pas la question par courrier.
- Oui, bien entendu, admis-je un peu à contrecœur.
- Dormez maintenant ma chérie.
Avoir ainsi évoqué Selim, et de ce fait pensé à nos amis égyptiens, explique sans doute mon rêve de cette nuit-là.
Comme de coutume, Abdullah m’attendait au sommet de la falaise de Deir el Bahari que je grimpais presque sans effort comme c’est souvent le cas dans les rêves. Arrivée au sommet, je saisis la main qu’il me tendait pour m’aider dans le dernier passage.
- Ce n’est pas trop tôt, dis-je d’un ton peu aimable.
- Que faites-vous donc ici ? répondit Abdullah sévèrement.
Plus essoufflée que prévu, je ne lui répondis pas immédiatement. Serrant les bras contre moi, je frissonnai. Il était encore très tôt. L’air du petit matin était aussi vivifiant que de l’eau fraîche contre ma peau moite. J’aurais dû davantage me couvrir.
- Ici – vous voulez dire à Londres je suppose. Emerson s’ennuyait, expliquai-je enfin. Il veut aller rencontrer Carter à Highclere. Vous savez bien combien il peut se montrer entêté quand il a une idée fixe.
- Et pas vous, sans doute ?
Droit et bien habillé comme il l’était toujours au cours de ces visions, Abdullah me regardait tout en tentant de cacher son sourire amusé derrière sa main.
- Si ! avouai-je en souriant également. Il se passe quelque chose à Highclere, n’est-ce pas ?
- Oui. Et si vous étiez venue plus tôt, vous le sauriez déjà et auriez ainsi pu éviter des ennuis à ceux que vous aimez.
- Toujours vos allusions énigmatiques, Abdullah ! m’exclamai-je. De quels ennuis s’agit-il ? Seront-ils dangereux ?
- Les ennuis et le danger sont vos compagnons habituels, Sitt. Cela ne servirait à rien de vous en avertir, même si j’y étais autorisé. Rien ne vous changera jamais.
- Humph, dis-je. Emerson m’a dit la même chose justement hier soir. Et au sujet des faux provenant de la tombe de Toutankhamon ? Vous devez connaître les coupables. Qui sont-ils ? Y a-t-il vraiment une malédiction ?
- Que de questions, Sitt, dit-il et cette fois, il ne chercha plus à cacher son sourire. Savez-vous pourquoi je suis là ?
- Non manifestement pas, maugréai-je. Pourquoi ?
Il ne répondit pas tout de suite. Il regardait la vallée en contrebas et je fis de même. Dans un poudroiement rouge et or, les rayons du soleil flambaient déjà à l’est sur les falaises. Je vis s’éclaircir les contours estompés des temples de Thèbes sur les rives d’en face et les portiques pâles du palais d’Hatshepsout sortir de l’ombre juste en dessous de moi. Peu à peu, l’ascension de l’astre glorieux illumina le Nil dont l’eau sombre se mit à miroiter. Dans un kaléidoscope de couleurs, vibraient la luxuriance des champs cultivés et l’or pâle du désert qui s’éveillait à la vie.
Revoir Louxor me faisait chaud au cœur. Revoir Abdullah également. Mon cher vieil ami ressemblait tant à son fils, Selim, avec sa barbe bien noire et son corps vigoureux. Ces rencontres m’étaient précieuses bien qu’Abdullah refuse de répondre à mes questions autrement que par des insinuations vagues. Il était si semblable à ce qu’il avait été de son vivant que je ne pouvais rester fâchée contre lui.
- Vous m’avez manqué, dis-je sincèrement.
- Vous n’avez pas beaucoup progressé depuis la dernière fois, Sitt, répondit Abdullah en me regardant.
- Vous aviez dit que David m’aiderait, répondis-je. Et cela n’a pas été le cas. Lui et Ramsès n’ont rien découvert à Londres.
- Ah ! s’exclama Abdullah en riant. Est-ce pour cela que vous les avez laissés partir au lieu d’y aller vous-même ?
- Je pensais devoir rester à Amarna, dis-je en fronçant les sourcils, mais il ne s’est rien passé d’intéressant. Je n’ai pas reçu de nouvelles poupées, ni découvert d’autres anneaux.
- Rien n’est pourtant réglé, Sitt. Surveillez bien l’enfant. En quittant la première fois son nid, un petit oiseau risque sa vie.
- Sennia ? m’exclamai-je. S’agit-il bien d’elle, Abdullah ? Je vous en prie – que se passe-t-il avec Sennia ?
- Le Petit Oiseau rencontrera bientôt une épreuve qui décidera de son destin.
- Mon dieu ! m’écriai-je affolée. Quelle épreuve ?
- Si elle réussit, elle deviendra un aigle, libre et forte à la fois, et ses ailes la mèneront vers celui qui l’attend, celui qui l’aimera. Ils sont semblables mais le garçon a déjà affronté ses épreuves.
- Quel garçon ?
- Vous ne pouvez pas toujours protéger votre famille, Sitt Hakim, dit Abdullah gentiment. Laissez-les vivre. Il y a des chemins que tout être humain se doit de suivre seul.
- Abdullah ! protestai-je faiblement.
Mais déjà il se détournait de moi, s’éloignait vers la Vallée des Rois où je ne pouvais pas le suivre. Je le suivis des yeux, espérant en vain le voir se retourner. Il ne le fit pas mais j’entendis encore sa voix :
- Allez à Highclere, dit-il. Certaines réponses vous y attendent. Ensuite, ne perdez pas de temps pour revenir chez vous.
Je demeurai figée un certain temps à digérer mon exaspération. Puis je pris mon courage à deux mains et décidai d’un plan d’action. Highclere d’abord, et ensuite retour à Amarna manor où Sennia et moi aurions une conversation soutenue. Quel était ce garçon ? De qui cette petite sotte pouvait-elle bien être amoureuse ?
fin chapitre 6
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30.01.2009
chapitre 6 - F
***
- Qu’est-ce que vous fichez ici ? demanda grossièrement Emerson.
- Emerson, je vous en prie, intervins-je aussitôt tout en accueillant le visiteur qui venait d’être introduit dans la bibliothèque par le maître d’hôtel d’Evelyn.
Il n’y avait aucune possibilité de l’évincer sans nous montrer grossiers. Cette considération aurait pu ne pas décourager Emerson mais je cédai à la curiosité qui me rongeait. L’homme était de taille moyenne et ses cheveux noirs et grisonnants dégageaient un haut front et intelligent. Dans son visage acétique aux méplats marqués, un long nez fin et un menton saillant encadraient sévèrement ses lèvres minces. Nous l’avions rencontré à Londres à l’automne 1915, au cours d’un diner mémorable dans la luxueuse résidence de lord Salisbury à Berkeley Square. Côté féminin, Nefret et moi avions été accueillies par lady Salisbury qui avait ensuite fait de la figuration polie dans la conversation. Côté masculin, outre Ramsès et Emerson, il y avait aussi le frère de notre hôte, lord Edward Salisbury, alors conseiller financier du Sultan en Egypte. En réalité, lui et ses pairs contrôlaient le gouvernement. Je ne peux pas dire que l’ambiance de ce dîner avait été très détendue. Depuis toujours, Emerson détestait l’élite sociale, britannique. En Egypte, celle-ci se composait de pompeux officiers et de leurs prétentieuses épouses. Notre fréquentation de cette clique dorée avait toujours été réduite au minimum. Emerson n’avait pas apprécié le dîner mondain chez lord Salisbury. Bien entendu, le fait que lord Edward et son acolyte l’aient monté dans le but de tenter de recruter Ramsès pour une nouvelle mission secrète et dangereuse n’avait pas amélioré son humeur. La mienne non plus d’ailleurs. Et Nefret s’était montrée particulièrement empressée à défendre le droit de son époux de vivre en paix.
Au cours de cette première rencontre, l’homme s’était présenté sous l’alias de « Mr Smith ». Nous avions bien entendu tous compris qu’il dirigeait une quelconque section des services secrets britanniques. Laquelle au juste ? Ce n’était pas très clair. Chaque service se cachait derrière des dénominations compliquées et les détails étaient rarement étalés dans le domaine public.
Quelques mois plus tard, nous avions retrouvé le mystérieux Mr Smith au Caire où lord Edward le présentait comme l’Honorable Algernon Bracegirdle-Boisdragon, officiellement rattaché au ministère des Travaux Publics. Avec un tel patronyme, ricana aussitôt Emerson, il était compréhensible qu’il se soit rebaptisé « Smith ». Comme il s’était aussi trouvé que Mr Smith était le supérieur hiérarchique de Sethos, alors membre actif de son organisation, nous avions hélas dû fréquenter le personnage davantage que nous ne l’aurions souhaité.
La dernière fois que j’avais vu Mr Smith avait été l’an passé, en Egypte, lorsque Sethos avait officiellement démissionné des services secrets avant d’épouser Margaret Minton. C’était juste après une tentative d’assassinat des principaux membres du protectorat britanniques, un complot compliqué qui impliquaient les nationalistes égyptiens mais aussi des membres influents de l’industrie, la branche dure et conservatrice de notre pays.
Je ne m’attendais en aucun cas à revoir notre vieil ennemi. « Ennemi » est sans doute un terme un peu violent mais mes sentiments envers notre visiteur n’étaient pas très amicaux, et ne l’avaient jamais été.
- Bonsoir professeur, dit Mr Smith poliment. Mes hommages, Mrs Emerson.
- Je suis surprise de vous voir, dis-je franchement. Nous venons juste d’arriver à Londres.
- Il le sait sûrement, Peabody, grogna Emerson.
- Nous feriez-vous surveiller ? demandai-je outrée.
- Laissez-moi au moins le temps de m’expliquer, chère madame, dit Smith en s’asseyant sans attendre que nous lui proposions de le faire.
- C’est mon frère qui vous a prévenu, je suppose, dit Emerson d’un ton amer.
- Je n’ai plus eu de contacts avec Mr… hum – Williamson depuis qu’il a démissionné, répondit Mr Smith. C’est son épouse qui m’a contacté.
- Margaret ? m’exclamai-je.
- Voyez-vous, Mrs Emerson, ma grand-mère maternelle était cousine au second degré avec le cinquième duc de Durham, le défunt grand-père de Margaret expliqua aimablement Mr Smith – l’Honorable Mr Smith. Nous avions découvert cette lointaine parenté lorsque je l’ai rencontrée pour la première fois, il y a une quinzaine d’années aux Indes. Elle écrivait des articles contestés sur nos difficultés à la frontière et… – mais ce n’est le sujet. En la retrouvant plus tard au Caire, j’ai renoué le contact parce qu’elle enquêtait alors sur les Senoussis. Un journaliste ne comprend jamais la nécessité du secret de certaines opérations.
- Et il est toujours utile de rester poche de ses ennemis afin de mieux les connaître, n’est-ce pas ? dis-je.
- Exactement. Bien entendu, le fait que Margaret cette année-là noue par la suite une… – relation avec l’un de mes meilleurs éléments a été pour moi totalement inattendu.
Il parlait d’une voix posée et un peu froide, avec des arrêts devant certains mots qui, à mon avis, étaient le signe discret d’un certain humour. Ce détail qui correspondait si peu au personnage m’amusait. Emerson restait silencieux, tout en fixant Mr Boisgirdle-Bracedragon – ou bien était-ce Bracegirdle-Boisdragon ? Je savais bien entendu la raison pour laquelle j’avais du mal à me souvenir du nom exact. J’avais longtemps détesté Mr Smith. Il est bien connu en psychologie que le subconscient a ses propres lois. Je ne fis pas part à Emerson de mes conjonctures qui auraient enflammé encore plus son humeur.
- Qu’est devenue votre sœur, Mrs Bayes ? demandai-je soudain. Et la jeune Esin ?
- Com… ? Il est parfois difficile de suivre le cheminement de vos raisonnements, Mrs Emerson, répondit Mr Smith après un bref moment de surprise – mais je savais que le délai l’aidait aussi à réfléchir à sa réponse. Ma sœur se porte à merveille, je vous remercie. Elle vit en Ecosse actuellement. Quant à Miss Sahin, elle a épousé un Européen à la fin de la guerre.
Je ne demandais pas ce qu’était devenu son père, et Mr Smith ne l’évoqua pas davantage, mais je sus soudain de façon certaine que Sahin Pacha, l’ancien chef des services secrets turcs qui avait été l’allié des Allemands – et avait aussi tenté de tuer Sethos et Ramsès – n’avait pas survécu à sa captivité.
- Qu’est-ce que vous fichez ici ? répéta soudain Emerson.
- Je suis venu demander ce que vous savez, répondit Mr Smith.
- A quel sujet ? ne puis-je m’empêcher de dire tandis qu’Emerson me jetait un regard noir.
- Vous vous rappelez la situation au Moyen-Orient il y a deux ans ? continua Mr Smith d’une voix calme. L’Egypte et l’Irak étaient alors au bord de l’explosion et notre pays hésitait sur la façon d’intervenir. Certains de nos extrémistes prônaient une intervention militaire en masse ainsi que le rétablissement d’un mandat officiel.
- Au point de fomenter des assassinats, dis-je.
- Pas exactement, dit Smith avec un hochement de tête, mais les patriotes et les impérialistes de Grande Bretagne étaient certes des cibles évidentes, appuyés par tous ceux qui clamaient que les non-Européens étaient incapables de se gouverner eux-mêmes.
- Ces foutriquets étaient utilisés, grogna Emerson, et les véritables instigateurs comptaient profiter de la situation pour s’enrichir davantage.
- Le Moyen-Orient est riche, dis-je.
- Oui. Il y a le pétrole d’Irak, le coton et les denrées comestibles d’Egypte, et la main d’œuvre à bas prix.
- Mais le complot a été arrêté, rappelai-je.
- Ces gens-là ont toujours plusieurs opérations en cours, rappela Mr Smith. C’est une sorte d’hydre de Lerne, dès qu’une tête est coupée, plusieurs repoussent aussitôt. Economiquement parlant, nous avons une situation difficile, ici-même en Grande-Bretagne. Au premier trimestre, les prix tendaient à baisser et les salaires, au contraire, à augmenter. Le rapport salaires/prix a donc augmenté suivi de près par le coefficient de chômage. Malheureusement, nos analystes prévoient une légère hausse des prix dans les mois à venir, et donc une diminution du rapport salaires/prix.
- Cela ne va-t-il pas plutôt arrêter l’augmentation du chômage ? demanda Emerson en mâchonnant sa pipe.
- Certainement, mais associé à une baisse marquée des prix, il y aura un effet de rebond et un chômage en hausse massive. Le fait d’avoir proposé à l’Allemagne de diminuer sa dette et de rééchelonner les remboursements a fragilisé notre économie.
- Je vous croyais spécialisé dans les problèmes du Moyen-Orient, grommela Emerson.
- C’est le cas, admit Mr Smith. Les temps sont troublés. En Grèce, la République vient d’être proclamée devant une foule enthousiaste. Ministres et députés ont voté à l’unanimité une motion proclamant la déchéance de la dynastie des Glucksbourg. La famille royale n’est même plus autorisée à séjourner en Grèce.
- Ces événements font quand même suite à leur tentative de coup d’état royaliste l’an passé, ricana Emerson.
- Il y a partout ce même sentiment d’instabilité et de malaise social, affirma Mr Smith. En Egypte le problème a commencé en 1919, lorsque la Conférence de la Paix a confirmé à la Grande-Bretagne son protectorat sur l’Égypte. Dès l’année suivante, nous avons eu des problèmes avec les nationalistes égyptiens et l’ancien parlementaire Saad Zaghloul est devenu le leader de l’indépendance. Lorsque Winston Churchill, notre ministre des Colonies, a réuni au Caire une conférence britannique sur le Proche-Orient, il a refusé de le reconnaître et ne voulait négocier qu’avec Adly Pacha, le ministre nommé par le sultan Fouad. N’ayant rien obtenu, Adly Pacha a dû démissionner très vite. Par réaction, Zaghloul Pacha qui venait de créer le mouvement nationaliste Wafd, a été arrêté et exilé à Gibraltar. Heureusement, le général Allenby a été conscient qu’il est urgent de faire des concessions. Contre l’avis des conservateurs les plus bornés tels que Winston Churchill, il a obtenu de Lloyd George (nda : le premier ministre) l’octroi de l’indépendance. Lorsqu’elle a été proclamée en 1922, cela a été la fin du protectorat britannique.
- Peuh ! s’exclama Emerson dédaigneusement. Votre fameuse indépendance a ses limites. Vous avez gardé le contrôle du canal de Suez et des accords militaires contraignants.
- Il fallait bien protéger les intérêts étrangers et les minorités, dit Mr Smith, ainsi que le condominium sur le Soudan. Fouad a pu prendre le titre de roi et signer la nouvelle constitution. Zaghloul Pacha a été libéré l’an passé, et accueilli triomphalement en Égypte. Le Wafd a aussitôt gagné les élections, aussi Fouad lui a-t-il demandé de constituer le premier gouvernement de l’Égypte indépendante. Ce gouvernement n’a que deux mois et déjà son premier décret a été d’interdire le parti communiste. Si le Ward remporte une nouvelle victoire électorale l’an prochain, le maréchal Allenby devra renoncer à ses fonctions de haut-commissaire (nda : ce sera effectivement le cas le 14 juin 1925).
- Pourquoi nous raconter tout cela ? demandai-je. Je croyais que le secret était votre seconde nature. Vous en avez certainement besoin parfois mais, à mon avis, vous vous délectez surtout de jouer aux mystérieux.
- Il n’y a aucun secret dans ces évènements politiques, Peabody, rappela Emerson sombrement.
- Je rappelais simplement le contexte, souligna Mr Smith. Après tout, votre neveu par alliance, David Todros, a été à un moment quelque peu impliqué dans le mouvement nationaliste.
- David a aussi risqué sa vie au service de l’Angleterre ! dis-je avec chaleur. Il souffre toujours des séquelles de sa blessure et c’est bien grâce à lui que vous avez pu sauver le canal des Turcs.
- Je sais, Mrs Emerson, dit Mr Smith en levant une main apaisante. A lui et à votre fils, Ramsès. Croyez bien que je suis conscient de la contribution de tous les membres de votre famille – il eut un léger sourire puis demanda à brûle-pourpoint : Pourquoi avez-vous quitté l’Egypte ?
- Je vous demande pardon ?
- Vous êtes en Angleterre et non pas en Egypte, n’est-ce pas ? Connaissant la passion que le professeur porte à l’égyptologie, je trouve cela étonnant, aussi je me demandais si vous aviez connaissance de faits que… – j’ignorerais.
- Vous avez un esprit décidément suspicieux, dis-je d’une voix sévère. Nous sommes restés cette année en Angleterre pour un problème strictement personnel.
- Margaret m’a expliqué la situation de votre belle-fille, admit Mr Smith. Elle a aussi parlé « d’autres soucis ».
- Oh, fis-je aimablement. Il s’agit de tous ces morts qu’évoquent régulièrement les journaux. Croyez-vous à la malédiction de Toutankhamon ?
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27.01.2009
chapitre 6 - e
Manuscrit H
Ramsès vit partir ses parents avec un soulagement mêlé de résignation. Il savait que l’inaction des dernières semaines leur avait pesé et qu’ils partaient avec l’enthousiasme de deux collégiens en vadrouille mais il ne pouvait s’empêcher de s’inquiéter pour eux. Le trafic des antiquités n’était pas mené par des enfants de chœur et une intrusion ne pouvait qu’irriter les coupables. Bien entendu, son père était dans une forme physique époustouflante pour son âge, mais il n’avait pas à Londres les mêmes contacts et les mêmes appuis qu’à Louxor. Emerson allait-il se retrouver seul face à une bande bien organisée ? Ramsès regretta brusquement que son oncle aux talents si controversés ne puisse apporter son concours à son frère. Mais Sethos lui aussi prenait de l’âge, et ne semblait se préoccuper que de sa future retraite. Pourquoi Emerson n’appliquait-il pas ce même principe ? C’était certainement la faute de sa mère. Rien ne la calmerait jamais. C’était une idée terrorisante et amusante à la fois. Ramsès secoua la tête et admit qu’il n’y avait rien qu’il puisse faire pour l’instant. Après tout, David et lui n’avait rien découvert ni à Londres ni à Highclere. Peut-être ses parents auraient-ils un séjour tranquille après tout ? Et peut-être aussi qu’il gelait en enfer.
Pour se changer les idées, Ramsès demanda à Nefret de l’aider à interroger l’ensemble des domestiques au sujet de la disparition de Morcook. Peu après, alors que Lia sortait dans le parc avec les enfants et Cairn, David rejoignit ses amis dans la bibliothèque.
- Où en êtes-vous ?
- Nous avons interrogé tout le monde, dit Nefret en secouant sa tête blonde. Personne ne sait rien
- Je m’étonne que tante Amelia et le professeur soient partis sans mener cette enquête, répondit David en plaisantant puis il vit le visage de Ramsès et s’interrompit : Qu’y-a-t-il ?
- Je n’aime pas cette histoire, avoua Ramsès. Morcook a forcément été aidé dans son évasion.
- Evasion ? Mais il n’était pas prisonnier, n’est-ce pas ?
- Morcook aurait dû s’expliquer davantage, grommela Ramsès. Il a sciemment joué les malades et je suis certain qu’Evans –
- Il n’a pas joué, protesta Nefret. Il avait reçu un coup de couteau et perdu beaucoup de sang. Il était réellement très affaibli.
- Allons donc ! contra Ramsès d’une voix glacée. Tu as prétendu toi-même que tu ne comprenais pas son apathie persistante.
- Tu penses qu’Evans l’a aidé à s’enfuir, n’est-ce pas ? demanda Nefret sans relever la remarque. Et tu penses que tous les deux obéissent à Sethos ?J’aimerais bien le croire aussi.
- Pourquoi donc ? demanda David éberlué.
- Parce que j’ai confiance en Sethos, affirma Nefret avec emportement. S’il est réellement derrière cette affaire, alors nous ne sommes pas en danger. Mais si Mr Morcook obéit à un autre motif, alors j’ai peur pour les enfants.
- Pour les – mais quelle idée ! s’exclama Ramsès en redressant la tête d’un mouvement vif. Les enfants ne risquent rien. Ce sera mes parents les premiers visés. Morcook n’a-t-il pas disparu dès qu’ils ont parlé de s’absenter pour aller enquêter à Londres ?
- Mon Dieu ! s’exclama Nefret.
- Allons, du calme, dit David en regardant ses amis tour à tour. Pour ma part, je crois Sethos parfaitement apte à juger du caractère d’un homme. S’il a confié à Evans et Morcook le rôle de veiller sur sa famille, c’est qu’ils devaient en être dignes.
- Ni Père ni moi n’avons besoin de nounous, grinça Ramsès les dents serrées.
- Sethos a donné à ses hommes la mission de veiller sur nous par rapport à ce trafic de fausses antiquités, dit Nefret en regardant Ramsès les sourcils froncés. Il a quitté le marché illégal mais il le connaît bien et y a gardé des contacts qui peuvent être utiles dans ce cas précis. Après tout, ne prétend-on pas qu’il est vital de bien connaître ses ennemis ?
- Nous n’avons que la parole d’Evans et de Morcook pour croire qu’ils suivaient les ordres de Sethos, souligna Ramsès. Pourquoi aurait-il demandé à Morcook de nous faire parvenir un faux scarabée ?
- Pour d’attirer l’attention de Père, proposa Nefret.
- Morcook peut être lui-même le faussaire – ou son complice, dit Ramsès. Sinon pourquoi était-il en possession d’un plan de la tombe de Toutankhamon ?
- Je ne sais pas, avoua Nefret. Je ne trouve pas ce détail très important.
- Si Sethos y est réellement mêlé, je peux t’affirmer que chaque détail est important.
- Tu a dit une fois que son esprit fonctionnait comme le tien, rappela David – qui s’attira aussitôt un regard fulgurant. Ce plan de la tombe te fait-il penser à quelque chose ?
- Non, grinça Ramsès.
- Il y a aussi cette histoire de message concernant Richard Bathell, le secrétaire de Carter qui est mort d’une maladie de cœur.
- C’est triste, dit Nefret, mais je ne vois pas le rapport.
- Oui mais l’autre secrétaire n’est pas mort et peut-être Morcook est-il parti à sa recherche. Comment s’appelait-il déjà ?
- Alasdair Asquith, c’est un Ecossais.
- D’après Mr Morcook, Mr Asquith a été lié à Mary Scott-Arthur, l’infirmière de lord Carnarvon qui est morte récemment.
- Tu as raison, David. Cet Asquith semble une piste que nous n’avons pas explorée. Mais comment Morcook compte-t-il le retrouver ? Si Asquith est en Amérique avec Carter –
- Mais Carter est-il bien en Amérique ?
- Je crois que nous devrions écrire à Sethos et lui poser directement la question, dit Nefret. Je m’en charge.
- Fais attention à ce que tu mets dans une lettre, chérie.
- Sethos saura ligne entre les lignes, dit Nefret le regard hautain.
Le hurlement strident d’un enfant retentit soudain à l’extérieur. Aucun des trois adultes ne s’inquiéta particulièrement.
- C’est une bonne idée que j’ai eue d’acheter ce chien, dit Ramsès en soupirant.
- Je parierais plutôt sur une fantaisie d’Evvie, proposa David en grimaçant.
- Et si nous allions plutôt à la rescousse de Lia ? dit Nefret.
Cairn était tombé dans un terrier et avait manqué périr enterré. Ramsès le récupéra, et sermonna ensuite David John sur son manque de prévoyance. Le garçon écouta son père avec un visage fermé.
Soudain Ramsès se tut et fixa longuement son fils. Que se passait-il derrière ses yeux angéliques ? Ils étaient de la couleur de ceux de Nefret, mais leur expression opaque, lointaine, était bien différente. Ramsès réalisa soudain qu’il ne connaissait pas les pensées de son fils. Il se souvint de sa propre enfance, de son monde intérieur si riche que ses parents ne partageaient pas. Durant des années, sa seule compagne de jeu avait longtemps été la chatte Bastet, puis ensuite Nefret – lorsqu’il avait dix ans – et enfin David quatre ans après. A l’âge de son fils, il vivait une enfance solitaire, mêlé aux aventures archéologiques de ses parents qui tentaient – en vain – de lui en interdire les dangers. Après avoir passé les premières années de sa vie à tenter de s’exprimer, il s’était renfermé car personne ne l’écoutait. Toujours contrariante, sa mère lui avait alors souvent reproché son manque d’expression, son impassibilité, sans réaliser que cela avait été une défense pour empêcher les adultes de pénétrer ses pensées. Et depuis peu, David John agissait de même. Le problème était que les adultes voulaient régir la façon dont les enfants devaient vivre, fixant pour eux des règles strictes – qu’eux-mêmes ne respectaient pas toujours. Pour contourner ces règles, un enfant apprenait à protéger ses pensées. Mais Ramsès ne souhaitait pas avoir avec ses propres enfants la relation trop hiérarchisée que lui-même avait eue avec ses parents. Il avait aimé ses parents, bien entendu, et avait pourtant dû attendre l’âge adulte pour réaliser à quel point. La nature britannique n’encourageait guère les démonstrations d’affection. Mais Nefret n’avait pas été élevée avec ces restrictions. Nefret aimait avec passion, et démontrait ses affections sans contraintes. Sous son égide, la lourde carapace qui avait si longtemps bridé les émotions de Ramsès s’était enfin fissurée. Saurait-il créer avec ses enfants, avec son fils, des rapports plus authentiques ? N’était-il pas déjà trop tard ?
Ramsès avait le sentiment pénible que l’avenir de sa progéniture était menacée. La paix obtenue contre les Allemands était injuste et trop de déception, d’amertume, murissait dans l’ombre, comme un abcès au cœur de toute une nation vaincue. Les signes étaient menaçants et prenaient de l’amplitude. Ramsès suivait avec inquiétude la montée du fascisme dont la dernière victoire était celle de Benito Mussolini aux élections italiennes. Les Allemands accepteraient n’importe quoi pour retrouver leur honneur national. La paix actuelle, les années folles comme disaient les Français, n’étaient qu’une période de transition sans base solide. Les vainqueurs dansaient sur des sables mouvants. Le problème ne concernait pas que l’Europe. Une autre forme de totalitarisme, l’islamisme, fomentait également en Egypte pour contrecarrer l’influence religieuse de la Turquie. Le Moyen-Orient lui aussi serait en feu d’ici quelques années, tant pour lutter contre des différends religieux que par rapport au nationalisme. Sethos avait-il compris tout cela, lui qui cherchait à s’établir en Amérique, loin des conflits ? Y aurait-il un endroit préservé pour la paix ? Et pourquoi Cyrus Vandergelt envisageait-il plutôt de rester en Angleterre ? Sans doute son âge le mettait-il à l’abri de cet avenir sombre. Ramsès ne savait quoi décider sur des craintes encore aussi infondées. Cyrus était l’un des rares Américains que Ramsès appréciait. Il ne se sentait pas près à renoncer à son mode de vie actuel, partagé en l’Angleterre et l’Egypte, mais qu’en était-il de ses enfants ? D’ici vingt ans au plus tard, la poudrière exploserait et ils se trouveraient alors en plein dans la tourmente. La guerre était une chose affreuse et Ramsès espérait de tout cœur qu’il se trompait. Il ne souhaitait en aucun cas vivre cela une seconde fois.
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23.01.2009
chapitre 6 - d
L’heure des adieux avait sonné. Nous étions prêts à partir. Emerson refusa d’un air offusqué d’emmener un chauffeur – et de le laisser conduire la voiture. Bien entendu, il tenait à le faire lui-même. Je le savais et cette certitude m’avait fait renâcler. Emerson adore son automobile. Il a dans l’idée – et il est bien le seul – qu’il maîtrise parfaitement l’art délicat de conduire et notre querelle à ce sujet durait depuis des années. C’était l’un des rares points sur lequel j’avais dû céder, mais de telles concessions sont parfois nécessaires – à mon sens – à la bonne entente conjugale. Chaque déplacement avec Emerson devenait une véritable épreuve parce qu’Emerson conduisait avec son panache naturel, ce qui me mettait dans un état de fébrilité extrême. Dans le Kent, et surtout aux alentours d’Amarna manor, les gens étaient au courant et s’enfuyaient pour se mettre à l’abri dès que notre bolide apparaissait, mais je craignais fort que tous les Londoniens ne soient pas aussi prudents. Sans doute grâce à mes prières, nous arrivâmes cependant sans encombre à Londres où nous avions décidé de passer la nuit – Evelyn et Walter nous laissaient toujours l’usage de leur magnifique demeure. Il y avait moins de trafic que d’habitude, dans les rues de la capitale. Je compris pourquoi lorsque nous fûmes momentanément arrêtés par une importante foule qui hurlait des acclamations.
- Allons bon, grommela Emerson. De quoi s’agit-il encore ?
- C’est George V, dis-je en reconnaissant le carrosse royal.
Le dernier monarque britannique de la maison de Saxe-Cobourg et Gotha avait alors cinquante ans. Il avait renié son ascendance allemande pendant la dernière guerre et changé le nom de sa maison en Windsor. La reine Marie devait être avec lui, mais je ne la vis pas. Je n’étais pas très grande et nous étions assez loin du cortège.
- En plus d’être roi du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande et des royaumes du Commonwealth, il est aussi empereur des Indes, dis-je pensivement.
- Je sais, Peabody, grogna Emerson. Que voulez-vous que cela me fasse d’ailleurs ? Il m’empêche de passer ! Pourquoi diable met-il autant de temps ?
- Ecoutez ces acclamations, dis-je, animée soudain d’un ardent sentiment patriotique. Notre souverain est aimé de ses sujets.
- Peuh ! Ne soyez pas grotesque, ma chère. Ces badauds applaudiraient tout autant au passage d’un cirque ambulant.
- Oh, Emerson ! Pourquoi cette amertume ? Auriez-vous une raison particulière pour ne pas apprécier le roi Georg ou n’est-ce qu’un effet de votre mauvaise humeur depuis la dernière crevaison ? Peut-être après tout n’auriez-vous pas dû vous moquer de l’automobile de David.
- Les routes sont dans un état lamentable, grommela Emerson furieux. Je me demande bien à quoi servent toutes les taxes et les impôts que nous payons. Quant au roi, son règne à mon sens demeure entaché par son attitude inadmissible envers la famille impériale de Russie.
Je savais à quoi il faisait allusion. En 1917, alors que Aleksandr Fedorovitch Kerenski – un homme politique qui dirigeait en Russie le gouvernement provisoire entre les révolutions de février et d’octobre – insistait auprès du gouvernement britannique pour que le tsar Nicolas II et sa famille puissent se réfugier en Angleterre, George V s’y était opposé et toute l’insistance de son Premier ministre Lloyd George et de son ministre des Affaires étrangères Balfour n’avaient pas pu l’influencer. Peu après, la famille impériale avait été massacrée par les bolcheviks.
- Il avait certainement ses raisons, dis-je lentement.
- Elles ne m’intéressent pas, dit Emerson. Les vies humaines sont plus importantes que la politique. Et puis, il ne semble pas trop étouffé par les remords, n’est-ce pas ? Il ne s’intéresse qu’à ses petits timbres.
- Vous êtes injuste Emerson. Le roi est certes un collectionneur acharné mais où est le mal ? Lorsqu’il était président de la Royal Philatelic Society London, il a été le premier à constituer une collection philatélique royale après tout – et cela au prix de coûteuses acquisitions
- Ah certes ! Et les journaux s’en sont donné à cœur joie lorsqu’il a acheté en 1904 un exemplaire du deux pence bleu de Maurice pour 1 450 livres sterling.
- Il avait tenté de rester anonyme, dis-je.
- Un bel échec qui n’a pas aidé à le rendre populaire ! Et les gens ont la mémoire longue, surtout avec le chômage actuel. Il me semble que cela se dégage. Nous avons perdu assez de temps. Cessez donc d’ergoter, Peabody.
Je ne relevais même pas cette gaminerie et soupirai d’aise en pensant au bain chaud et au whisky soda qui m’attendaient au terme de notre voyage. Nous devions repartir pour Highclere le surlendemain.
Nos projets furent quelque peu bouleversés parce que nous eûmes le soir même une visite parfaitement inattendue.
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22.01.2009
chapitre 6 - c
La journée du le lendemain traîna interminablement. Un ciel gris et une pluie fine ne firent rien pour améliorer notre humeur. Le soir, après le dîner, Emerson explosa soudain :
- J’en ai assez ! rugit-il en refusant du geste le whisky soda que lui tendait Ramsès. Il ne se passe absolument rien et ce foutu Morcook fait exprès de traînailler au lit. Peabody, préparez vos valises, nous partons demain à Londres.
- Mais enfin Emerson – commençai-je.
- Je vous assure que Mr Morcook – dit Nefret en même temps
- Que voudriez-vous donc qu’il se passât, Père ? demanda Ramsès avant de s’interrompre pour ne pas couper la parole à sa femme – une délicatesse que je n’avais jamais été capable d’inculquer à Emerson.
David et Lia, comme de coutume, ne s’exprimèrent pas et restèrent assis côte à côte sur le canapé, se tenant la main. Ils avaient le même caractère facile et conciliant, ce qui faisait qu’ils restaient souvent muets durant nos discussions animées.
Il y eut un silence soudain, tandis que toutes les phrases inachevées résonnaient encore dans la pièce.
- Et que voudriez-vous donc qu’il se passât, Emerson ? répétai-je avant que les deux autres ne retrouvent leur souffle.
- Il n’y a même pas eu de nouvel exemplaire de vos poupées vaudou, maugréa Emerson de mauvaise humeur.
- De mes – quoi ?
- Oh ! s’exclama Lia sans prendre conscience du regard fulgurant que je jetai en direction d’Emerson. C’est vrai, tante Amélia, vous avez bien vite oublié ces horribles figurines –
- Je n’ai rien oublié du tout, contredis-je d’un ton pincé. Il se trouve simplement que je ne dispose d’aucun indice à ce sujet. Il s’agit probablement d’une mauvaise plaisanterie
- Ah ! fit Emerson triomphant.
- Et puis aussi, ajoutai-je avec un plaisir pervers, Abdullah ne s’en inquiète pas du tout.
Comme prévu, cette référence à notre vieil ami décédé déplut profondément à mon matérialiste époux qui affirmait ne croire en rien aux sciences occultes ni aux fantômes défunts. Il s’étouffa de façon suspecte, ouvrit la bouche, puis la referma sagement. Je le regardai, les sourcils froncés. Il n’est pas dans les habitudes d’Emerson de refuser l’opportunité d’une joute verbale.
- Mon grand-père ? s’enquit David d’un ton prudent. Hum – auriez-vous récemment rêvé de lui, tante Amelia ?
- C’était avant que vous arriviez, David, dis-je gentiment. Et il ne m’a rien dit de précis, comme de coutume. Il n’est pas revenu depuis lors. Je présume, continuai-je d’un ton pensif, que le temps n’a pas la même valeur dans l’Au-delà.
- Charla était-elle encore agitée ce soir, Nefret ? demanda Lia qui jugeait sans doute prudent de changer de sujet vu la couleur de plus en plus foncée qu’avait prise Emerson. Une piqûre d’abeille peut être dangereuse pour une enfant aussi jeune.
- Elle va mieux, répondit Nefret en souriant, et parle déjà d’aller vérifier si la ruche ne produit pas de miel.
- Seigneur ! m’exclama Emerson consterné mais calmé.
- N’étaient-ce pas les Assyriens qui montraient une dévotion particulière envers les abeilles ? demandai-je.
- Les anciens Egyptiens aussi, affirma Emerson béatement comme chaque fois qu’il peut parler d’égyptologie. La guêpe, l’abeille et le miel étaient désignés par le même hiéroglyphe. **
- Ce signe a varié selon les régions et les époques, précisa Ramsès. Tous les hiéroglyphes ont évolué de trait, de ligne ou de forme selon les périodes dynastiques.
- Il y a un bas-relief avec une abeille dans le temple de Karnak, continua Emerson pensif. L’abeille et le roseau étaient toujours les temples et les tombeaux parce que, dans le protocole royal, ils symbolisaient les deux Egypte unifiées – l’abeille pour la Basse Egypte et le roseau pour la Haute Egypte. Il est cependant curieux que les ruches soient peu représentées. Il y en a une dans la tombe de Zaouet et Meitim – du moins on peut supposer que c’est ce que l’artiste a voulu représenter.
- D’après un papyrus démotique dont j’ai eu connaissance, continua Ramsès, les abeilles faisaient leurs ruches dans les épais fourrés de papyrus, d’où l’association de l’abeille et du roseau pour désigner les deux Egypte.
- Les anciens Egyptiens utilisaient beaucoup de miel que ce soit en pâtisserie, en thérapeutique ou en parfumerie. Les vignerons le mêlaient au vin et les prêtres le présentaient en offrandes à leurs dieux.
- L’une des invocations commence ainsi : « Amon Râ, Seigneur de Karnak, je te lance du miel, l’œil doux d’Horus... »
- Le miel faisait parti des revenus divins et certains fonctionnaires en recevaient un compte annuel, continua Emerson. Dans la tombe de Rekhmara figurent la réception et l’emmagasinement du miel destiné au temple Amon. Une partie très intéressante de la scène semble se rapporter à l’enfumage, un homme debout tient un flambeau devant trois cylindres superposés. Agenouillé près de lui, un autre s’apprête à plonger ses mains dans les cavités devant lesquelles son compagnon présente les flammes. Un second groupe d’employés le pressurent dans de grandes jarres. Le jour de la fête de Thot, on mangeait du miel et un autre jour férié s’appelait « la fête de la vallée où l’on mange du miel ». Aimeriez-vous utiliser des fards au miel pour souligner vos doux yeux d’acier, Peabody, ma chérie ?
Je sursautai devant la pique inattendue. Nefret et Lia se mirent à rire et l’ambiance se détendit nettement.
- Voulez-vous sérieusement partir demain ? demandai-je.
- Certainement ! tonna Emerson. M’avez-vous souvent entendu proférer des assertions que je ne pensais pas ?
- Comment irons-nous à Londres ? En voiture ?
- Voudriez-vous la mienne, professeur ? demanda David.
- Non, mon garçon, décida Emerson. Votre petit bolide ne me semble pas très fiable. Lorsque vous êtes arrivés, vous avez souffert d’une crevaison, et la seconde fois d’une panne.
- La voiture avait été sabotée, Père, intervint Ramsès.
- Comment ? éructa Emerson. Pourquoi diable n’en avez-vous pas parlé ? Comment le savez-vous ? Qui a bien pu –
- Laissez le parler, Emerson, dis-je.
- C’est le garagiste qui m’a vendu Cairn qui a affirmé cela, dit Ramsès calmement. Il y avait du sucre dans le moteur, un moyen simple mais efficace.
- Quand cela a-t-il été accompli ?
- A Highclere probablement, du moins devant l’auberge où nous résidions.
- C’est intéressant, dis-je. La voiture a pu être sabotée par quelqu’un qui n’a pas pu vous parler librement et qui a choisi ce moyen pour vous immobiliser. Mais je présume que personne ne vous a ensuite rejoint sous le couvert de la nuit pour vous fournir quelques informations capitales sur le trafic d’antiquités ?
- Peabody ! s’offusqua Emerson confondu.
- Non, dommage, dis-je. Ce n’était qu’une hypothèse, Emerson. Plutôt qu’aller à Londres, pourquoi ne retournerions-nous pas à Highclere ?
Le lendemain matin, Evans nous apprit que son ami Morcook avait disparu au cours de la nuit.
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15.01.2009
chapitre 6 - b
Roman de la momie maudite
Magie noire ou magie blanche ? Pour ces hommes frustes à la mentalité pétrie de paganisme, le monde n’était qu’un tissu de forces et d’énergies fondamentales qui faisaient réagir entre eux les vivants, les morts et même les choses inanimées. Par conséquent, on pouvait les influencer et, par l’intermédiaire des mages, tenter de traiter avec eux. A la fois devin, astronome, chimiste ou médecin, le mage était donc respecté autant que consulté.
David John jeta un coup d’œil furtif autour de lui avant de pénétrer dans la chambre d’Esméralda. La jeune fille leva les yeux du livre qu’elle lisait, sourit et le déposa sur la table auprès d’elle.
- Où est Cairn ? demanda-t-elle en voyant que le garçon était seul.
- J’ai dû le laisser avec Ashara et Morrigan, chuchota Myrdhin. Il est bruyant et s’échappe sans arrêt. Je passe l’essentiel de mon temps à lui courir après.
- Pourquoi chuchotes-tu ?
- C’est plus drôle de jouer les conspirateurs, admit en riant Myrdhin d’une voix redevenue normale. D’ailleurs, je ne pense pas qu’on me cherchera. Ils sont tous enfermés dans le salon à discuter pour savoir qui a agressé Robbie dans la roseraie.
- Oh, vraiment ? Et comment le sais-tu ? Tu as écouté aux portes ?
- Pas vraiment, dit le garçon en s’installant sur le lit. Evans ferme toujours très soigneusement la porte du salon, et tu sais bien qu’elle grince quand on l’ouvre. Mon père a une ouïe étonnante, je ne me risquerais pas à tenter une telle chose. En réalité, j’étais simplement dans la bibliothèque dont j’avais entrebâillé la porte avant même qu’ils n’entrent au salon.
- Tu n’as rien appris de nouveau, n’est-ce pas ?
- Non. Ils sont tout contents de savoir que Stephen n’a pas attaqué Robbie, mais c’était l’évidence même.
- Bien entendu, s’écria Esméralda en riant. Les villageois avaient vérifié dès le premier jour. Rose me l’a raconté.
- Il est curieux que ni mes parents ni mes grands-parents n’aient pensé à vérifié auprès des domestiques, dit Myrdhin. Mais ce n’est pas mon propos. Tu veux voir quelque chose ?
Sans attendre la réponse, il sortit de sa poche un rouleau soigneusement noué et l’ouvrit avec précaution. Une esquisse délicate qui reprenait tous les détails des deux scarabées apparut.
- Ils sont très différents, remarqua Esméralda en se penchant sur le dessin.
- Ils ont en commun d’être faux, admit Myrdhin. Mais ils proviennent manifestement de faussaires dont l’un est plus doué que l’autre. Oncle David pense que l’un de ses anciens amis, Ali, le serviteur d’un professeur français, pourrait connaître la provenance de celui qu’il a rapporté.
- Quand as-tu effectué ce dessin, David John ? demanda Esméralda.
- La nuit où oncle David et tante Lia sont arrivés.
- Tu n’as toujours rien appris au sujet du vol de ton scarabée ?
- Non. Je ne comprends pas comment il a pu disparaître de ma chambre.
- Tu l’as peut-être pris toi-même sans t’en rappeler, dit Esméralda. Tu es toujours à te promener la nuit.
- Je suis insomniaque et non pas somnambule, protesta Myrdhin, Et je sais que ce scarabée était encore sous mon oreiller le matin même où Robbie a été attaqué, juste avant que je sorte avec Ashara pour aller à la pyramide.
- Curieux…
- As-tu lu le livre de ton père ? demanda Myrdhin pour changer de sujet.
- Oui, dit la jeune fille d’un ton hésitant, mais cela correspond peu à sa personnalité.
- Tu ne sais rien de la personnalité de ton père, rappela Myrdhin d’une voix neutre.
- Je sais ce qu’il a fait, s’écria vivement la jeune fille. Mon père a aimé une Egyptienne et a sacrifié sa vie pour sa patrie. Je ne pense pas qu’un tel homme ait pu écrire un texte aussi manifestement impérialiste. Mon père avait l’esprit ouvert, aventureux, noble –
- J’ai lu ce texte, admit Myrdhin. Du moins, je l’ai survolé. C’est truffé de clichés n’est-ce pas ?
- J’ai aussi parlé à Rose, dit Esméralda sans répondre.
- A Rose ? s’étonna le garçon. Pourquoi ?
- Elle a connu mon père autrefois. Il a passé un été avec Ramsès et tante Amelia alors que sa propre mère était souffrante. Avec sa sœur – Violet.
- Sennia ! s’exclama David John sidéré. Tu aurais donc une tante et une grand-mère ?
- Pourquoi n’ont-elles jamais pris contact avec moi ? demanda Sennia les yeux pleins de larmes. Pourquoi tante Amelia ne m’a-t-elle jamais parlé d’eux ? David John, crois-tu seulement qu’elles connaissent mon existence ?
***
Lettre Collection M
Chère Amelia
J’ai bien reçu votre lettre. J’ignorais que Seth avait chargé deux hommes à lui de veiller sur vous mais je dois dire que, quelque part, cela ne me surprend guère. Il faut parfois être énergique pour garantir la sécurité de ceux qui vous sont chers, n’est-ce pas ? N’avez-vous pas été jusqu’à me kidnapper à Louxor dans ce même but ? Imaginer la tête que vous-même et le professeur avez dû faire en apprenant le dernier méfait de mon cher époux a été pour moi une douce revanche. Ne m’en veuillez pas.
J’ai aussi interrogé Seth mais il s’est montré très évasif, parlant d’une simple mesure de précaution. Il ne s’exprimerait jamais par courrier sur un point délicat, vous devez bien vous en douter.
Thomas est parfaitement guéri et reste le plus souvent avec Seth. Ils ont ainsi été visiter une propriété dans le Wyoming – un ranch je crois – que Seth envisage d’acheter. Me voyez-vous vivre dans un ranch ? Il est heureux que ma grand-mère, la duchesse douairière de Durham, ne soit plus de ce monde.
Les conférences au Met sont momentanément suspendues mais d’autres sont programmées dans quelques semaines.
Je lisais dans les journaux que deux sociétés de films, la Goldwyn Pictures et la Mayer Company, allaient fusionner pour créer une unique maison de production la Metro-Goldwyn-Mayer - MGM en abrégé. Ils ont choisi un curieux dessin publicitaire avec un lion rugissant encerclé d’une bannière où on peut lire la devise Ars Gratia Artis, « l'art pour l'amour de l'art ». Seth envisage d’acquérir des actions de la MGM. Il prétend que le cinématographe pourrait un jour détrôner les journaux. Je ne vois pas comment il imagine une telle chose !
J’ai reçu un courrier de Cyrus Vandergelt qui annonce avoir reçu une proposition intéressante pour sa demeure de Louxor. Il veut acquérir un nouveau « château » – un vrai cette fois – en Angleterre. Curieux n’est-ce pas que ce soit nous qui émigrions en Amérique et non lui. Je crois que Mrs Vandergelt a eu son mot à dire. Cette femme discrète m’a toujours intriguée. Je suis certaine que vous en savez davantage sur son compte que ce que vous n’avez voulu m’en dire. La réponse de Mr Vandergelt concernait surtout le moyen d’obliger le Congrès à…
***
Charla n’avait pas trop souffert de sa rencontre inopinée avec la ruche, dans le roncier près de la pyramide. J’avais ramené l’enfant affolée à la maison où Lia et moi l’avions déshabillée afin de vérifier qu’elle n’avait pas été piquée. Seule la peur de se trouver au milieu d’abeilles furieuses avait été la cause de son cri. Heureusement. J’avais ordonné pour elle du repos et un verre de lait chaud fortement sucré – avant de m’accorder un whisky soda en attendant le retour de Ramsès et Nefret, Emerson et David. Dans le salon, j’avais aussi mis mon disque sur le gramophone. Emerson n’était pas féru d’opéra et je profitai donc de ma solitude pour satisfaire mon penchant pour la musique. Lorsque Lia me rejoignit, je la remerciai à nouveau pour son cadeau.
- C’est David qui a choisi le Barbiere di Siviglia de Rossini, répondit-elle les yeux brillants. A Paris, lui et moi sommes allés à l’Opéra voir la Tosca de Puccini. C’était magnifique.
- C’était aussi chanté en italien, n’est-ce pas ? demandai-je. Grâce à mon savant de père, je parle et comprends cette langue depuis mon enfance.
- Oui, je sais, tante Amelia, dit Lia en riant. Maman nous a souvent raconté votre première rencontre avec elle, à Rome, et comment vous lui aviez sauvé la vie. Je me souviens que nous riions en vous imaginant marchander avec les marchands italiens et le petit guide qui vous suivait partout.
- C’était il y a bien longtemps, dis-je alors que Nefret entrait.
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13.01.2009
chapitre 6 - a
Chapitre 6
Dans une dynastie de grands rois aux monuments funéraires sublimes, Toutankhamon n’était en réalité qu’une ombre sans gloire…
Manuscrit H
Ramsès ne regrettait pas de ne pas être parti à la taverne avec David. Il savait que son père n’aurait pas accepté d’être laissé en arrière une fois de plus. Emerson avait aussi l’intention de retourner à Highclere. Ramsès lui souhaitait bonne chance. Ce que faisait – ou ne faisait pas – Carter ne présentait aucunement pour lui la même obsession que pour son père. « Obsession » ? Le terme était sans doute excessif mais Emerson était tourmenté. Ramsès se demanda si sa mère réalisait que Toutankhamon – ou du moins la découverte de sa tombe par un autre que lui – allait complètement bouleverser la position d’Emerson par rapport à Louxor et la vallée des Rois. C’était le cas, probablement. Sa mère se montrait parfaitement obtuse parfois mais elle faisait aussi montre d’instincts inouïs aux moments les plus inattendus. Ramsès évoqua soudain la fille du chef des services secrets turcs, Erin, qui lui avait sauvé la vie à Gaza, avec l’aide occulte de Sethos, il fallait l’avouer. Dès qu’il était revenu auprès de ses parents, après son évasion spectaculaire – et complètement improbable au vu des circonstances – sa mère avait deviné qu’une femme était impliquée. En d’autres temps, une telle prescience lui aurait sans nul doute valu le bucher. Gaza. Nefret était alors enceinte des jumeaux et en avait gardé le secret. Après plusieurs années de mariage, années, Nefret avait été de plus en plus inquiète de son manque de fécondité. Elle s’en voulait toujours de la perte de leur premier enfant, à cause de son cousin Percy, des années auparavant. Etait-il possible qu’ils aient traversé tant d’écueils avant de se retrouver ? Il éprouva soudain un besoin irrépressible de sentir la présence de sa femme et serra fort le bras qu’elle avait glissé sous le sien.
- Nous sommes un vieux couple, s’exclama Nefret en riant. Parfois, je n’arrive pas à imaginer la réalité de tout ce que nous avons traversé avant de nous retrouver.
- Je pensais exactement la même chose, chérie, dit Ramsès en lui adressant son rare et merveilleux sourire.
- Crois-tu que Sennia parlera à Lia ?
- Que veux-tu dire ? s’étonna Ramsès, surpris du changement de sujet.
- Je pensais à l’arrivée de Sennia, il y a quatorze ans, à la malignité de Percy et au drame causé par ma stupide impulsivité.
- Voyons, Nefret –
- Non, je ne ressasse pas le passé, le rassura-t-elle avec un sourire tendre. Je réfléchissais juste que Sennia a seize ans – et que c’est l’âge des idées folles. J’aimerais savoir ce qui la mine. Elle ne veut pas en parler avec Mère ni avec moi. Peut-être se confiera-t-elle plus facilement à Lia.
- Evvie est aussi restée à la maison, souligna Ramsès. Imagines-tu une conversation sérieuse avec elle au milieu ?
Nefret éclata de rire mais se reprit vite.
- Sennia sera bientôt sur pied, dit-elle. Peut-être devrions-nous nous arranger pour qu’elle passe davantage de temps avec nous. Son opération s’est parfaitement passée.
- Tu es un médecin exceptionnel, chérie.
- Je m’étonne que Mr Morcook reste si apathique, continua Nefret les sourcils froncés. Il se remet bien pourtant.
- Peut-être simule-t-il une faiblesse pour ne pas avoir à répondre aux questions de Père, dit Ramsès. Les hommes de Sethos doivent vite apprendre à mentir à son contact.
- Nous n’avons plus de nouvelles de Margaret – et encore moins de Sethos – depuis plus d’une semaine, dit Nefret sans relever la pique amère. J’espère que tout va bien pour eux. J’aime bien ton oncle bien qu’il me donne parfois envie d’oublier mon serment d’Hippocrate. Et que devient donc son fils adoptif ? Crois-tu comme Mère que ce soit réellement un enfant né de sa jeunesse aventureuse ?
- Comment veux-tu que je le sache ? Les suppositions de Mère ne reposent que sur son imagination fertile, comme de coutume. Je me pose davantage de questions au sujet des interventions de Sethos au Met. Que cherche t-il au juste ? Est-ce à démasquer les trafiquants ou à trouver le financement nécessaire pour s’établir en gentleman-farmer américain ? Ou même les deux à la fois ?
- Crois-tu que Père pourrait être au courant de ses projets sans le dire à Mère ? demanda Nefret l’air mutin.
- Le ciel nous en préserve ! s’exclama Ramsès avec sincérité. Nous voilà arrivés, chérie.
Devant le petit cottage agréablement fleuri, une jeune fille brune parlait avec animation à une femme plus âgée qui tournait le dos aux arrivants. C’était une vision enchanteresse de jeunesse et de grâce, avec des cheveux bruns aux reflets de châtaigne, des yeux bleus vifs, des joues pleines à l’éclat sain.
- Maggie elle aussi a seize ans, dit Nefret d’un air songeur. Tout comme Sennia. Mon Dieu, je me sens quasi centenaire parfois.
- Bonjour Mrs Clerkenwell, dit Ramsès d’une voix forte, bonjour Maggie. Quelle belle journée, n’est-ce pas ? Robert est-il là ?
***
Lorsqu’Emerson et David revinrent de la taverne, je réunis tout le monde pour un conseil de guerre. Les enfants étaient remontés. Sennia se reposait dans sa chambre. Evans nous apporta un plateau de thé et de liqueurs, puis referma doucement la porte du salon. Je regroupai mes notes, saisis un crayon et regardai Emerson.
- A vous l’honneur, mon cher Emerson, dis-je aimablement. Avez-vous pu parler en privé avec Stephen Briggs ?
- Bien entendu, s’offusqua Emerson avec un peu d’humeur. En auriez-vous douté ? Ce jeune don Juan n’a d’ailleurs pas cherché à m’éviter. Je suis sorti avec lui tandis que David occupait le père. Briggs a admis avoir eu quelques rendez-vous avec Maggie, en tout bien tout honneur selon lui et avec le parfait accord de la donzelle. Le frère en a eu écho de ces rencontres, a objecté l’âge de sa sœur et ils se sont battus. Ils étaient amis mais il y a un froid entre eux depuis. Rien de plus. Depuis lors, Briggs affirme ne pas avoir revu Robert – ni Maggie.
- Et vous le croyez ? demandai-je en fixant Emerson.
- Parfaitement, affirma-t-il. Le jeune Briggs n’oserait pas me mentir, Peabody. Ce freluquet a la tête un peu chaude mais je ne le vois pas agresser un adversaire par derrière.
- Bie, dis-je. Un point réglé. Ramsès ?
- Nefret a examiné Robbie, enlevé ses agrafes et il n’aura aucune séquelle. Il ne se rappelle toujours rien cependant. Il a été frappé par derrière, certes, mais il ne sait pas où a eu lieu son agression. Est-ce dans la roseraie où nous l’avons retrouvé ou bien près de la pyramide où les jumeaux ont trouvé des taches de sang – mais alors que faisait-il là ?
- Il a pu être attiré par un message, proposai-je.
- Nous n’avons retrouvé aucun message, tonna Emerson en me regardant d’un air orageux.
- Son agresseur aura récupéré cet indice compromettant, dis-je.
- Ma chère, ironisa lourdement Emerson, si ledit agresseur avait eut le loisir de faire les poches de Robbie, il aurait en priorité récupéré le scarabée et même pensé à achever le blessé, ne croyez-vous pas ?
- Nous ne savons pas si c’était Robbie qui possédait le scarabée, contrai-je aussitôt. Vous avez prétendu vous-mêmes que les deux affaires n’étaient pas liées.
- Robbie a pu trouver le scarabée par hasard, intervint calmement Ramsès, mais tant qu’il ne se souvient de rien, nous en sommes au point mort.
- Nefret ? demandai-je. Y a-t-il une chance que ses souvenirs lui reviennent ?
- Je ne sais pas, Mère, répondit-elle. Je ne crois pas qu’il ait vu quoi que ce soit d’important mais il est évident que le choc lui a fait oublier les circonstances de son agression.
- Que c’est contrariant ! m’exclamai-je mécontente.
- Comment va Charla ? demanda Lia d’une voix inquiète.
.../...
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12.01.2009
chapitre 5 - fin
- Où allons-nous, Grand-maman ? demanda Charla tandis que j’avançai, pensive, en regardant le chiot folâtrer devant nous.
- Avez-vous une raison précise pour avoir tenu à sortir avec nous ce soir ? demanda en même temps David John.
Evvie était restée auprès de sa mère. Elle avait fait un caprice assez violent juste au moment où nous sortions et David avait dû intervenir. Lia avait promis de sermonner l’enfant avant de se rendre au chevet de Sennia. J’étais seule avec les jumeaux. La soirée était claire mais un peu fraîche. La pluie qui était tombée toute la matinée avait laissé dans l’air une humidité sensible. Je n’avais pas réalisé que nous étions restés silencieux depuis que nous avions quitté la maison. Il était d’ailleurs étonnant que Charla ne se soit pas manifestée plus tôt. L’absence de sa cousine était sans doute la raison de sa patience inaccoutumée.
- Nous allons jusqu’à la pyramide, Charla, répondis-je. Oui, David John, j’ai une raison précise de m’y rendre. Je voudrais revoir les lieux où vous avez trouvé ce sang la semaine passée.
- Il a tellement plu que les traces doivent être effacées, remarqua le garçon d’une voix sérieuse.
Il avait raison, bien entendu, et les seules traces humides sur les pierres froides étaient celles de la mousse et des débris végétaux. La pyramide semblait sombre et presque menaçante. J’examinai le sol attentivement. Il n’y avait aucun signe visible.
- Etes-vous revenus ici récemment ? demandai-je.
- Non, Grand-maman, répondit-il les yeux calmes. Pas depuis que vous nous avez interdit de sortir seuls.
- Si Robert a été agressé ici-même, dis-je en réfléchissant au temps que nous avions mis pour venir, est-il possible qu’il ait pu marcher jusqu’à la roseraie ? C’est un bien long trajet pour un blessé.
- Maman affirme cependant que c’est possible, contra David John.
- Pourquoi Robert serait-il venu jusque là ? Personne n’y vient jamais, c’est trop éloigné de la maison et je sais que les domestiques craignent un peu ce genre de sépulture qui ne correspond pas à leurs croyances.
- Peut-être a-t-il cru surprendre… quelqu’un, proposa David John d’un ton mesuré.
- L’amoureux de Maggie, expliqua aussitôt Charla.
- L’am… ? Mais enfin… Comment savez-vous que Maggie – hum – auriez-vous par hasard écouté aux portes ?
- Les domestiques en parlent souvent, expliqua David John en jetant un regard lourd à sa sœur. Les amours de Stephen et Maggie font l’objet de spéculations depuis que Robbie s’est battu avec Stephen et lui a poché un œil.
- Daisy est aussi amoureuse de Peter, claironna Charla. Et elle est triste parce qu’il ne la regarde pas.
Je jugeai plus prudent d’abandonner le sujet. Fort à propos, Cairn se mit à japper énergiquement. Il avait disparu dans un roncier et David John se précipita à son secours. Cette petite sortie ne m’avait rien appris de nouveau. J’espérai que les autres seraient plus chanceux.
Le hurlement hystérique de Charla me prit complètement par surprise.
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07.01.2009
chapitre 5 - e
Nefret reçut le lendemain une lettre de l’inspecteur Aziz de Louxor. Elle nous la lut avant le déjeuner. En termes brefs et courtois, l’inspecteur annonçait que le décès d’Ali Fahmi Bey, l’Egyptien assassiné à Londres en début d’année, avait une connotation strictement familiale. La police londonienne avait d’abord suspecté son épouse, mais le suicide du frère – et principal héritier – de l’accusé ouvrait d’autres pistes intéressantes. Bien entendu, j’avais lu cela entre les lignes car, l’enquête étant toujours en cours, l’inspecteur était plus que succinct mais il affirmait sans détour que la malédiction de Toutankhamon ne faisait pas partie des thèses retenues. Il concluait sa lettre en assurant Nefret de son plus profond respect, et en la chargeant de ses salutations pour le reste de la famille qu’il nommait en détail. Vu la courtoisie innée des Egyptiens, les salutations tenaient plus de place que le corps même de la lettre. - Il est curieux qu’un Egyptien traditionnaliste écrive directement à une femme mariée, dis-je impulsivement. - Les temps changent, tante Amelia, s’exclama vivement David, et l’inspecteur a largement prouvé au cours des années précédentes qu’il considérait Nefret comme un auxiliaire important. - Il me laissait pratiquer les autopsies, dit Nefret en repliant sa lettre. C’est un homme charmant, légèrement renfermé mais moderne d’esprit. - J’avais pensé lui trouver une épouse, dis-je en fronçant les sourcils. Je n’en ai pas eu le temps. Il y a cette petite nièce de Daoud – une fille charmante et cultivée. Elle a suivi les cours de Katherine et pourrait… - Peabody ! éructa Emerson. Aziz est certainement capable de se marier sans que vous interveniez et je vous interdis formellement de lui écrire pour lui donner vos instructions. - En fait, dis-je, j’avais plutôt pensé demander à Daoud – Je m’interrompis car Nefret et Lia éclataient de rire. Je leur souris avec affection. Et puis, j’écrirai à Daoud de toute façon. Je savais que l’inspecteur Aziz avait eu un petit faible pour Nefret. Je la regardai, vive et rieuse, d’allure si jeune malgré ses trois enfants, sa tête fine dressée sous la couronne de ses cheveux d’or roux. Il n’était pas facile pour un homme d’oublier une telle femme, mais la nièce de Daoud était plus jeune, plus malléable aussi sans doute. Cela comptait. Même un Egyptien moderne d’esprit était soumis à certains préjugés d’éducation. - Où en est Cyrus Vandergelt de ses projets de déménagement ? demanda Ramsès avec tact. - Il a sans doute mis sa maison en vente, commençai-je. - Qui diable achèterait une telle monstruosité architecturale ? grogna Emerson. C’est prétentieux et trop onéreux à entretenir, à moins d’en faire un hôtel ? - J’ai écrit à Cyrus et proposé d’acquérir sa maison, dit Nefret calmement. Comme vous le savez, je souhaite créer une fondation pour explorer et préserver les antiquités égyptiennes et aussi permettre à des expéditions de faire des fouilles en Egypte. J’aimerais que le château de Cyrus devienne le siège de cette fondation qui donnerait du travail à de nombreux Egyptiens, surtout aux jeunes qui ont appris à lire et à écrire. A propos, j’ai aussi écrit à Selim pour lui demander d’être le responsable local de mon projet. - Selim ? rugit Emerson effondré. Mais à quoi pensez-vous donc, Nefret ? Mon propre raïs ? Et comment travaillerai-je sans raïs quand je retournerai sur mes chantiers ? - Bien entendu, Selim reviendrait alors avec vous, Père, dit Nefret en se levant pour s’installer sur le bras du fauteuil d’Emerson. Ce ne serait qu’une affectation temporaire. - Depuis quand avez-vous eu cette idée saugrenue ? grogna Emerson en se frottant énergiquement le menton. Pourquoi Selim ne m’a-t-il rien dit de tout cela ? - Rien n’est encore décidé, Père. Selim ne m’a pas encore répondu. Peut-être n’a-t-il même pas reçu ma lettre. Et Cyrus n’a encore rien accepté à ce que j’en sais. - Vous étiez au courant, Ramsès ? demandai-je. - Oui, Mère. L’annonce de Nefret m’avait sidérée, au point que j’avais laissé passer la conversation sans y participer. Un fait rare de ma part, je dois le reconnaître. Je savais – elle en avait parlé souvent – que la jeune femme souhaitait utiliser une partie de son importante fortune pour doter une fondation dédiée à l’égyptologie, mais je n’étais pas au courant de l’évolution de ses projets. Elle n’en avait pas discuté avec moi. Bien entendu, Nefret était entièrement libre de ses actes, mais je n’étais pas habituée à ce que mes proches agissent sans me consulter. J’analysai mes sentiments, cherchant à les définir exactement. Je ressentais une sorte d’inquiétude latente, comme une menace dont je ne comprenais pas la raison. De quoi s’agissait-il au juste ? Etait-ce de voir disparaître une partie de ma vie ? Je ne retournerai jamais au Château pour y jouir de l’hospitalité fastueuse de Cyrus, mais j’en avais pris conscience déjà depuis l’annonce de Cyrus – et comme j’avais précédemment décidé de ne pas retourner vivre à Louxor il n’y avait là rien de nouveau. Alors qu’était-ce donc ? Soudain, je compris. Selim ! Nefret souhaitait donner du travail aux jeunes – et aussi à Selim. Que devenait notre fidèle ami ? Nous avions quitté Louxor depuis plusieurs mois. Selim était un raïs hors norme, formé aux méthodes d’Emerson, bien plus capable que de nombreux égyptologues. Nous lui avions garanti un salaire fixe pour surveiller le chantier de fouilles et notre maison à Louxor, mais en réalité ce poste n’était qu’honoraire. Quel était au juste l’avenir professionnel de Selim, de Daoud et de nos autres hommes ? Nefret avait-elle compris que nous allions tous affronter un changement drastique de nos vies ? Pensait-elle qu’Emerson et moi ne retournerions pas en Egypte ? Un peu éperdue, je regardai Emerson. Il était assis dans son fauteuil, un peu tassé, fixant le feu d’un air absent. Son corps massif s’était à peine épaissi avec l’âge, et de rares fils gris marquaient sa chevelure sombre. Il avait toujours la force et l’énergie d’un homme de vingt ans de moins – mais la découverte de la tombe de Toutankhamon avait miné en lui une sorte de passion vitale. Il n’était plus le même depuis deux ans. Quels étaient ses projets en Egypte ? J’avais établi les miens croyant prévoir au mieux notre avenir. Je m’étais déjà leurrée en ce qui concernait Nefret. Et Emerson ? Que désirait réellement Emerson ? Etais-je certaine de la savoir ? Il était si rare que je me pose ce genre de question… - Emerson ? dis-je d’une voix hésitante. Que penseriez-vous… ? - Et si nous allions déjeuner ? rugit-il en se levant. L’heure normale est largement passée et je suis mort de faim. - Moi aussi ! piailla aussitôt Charla. La veille au soir, le projet d’Emerson d’accompagner les garçons à l’auberge n’avait pas été mené à bien. Cairn avait à nouveau fait des siennes. C’était en partie de la faute d’Emerson – qui refusa bien entendu de le reconnaître – parce qu’il avait malencontreusement laissé la porte ouverte en quittant son bureau. Toujours avide de découvrir davantage son nouveau logis, le chiot s’y était introduit et n’avait pas manifesté le respect voulu devant le fouillis archéologique qu’il avait trouvé là. Le bureau d’Emerson était régulièrement couvert de livres, de papiers et de cendres de pipe. Les domestiques savaient qu’il leur était formellement interdit de ranger son lieu de travail aussi les cendres n’étaient-elles remuées que lorsque Emerson déplaçait une de ses piles pour chercher un document quelconque. Sur le bureau trônait un buste de Platon dont l’air morose correspondait à celui d’Emerson lorsqu’il était condamné à mettre à jour son travail. Il y a de nombreuses années que ce buste avait remplacé celui de Socrate, détruit par une balle perdue au cours d’une agression nocturne. Je regrettais cet autre philosophe dont l’expression avait été bien plus amène. Nous fûmes attirés dans la bibliothèque par le bruit fracassant du buste qui tombait. En arrivant, nous trouvâmes Cairn caché sous un fauteuil, parfaitement conscient d’avoir outrepassé ses droits. Des papiers éparpillés voltigeaient dans la pièce tandis que le rictus de Platon souriait encore sur un fragment de plâtre. Avec un cri de soulagement, David-John se rua sur la petite bête qui lui fit fête. Emerson resta stoïque devant le désastre. Ses yeux bleu saphir étincelèrent, ses épais sourcils se froncèrent et il se mit à mâchonner furieusement sa pipe, mais il n’explosa pas, se contentant de fixer son petit-fils d’un œil fulgurant. Puis il se retourna vers moi : - Essayez, ma chère, que le prochain buste ait un air plus aimable. - Il y a longtemps que je pensais à changer ce Platon, dis-je. Vous l’avez si souvent criblé d’encre qu’on aurait cru qu’il avait la vérole. Je pense qu’Aristote… - Ce sera parfait, ma chère, coupa froidement Emerson en quittant la pièce d’un pas royal, le nez en l’air. Malheureusement, en agissant ainsi il ne regardait pas ses pieds aussi trébucha-t-il sur le tapis que Cairn avait mâchonné et s’étala-t-il de tout son long, ce qui gâta sa sortie – et son humeur. Il se releva en marmonnant, jeta un coup d’œil vers nous pour vérifier que personne ne riait – ce qui était le cas – puis il boitilla vers le salon. Dans le salon, une discussion fort animée s’ensuivit concernant l’éducation ainsi que les limites à faire accepter aux jeunes – humains ou animaux. Bien entendu, personne n’avait plus songé à se rendre le soir même à la taverne comme cela avait été suggéré plus tôt. Ne perdant pas de vue notre enquête, je décidai cependant le lendemain que nous devions éclaircir définitivement nos histoires domestiques, ce qui permettrait au moins d’élaguer le buisson de nos diverses hypothèses. Au petit déjeuner, Emerson s’étouffa avec son café en entendant mon assertion pourtant fort sensée. Après une nouvelle discussion animée, Emerson et David acceptèrent de retourner à la taverne le soir même afin de parler avec Stephen Briggs, le fils du tavernier, tandis que Ramsès et Nefret iraient ensemble interroger Robert et Maggie Clerkenwell. Lia se plaignit de n’avoir aucun rôle mais je la convainquis de passer un moment avec Sennia tandis que j’accompagnerai les enfants dans le parc.
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06.01.2009
chapitre 5 - d
Ce fut finalement Emerson qui descendit Sennia le matin suivant, Ramsès étant sorti avec ses enfants – et le chien. Plus j’y réfléchissais, plus je réalisais que ce petit animal allait nous causer des soucis. Il s’était pris d’une passion pour les chaussures et dévorait allègrement toutes celles qu’il rencontrait. J’avais récupéré dans un état lamentable une paire de bottes précédemment quasiment neuves et indiqué mon mécontentement à David John d’un ton sévère. Il m’avait en réponse longuement expliqué la nécessité pour un jeune animal en pleine croissance – comme pour un humain, selon lui – de « faire ses dents ». J’avais le triste pressentiment que la question était loin d’avoir été réglée. Devant mon air sombre, Ramsès avait proposé une promenade et les trois enfants avaient accepté l’idée avec enthousiasme. David et Lia s’étaient joints à eux. Nefret était montée voir Sennia, et avait ensuite appelé Emerson pour descendre la jeune fille au salon.
Il l’avait installée sur le divan, les jambes étendues et le dos soutenu par des coussins. Encore incapable de supporter le carcan d’une robe serrée sur sa cicatrice récente, elle avait revêtu une longue robe de chambre souple en satin blanc à liserés rouges. Je souris en la regardant. Avec ses longs cheveux sombres fraîchement lavés relevés par un ruban pourpre, son teint un peu languide et ses lèvres pâlies, c’était une vraie gravure du siècle dernier. Sennia avait un sens inné du théâtral. Le Grand Chat de Ré, lové à ses pieds sur le divan, me toisa d’un air hautain.
Emerson continuait à s’agiter auprès de la jeune fille, cherchant en vain à l’installer plus confortablement.
- Asseyez-vous, Emerson, dis-je. Je suis heureuse de vous retrouver avec nous, Sennia, continuai-je tandis que mon époux obéissait tout en me jetant un regard furibond. J’espère que ces quelques jours consignée dans votre chambre n’ont pas été trop pénibles.
- Non, tante Amelia, répondit-elle d’une voix calme. J’ai eu des visites – et aussi de la lecture, ajouta-t-elle d’une voix un peu voilée.
- Ah, fis-je en la fixant. Oui, David John nous a indiqué qu’il avait pillé pour vous les étagères de sa mère. J’espère – hum – que ses choix ont été judicieux.
- Oh ! s’empourpra Emerson. Croyez-vous que Nefret laisse traîner… Damn… Vous n’avez pas repris un livre de ce révolutionnaire – Foster, je crois – n’est-ce pas, Petit Oiseau ?
- Non, répondit Sennia en s’animant un peu, mais Edward Morgan Foster n’était pas que cela, vous savez. La Route des Indes évoque certainement un conflit de culture entre les Anglais et les Hindous mais. Pourquoi créer des barrières raciales selon la couleur de la peau ? Je trouve cela si injuste. Foster fustige essentiellement l’impérialisme colonialiste et malheureusement tous les Anglais n’ont pas la même ouverture d’esprit.
Sennia se mit soudain à pleurer. Sidérée, je la pris dans mes bras et Emerson devint frénétique dans son désir de la consoler.
- Que se passe-t-il ? rugit-il. Quelqu’un vous aurait-il insultée ? Dites-moi son nom, ma chérie et je vais…
Sennia se calma rapidement. Elle ne souffrait, à mon avis, que d’une faiblesse émotionnelle passagère faisant suite à son alitement. Il me fallut davantage de temps pour calmer Emerson mais il s’était repris lorsque les promeneurs revinrent. Les enfants montèrent dans leur chambre et les deux jeunes couples nous rejoignirent au salon. Aucun d’eux ne sembla remarquer les yeux rougis de Sennia mais je vis Ramsès la regarder longuement, l’air plus impassible que jamais.
Nefret nous donna des nouvelles de Mr Morcook qu’elle avait été panser.
- Il a une constitution exceptionnelle, dit-elle, et se remet bien. Aucune infection n’est plus à craindre.
- Il n’a rien dit de nouveau ? demanda Emerson d’une voix bourrue.
- Je n’ai posé de questions que sur son état, Père, répondit Nefret.
Bien entendu, je n’avais pas oublié notre enquête en cours malgré le peu d’indices nouveaux que nous possédions. A la demande de Nefret, j’avais descendu ma liste et je l’étalai sur la table du salon.
Nefret et Lia la connaissaient déjà et restèrent donc auprès de Sennia. J’entendis Lia évoquer la dernière mode des Parisiennes.
Emerson la connaissait aussi mais il rejoignit Ramsès et David qui se penchaient sur mes feuillets à l’écriture serrée.
« Victimes de la malédiction »
- lord Carnarvon, 57 ans – britannique – avril 1923 – le Caire – piqûre de moustique infectée.
- professeur La Fleur, 58 ans – français – ami de Carter – mai 1923 – cause inconnue.
- Arthur Mace, 52 ans – mai 1923 – savant & archéologue britannique & confrère de Carter – cause : arsenic ?
- Georges Bénédict, 69 ans – égyptologue français – décédé à Louxor – cause inconnue.
- Aubrey Herbert, 43 ans – britannique – demi-frère de lord Carnarvon – septembre 1923 – cause : péritonite ?
- Mary Scott-Arthur, 42 ans – britannique – infirmière de lord Carnarvon – cause inconnue.
- Richard Bathell, 35 an – noble britannique – secrétaire lord Carnarvon – accident vasculaire ou arrêt cardiaque (le père du jeune homme se suicida dans les semaines qui suivirent).
- professeur Evelyn-White, 32 ans – britannique collaborateur de Carter – 1924 – pendu, dépression nerveuse ?
- Archibald Reed, 31 ans – britannique – radiologiste – 1924 – cause inconnue.
- Ali Fahmi Bey – égyptien – gouverneur de province – 1924 assassiné à Londres (la police pense à sa femme) – son frère s’est suicidé peu après.
- George Jay Gould, 59 ans – 1923 – richissime financier américain – pneumonie après une visite de la tombe.
Il y eu un silence soutenu pendant un moment – un fait suffisamment rare dans notre famille pour que cela soit remarqué.
- Humph, grommela enfin Emerson. Je ne vois pas ce que cela nous apprend de nouveau.
- Le fait que certaines personnes… – disons d’un certain âge – soient décédées n’aurait soulevé aucun problème en dehors de ce contexte précis, souligna Nefret en s’approchant. Lord Carnarvon, le professeur La Fleur, Messieurs Mace, Bénédict et Gould par exemple.
- Selon la liste de Peabody, s’exclama Emerson, Mace a été empoisonné à l’arsenic. Attendez un peu ! Comment diable le sauriez-vous, ma chère ?
- C’était dans les journaux, dis-je.
- Peabody ! s’étrangla Emerson furieux.
- Je crois que sa mort a été foudroyante, remarqua Nefret, ses doux sourcils froncés. L’arsenic laisse des traces. Je revois très bien ce monsieur, il était dans l’équipe d’Howard, n’est-ce pas ?
- C’était un lointain cousin de Petrie, grogna Emerson et il a été son élève – c’est sans doute ainsi que Carter l’a connu. Mace a été aussi conservateur adjoint du département des antiquités égyptiennes au Metropolitan Museum.
- Oh ! fis-je soudain. Emerson, peut-être Sethos est-il allé là-bas pour enquêter sur sa mort ?
- Ma chérie, vous me surprendrez toujours. C’était il y a des années. Je ne vois pas l’intérêt d’aller jusqu’à New-York enquêter sur la mort d’un clampin décédé récemment à Louxor.
- Lord Carnarvon n’avait pas récupéré d’un grave accident qu’il a eu il y a des années, intervint Ramsès. Ce fut la raison de son premier voyage en Egypte. Il n’était pas en très bonne santé.
- L’émotion de sa découverte n’a pas dû arranger la santé de ce vieux fou, dit Emerson amer.
- Pour le professeur La Fleur, dit soudain David, sa mort à 58 ans n’est peut-être pas exceptionnelle mais d’après Ali, son domestique, il jouissait d’une très bonne santé. De plus, j’aimerais savoir où il a obtenu le scarabée que j’ai récupéré.
- C’est peut-être Ali qui l’a fabriqué, proposai-je. Après tout, s’il a travaillé autrefois chez Abd el-Hamed, il en a la capacité.
- Mais Ali ne l’avait jamais vu, tante Amelia, dit David. Du moins, c’est ce qu’il m’a affirmé et je ne vois pas pourquoi il m’aurait menti. Il savait que j’avais remarqué qu’il était faux.
- De plus, Ali croyait son maître frappé par la malédiction.
- Pour imiter un tel objet, affirma Emerson, il est mieux d’avoir eu l’original sous les yeux – mais ce n’est pas indispensable. Un faussaire inventif pourrait parfaitement le créer.
- Peut-être les seules morts réellement suspectes sont-elles celles liées à lord Carnarvon et Carter, dis-je soudain. Les autres seraient naturelles et…
- Ne commencez pas à inventer des théories farfelues !
- Et que proposez-vous donc ? m’exclamai-je en colère.
- Commençons par déjeuner, affirma Emerson en se levant. J’entends déjà les enfants redescendre et Sennia elle-aussi doit être affamée.
- Je crois que David et moi irons à la taverne ce soir, dit Ramsès en s’avançant vers la jeune fille pour la soulever. Autant commencer par ce qui est à proximité.
- Je viendrai avec vous, grogna Emerson.
.../...
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