31.01.2009

chapitre 6 - fin

Lorsque nous nous retrouvâmes seuls peu après, Emerson annonça qu’il était temps de nous coucher. Je ne discutai pas cette injonction. Après tout, la chambre était un endroit aussi confortable qu’un autre pour la petite discussion que j’envisageai d’avoir. Assise devant la coiffeuse, tout en donnant à mes cheveux leurs cent coups de brosse quotidiens, je profitai du délai pour réfléchir à ce que nous venions d’apprendre. Certains points ne « collaient » pas et j’étais sûre qu’Emerson l’avait remarqué aussi. A mon avis, son silence inaccoutumé durant la soirée était plus que suspicieux.
- Croyez-vous à ce que Mr Smith nous a raconté ? demandai-je enfin à Emerson tandis que je m’allongeai près de lui.
- J’ai sommeil, grogna-t-il en réponse et il éteignit la lumière.
- Plus tôt vous me répondrez, plus tôt vous pourrez dormir, mon chéri, dis-je fermement. La route était un peu longue, n’est-ce pas ? Vous devez être fatigué d’avoir conduit. Croyez-vous à ce que Mr Smith nous a raconté ?
- Peabody, soupira Emerson dans le noir tout en prenant ma main, vous ne changerez jamais. Je me demande bien pourquoi j’essaie encore… – Aie ! (Je l’avais pincé.) Très bien, ma chère – oui, je crois à ce qu’il nous a raconté. Oui, la situation en Egypte est certainement explosive, comme dans tout le Moyen-Orient d’ailleurs, et oui, les années à venir vont être difficiles. Etes-vous satisfaite ?
- Pourquoi Mr Smith est-il venu ce soir, Emerson ?
- Il ne s’appelle pas Smith.
- Je le sais parfaitement, Emerson, mais Smith lui va beaucoup mieux que Bracemachin-Boistruc, ou quel que soit son ridicule patronyme multi syllabique. Ne cherchez pas à changer de sujet. Pourquoi est-il venu ce soir ?
- Certainement pas pour nous parler de la situation politique, grommela Emerson. Il n’a strictement rien dit de nouveau.
- Peut-être voulait-il seulement que nous nous interrogions sur sa venue – ou du moins sur les motifs cachés de sa venue ?
- Je refuse de m’interroger sur ce triste sire, protesta Emerson. Mais voir sa tête lorsque vous avez parlé de la malédiction de Toutankhamon valait le détour.
- Sa tête ? protestai-je. Il n’a rien exprimé, et n’a rien répondu.
- Il était stupéfait et c’était réjouissant, affirma Emerson. Quel qu’ait pu être son dessein en venant ici ce soir, je ne pense pas qu’il s’attendait à une telle réponse de votre part.
- Vous êtes resté très silencieux durant toute la soirée, dis-je.
- Je n’aime pas Smith, tonna Emerson avec conviction, ni aucun de ses semblable à dire vrai. Je sais bien que les services secrets sont malheureusement une nécessité en temps de guerre – et en temps de paix aussi probablement – mais ces gens-là exagèrent par trop leur importance. Je n’aime pas leurs méthodes.
- Croyez-vous que Smith cherche encore à recruter Ramsès – ou même à récupérer Sethos ?
- Sethos ? s’emporta aussitôt Emerson. Pourquoi diable Sethos serait-il concerné ? Le sal… ! Il s’est sauvé en Amérique au lieu de s’occuper de ce satané trafic d’antiquités. Il a osé nous envoyer ses sbires pour nous espionner –
- Pour nous protéger, coupai-je.
- C’est encore pire ! Quand je remettrai la main sur lui, je le –
- J’ai remarqué que vous l’avez appelé « mon frère » ce soir en l’évoquant devant Mr Smith, et non plus « ce satané Sethos ». Vous êtes plus concerné que vous ne voulez l’admettre Emerson.
Emerson émit un curieux bruit étouffé et ne répondit pas tout de suite.
- Pourquoi avez-vous demandé à Smith ce qu’était devenue la fille de Sahin Pacha ? demanda-t-il enfin.
- C’est aussi Sethos qui vous fait penser à elle, n’est-ce pas ? dis-je en comprenant son raisonnement. A Gaza, sous le nom d’Ismaël, il a bel et bien manipulé cette fille pour la pousser à délivrer Ramsès. Elle a réellement sauvé la vie de notre fils, Emerson, et je suis sûre que Ramsès sera soulagé de savoir qu’elle s’en est bien sortie. Mariée à un Européen ? Qui l’eut cru ? Elle doit être ravie de pouvoir désormais arborer des toilettes à fanfreluches sans les limitations de sa religion.
- Vous êtes dure, dit Emerson, toujours trop faible avec la gent féminine. Esin était très jeune et un peu naïve, mais il est normal qu’elle ait pu faire son chemin, charmante et instruite comme elle l’était.
- Je suis soulagée quant à moi qu’elle ne soit pas restée en Angleterre. J’avais pensé à elle à case de ces poupées que j’ai reçues, Emerson. A mon avis, c’est le genre de vengeance à laquelle penserait une fille sotte et jalouse.
- Jalouse ? s’exclama Emerson outré. Esin ? Mais enfin, elle était très – hum – attirée par Ramsès, et puis nous l’avions défendue contre son père lorsqu’il voulait la reprendre. Sa reconnaissance certainement –
- Je suis moins optimiste que vous quant aux sentiments qu’elle nous portait, dis-je fermement. Après l’avoir ramenée au Caire, les services secrets étaient avides de connaître ce qu’elle savait. Nous nous sommes débarrassé d’elle comme d’un colis encombrant. Lorsque nous l’avons laissée à Mr Smith et sa sœur, je sais que Ramsès l’a fortement ressenti. Comme vous, il est facilement attendri par de grands yeux vides !
- Peabody !
- C’est la vérité, Emerson. Et puis cette fille n’avait pas une grande profondeur de cœur, avouez-le. Voyez comme elle a vite abandonné son père sans se préoccuper de son sort.
- Il est mort.
- Pardon ?
- Sahin Pacha, il est mort, répéta Emerson. Smith ne l’a pas dit mais c’est évident. Il n’est jamais sorti vivant de leurs geôles.
- Vu ce qu’il comptait faire subir à Ramsès – et à Sethos – je ne peux pas dire que je le regrette, Emerson. Il a aussi essayé de vous tuer, je vous le rappelle, alors que vous aviez un bras dans le plâtre en plus ! Ce n’était pas un genteman.
- C’était un combat loyal, ma chérie, dit Emerson en riant, puisque j’avais votre ombrelle épée. Cet épisode ne me laisse pas un si mauvais souvenir et nous nous en sommes sortis après tout.
- Peut-être devriez-vous contacter Selim, Emerson ? Il pourrait enquêter en Egypte et… – Pensez-vous qu’il soit risqué d’envoyer de telles informations par courrier ? Je me rappelle que Selim avait un petit faible pour Esin.
- Peabody ! s’emporta Emerson. Selim a déjà deux épouses et Esin est mariée, aussi je ne vois pas du tout où mènent vos élucubrations. Quant à demander à Selim d’enquêter, je l’ai déjà fait au sujet des fausses antiquités. Il connaît tous les Gournaouis après tout. Je me refuse par contre à croire qu’il soit impliqué dans un complot nationaliste et je ne lui poserai certainement pas la question par courrier.
- Oui, bien entendu, admis-je un peu à contrecœur.
- Dormez maintenant ma chérie.

Avoir ainsi évoqué Selim, et de ce fait pensé à nos amis égyptiens, explique sans doute mon rêve de cette nuit-là.
Comme de coutume, Abdullah m’attendait au sommet de la falaise de Deir el Bahari que je grimpais presque sans effort comme c’est souvent le cas dans les rêves. Arrivée au sommet, je saisis la main qu’il me tendait pour m’aider dans le dernier passage.
- Ce n’est pas trop tôt, dis-je d’un ton peu aimable.
- Que faites-vous donc ici ? répondit Abdullah sévèrement.
Plus essoufflée que prévu, je ne lui répondis pas immédiatement. Serrant les bras contre moi, je frissonnai. Il était encore très tôt. L’air du petit matin était aussi vivifiant que de l’eau fraîche contre ma peau moite. J’aurais dû davantage me couvrir.
- Ici – vous voulez dire à Londres je suppose. Emerson s’ennuyait, expliquai-je enfin. Il veut aller rencontrer Carter à Highclere. Vous savez bien combien il peut se montrer entêté quand il a une idée fixe.
- Et pas vous, sans doute ?
Droit et bien habillé comme il l’était toujours au cours de ces visions, Abdullah me regardait tout en tentant de cacher son sourire amusé derrière sa main.
- Si ! avouai-je en souriant également. Il se passe quelque chose à Highclere, n’est-ce pas ?
- Oui. Et si vous étiez venue plus tôt, vous le sauriez déjà et auriez ainsi pu éviter des ennuis à ceux que vous aimez.
- Toujours vos allusions énigmatiques, Abdullah ! m’exclamai-je. De quels ennuis s’agit-il ? Seront-ils dangereux ?
- Les ennuis et le danger sont vos compagnons habituels, Sitt. Cela ne servirait à rien de vous en avertir, même si j’y étais autorisé. Rien ne vous changera jamais.
- Humph, dis-je. Emerson m’a dit la même chose justement hier soir. Et au sujet des faux provenant de la tombe de Toutankhamon ? Vous devez connaître les coupables. Qui sont-ils ? Y a-t-il vraiment une malédiction ?
- Que de questions, Sitt, dit-il et cette fois, il ne chercha plus à cacher son sourire. Savez-vous pourquoi je suis là ?
- Non manifestement pas, maugréai-je. Pourquoi ?
Il ne répondit pas tout de suite. Il regardait la vallée en contrebas et je fis de même. Dans un poudroiement rouge et or, les rayons du soleil flambaient déjà à l’est sur les falaises. Je vis s’éclaircir les contours estompés des temples de Thèbes sur les rives d’en face et les portiques pâles du palais d’Hatshepsout sortir de l’ombre juste en dessous de moi. Peu à peu, l’ascension de l’astre glorieux illumina le Nil dont l’eau sombre se mit à miroiter. Dans un kaléidoscope de couleurs, vibraient la luxuriance des champs cultivés et l’or pâle du désert qui s’éveillait à la vie.
Revoir Louxor me faisait chaud au cœur. Revoir Abdullah également. Mon cher vieil ami ressemblait tant à son fils, Selim, avec sa barbe bien noire et son corps vigoureux. Ces rencontres m’étaient précieuses bien qu’Abdullah refuse de répondre à mes questions autrement que par des insinuations vagues. Il était si semblable à ce qu’il avait été de son vivant que je ne pouvais rester fâchée contre lui.
- Vous m’avez manqué, dis-je sincèrement.
- Vous n’avez pas beaucoup progressé depuis la dernière fois, Sitt, répondit Abdullah en me regardant.
- Vous aviez dit que David m’aiderait, répondis-je. Et cela n’a pas été le cas. Lui et Ramsès n’ont rien découvert à Londres.
- Ah ! s’exclama Abdullah en riant. Est-ce pour cela que vous les avez laissés partir au lieu d’y aller vous-même ?
- Je pensais devoir rester à Amarna, dis-je en fronçant les sourcils, mais il ne s’est rien passé d’intéressant. Je n’ai pas reçu de nouvelles poupées, ni découvert d’autres anneaux.
- Rien n’est pourtant réglé, Sitt. Surveillez bien l’enfant. En quittant la première fois son nid, un petit oiseau risque sa vie.
- Sennia ? m’exclamai-je. S’agit-il bien d’elle, Abdullah ? Je vous en prie – que se passe-t-il avec Sennia ?
- Le Petit Oiseau rencontrera bientôt une épreuve qui décidera de son destin.
- Mon dieu ! m’écriai-je affolée. Quelle épreuve ?
- Si elle réussit, elle deviendra un aigle, libre et forte à la fois, et ses ailes la mèneront vers celui qui l’attend, celui qui l’aimera. Ils sont semblables mais le garçon a déjà affronté ses épreuves.
- Quel garçon ?
- Vous ne pouvez pas toujours protéger votre famille, Sitt Hakim, dit Abdullah gentiment. Laissez-les vivre. Il y a des chemins que tout être humain se doit de suivre seul.
- Abdullah ! protestai-je faiblement.
Mais déjà il se détournait de moi, s’éloignait vers la Vallée des Rois où je ne pouvais pas le suivre. Je le suivis des yeux, espérant en vain le voir se retourner. Il ne le fit pas mais j’entendis encore sa voix :
- Allez à Highclere, dit-il. Certaines réponses vous y attendent. Ensuite, ne perdez pas de temps pour revenir chez vous.
Je demeurai figée un certain temps à digérer mon exaspération. Puis je pris mon courage à deux mains et décidai d’un plan d’action. Highclere d’abord, et ensuite retour à Amarna manor où Sennia et moi aurions une conversation soutenue. Quel était ce garçon ? De qui cette petite sotte pouvait-elle bien être amoureuse ?

fin chapitre 6

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