30.01.2009
chapitre 6 - F
***
- Qu’est-ce que vous fichez ici ? demanda grossièrement Emerson.
- Emerson, je vous en prie, intervins-je aussitôt tout en accueillant le visiteur qui venait d’être introduit dans la bibliothèque par le maître d’hôtel d’Evelyn.
Il n’y avait aucune possibilité de l’évincer sans nous montrer grossiers. Cette considération aurait pu ne pas décourager Emerson mais je cédai à la curiosité qui me rongeait. L’homme était de taille moyenne et ses cheveux noirs et grisonnants dégageaient un haut front et intelligent. Dans son visage acétique aux méplats marqués, un long nez fin et un menton saillant encadraient sévèrement ses lèvres minces. Nous l’avions rencontré à Londres à l’automne 1915, au cours d’un diner mémorable dans la luxueuse résidence de lord Salisbury à Berkeley Square. Côté féminin, Nefret et moi avions été accueillies par lady Salisbury qui avait ensuite fait de la figuration polie dans la conversation. Côté masculin, outre Ramsès et Emerson, il y avait aussi le frère de notre hôte, lord Edward Salisbury, alors conseiller financier du Sultan en Egypte. En réalité, lui et ses pairs contrôlaient le gouvernement. Je ne peux pas dire que l’ambiance de ce dîner avait été très détendue. Depuis toujours, Emerson détestait l’élite sociale, britannique. En Egypte, celle-ci se composait de pompeux officiers et de leurs prétentieuses épouses. Notre fréquentation de cette clique dorée avait toujours été réduite au minimum. Emerson n’avait pas apprécié le dîner mondain chez lord Salisbury. Bien entendu, le fait que lord Edward et son acolyte l’aient monté dans le but de tenter de recruter Ramsès pour une nouvelle mission secrète et dangereuse n’avait pas amélioré son humeur. La mienne non plus d’ailleurs. Et Nefret s’était montrée particulièrement empressée à défendre le droit de son époux de vivre en paix.
Au cours de cette première rencontre, l’homme s’était présenté sous l’alias de « Mr Smith ». Nous avions bien entendu tous compris qu’il dirigeait une quelconque section des services secrets britanniques. Laquelle au juste ? Ce n’était pas très clair. Chaque service se cachait derrière des dénominations compliquées et les détails étaient rarement étalés dans le domaine public.
Quelques mois plus tard, nous avions retrouvé le mystérieux Mr Smith au Caire où lord Edward le présentait comme l’Honorable Algernon Bracegirdle-Boisdragon, officiellement rattaché au ministère des Travaux Publics. Avec un tel patronyme, ricana aussitôt Emerson, il était compréhensible qu’il se soit rebaptisé « Smith ». Comme il s’était aussi trouvé que Mr Smith était le supérieur hiérarchique de Sethos, alors membre actif de son organisation, nous avions hélas dû fréquenter le personnage davantage que nous ne l’aurions souhaité.
La dernière fois que j’avais vu Mr Smith avait été l’an passé, en Egypte, lorsque Sethos avait officiellement démissionné des services secrets avant d’épouser Margaret Minton. C’était juste après une tentative d’assassinat des principaux membres du protectorat britanniques, un complot compliqué qui impliquaient les nationalistes égyptiens mais aussi des membres influents de l’industrie, la branche dure et conservatrice de notre pays.
Je ne m’attendais en aucun cas à revoir notre vieil ennemi. « Ennemi » est sans doute un terme un peu violent mais mes sentiments envers notre visiteur n’étaient pas très amicaux, et ne l’avaient jamais été.
- Bonsoir professeur, dit Mr Smith poliment. Mes hommages, Mrs Emerson.
- Je suis surprise de vous voir, dis-je franchement. Nous venons juste d’arriver à Londres.
- Il le sait sûrement, Peabody, grogna Emerson.
- Nous feriez-vous surveiller ? demandai-je outrée.
- Laissez-moi au moins le temps de m’expliquer, chère madame, dit Smith en s’asseyant sans attendre que nous lui proposions de le faire.
- C’est mon frère qui vous a prévenu, je suppose, dit Emerson d’un ton amer.
- Je n’ai plus eu de contacts avec Mr… hum – Williamson depuis qu’il a démissionné, répondit Mr Smith. C’est son épouse qui m’a contacté.
- Margaret ? m’exclamai-je.
- Voyez-vous, Mrs Emerson, ma grand-mère maternelle était cousine au second degré avec le cinquième duc de Durham, le défunt grand-père de Margaret expliqua aimablement Mr Smith – l’Honorable Mr Smith. Nous avions découvert cette lointaine parenté lorsque je l’ai rencontrée pour la première fois, il y a une quinzaine d’années aux Indes. Elle écrivait des articles contestés sur nos difficultés à la frontière et… – mais ce n’est le sujet. En la retrouvant plus tard au Caire, j’ai renoué le contact parce qu’elle enquêtait alors sur les Senoussis. Un journaliste ne comprend jamais la nécessité du secret de certaines opérations.
- Et il est toujours utile de rester poche de ses ennemis afin de mieux les connaître, n’est-ce pas ? dis-je.
- Exactement. Bien entendu, le fait que Margaret cette année-là noue par la suite une… – relation avec l’un de mes meilleurs éléments a été pour moi totalement inattendu.
Il parlait d’une voix posée et un peu froide, avec des arrêts devant certains mots qui, à mon avis, étaient le signe discret d’un certain humour. Ce détail qui correspondait si peu au personnage m’amusait. Emerson restait silencieux, tout en fixant Mr Boisgirdle-Bracedragon – ou bien était-ce Bracegirdle-Boisdragon ? Je savais bien entendu la raison pour laquelle j’avais du mal à me souvenir du nom exact. J’avais longtemps détesté Mr Smith. Il est bien connu en psychologie que le subconscient a ses propres lois. Je ne fis pas part à Emerson de mes conjonctures qui auraient enflammé encore plus son humeur.
- Qu’est devenue votre sœur, Mrs Bayes ? demandai-je soudain. Et la jeune Esin ?
- Com… ? Il est parfois difficile de suivre le cheminement de vos raisonnements, Mrs Emerson, répondit Mr Smith après un bref moment de surprise – mais je savais que le délai l’aidait aussi à réfléchir à sa réponse. Ma sœur se porte à merveille, je vous remercie. Elle vit en Ecosse actuellement. Quant à Miss Sahin, elle a épousé un Européen à la fin de la guerre.
Je ne demandais pas ce qu’était devenu son père, et Mr Smith ne l’évoqua pas davantage, mais je sus soudain de façon certaine que Sahin Pacha, l’ancien chef des services secrets turcs qui avait été l’allié des Allemands – et avait aussi tenté de tuer Sethos et Ramsès – n’avait pas survécu à sa captivité.
- Qu’est-ce que vous fichez ici ? répéta soudain Emerson.
- Je suis venu demander ce que vous savez, répondit Mr Smith.
- A quel sujet ? ne puis-je m’empêcher de dire tandis qu’Emerson me jetait un regard noir.
- Vous vous rappelez la situation au Moyen-Orient il y a deux ans ? continua Mr Smith d’une voix calme. L’Egypte et l’Irak étaient alors au bord de l’explosion et notre pays hésitait sur la façon d’intervenir. Certains de nos extrémistes prônaient une intervention militaire en masse ainsi que le rétablissement d’un mandat officiel.
- Au point de fomenter des assassinats, dis-je.
- Pas exactement, dit Smith avec un hochement de tête, mais les patriotes et les impérialistes de Grande Bretagne étaient certes des cibles évidentes, appuyés par tous ceux qui clamaient que les non-Européens étaient incapables de se gouverner eux-mêmes.
- Ces foutriquets étaient utilisés, grogna Emerson, et les véritables instigateurs comptaient profiter de la situation pour s’enrichir davantage.
- Le Moyen-Orient est riche, dis-je.
- Oui. Il y a le pétrole d’Irak, le coton et les denrées comestibles d’Egypte, et la main d’œuvre à bas prix.
- Mais le complot a été arrêté, rappelai-je.
- Ces gens-là ont toujours plusieurs opérations en cours, rappela Mr Smith. C’est une sorte d’hydre de Lerne, dès qu’une tête est coupée, plusieurs repoussent aussitôt. Economiquement parlant, nous avons une situation difficile, ici-même en Grande-Bretagne. Au premier trimestre, les prix tendaient à baisser et les salaires, au contraire, à augmenter. Le rapport salaires/prix a donc augmenté suivi de près par le coefficient de chômage. Malheureusement, nos analystes prévoient une légère hausse des prix dans les mois à venir, et donc une diminution du rapport salaires/prix.
- Cela ne va-t-il pas plutôt arrêter l’augmentation du chômage ? demanda Emerson en mâchonnant sa pipe.
- Certainement, mais associé à une baisse marquée des prix, il y aura un effet de rebond et un chômage en hausse massive. Le fait d’avoir proposé à l’Allemagne de diminuer sa dette et de rééchelonner les remboursements a fragilisé notre économie.
- Je vous croyais spécialisé dans les problèmes du Moyen-Orient, grommela Emerson.
- C’est le cas, admit Mr Smith. Les temps sont troublés. En Grèce, la République vient d’être proclamée devant une foule enthousiaste. Ministres et députés ont voté à l’unanimité une motion proclamant la déchéance de la dynastie des Glucksbourg. La famille royale n’est même plus autorisée à séjourner en Grèce.
- Ces événements font quand même suite à leur tentative de coup d’état royaliste l’an passé, ricana Emerson.
- Il y a partout ce même sentiment d’instabilité et de malaise social, affirma Mr Smith. En Egypte le problème a commencé en 1919, lorsque la Conférence de la Paix a confirmé à la Grande-Bretagne son protectorat sur l’Égypte. Dès l’année suivante, nous avons eu des problèmes avec les nationalistes égyptiens et l’ancien parlementaire Saad Zaghloul est devenu le leader de l’indépendance. Lorsque Winston Churchill, notre ministre des Colonies, a réuni au Caire une conférence britannique sur le Proche-Orient, il a refusé de le reconnaître et ne voulait négocier qu’avec Adly Pacha, le ministre nommé par le sultan Fouad. N’ayant rien obtenu, Adly Pacha a dû démissionner très vite. Par réaction, Zaghloul Pacha qui venait de créer le mouvement nationaliste Wafd, a été arrêté et exilé à Gibraltar. Heureusement, le général Allenby a été conscient qu’il est urgent de faire des concessions. Contre l’avis des conservateurs les plus bornés tels que Winston Churchill, il a obtenu de Lloyd George (nda : le premier ministre) l’octroi de l’indépendance. Lorsqu’elle a été proclamée en 1922, cela a été la fin du protectorat britannique.
- Peuh ! s’exclama Emerson dédaigneusement. Votre fameuse indépendance a ses limites. Vous avez gardé le contrôle du canal de Suez et des accords militaires contraignants.
- Il fallait bien protéger les intérêts étrangers et les minorités, dit Mr Smith, ainsi que le condominium sur le Soudan. Fouad a pu prendre le titre de roi et signer la nouvelle constitution. Zaghloul Pacha a été libéré l’an passé, et accueilli triomphalement en Égypte. Le Wafd a aussitôt gagné les élections, aussi Fouad lui a-t-il demandé de constituer le premier gouvernement de l’Égypte indépendante. Ce gouvernement n’a que deux mois et déjà son premier décret a été d’interdire le parti communiste. Si le Ward remporte une nouvelle victoire électorale l’an prochain, le maréchal Allenby devra renoncer à ses fonctions de haut-commissaire (nda : ce sera effectivement le cas le 14 juin 1925).
- Pourquoi nous raconter tout cela ? demandai-je. Je croyais que le secret était votre seconde nature. Vous en avez certainement besoin parfois mais, à mon avis, vous vous délectez surtout de jouer aux mystérieux.
- Il n’y a aucun secret dans ces évènements politiques, Peabody, rappela Emerson sombrement.
- Je rappelais simplement le contexte, souligna Mr Smith. Après tout, votre neveu par alliance, David Todros, a été à un moment quelque peu impliqué dans le mouvement nationaliste.
- David a aussi risqué sa vie au service de l’Angleterre ! dis-je avec chaleur. Il souffre toujours des séquelles de sa blessure et c’est bien grâce à lui que vous avez pu sauver le canal des Turcs.
- Je sais, Mrs Emerson, dit Mr Smith en levant une main apaisante. A lui et à votre fils, Ramsès. Croyez bien que je suis conscient de la contribution de tous les membres de votre famille – il eut un léger sourire puis demanda à brûle-pourpoint : Pourquoi avez-vous quitté l’Egypte ?
- Je vous demande pardon ?
- Vous êtes en Angleterre et non pas en Egypte, n’est-ce pas ? Connaissant la passion que le professeur porte à l’égyptologie, je trouve cela étonnant, aussi je me demandais si vous aviez connaissance de faits que… – j’ignorerais.
- Vous avez un esprit décidément suspicieux, dis-je d’une voix sévère. Nous sommes restés cette année en Angleterre pour un problème strictement personnel.
- Margaret m’a expliqué la situation de votre belle-fille, admit Mr Smith. Elle a aussi parlé « d’autres soucis ».
- Oh, fis-je aimablement. Il s’agit de tous ces morts qu’évoquent régulièrement les journaux. Croyez-vous à la malédiction de Toutankhamon ?
.../...
11:06 Publié dans L'OR MAUDIT DE PHARAON | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note





Ecrire un commentaire