27.01.2009

chapitre 6 - e

Manuscrit H

Ramsès vit partir ses parents avec un soulagement mêlé de résignation. Il savait que l’inaction des dernières semaines leur avait pesé et qu’ils partaient avec l’enthousiasme de deux collégiens en vadrouille mais il ne pouvait s’empêcher de s’inquiéter pour eux. Le trafic des antiquités n’était pas mené par des enfants de chœur et une intrusion ne pouvait qu’irriter les coupables. Bien entendu, son père était dans une forme physique époustouflante pour son âge, mais il n’avait pas à Londres les mêmes contacts et les mêmes appuis qu’à Louxor. Emerson allait-il se retrouver seul face à une bande bien organisée ? Ramsès regretta brusquement que son oncle aux talents si controversés ne puisse apporter son concours à son frère. Mais Sethos lui aussi prenait de l’âge, et ne semblait se préoccuper que de sa future retraite. Pourquoi Emerson n’appliquait-il pas ce même principe ? C’était certainement la faute de sa mère. Rien ne la calmerait jamais. C’était une idée terrorisante et amusante à la fois. Ramsès secoua la tête et admit qu’il n’y avait rien qu’il puisse faire pour l’instant. Après tout, David et lui n’avait rien découvert ni à Londres ni à Highclere. Peut-être ses parents auraient-ils un séjour tranquille après tout ? Et peut-être aussi qu’il gelait en enfer.

Pour se changer les idées, Ramsès demanda à Nefret de l’aider à interroger l’ensemble des domestiques au sujet de la disparition de Morcook. Peu après, alors que Lia sortait dans le parc avec les enfants et Cairn, David rejoignit ses amis dans la bibliothèque.
- Où en êtes-vous ?
- Nous avons interrogé tout le monde, dit Nefret en secouant sa tête blonde. Personne ne sait rien
- Je m’étonne que tante Amelia et le professeur soient partis sans mener cette enquête, répondit David en plaisantant puis il vit le visage de Ramsès et s’interrompit : Qu’y-a-t-il ?
- Je n’aime pas cette histoire, avoua Ramsès. Morcook a forcément été aidé dans son évasion.
- Evasion ? Mais il n’était pas prisonnier, n’est-ce pas ?
- Morcook aurait dû s’expliquer davantage, grommela Ramsès. Il a sciemment joué les malades et je suis certain qu’Evans –
- Il n’a pas joué, protesta Nefret. Il avait reçu un coup de couteau et perdu beaucoup de sang. Il était réellement très affaibli.
- Allons donc ! contra Ramsès d’une voix glacée. Tu as prétendu toi-même que tu ne comprenais pas son apathie persistante.
- Tu penses qu’Evans l’a aidé à s’enfuir, n’est-ce pas ? demanda Nefret sans relever la remarque. Et tu penses que tous les deux obéissent à Sethos ?J’aimerais bien le croire aussi.
- Pourquoi donc ? demanda David éberlué.
- Parce que j’ai confiance en Sethos, affirma Nefret avec emportement. S’il est réellement derrière cette affaire, alors nous ne sommes pas en danger. Mais si Mr Morcook obéit à un autre motif, alors j’ai peur pour les enfants.
- Pour les – mais quelle idée ! s’exclama Ramsès en redressant la tête d’un mouvement vif. Les enfants ne risquent rien. Ce sera mes parents les premiers visés. Morcook n’a-t-il pas disparu dès qu’ils ont parlé de s’absenter pour aller enquêter à Londres ?
- Mon Dieu ! s’exclama Nefret.
- Allons, du calme, dit David en regardant ses amis tour à tour. Pour ma part, je crois Sethos parfaitement apte à juger du caractère d’un homme. S’il a confié à Evans et Morcook le rôle de veiller sur sa famille, c’est qu’ils devaient en être dignes.
- Ni Père ni moi n’avons besoin de nounous, grinça Ramsès les dents serrées.
- Sethos a donné à ses hommes la mission de veiller sur nous par rapport à ce trafic de fausses antiquités, dit Nefret en regardant Ramsès les sourcils froncés. Il a quitté le marché illégal mais il le connaît bien et y a gardé des contacts qui peuvent être utiles dans ce cas précis. Après tout, ne prétend-on pas qu’il est vital de bien connaître ses ennemis ?
- Nous n’avons que la parole d’Evans et de Morcook pour croire qu’ils suivaient les ordres de Sethos, souligna Ramsès. Pourquoi aurait-il demandé à Morcook de nous faire parvenir un faux scarabée ?
- Pour d’attirer l’attention de Père, proposa Nefret.
- Morcook peut être lui-même le faussaire – ou son complice, dit Ramsès. Sinon pourquoi était-il en possession d’un plan de la tombe de Toutankhamon ?
- Je ne sais pas, avoua Nefret. Je ne trouve pas ce détail très important.
- Si Sethos y est réellement mêlé, je peux t’affirmer que chaque détail est important.
- Tu a dit une fois que son esprit fonctionnait comme le tien, rappela David – qui s’attira aussitôt un regard fulgurant. Ce plan de la tombe te fait-il penser à quelque chose ?
- Non, grinça Ramsès.
- Il y a aussi cette histoire de message concernant Richard Bathell, le secrétaire de Carter qui est mort d’une maladie de cœur.
- C’est triste, dit Nefret, mais je ne vois pas le rapport.
- Oui mais l’autre secrétaire n’est pas mort et peut-être Morcook est-il parti à sa recherche. Comment s’appelait-il déjà ?
- Alasdair Asquith, c’est un Ecossais.
- D’après Mr Morcook, Mr Asquith a été lié à Mary Scott-Arthur, l’infirmière de lord Carnarvon qui est morte récemment.
- Tu as raison, David. Cet Asquith semble une piste que nous n’avons pas explorée. Mais comment Morcook compte-t-il le retrouver ? Si Asquith est en Amérique avec Carter –
- Mais Carter est-il bien en Amérique ?
- Je crois que nous devrions écrire à Sethos et lui poser directement la question, dit Nefret. Je m’en charge.
- Fais attention à ce que tu mets dans une lettre, chérie.
- Sethos saura ligne entre les lignes, dit Nefret le regard hautain.
Le hurlement strident d’un enfant retentit soudain à l’extérieur. Aucun des trois adultes ne s’inquiéta particulièrement.
- C’est une bonne idée que j’ai eue d’acheter ce chien, dit Ramsès en soupirant.
- Je parierais plutôt sur une fantaisie d’Evvie, proposa David en grimaçant.
- Et si nous allions plutôt à la rescousse de Lia ? dit Nefret.

Cairn était tombé dans un terrier et avait manqué périr enterré. Ramsès le récupéra, et sermonna ensuite David John sur son manque de prévoyance. Le garçon écouta son père avec un visage fermé.
Soudain Ramsès se tut et fixa longuement son fils. Que se passait-il derrière ses yeux angéliques ? Ils étaient de la couleur de ceux de Nefret, mais leur expression opaque, lointaine, était bien différente. Ramsès réalisa soudain qu’il ne connaissait pas les pensées de son fils. Il se souvint de sa propre enfance, de son monde intérieur si riche que ses parents ne partageaient pas. Durant des années, sa seule compagne de jeu avait longtemps été la chatte Bastet, puis ensuite Nefret – lorsqu’il avait dix ans – et enfin David quatre ans après. A l’âge de son fils, il vivait une enfance solitaire, mêlé aux aventures archéologiques de ses parents qui tentaient – en vain – de lui en interdire les dangers. Après avoir passé les premières années de sa vie à tenter de s’exprimer, il s’était renfermé car personne ne l’écoutait. Toujours contrariante, sa mère lui avait alors souvent reproché son manque d’expression, son impassibilité, sans réaliser que cela avait été une défense pour empêcher les adultes de pénétrer ses pensées. Et depuis peu, David John agissait de même. Le problème était que les adultes voulaient régir la façon dont les enfants devaient vivre, fixant pour eux des règles strictes – qu’eux-mêmes ne respectaient pas toujours. Pour contourner ces règles, un enfant apprenait à protéger ses pensées. Mais Ramsès ne souhaitait pas avoir avec ses propres enfants la relation trop hiérarchisée que lui-même avait eue avec ses parents. Il avait aimé ses parents, bien entendu, et avait pourtant dû attendre l’âge adulte pour réaliser à quel point. La nature britannique n’encourageait guère les démonstrations d’affection. Mais Nefret n’avait pas été élevée avec ces restrictions. Nefret aimait avec passion, et démontrait ses affections sans contraintes. Sous son égide, la lourde carapace qui avait si longtemps bridé les émotions de Ramsès s’était enfin fissurée. Saurait-il créer avec ses enfants, avec son fils, des rapports plus authentiques ? N’était-il pas déjà trop tard ?
Ramsès avait le sentiment pénible que l’avenir de sa progéniture était menacée. La paix obtenue contre les Allemands était injuste et trop de déception, d’amertume, murissait dans l’ombre, comme un abcès au cœur de toute une nation vaincue. Les signes étaient menaçants et prenaient de l’amplitude. Ramsès suivait avec inquiétude la montée du fascisme dont la dernière victoire était celle de Benito Mussolini aux élections italiennes. Les Allemands accepteraient n’importe quoi pour retrouver leur honneur national. La paix actuelle, les années folles comme disaient les Français, n’étaient qu’une période de transition sans base solide. Les vainqueurs dansaient sur des sables mouvants. Le problème ne concernait pas que l’Europe. Une autre forme de totalitarisme, l’islamisme, fomentait également en Egypte pour contrecarrer l’influence religieuse de la Turquie. Le Moyen-Orient lui aussi serait en feu d’ici quelques années, tant pour lutter contre des différends religieux que par rapport au nationalisme. Sethos avait-il compris tout cela, lui qui cherchait à s’établir en Amérique, loin des conflits ? Y aurait-il un endroit préservé pour la paix ? Et pourquoi Cyrus Vandergelt envisageait-il plutôt de rester en Angleterre ? Sans doute son âge le mettait-il à l’abri de cet avenir sombre. Ramsès ne savait quoi décider sur des craintes encore aussi infondées. Cyrus était l’un des rares Américains que Ramsès appréciait. Il ne se sentait pas près à renoncer à son mode de vie actuel, partagé en l’Angleterre et l’Egypte, mais qu’en était-il de ses enfants ? D’ici vingt ans au plus tard, la poudrière exploserait et ils se trouveraient alors en plein dans la tourmente. La guerre était une chose affreuse et Ramsès espérait de tout cœur qu’il se trompait. Il ne souhaitait en aucun cas vivre cela une seconde fois.

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