23.01.2009

chapitre 6 - d

L’heure des adieux avait sonné. Nous étions prêts à partir. Emerson refusa d’un air offusqué d’emmener un chauffeur – et de le laisser conduire la voiture. Bien entendu, il tenait à le faire lui-même. Je le savais et cette certitude m’avait fait renâcler. Emerson adore son automobile. Il a dans l’idée – et il est bien le seul – qu’il maîtrise parfaitement l’art délicat de conduire et notre querelle à ce sujet durait depuis des années. C’était l’un des rares points sur lequel j’avais dû céder, mais de telles concessions sont parfois nécessaires – à mon sens – à la bonne entente conjugale. Chaque déplacement avec Emerson devenait une véritable épreuve parce qu’Emerson conduisait avec son panache naturel, ce qui me mettait dans un état de fébrilité extrême. Dans le Kent, et surtout aux alentours d’Amarna manor, les gens étaient au courant et s’enfuyaient pour se mettre à l’abri dès que notre bolide apparaissait, mais je craignais fort que tous les Londoniens ne soient pas aussi prudents. Sans doute grâce à mes prières, nous arrivâmes cependant sans encombre à Londres où nous avions décidé de passer la nuit – Evelyn et Walter nous laissaient toujours l’usage de leur magnifique demeure. Il y avait moins de trafic que d’habitude, dans les rues de la capitale. Je compris pourquoi lorsque nous fûmes momentanément arrêtés par une importante foule qui hurlait des acclamations.
- Allons bon, grommela Emerson. De quoi s’agit-il encore ?
- C’est George V, dis-je en reconnaissant le carrosse royal.
Le dernier monarque britannique de la maison de Saxe-Cobourg et Gotha avait alors cinquante ans. Il avait renié son ascendance allemande pendant la dernière guerre et changé le nom de sa maison en Windsor. La reine Marie devait être avec lui, mais je ne la vis pas. Je n’étais pas très grande et nous étions assez loin du cortège.
- En plus d’être roi du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande et des royaumes du Commonwealth, il est aussi empereur des Indes, dis-je pensivement.
- Je sais, Peabody, grogna Emerson. Que voulez-vous que cela me fasse d’ailleurs ? Il m’empêche de passer ! Pourquoi diable met-il autant de temps ?
- Ecoutez ces acclamations, dis-je, animée soudain d’un ardent sentiment patriotique. Notre souverain est aimé de ses sujets.
- Peuh ! Ne soyez pas grotesque, ma chère. Ces badauds applaudiraient tout autant au passage d’un cirque ambulant.
- Oh, Emerson ! Pourquoi cette amertume ? Auriez-vous une raison particulière pour ne pas apprécier le roi Georg ou n’est-ce qu’un effet de votre mauvaise humeur depuis la dernière crevaison ? Peut-être après tout n’auriez-vous pas dû vous moquer de l’automobile de David.
- Les routes sont dans un état lamentable, grommela Emerson furieux. Je me demande bien à quoi servent toutes les taxes et les impôts que nous payons. Quant au roi, son règne à mon sens demeure entaché par son attitude inadmissible envers la famille impériale de Russie.
Je savais à quoi il faisait allusion. En 1917, alors que Aleksandr Fedorovitch Kerenski – un homme politique qui dirigeait en Russie le gouvernement provisoire entre les révolutions de février et d’octobre – insistait auprès du gouvernement britannique pour que le tsar Nicolas II et sa famille puissent se réfugier en Angleterre, George V s’y était opposé et toute l’insistance de son Premier ministre Lloyd George et de son ministre des Affaires étrangères Balfour n’avaient pas pu l’influencer. Peu après, la famille impériale avait été massacrée par les bolcheviks.
- Il avait certainement ses raisons, dis-je lentement.
- Elles ne m’intéressent pas, dit Emerson. Les vies humaines sont plus importantes que la politique. Et puis, il ne semble pas trop étouffé par les remords, n’est-ce pas ? Il ne s’intéresse qu’à ses petits timbres.
- Vous êtes injuste Emerson. Le roi est certes un collectionneur acharné mais où est le mal ? Lorsqu’il était président de la Royal Philatelic Society London, il a été le premier à constituer une collection philatélique royale après tout – et cela au prix de coûteuses acquisitions
- Ah certes ! Et les journaux s’en sont donné à cœur joie lorsqu’il a acheté en 1904 un exemplaire du deux pence bleu de Maurice pour 1 450 livres sterling.
- Il avait tenté de rester anonyme, dis-je.
- Un bel échec qui n’a pas aidé à le rendre populaire ! Et les gens ont la mémoire longue, surtout avec le chômage actuel. Il me semble que cela se dégage. Nous avons perdu assez de temps. Cessez donc d’ergoter, Peabody.
Je ne relevais même pas cette gaminerie et soupirai d’aise en pensant au bain chaud et au whisky soda qui m’attendaient au terme de notre voyage. Nous devions repartir pour Highclere le surlendemain.
Nos projets furent quelque peu bouleversés parce que nous eûmes le soir même une visite parfaitement inattendue.

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