06.01.2009

chapitre 5 - d

Ce fut finalement Emerson qui descendit Sennia le matin suivant, Ramsès étant sorti avec ses enfants – et le chien. Plus j’y réfléchissais, plus je réalisais que ce petit animal allait nous causer des soucis. Il s’était pris d’une passion pour les chaussures et dévorait allègrement toutes celles qu’il rencontrait. J’avais récupéré dans un état lamentable une paire de bottes précédemment quasiment neuves et indiqué mon mécontentement à David John d’un ton sévère. Il m’avait en réponse longuement expliqué la nécessité pour un jeune animal en pleine croissance – comme pour un humain, selon lui – de « faire ses dents ». J’avais le triste pressentiment que la question était loin d’avoir été réglée. Devant mon air sombre, Ramsès avait proposé une promenade et les trois enfants avaient accepté l’idée avec enthousiasme. David et Lia s’étaient joints à eux. Nefret était montée voir Sennia, et avait ensuite appelé Emerson pour descendre la jeune fille au salon.
Il l’avait installée sur le divan, les jambes étendues et le dos soutenu par des coussins. Encore incapable de supporter le carcan d’une robe serrée sur sa cicatrice récente, elle avait revêtu une longue robe de chambre souple en satin blanc à liserés rouges. Je souris en la regardant. Avec ses longs cheveux sombres fraîchement lavés relevés par un ruban pourpre, son teint un peu languide et ses lèvres pâlies, c’était une vraie gravure du siècle dernier. Sennia avait un sens inné du théâtral. Le Grand Chat de Ré, lové à ses pieds sur le divan, me toisa d’un air hautain.
Emerson continuait à s’agiter auprès de la jeune fille, cherchant en vain à l’installer plus confortablement.
- Asseyez-vous, Emerson, dis-je. Je suis heureuse de vous retrouver avec nous, Sennia, continuai-je tandis que mon époux obéissait tout en me jetant un regard furibond. J’espère que ces quelques jours consignée dans votre chambre n’ont pas été trop pénibles.
- Non, tante Amelia, répondit-elle d’une voix calme. J’ai eu des visites – et aussi de la lecture, ajouta-t-elle d’une voix un peu voilée.
- Ah, fis-je en la fixant. Oui, David John nous a indiqué qu’il avait pillé pour vous les étagères de sa mère. J’espère – hum – que ses choix ont été judicieux.
- Oh ! s’empourpra Emerson. Croyez-vous que Nefret laisse traîner… Damn… Vous n’avez pas repris un livre de ce révolutionnaire – Foster, je crois – n’est-ce pas, Petit Oiseau ?
- Non, répondit Sennia en s’animant un peu, mais Edward Morgan Foster n’était pas que cela, vous savez. La Route des Indes évoque certainement un conflit de culture entre les Anglais et les Hindous mais. Pourquoi créer des barrières raciales selon la couleur de la peau ? Je trouve cela si injuste. Foster fustige essentiellement l’impérialisme colonialiste et malheureusement tous les Anglais n’ont pas la même ouverture d’esprit.
Sennia se mit soudain à pleurer. Sidérée, je la pris dans mes bras et Emerson devint frénétique dans son désir de la consoler.
- Que se passe-t-il ? rugit-il. Quelqu’un vous aurait-il insultée ? Dites-moi son nom, ma chérie et je vais…

Sennia se calma rapidement. Elle ne souffrait, à mon avis, que d’une faiblesse émotionnelle passagère faisant suite à son alitement. Il me fallut davantage de temps pour calmer Emerson mais il s’était repris lorsque les promeneurs revinrent. Les enfants montèrent dans leur chambre et les deux jeunes couples nous rejoignirent au salon. Aucun d’eux ne sembla remarquer les yeux rougis de Sennia mais je vis Ramsès la regarder longuement, l’air plus impassible que jamais.
Nefret nous donna des nouvelles de Mr Morcook qu’elle avait été panser.
- Il a une constitution exceptionnelle, dit-elle, et se remet bien. Aucune infection n’est plus à craindre.
- Il n’a rien dit de nouveau ? demanda Emerson d’une voix bourrue.
- Je n’ai posé de questions que sur son état, Père, répondit Nefret.
Bien entendu, je n’avais pas oublié notre enquête en cours malgré le peu d’indices nouveaux que nous possédions. A la demande de Nefret, j’avais descendu ma liste et je l’étalai sur la table du salon.
Nefret et Lia la connaissaient déjà et restèrent donc auprès de Sennia. J’entendis Lia évoquer la dernière mode des Parisiennes.
Emerson la connaissait aussi mais il rejoignit Ramsès et David qui se penchaient sur mes feuillets à l’écriture serrée.

« Victimes de la malédiction »
- lord Carnarvon, 57 ans – britannique – avril 1923 – le Caire – piqûre de moustique infectée.
- professeur La Fleur, 58 ans – français – ami de Carter – mai 1923 – cause inconnue.
- Arthur Mace, 52 ans – mai 1923 – savant & archéologue britannique & confrère de Carter – cause : arsenic ?
- Georges Bénédict, 69 ans – égyptologue français – décédé à Louxor – cause inconnue.
- Aubrey Herbert, 43 ans – britannique – demi-frère de lord Carnarvon – septembre 1923 – cause : péritonite ?
- Mary Scott-Arthur, 42 ans – britannique – infirmière de lord Carnarvon – cause inconnue.
- Richard Bathell, 35 an – noble britannique – secrétaire lord Carnarvon – accident vasculaire ou arrêt cardiaque (le père du jeune homme se suicida dans les semaines qui suivirent).
- professeur Evelyn-White, 32 ans – britannique collaborateur de Carter – 1924 – pendu, dépression nerveuse ?
- Archibald Reed, 31 ans – britannique – radiologiste – 1924 – cause inconnue.
- Ali Fahmi Bey – égyptien – gouverneur de province – 1924 assassiné à Londres (la police pense à sa femme) – son frère s’est suicidé peu après.
- George Jay Gould, 59 ans – 1923 – richissime financier américain – pneumonie après une visite de la tombe.


Il y eu un silence soutenu pendant un moment – un fait suffisamment rare dans notre famille pour que cela soit remarqué.
- Humph, grommela enfin Emerson. Je ne vois pas ce que cela nous apprend de nouveau.
- Le fait que certaines personnes… – disons d’un certain âge – soient décédées n’aurait soulevé aucun problème en dehors de ce contexte précis, souligna Nefret en s’approchant. Lord Carnarvon, le professeur La Fleur, Messieurs Mace, Bénédict et Gould par exemple.
- Selon la liste de Peabody, s’exclama Emerson, Mace a été empoisonné à l’arsenic. Attendez un peu ! Comment diable le sauriez-vous, ma chère ?
- C’était dans les journaux, dis-je.
- Peabody ! s’étrangla Emerson furieux.
- Je crois que sa mort a été foudroyante, remarqua Nefret, ses doux sourcils froncés. L’arsenic laisse des traces. Je revois très bien ce monsieur, il était dans l’équipe d’Howard, n’est-ce pas ?
- C’était un lointain cousin de Petrie, grogna Emerson et il a été son élève – c’est sans doute ainsi que Carter l’a connu. Mace a été aussi conservateur adjoint du département des antiquités égyptiennes au Metropolitan Museum.
- Oh ! fis-je soudain. Emerson, peut-être Sethos est-il allé là-bas pour enquêter sur sa mort ?
- Ma chérie, vous me surprendrez toujours. C’était il y a des années. Je ne vois pas l’intérêt d’aller jusqu’à New-York enquêter sur la mort d’un clampin décédé récemment à Louxor.
- Lord Carnarvon n’avait pas récupéré d’un grave accident qu’il a eu il y a des années, intervint Ramsès. Ce fut la raison de son premier voyage en Egypte. Il n’était pas en très bonne santé.
- L’émotion de sa découverte n’a pas dû arranger la santé de ce vieux fou, dit Emerson amer.
- Pour le professeur La Fleur, dit soudain David, sa mort à 58 ans n’est peut-être pas exceptionnelle mais d’après Ali, son domestique, il jouissait d’une très bonne santé. De plus, j’aimerais savoir où il a obtenu le scarabée que j’ai récupéré.
- C’est peut-être Ali qui l’a fabriqué, proposai-je. Après tout, s’il a travaillé autrefois chez Abd el-Hamed, il en a la capacité.
- Mais Ali ne l’avait jamais vu, tante Amelia, dit David. Du moins, c’est ce qu’il m’a affirmé et je ne vois pas pourquoi il m’aurait menti. Il savait que j’avais remarqué qu’il était faux.
- De plus, Ali croyait son maître frappé par la malédiction.
- Pour imiter un tel objet, affirma Emerson, il est mieux d’avoir eu l’original sous les yeux – mais ce n’est pas indispensable. Un faussaire inventif pourrait parfaitement le créer.
- Peut-être les seules morts réellement suspectes sont-elles celles liées à lord Carnarvon et Carter, dis-je soudain. Les autres seraient naturelles et…
- Ne commencez pas à inventer des théories farfelues !
- Et que proposez-vous donc ? m’exclamai-je en colère.
- Commençons par déjeuner, affirma Emerson en se levant. J’entends déjà les enfants redescendre et Sennia elle-aussi doit être affamée.
- Je crois que David et moi irons à la taverne ce soir, dit Ramsès en s’avançant vers la jeune fille pour la soulever. Autant commencer par ce qui est à proximité.
- Je viendrai avec vous, grogna Emerson.

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