23.12.2008
Trève des confiseurs...
et des AUTEURS !!! Du moins pendant la période des fêtes.
Donc rendez-vous en janvier pour la suite des aventures d'Amelia...
Et Joyeux Noel et bonne année à toutes et à tous.
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22.12.2008
chapitre 5 - c
- Rien ! marmonna Emerson.
- Emerson est un peu sensible sur le sujet depuis la dernière lettre de Margaret, dis-je posément. Elle a assisté à une conférence au Met où – comme par hasard – Sethos n’a pu l’accompagner. Or, ce soir-là, – comme par hasard – Howard Carter s’est désisté et c’est son secrétaire, Mr Novarn Racdrol – un homme soi-disant d’origine écossaise, comme par hasard barbu et affligé d’un fort accent – qui a mené les débats.
- Si je vous suis bien, Mère, dit Ramsès les sourcils levés, vous pensez que ledit secrétaire serait en réalité Sethos ?
- Je ne fais pas que le penser, c’est l’évidence même ! affirmai-je. D’ailleurs Emerson a été le premier à remarquer que Novarn Racdrol était très exactement Lord Carnarvon à l’envers.
- Remarquable, Père ! admit Ramsès – puis il ajouta entre ses dents serrées : Et si conforme à l’humour de ce cher oncle.
- C’est aussi mon avis, dis-je en le fixant – Ramsès n’avait jamais réussi à surmonter l’agacement que les manières désinvoltes de Sethos lui inspirait souvent, Emerson non plus d’ailleurs. Toujours d’après Margaret, continuai-je, la conférence était très réussie, avec des photographies remarquables et –
- … et un plan de la tombe affiché derrière l’orateur, grinça Emerson. Un plan de la tombe très certainement identique à celui que possède Morcook.
- Je ne vois pas trop le rapport, dis-je.
- Vu l’esprit tordu de mon cher frère, il doit y en avoir un !
- Pensez-vous que Sethos, avant de changer son personnage à cause de Margaret, aurait pris l’identité de Carter ? demanda Ramsès. Que soit celui qui ait donné toutes ces conférences au Met? Mais dans quel but ? C’est un travail si énorme.
- D’après Emerson, il veut juste piller leurs collections, dis-je calmement – et j’entendis David s’étouffer, mais cela me semble improbable. En fait, maintenant qu’il est marié et – hum – père adoptif, Sethos cherche une stabilité, une respectabilité même. Voyons, il a même le projet d’acheter des terres, d’acquérir un portefeuille d’actions. Il n’a vraiment aucun intérêt à se créer des problèmes avec la justice américaine.
- Je comprends mieux pourquoi vous teniez tant à savoir si Carter se trouvait ou non à Highclere, Père, dit Ramsès en réfléchissant. Cela mériterait sans doute d’y retourner voir.
- Mais pas tout de suite ! s’écria Lia en s’accrochant au bras de David. Vous venez juste de revenir.
- La prochaine fois, j’irai avec vous, grommela Emerson.
Au cours de la matinée, j’avais passé un long moment auprès de Sennia, heureuse de voir qu’elle recouvrait rapidement la santé et que son regard s’animait à nouveau. Peut-être cette infection avait-elle été la cause de son récent dépérissement après tout ?
En arrivant, Ramsès n’avait pu immédiatement voir la jeune fille qui était endormie. Aussi, dès qu’il apprit son réveil, il monta lui rendre visite, accompagné de Nefret. L’après-midi était déjà bien avancé. Un soleil voilé perçait à travers les nuages et illuminait les vitres. Au delà, j’entendais de joyeux cris animés, mêlés à des jappements sonores. Les enfants devaient jouer sur la terrasse avec le nouveau petit chien. Un terrier d’Ecosse, pensai-je avec un sourire. Pauvre Emerson ! Lui et moi étions restés au salon à deviser avec David et Lia. Les priorités d’Emerson étant toujours archéologiques, il avait entrepris David sur divers aspects de son voyage en France, critiquant sans vergogne le directeur du musée du Louvre et donnant un avis non sollicité sur la suite de la carrière professionnelle du garçon. Après l’avoir écouté pérorer un moment sans juger bon d’intervenir, j’échangeai avec ma nièce d’agréables réflexions sur l’évolution des mœurs qu’avaient apportées en France les années folles, leur influence en Angleterre, avant d’évoquer l’importance de la fermeté dans l’éducation. Lia était douce et indulgente. J’étais heureuse pour elle qu’aucun de ses quatre enfants – malgré le caractère un peu trop vif d’Evvie – ne soit aussi difficile à élever que Ramsès l’avait été. A mon avis, Lia était une épouse et une mère comblée. J’avais joué un certain rôle dans son mariage et son bonheur sans nuage faisait plaisir à voir.
Manuscrit H
- Je ne comptais pas rester aussi longtemps absent, chérie, dit Ramsès à sa femme en montant l’escalier. Je ne pensais pas non plus qu’il se passerait quoi que ce soit.
- Cela a été assez animé, répondit Nefret d’une voix sereine. Du coup, nous n’avons pas vu le temps passer – ce qui est parfait. Mère est en grande forme, n’est-ce pas ?
- Effectivement. Je craignais qu’elle ne s’ennuie mortellement d’être restée à Amarna mais j’aurais dû mieux la connaître.
- Elle a été très active, admit Nefret en riant, même si cela ne se voyait pas. Elle a envoyé des lettres à tout vat et rempli je ne sais combien de listes – surtout au sujet des décès de la malédiction.
- J’en avais déjà vu une reprenant les hypothèses des journalistes, et les poisons d’origines variées. C’était assez – disons spécial !
- Sans doute mais elle a depuis scrupuleusement éliminé chacune de ces théories, affirma Nefret avec sérieux. Et elle a raison au moins sur un point : il y a eu trop de décès, ce ne peut être une simple coïncidence. Il faudra qu’elle te montre la liste complète qu’elle a établie avec les détails concernant les victimes : âge, nationalité, cause, lieu et autres. C’est très impressionnant.
Ramsès ne répondit pas parce qu’ils étaient arrivés devant la porte de Sennia. Il frappa puis, dès que Sennia répondit, il s’effaça pour laisser entrer Nefret dans la pièce. Sennia était assise sur son lit, ses cheveux bruns soigneusement coiffés et ornés d’un ruban ponceau. Elle portait une liseuse en laine rose et sourit à leur vue.
- Je savais que vous étiez rentré, Ramsès, s’écria-t-elle en tendant son visage vers lui. David John est passé me le dire. Il m’a aussi annoncé que vous lui aviez ramené un petit chien, Cairn. Il doit me le présenter tout à l’heure.
- Tu as une mine magnifique, Petit Oiseau, répondit Ramsès dans son arabe le plus fleuri. J’en suis heureux. Si j’avais appris ton opération plus tôt, je me serais fait du souci pour toi.
S’asseyant au pied du lit, Ramsès prit la main de Sennia. Nefret, installée un peu à l’écart sur un fauteuil bas, eut un brusque élan d’amour devant le tableau qu’ils formaient. Ils se ressemblaient tant. Sans doute, pensa-t-elle, Charla en grandissant aurait-elle aussi des cheveux sombres aux souples ondulations, de grands yeux d’orientale aux longs cils. Mais sa fille avait le teint plus pâle – et curieusement c’était le blond David John qui avait hérité de la chaude carnation de son père – et de noires prunelles, comme Lily. Sa dernière-née. Sa dernière maternité aussi. Nefret ressentait pour sa toute petite fille un sentiment très intense, presque douloureux, sans doute parce qu’elle avait cru la perdre ou du moins ne pas survivre à sa naissance. Elle se penchait souvent avec passion sur le berceau du bébé dont la personnalité était encore un tel mystère. A qui ressemblerait-elle ? Serait-ce à Lily Forth dont elle-même n’avait aucun souvenir ? Et si c’était le cas, comment pourrait-elle reconnaître une similitude ? Il n’était pas toujours facile de savoir de quel ascendant tenait un enfant. D’où venait la richesse intérieure de David John, la violence passionnée qui animait parfois les colères de Charla ? La génétique émotionnelle était une science imprécise que Nefret connaissait mal. Il était plus facile de découvrir une ressemblance physique. Lorsque regard de Nefret revint vers Sennia, elle eut un frisson en repensant aux terribles malheurs que le père de la jeune fille avait jadis provoqué dans sa vie. A cause de son héritage, Percy Peabody avait cherché à l’épouser, à s’imposer même quand ses premières attentions n’avaient pas été bien reçues. Et pour cause ! Percy avait été ce que Nefret méprisait le plus au monde, un homme abusant de sa force et de sa position auprès des faibles en particulier des femmes qu’il considérait comme des objets soumis à ses caprices. Cette attitude l’avait rendu plus odieux aux yeux de Nefret que la trahison dont il s’était rendu coupable envers son pays. Pourtant Davis et Ramsès avaient failli payer de leurs vies le ralliement vénal de Percy à la cause turque. A nouveau, Nefret frissonna de ces réminiscences. Elle avait failli perdre Ramsès, ne jamais connaître la joie d’être sa femme, de porter ses enfants. De toute son âme ardente, elle souhaita soudain que Sennia n’apprenne jamais la vraie nature de son géniteur. Il valait mieux que l’enfant reste dans l’ignorance plutôt que d’affronter le fardeau une telle vérité. C’est ce qu’elle avait dit à sa belle-mère peu de temps auparavant et tante Amelia avait été d’accord avec elle. Curieusement, elle avait même parut soulagée de son appui. Pauvre tante Amelia ! pensa Nefret avec un sourire ému. Douterait-elle parfois de la sagesse de ses décisions autocratiques. Serait-ce une autre faiblesse de l’âge, comme ces petites siestes qu’elle s’autorisait de temps à autre ?
- Un sou pour vos pensées, tante Nefret, s’exclama Sennia dont la voix animée la tira de sa rêverie.
- Rien de bien important, chérie, répondit Nefret en riant. Je me disais juste que vous ressembliez beaucoup à Ramsès.
Nefret avait répondu impulsivement et vit que Ramsès tiquait. Cela avait été à peine perceptible mais elle connaissait si bien la moindre nuance de cette physionomie tant aimée. Elle se tança mentalement. Il était vraiment maladroit de sa part de rappeler à Sennia le douloureux problème de ses origines.
- Votre mine est resplendissante aujourd’hui, enchaîna vivement Nefret. Vous pourrez revenir avec nous à table dès demain. Ramsès vous aidera à descendre les escaliers.
- A mon âge, je ne sais si mon dos le permettra, dit Ramsès d'un ton faussement inquiet – et Sennia en riant lui jeta à la tête un des coussins brodés qui ornaient son lit.
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19.12.2008
chapitre 5 - b
L'enthousiasme de Lia fit rire Nefret et David.
- Nous n’avons fait que parler de nos aventures, dit Ramsès quand le calme fut revenu. Qu’en est-il de votre côté ? Se serait-il passé quelque chose ici durant notre absence – du moins à part l’opération de Sennia dont Nefret m’a brièvement parlé pendant que je me changeais ?
Le ton traînant et quelque peu moqueur de Ramsès me galvanisa. Il m’offrait cependant une ouverture parfaite. J’étais bien certaine que, durant les courts instants d’intimité où le jeune couple s’était retrouvé, Nefret avait parlé le moins possible. Et Lia également. Une épouse aimante qui récupère son mari après plusieurs jours d’absence a généralement – du moins, à mon avis – d’autres préoccupations en tête que les discours. Et puis, nous n’avions rien vécu de si inhabituel après tout. Il faut bien avouer que, dans notre famille, les agressions d’ordres variés ne sont pas aussi rares qu’elles ne le devraient.
- Ramsès, dis-je d’un air entendu, je ne m’étonne pas que Nefret ne vous ai encore rien raconté. Et je ne crois pas, David, que Lia ait été plus loquace, n’est-ce pas ? Ne rougissez pas mon garçon, c’est bien normal. Une épouse aimante qui récupère son mari après plusieurs jours d’absence a généralement d’autres préoccupations en tête que les discours – du moins, à mon avis.
Curieusement, Lia et Nefret se mirent elles aussi à rougir comme des écolières. Emerson eut une toux étranglée et me jeta un regard outragé. Seul Ramsès, fidèle à lui-même, resta impassible.
- Pour répondre à votre question, mon cher enfant, continuai-je avec un sourire suave – qui éveilla aussitôt la suspicion de mon fils. Nous avons connu quelques petits aléas, mais parfaitement gérés – si je puis dire. En bref, il semble que Robbie Clerkenwell ait été attaqué par Stephen Briggs, le fils du tavernier – et, pour élucider cette histoire, votre père a même dû s’abreuver au pub du village. Ensuite, nous avons intercepté l’inconnu du parc. Blessé d’un coup de couteau dans le dos, il est actuellement dans une chambre là-haut. Evans n’est pas seulement maître d’hôtel, il a aussi été chargé par Sethos de nous surveiller. L’ex Maître du Crime était au courant du trafic mais n’avait pas le temps de s’en occuper. Il est vrai qu’il donne des conférences au Met et cherche à s’installer en propriétaire terrien. Quoi d’autre ? Ah ! Nous avons réglé une petite querelle domestique entre Heket et Triphis. Enfin, les Vandergelt quittent Louxor et mettent en vente le Château. Voilà – auriez-vous par hasard des questions ?
Mon petit discours, rapidement expédié, eut un remarquable succès. Emerson en était resté la mâchoire béante, à me regarder fixement. Nefret et Lia se tenaient les côtes de rire. David ouvrait de grands yeux sidérés et même Ramsès semblait plutôt secoué. Je dois avouer que j’étais très fière de moi.
- Encore bravo, tante Amelia ! dit enfin Lia d’une voix encore hachée par son fou-rire à peine maîtrisé.
- Mais enfin Peabody, que vous prend-il ? éructa Emerson qui récupérait à peine et n’avait pas son énergie coutumière.
- Je suis très impressionné, Mère, dit enfin Ramsès. Et, si vous le permettez, j’aurais effectivement quelques questions.
- Moi aussi ! rugit Emerson à pleins poumons. Où diable avez-vous pris cette idée grotesque que le jeune Briggs – j’avais oublié son nom – avait assommé Clerkenwell. Crénom de nom, qu’en savez-vous ? Je vous ai dis que je retournerai au village afin d’interroger le fils du tavernier mais entre Sennia et ce satané Morcook, j’ai eu d’autres préoccupations.
- C’est bien compréhensible, Père, intervint Ramsès. Qui est au juste ce Morcook ? Est-ce réellement l’homme au manteau noir que les jumeaux avaient intercepté dans le parc, celui qui possédait le scarabée ? Comment –
- C’est bien lui, dis-je, prenant de vitesse Emerson qui s’apprêtait aussi à répondre – ce petit jeu m’amusait toujours. Nous l’avons retrouvé blessé –
- … A saigner comme un bœuf sur le marbre de l’entrée –
- … Et Nefret l’a soigné. Un coup de couteau dans le dos, ainsi que je vous l’ai dit. Il avait perdu beaucoup de sang aussi n’avons-nous pu l’interroger qu’hier soir, lorsqu’il a repris conscience. Il n’a pas vu son agresseur. C’est aussi un homme de Sethos qui, comme Evans travaillait – travaillent encore – pour Sethos. Morcook servait de messager. Emerson a assez mal pris la nouvelle que son frère attentionné avait chargé Evans de nous protéger.
- De nous surveiller, oui ! explosa Emerson furieux. Ce satané… – il savait – avant même de partir en Amérique, il savait que circulaient des faux bijoux venant soi-disant de Toutankhamon. Sethos a gardé des contacts dans le marché illégal des antiquités. Grrr –
- Ne vous étouffez pas, Emerson. C’est une manière comme une autre d’obtenir des renseignements intéressants après tout, dis-je calmement avant de poursuivre à l’attention de Ramsès et David. Au lieu de nous prévenir directement de ce qu’il avait appris, Sethos a préféré nous faire parvenir un scarabée qu’il avait récupéré par l’intermédiaire de Mr Morcook. Bien évidement, l’intervention musclée des jumeaux et du Grand Chat de Ré n’avait pas été prévue.
- Comment ce scarabée a disparu de la chambre de David John pour se retrouver dans la roseraie avec Robert Clerkenwell ? demanda Ramsès.
- Ah, dis-je un peu vexée. Cela reste encore un mystère. Nous n’en avons aucune idée. A mon avis, ce scarabée n’a rien à voir avec l’agression de notre jardinier. D’après les renseignements ramenés par Emerson, la sœur de Robbie serait – hum – courtisée par Stephen Briggs, le fils du tavernier. Maggie n’a que seize ans, vous savez, aussi son frère doit trouver –
- Peabody !
- Oui, c’est un autre débat, en effet, Emerson mais que diriez-vous s’il s’agissait de Sennia ? Il n’empêche que les deux garçons se sont déjà battus à cause de Maggie. Il faudrait avoir un entretien privé avec le jeune Briggs et aussi en reparler avec Robbie.
- Nous attendrons donc des aveux avant d’admettre votre théorie sentimentale, ma chère, grinça Emerson. Mais si le jeune Briggs a pour habitude d’assommer ses adversaires par derrière, il va m’entendre. Cependant, votre hypothèse a une certaine logique. Depuis le début, je voyais mal le moindre rapport entre un paysan du Kent et un scarabée égyptien.
- Si vous le souhaitez, Père, je pourrai aller parler à Stephen et à Robert, proposa Ramsès. Que vous a dit d’autre ce Morcook ?
- Il venait juste de reprendre conscience, aussi ne sommes-nous pas restés longtemps, commençai-je.
- Il était en possession d’un plan de la tombe de Toutankhamon, , dit Emerson, un plan très détaillé d’ailleurs.
- Et aussi d’un message de Sethos concernant Richard Bathell.
- Qui est donc Richard Bathell ? demanda David éberlué.
- L’un des secrétaires de Carter, répondit aussitôt Ramsès. Je me souviens de lui – un homme blond, une trentaine d’année, bien éduqué. Il fait partie des cas de la malédiction –
- D’après la liste de Mère, fit remarquer Nefret, il est mort d’un arrêt cardiaque ou d’un accident vasculaire. C’est rare à cet âge. S’il n’y a pas eu d’autopsie, comment savoir ?
- C’est une histoire bien triste, dis-je. Le père de ce jeune homme s’est suicidé dans les semaines qui ont suivi la mort de son fils. En cherchant des renseignements suivant les ordres de Sethos, Mr Morcook a cependant découvert que, peu avant son décès, Mr Bathell avait travaillé avec Alasdair Asquith, un Ecossais –
- Ne me parlez plus d’Ecossais ! rugit Emerson.
- Du calme, mon cher Emerson, dis-je, nous y reviendrons. Je disais donc que Mr Asquith travaillait comme secrétaire aussi bien pour Howard que pour lord Carnarvon. Mais il a disparu. D’après Mr Morcook, Mr Asquith avait eu de quoi être troublé. Il avait été – hum – romantiquement impliqué avec une demoiselle Mary Scott-Arthur.
- Il me semble que je connais ce nom, dit Ramsès. Elle était aussi à Louxor il y a deux ans, n’est-ce pas ?
- Oui, sans doute, dis-je. C’était l’infirmière personnelle de lord Carnarvon Elle aussi est morte récemment, dans son sommeil. Et elle n’avait que quarante ans.
- C’est horrible ! s’exclama Lia.
Il y eut un bref moment de silence. Puis Emerson s’agita et Ramsès revint à la question qui devait le turlupiner.
- Qu’avez-vous donc contre les Ecossais, Père ? s’enquit-il.
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18.12.2008
chapitre 5 - a
David et Ramsès revinrent enfin à Amarna Manor en début d’après-midi pendant une heureuse éclaircie. Comme des voyageurs égarés ou des soldats revenant du front, ils furent chaleureusement accueillis par toute la maisonnée réunie – seule Sennia, toujours alitée, manquait à la fête. Devant le spectacle qu’offraient les domestiques alignés, les enfants qui agitaient les mains, les deux jeunes femmes bras dessus-dessous et enfin Emerson et moi en avant-garde, je dus avouer que notre famille manifestait parfois un certain penchant pour le théâtral. Dès que la voiture s’arrêta devant le perron, les filles dévalèrent les marches en piaillant, suivies plus posément par David John. Tandis que David s’extirpait de derrière son volant, Ramsès ouvrit la porte de notre côté et provoqua une surprise immédiate car il sortit du véhicule en tenant dans les bras un chiot à longs poils dorés. David John se figea net tandis qu’Evvie et Charla poussaient un hurlement de joie. - Ramsès ! s’écria Nefret ravie. Qu’il est mignon ! - Un chien ? dis-je du haut des marches d’un ton posé. - Cré… – mais enfin, les garçons, où diable étiez-vous passés ? beugla Emerson par dessus le brouhaha ambiant. - Tiens, dit Ramsès en tendant le chiot à son fils. C’est pour toi. Le dos raidi par l’émotion, David John saisit la petite bête qui comprit aussitôt son rôle et se mit à lui lécher énergiquement le visage. Bien entendu, les humains de la maisonnée n’avait pas été les seuls à accueillir les arrivants. Le Grand Chat de Ré était là lui aussi. Dès qu’il repéra l’intrus, il arqua le dos, gonfla son pelage rayé et, d’un pas souple et menaçant, s’approcha de David John et du nouveau-venu. Mon Dieu, songeai-je avec effroi, nous voilà bons pour une nouvelle querelle animalière. Je ne me souvenais que trop bien de la façon dont le chat avait accueilli l’arrivée d’Amira autrefois à Louxor. - Comment s’appelle-t-il, Papa ? demanda David John. - Cairn. Lorsque le Grand Chat de Ré atteignit le bas des marches, David John eut un élan inattendu et posa la petite bête à terre devant lui. Intrigué, le gros félin fit le tour de l’intrus qui jappa un peu plaintivement mais ne montra d’aucune frayeur. Pour faire bon poids, Evvie et Charla déposèrent également devant le chiot chacun des chatons qu’elles tenaient dans les bras. Triphis et Heket étaient trop jeunes pour savoir que chiens et chats avaient parfois des différences comportementales. Elles acceptèrent leur nouveau compagnon avec naturel et, lorsque le chiot s’accroupit, montèrent chacune d’un côté à l’assaut de son dos. Devant l’accueil de sa progéniture, le Grand Chat de Ré conclut sans doute que l’intrus ne présentait aucune menace. Avec une grâce dédaigneuse, il tourna le dos au petit groupe et remonta les marches avant de disparaître dans la maison. - Mais que se passe-t-il donc ? s’écria impatiemment Emerson. Ne restez pas tous plantés là. Entrez, voyons ! Chaque enfant récupéra donc son animal et, tandis que j’embrassais affectueusement David, j’entendis Ramsès parler à son fils. - C’est un terrier d’Ecosse, David John, un petit animal joueur, facétieux et d’une intelligence remarquable d’après le garagiste qui me l’a vendu, disait-il. - Est-ce que Cairn deviendra plus tard aussi grand qu’Amira, Papa ? demanda David John. - Non, répondit Ramsès – et je poussai un soupir soulagé. Il restera de petite taille même adulte. J’ai vu ses parents au garage. Le père n’avait qu’une trentaine de centimètres de haut et pesait environ huit kilos. - Tu sais, David John, dit Nefret en caressant la tête soyeuse du petit chien, Cairn ne connaît pas encore son nouveau foyer. Il va donc te tester pour connaître les limites admises. Fais bien attention de rester ferme avec lui. - Est-ce un chien de garde, Ramsès ? demandai-je en serrant mon fils dans mes bras. - Pas vraiment, Mère, répondit-il. Malgré son aspect un peu rustique, le terrier d’Ecosse est un tendre. Il se montrera probablement bon gardien et nous préviendrait de l’arrivée d’un étranger mais il lui ferait également fête. Ce n’est pas un modèle d’obéissance mais son côté comique et imprévisible amusera certainement les enfants. - Seigneur ! dis-je consternée tandis que Nefret éclatait de rire. Une fois les arrivants restaurés et rafraîchis, l’animation retomba et les enfants acceptèrent de rester un moment à l’extérieur tandis que nous nous regroupions au salon afin d’échanger les dernières nouvelles. Ramsès nous fit un condensé rapide de leur séjour à Londres. Assis à côté de Lia dont il tenait la main, David l’écouta avec un léger sourire, émettant parfois un commentaire pour préciser un point de détail. - Bon, commenta ensuite Emerson qui avait écouté avec une impatience grandissante. En bref, vous n’avez rien découvert du tout. C’était bien la peine de rester aussi longtemps ! - Ce pessimisme ne vous ressemble guère, Emerson, dis-je sévèrement. Je dirais plutôt que certaines hypothèses ont pu êtres éliminées, comme par exemple tout réseau relié aux revendeurs habituels. Ramsès et David ont vérifié à Londres, mais c’est sans doute la même chose au Caire ou à New-York puisque ni Cyrus ni Sethos n’ont rien trouvé non plus. Cela ne m’étonne pas d’ailleurs. Comme je vous l’ai déjà dit, il est évident que celui qui a monté cette escroquerie procédait plutôt par ventes privées. C’est beaucoup plus discret. - J’y ai pensé aussi, Mère, admit Ramsès en me jetant un regard approbateur. Il est plus sûr de contacter directement une telle clientèle – riche et peu scrupuleuse. - Bah, grogna Emerson, tous les collectionneurs se valent. - Dans ce cas, demanda Nefret, pourquoi Cyrus Vandergelt n’a-t-il pas déjà été contacté ? - Son amitié vis à vis nous est trop connue, dis-je en réfléchissant. Et je le crois plus scrupuleux que ce que prétend Emerson. - Vous oubliez le point principal, ma chère, ricana Emerson. Ces antiquités sont fausses. Vandergelt est un vieux renard qui demanderait sans nul doute une seconde expertise avant d’acquérir une pièce d’origine douteuse à un tel prix. - C’est exact, admis-je. La clientèle du faussaire se rétrécit alors : des collectionneurs riches, peu scrupuleux – et naïfs. - Ne trouvez-vous pas que sir Malcolm correspond à ce client idéal ? dit David. Après tout, il se trouvait chez l’un des revendeurs que nous avons visités. - Etiez-vous déguisé, Ramsès ? demandai-je. - Non, Mère. Nous avions déjà abandonné notre première idée et nous ne repassions que par hasard. Sir Malcolm m’a reconnu – et je dois dire qu’il n’a pas été très satisfait de me voir. - Quand je pense que nous avions arrêté cette crapule en flagrant délit et qu’Aziz n’a même pas été foutu de le garder en prison, explosa Emerson. Quel incapable ! - Vous êtes injuste, Père, s’exclama Nefret qui avait un petit faible pour le policier Egyptien. La remise en liberté de sir Malcolm n’a rien à voir avec les capacités professionnelles de l’inspecteur Aziz, et vous le savez parfaitement. Des autorités supérieures ont pesé sur lui afin d’obtenir la remise en liberté de sir Malcolm. - Vous avez raison, ma chérie, dis-je. Au moins, ce triste sire a été publiquement humilié et c’est une leçon qu’il n’oubliera pas de sitôt. Je ne crois pas qu’il osera se remontrer en Egypte de sitôt. - Je ne vois pas comment on peut réellement parler de l’autonomie du gouvernement égyptien si la police n’est pas libre de garder des criminels en prison, objecta Nefret. - Lorsqu’il s’agit des intérêts économiques et politiques, la simple justice passe bien après, dit David un peu sèchement. - Avez-vous pu tirer quelque chose de ce pantin de Montague ? demanda Emerson que les intrigues – politiques ou autres – ne passionnaient guère. - Non, dit Ramsès en souriant. Il nous a à peine adressé la parole. Il sortait cependant de chez un revendeur et avait demandé après des objets en provenance d’Egypte. - Pourquoi n’a-t-il pas été contacté par le faussaire ? dis-je. - Peabody, grogna Emerson, vous semblez considérer que votre théorie fumeuse est définitivement vérifiée. Ce n’est pas le cas, je vous le rappelle. Bon, laissons tomber les revendeurs et passons plutôt à Carter. Vous dites que vous n’avez rien découvert non plus à Highclere ? - Comme je vous l’ai déjà dit, Père, ni lady Carnarvon, ni sa fille n’ont accepté de nous recevoir. Cela m’a un peu étonné je l’avoue, même après notre – hum – malentendu avec le défunt lord. Cependant, David et moi avons passé quelques jours à l’auberge et les villageois nous ont signalé que les dames du château sortaient très peu. Pourtant, une voiture fermée passe de temps sur la route en temps en direction de Londres. - Je m’inquiète aussi du sort d’O’Connell, où a-t-il pu disparaître ? - Ramsès prétendait qu’il s’était peut-être introduit dans le château déguisé en domestique, dit David en riant. - Ah, comme Margaret autrefois. Cette fille ne manquait pas de culot. Hum – vous auriez pu aussi tenter cela, Ramsès. - Je ne suis pas certain que mes talents aillent jusqu’au service de table, Mère, dit Ramsès impassible – mais je vis qu’il était amusé. Par contre, en quittant Highclere, nous avons croisé une autre vieille connaissance : Sir William Portmanteau. - Sir William est un financier, dis-je pensivement. S’il s’est rendu à Highclere c’est qu’il y avait un but précis. Mais lequel ? - Je me contrefiche de ce vieux fou ! s’exclama Emerson furieux. Il doit simplement courtiser la mère – ou la fille. Aucun intérêt. Je veux savoir où est passé ce faquin de Carter ! - Nous n’avons eu aucun écho de son éventuelle présence sur place, admit Ramsès. Il doit donc être en Amérique. - Il faudrait que Sethos nous réponde sur ce point dis-je. Pour ce qui est de sir William, peut-être ne cherche-t-il en effet qu’à mettre la main sur les avoir de la veuve de Carnarvon. - J’ai pensé à autre chose, continua Ramsès d’une voix contrainte. Vu la folie qui s’est créée autour de Toutankhamon ces derniers mois, ce trafic de fausses antiquités est certainement fructueux. David disait récemment que les nationalistes avaient envisagés un moment de réellement mettre en vente le trésor pour rembourser la dette extérieure nationale. J’ai donc envisagé que certains acharnés aient pu s’accrocher à l’idée et initialisé ce trafic pour financer la lutte nationaliste en Egypte. - C’est une hypothèse osée mais intéressante, dit Emerson les sourcils froncés. Inquiétante aussi. Il y aurait d’autres retombées au niveau archéologique. Cela pourrait compromettre Carter et, vu son statut actuel, l’éliminer définitivement de la tombe. - Nous voici donc avec deux optiques diamétralement opposées, dis-je d’un ton animé. Vu que le faussaire a obligatoirement eu accès à certains objets contenus dans la tombe, c’est soit un des archéologues du groupe de Carnarvon, soit un Egyptien du gouvernement. Dans le premier cas, le trafic a été monté pour rembourser – si je puis dire – lesdits archéologues d’avoir été spoliés du contenu de la tombe, dans le second cas, le trafic vise au contraire à les éliminer définitivement de la scène. - Vous avez simplifié les choses à l’extrême, ma chérie, dit Emerson, mais j’avoue que votre schéma me plait. - Bravo, tante Amelia ! dit Lia. .../...
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15.12.2008
chapitre 4 - fin
- Crénom de nom ! beugla soudain Emerson, me faisant violemment sursauter. Je vais l’étriper !
- Mon Dieu ! m’écriai-je, suffoquée, la main sur le cœur. Mais enfin, Emerson, que vous prend-il donc ?
Comme un forcené, Emerson se rua en avant et ramassa la lettre de Margaret qu’il avait jetée sur la table quelques instants auparavant.
- Mr Novarn Racdrol, un homme épais d’origine écossaise avec un accent assez prononcé, lut-il en articulant chaque mot d’une voix rauque de rage.
- C’est un nom un peu étrange à prononcer, je vous l’accorde, mais… je m’interrompis, les sourcils froncés
- Cela ne semble pas du tout écossais, ajouta alors Nefret.
- Oh ! fis-je. Comment cela a-t-il pu m’échapper !
- Que se passe-t-il donc ? demanda Lia qui pénétrait dans la pièce. Je vous ai entendu rugir depuis les escaliers, professeur.
- Novarn Racdrol ! criai-je d’une voix aigue tandis qu’Emerson grinçait des dents comme un évadé de l’asile. Que c’est typique de l’humour de Sethos de prendre un nom pareil puisque c’est très exactement Lord Carnarvon à l’envers.
Nefret et Lia se regardèrent un moment, stupéfaites, avant d’éclater de rire avec un parfait ensemble.
- Je ne vois rien de drôle là-dedans marmonna Emerson en les fixant d’un air outragé.
- Je trouve éminemment suspect que ce prétendu Ecossais ait donné une conférence au Met alors que Sethos était – comme par hasard – absent, dis-je.
- Crénom, Peabody, rugit Emerson. Que sous-entendez-vous par là ? Serait-ce lui qui depuis le début – Mais pourquoi aurait-il changé de rôle ?
- Margaret connaît bien Howard, dis-je d’un ton pensif. Il est plus facile pour Sethos de se déguiser en un soi-disant secrétaire à la barbe fournie. Lui aussi adore porter une barbe – curieuse manie s’il en est – c’est sans doute une tare familiale.
- Ne commencez surtout pas avec… – Oui ? Qu’y a-t-il, Evans ? Morcook est-il enfin réveillé ?
Tom Evans venait effectivement de faire irruption dans notre salon, et nous regardait d’un air inquisiteur.
- Mr Ramsès Emerson vient juste d’appeler, professeur. La communication était épouvantablement mauvaise et a d’ailleurs été interrompue, aussi je n’ai pu vous le passer. D’après ce que j’ai compris, il semble que lui et Mr Todros aient eu un problème de voiture. Ils s’arrêtent donc pour la nuit et feront effectuer les réparations nécessaires au plus tôt demain matin.
- Ah ! fit Emerson, à nouveau furieux. Ils ont pris la nouvelle voiture de David, n’est-ce pas ? Je savais bien que cette brouette étrangère ne valait pas…
- Emerson !
- Comment va Mr Morcook ? demanda Nefret.
- Je vais aller voir, madame, répondit Evans en refermant la porte.
- Oh, s’inquiéta Lia. J’espère qu’ils ne sont pas blessés.
- Mais chérie, dis-je aussitôt en l’entourant de mon bras, pourquoi le seraient-ils ? Les incidents mécaniques arrivent souvent. Nous ne sommes plus en guerre, Dieu merci. Ceci me rappelle un jour où nous revenions de Londres après le couvre-feu – c’était en 1915, je crois. Une grenade a explosé juste devant la voiture alors que nous venions déjà d’échapper à un raid aérien sur Londres après un dîner plus que pénible chez… – qu’importe. C’était horrible ! Des zeppelins ennemis avaient lâché leurs bombes et les docks étaient en flammes.
- Vous étiez morte de frayeur, Peabody, dit Emerson sans trop de diplomatie.
- J’étais furieuse, corrigeai-je sèchement. C’était la première fois que j’assistais à premier raid aérien et je détestais l’expérience. D’abord à cause d’un affreux sentiment d’impuissance, mais surtout pour l’anonymat de l’agression. Si quelqu’un cherche à me tuer, j’exige au moins une motivation personnelle.
- Cela ne m’étonne pas de vous, Mère, dit Nefret en riant. Je me souviens de cette nuit-là. Ramsès nous a ramené ensuite jusqu’à Amarna dans la voiture de Père, continua-t-elle en s’adressant à Lia. C’était la nuit noire et on entendait encore le son des canons au loin. Soudain, il y a eu un curieux bruit sifflant et Ramsès a jeté la voiture dans un mur de briques. Tout de suite après l’impact, nous avons été secoués par une violente explosion.
- Et Nefret s’est jetée sur moi pour me protéger, dis-je d’une voix émue.
- Que s’est-il passé ? demanda Lia les yeux brillants.
- Il y avait du verre partout et la voiture marchait nettement moins bien qu’avant, grommela Emerson, mais nous n’avions que quelques coupures sans gravité. Un tir mal réglé – provenant de nos propres canons – avait fait un grand trou au milieu de la route et nous étions perdus au milieu de nulle part…
- Près d’une usine, dis-je le regard songeur, « Brubacker, les plus efficaces des brettelles. »
- Je vais vous servir un petit verre de whisky, Peabody, dit Emerson en me regardant d’un air inquiet. Vous semblez en avoir besoin.
- C’est ce qu’il y avait écrit sur la pancarte de l’usine, protestai-je. Certains détails s’incrustent curieusement dans la mémoire parfois. Ensuite, nous avons continué tant bien que mal et Gargery nous attendait pour nous incendier à l’arrivée.
- Pauvre Gargery, dit Nefret.
- Morcook est réveillé, madame, intervint Evans.
Je notai qu’il s’était exprimé d’un ton un peu hésitant.
- Il n’est sans doute pas utile que nous y allions tous à la fois, intervint aussitôt Nefret.
- Je vais me coucher, dit Lia. S’il ne faut pas attendre les hommes, je peux aussi bien vous laisser.
- Je vais aller vérifier s’il est en état de répondre à vos questions, dit Nefret d’une voix ferme. Ensuite, je vous laisserai lui parler.
- Vous devriez vous coucher aussi, Peabody, suggéra Emerson.
- Foutaises, dis-je.
- Quel langage ! s’offusqua-t-il tandis que Nefret gloussait.
Je posai mon verre vide. Le whisky avait parfois des vertus curatives. Je n’avais plus du tout sommeil.
Manuscrit H
- La communication était épouvantable, dit Ramsès en raccrochant le combiné dans le hall de la petite auberge. Mais je crois qu’Evans a compris le principal. Par contre, je n’ai rien entendu de ce qu’il a répondu – à cause des grésillements.
- Il n’y a pas de raison qu’ils s’inquiètent de notre retard, dit David tandis que les deux hommes montaient vers leur chambre. Cette voiture fonctionnait parfaitement jusque-là. Curieux qu’elle soit ainsi tombée en panne, non ?
- Nous verrons bien ce qu’en dira demain le réparateur. Déjà bien beau que nous ayons trouvé une auberge pour la nuit. J’ai passé l’âge de dormir à la dure.
David et Ramsès entrèrent dans une chambre d’aspect modeste mais avec un feu qui ronflait dans l’âtre. Un pain, du Stilton et de la bière chaude les attendaient sur un plateau.
- Je suis d’accord, dit David en s’étalant sur le lit. Que penses-tu de ce que nous ramenons comme informations ? On ne peut pas dire que ce soit très fructueux au final.
- Cette histoire avec Carter est suspecte. Pourquoi ni la femme ni la fille de Carnarvon n’ont-elles voulu nous recevoir ? Je sais bien que Père n’a pas été très diplomate avec le défunt lord Carnarvon, mais enfin, il y a des mois de cela maintenant. Je sens qu’il se trame quelque chose à Highclere et que nous n’avons pas découvert la vérité. Et puis aussi, qu’est donc devenu O’Connell ?
- Nos talents de fins limiers seraient-ils rouillés ? demanda David en riant.
- Nous étions très opérationnels dans les bas-fonds du Caire, mon vieux, souligna Ramsès en se tartinant du fromage sur du pain, et sans doute moins adaptés aux châteaux huppés gardés par des domestiques hautains. Il nous manque sans doute aussi l’instinct du vrai journaliste. Margaret n’aurait certainement pas hésité à pénétrer dans les lieux déguisée en domestique – et peut-être O’Connell a-t-il lui aussi manœuvré ainsi – mais je ne me sentais vraiment pas d’humeur à tenter l’expérience.
- Il est curieux que nous ayons croisé à Londres cette vieille crapule de sir Malcolm, remarqua David.
- Pas vraiment. Après tout, sir Malcolm Page Henley de Montague est un riche collectionneur bien connu des revendeurs, et donc le client parfait pour ces fausses antiquités.
- Un homme par ailleurs extrêmement désagréable, dit David sèchement. Il ne semble pas beaucoup m’apprécier.
- Pas plus que moi – ce qui, vu notre dernière rencontre, se comprend. Il porte toujours cette canne à poignée d’argent dont il se servait en Egypte pour frapper ses infortunés domestiques. Sais-tu que ses cheveux blancs si soigneusement coiffés sont en réalité une perruque qui cache un crane nu comme un œuf ?
- Quelle ridicule vanité ! s’exclama David. Même s’il a cherché à voler le trésor de Toutankhamon, il a du être profondément humilié d’être arrêté par le lieutenant Gabra de la police de Louxor – un Egyptien – même si celui-ci avait l’aval de l’inspecteur Aziz. Peut-être est-ce normal qu’il essaie maintenant d’acquérir quelques bribes du trésor chez les revendeurs. Sir Malcolm semble avoir des pratiques fort douteuses pour acquérir ses antiquités – et il est profondément colonialiste, n’est-ce pas ?
- Il n’est pas le seul, dit Ramsès tristement. Cet autre personnage que nous avons croisé, Sir William Portmanteau –
- Ce bonhomme mielleux à la barbe blanche et aux yeux faux ?
- Oui, c’est aussi le grand-père de Suzanne – l’épouse de Nadji. Il a déshérité sa petite-fille pour avoir fait un tel mariage. C’est aussi un voisin des Carnarvon et un ami du défunt lord. Cyrus Vandergelt disait avoir traité une affaire de chemins de fer ou de charbon avec lui autrefois. Sa noblesse est assez récente et il partage tout à fait les opinions de Sir Malcolm.
- Un ami de Carnarvon… reprit David. Il a pu entendre parler des antiquités. Etait-il collectionneur ?
- Je ne pense pas, répondit Ramsès. Mais j’ai pensé à autre chose. Après tout, ces antiquités sont des faux et les collectionneurs sont les proies visées par ce trafic. Certains ont peut-être trouvé cette idée pour financer la lutte nationaliste en Egypte ou dans d’autres pays du Moyen-Orient, et peut-être compromettre certains archéologues – Carter en particulier – afin de l’éliminer des fouilles.
- Je ne sais rien de tout cela, Ramsès, dit David d’une voix ferme. J’ai promis à Lia de ne plus m’impliquer en politique et je compte tenir parole.
- Je sais, dit Ramsès. Je réfléchissais simplement. Ce trafic pourrait aussi être une couverture à des activités politiques secrètes Peut-être devrais-je reprendre contact avec Brace… – hum – Smith, afin de lui poser la question ?
- Non, tu ne devrais pas, affirma David. Tu détestais Smith. Tu disais qu’avec ce genre de personnage, dès qu’on mettait le doigt dans leur organisation, on y perdait le bras.
- Je sais, dit Ramsès en se levant soudain pour se planter devant la fenêtre. Pourtant, je voudrais parfois savoir ce qu’est devenu Sahin Pacha et aussi sa fille, Esin. Elle m’a sauvé la vie à Gaza.
- Vraiment ? demanda David en se soulevant sur un coude. Diable, Ramsès, tu aimes vivre dangereusement. Pour ma part, je préfère oublier tous ces gens-là.
- Alors, je suis plus curieux que toi, continua Ramsès en revenant vers son lit. Je regrette infiniment de ne toujours pas savoir si Carter est à Highclere ou à new-York – et je me demande bien ce que fait Sethos en Amérique.
- Pour ce qui est de la famille, tu devrais t’inquiéter d’un problème plus urgent, dit David en riant.
- Comme quoi ?
- Je me demande bien ce qu’ont bien pu inventer tes parents pendant les quelques jours où nous les avons laissés livrés à eux-mêmes.
- Je préfère ne même pas y penser.
Le lendemain matin, le garagiste confirma immédiatement que la panne n’était pas naturelle. La voiture avait été sabotée.
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12.12.2008
chapitre 4 - e
Ce fut la journée des lettres car dans le courrier du soir se trouvait également un envoi de Margaret. Lettre Collection M Chère Amelia Je ne pense pas que Seth ait pris la peine d’écrire. Il est vraiment très occupé en ce moment. Il a ri en recevant le dernier télégramme de son frère et m’a chargée de vous dire que nous n’avions ici : « rien de nouveau ». Je transmets ce message, mais j’entends déjà le professeur rugir en le recevant. Depuis sa sortie de l’hôpital, je vois moins Thomas qui passe beaucoup de temps avec Seth. Je lui ai demandé ce qu’ils faisaient ensemble. Il semble qu’ils hantent les musées, mais fréquentent aussi assidument les investisseurs et les banquiers. Curieux. Comme je vous l’indiquais dans ma dernière lettre, j’ai assisté à une conférence au Met sur la tombe de Toutankhamon – et Thomas m’a accompagnée. Malheureusement, Seth était indisponible ce soir-là, il avait affaire à Boston pour ces terres qu’il envisage d’acheter. Le Met est un musée magnifique et la foule était nombreuse. Mr Carter s’était désisté ce soir-là et c’est son secrétaire, Mr Racdrol – Mr Novarn Racdrol, un homme épais d’origine écossaise avec un accent assez prononcé – qui a mené les débats. Les photographies étaient remarquables et un plan de la tombe était affiché derrière l’orateur. C’était superbe ! J’en suis revenue enchantée et Thomas, qui avait pourtant assisté à d’autres conférences, était tout aussi enthousiaste. De tels objets font rêver et on ne peut se lasser de les admirer. Tant de trésors… J’ai déjà reçu quelques réponses à mes premiers articles sur les Amérindiens, dont celle d’un membre du Congrès qui souhaite me rencontrer. Peut-être pourrais-je faire évoluer les choses ? L’ami de Cyrus qui nous a aidés pour les procédures d’adoption me conseille d’y aller. Il prétend aussi que les Vandergelt comptent acheter une propriété en Angleterre. Le saviez-vous ? Pourquoi pas en Amérique ? Sans doute Mrs Vandergelt souhaite-t-elle se rapprocher de ses enfants. Thomas pense que… - Je me demande quel nom portent Sethos et Margaret, dis-je soudain en m’adressant à Nefret tandis qu’Emerson relisait la lettre accoudé à la cheminée. - Williamson, répondit Emerson. - Pardon ? fis-je sidérée. - Comment le savez-vous Père ? demanda doucement Nefret. - Il me l’a dit, répondit Emerson en déposant la lettre de Margaret sur la table du salon, puis il se leva et arpenta la pièce d’un air songeur. Mon père s’appelait Thomas William Emerson de La Grange, continua-t-il. Et je ne crois pas que ce soit d’après le président d’Amérique que mon frère ait prénommé son fils adoptif. De plus, il y a longtemps qu’il a choisi ce nom de famille – Williamson, fils de William. - Mon Dieu ! dis-je tout émue. - Mon père en aurait été fier, dit Emerson. La vie de Sethos et de sa mère aurait été très différente s’il avait vécu. La mienne aussi, tout comme celle de Walter. Quel gâchis ! Je me souviens de lui. C’était un homme originaire de Cornouailles, grand, avec des épaules larges, des cheveux noirs, des yeux bleus, la peau mate et la voix profonde. Je vais déjà, même enfant, qu’il avait à son actif plusieurs aventures sentimentales avant la mère de Sethos, qui était aussi – malheureusement pour elle – une amie de ma propre mère. Une connaissance plutôt, car en réalité, ma mère n’avait pas d’amie. Je n’excuse aucunement la conduite licencieuse de mon père, bien entendu, mais à sa décharge, il n’était pas facile de vivre auprès de la fille du Comte de Radcliffe. Bon Dieu, que je déteste ce satané prénom ! Lady Isabelle Courteney était une femme glacée. Le seul sentiment passionné qu’elle savait exprimer était la haine. Elle n’a jamais pardonné à mon père – ni plus tard à ses propres fils. - Pauvre femme, dit Nefret. Nous étions tous les trois seuls au salon. Lia était remontée avec les enfants. Je m’étonnais quelque peu des confidences inattendues d’Emerson. Il ne parlait jamais de ses parents. Je savais qu’il avait adoré son père et l’avait perdu trop tôt, il avait ensuite enduré la froideur de sa mère et s’était institué le défenseur de son jeune frère, plus délicat. Dès que possible, il avait quitté le domicile familial pour mener sa vie seul. Son éducation autodidacte expliquait une certaine raideur de son caractère, ainsi que le fait qu’il se trouvait plus à l’aise parmi des étrangers qu’au milieu de ses pairs. Après notre mariage, à la naissance de Ramsès, Emerson avait contacté sa mère et cherché à rétablir une sorte de relation. Elle n’avait jamais répondu. Ancrée dans ses rancœurs, elle était morte seule. Nefret avait raison. Pauvre femme ! Certains êtres sont les artisans de leur propre malheur.
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10.12.2008
chapitre 4 - d
*** Le matin suivant au réveil, Emerson était très calme – bien plus que je ne m’y attendais. Malgré notre nuit écourtée, je me sentais vibrante d’énergie. J’envisageai un moment de mettre mes listes à jour, mais cela pouvait attendre. Je choisis donc de profiter de la bonne humeur d’Emerson. - Vous avez remarquablement encaissé la vérité, mon chéri, dis-je aimablement. Bien mieux que je ne m’y attendais. - Peabody, grogna-t-il en plissant les yeux. Surtout ne commencez pas à m’asticoter. J’ai réussi à me contrôler – et laissez-moi vous dire que le fait que vous sembliez en doutiez me navre – mais… Crénom ! Que diable avais-je l’intention de dire ? - Je n’en ai pas la moindre idée, répondis-je sincèrement. - Humph ! Mon satané frère ne perd rien pour attendre, mais nous devons malgré tout éclaircir cette foutue histoire. - Bien entendu, approuvai-je. Je ne dis pas que nous allons débrouiller cette enquête pour aider votre bien-aimé frère qui suit de son côté suit une autre piste aux Amériques mais – - Bien-aimé frère ! explosa Emerson, en me fixant d’un air outragé. Ce sal… - Tst tst, Emerson, dis-je en agitant un doigt menaçant, ne soyez pas vulgaire. De toute façon, si Sethos vous avait parlé de ses soupçons, vous vous seriez buté ou auriez vociféré sans même l’écouter. - Vociférer ? vociféra Emerson à pleine voix. MOI ! - Donc, continuai-je avec un sourire serein, connaissant votre égalité de caractère et votre affection à son endroit, Sethos a bien été obligé d’employer des chemins détournés pour attirer notre attention. Et il a parfaitement atteint son but, non ? - Vous aussi, ma chérie, dit Emerson en me prenant dans ses bras. Vous cherchez délibérément à me mettre hors de moi, n’est-ce pas ? Et sans même avoir besoin de prendre des chemins détournés. Après un petit interlude tout à fait satisfaisant, je repris le cours de mes réflexions. Emerson arborait un sourire un brin fat mais je ne souhaitais pas relever le fait qu’il réussissait – parfois – à m’interrompre durant un discours. - Je me demande quand nous pourrons interroger Mr Morcook, dis-je. Que va bien pouvoir nous apprendre de nouveau ? Est-ce une nouvelle preuve concernant ce trafic de faux ? Ou encore un message de Sethos ? Mon Dieu, Emerson ! Serait-il en danger ? Devrions-nous le rejoindre s’il réclamait notre assistance ? - Du calme, ma chérie, dit-il. Ne laissez pas votre imagination s’emballer. Il n’est pas question que nous allions rejoindre ce jean-foutre en Amérique. S’il court un danger là-bas… – crénom de nom, pourquoi diable serait-ce le cas ? Vous dites cela exprès pour m’ennuyer ! – Et puis aussi, il n’a qu’à revenir. - Je pense que tout ira bien, dis-je fermement pour rassurer Emerson – son affection fraternelle m’émouvait toujours. Après tout, Margaret est avec lui. - Je ne vois absolument pas le rapport, dit Emerson un peu perdu. - Elle veille sur lui. Emerson sembla pris de court, mais il ne répondit pas. Peu après, en sortant de notre chambre, nous rencontrâmes Nefret sur le palier. Fraîche et reposée, elle avait déjà été rendre visite à ses malades. Sennia avait passé une bonne nuit et venait d’être libérée de son drain. Je réalisai avec un peu de surprise que je n’avais pas pensé à elle depuis mon réveil, et cette omission me chagrina. Je me promis de passer un moment durant l’après-midi auprès de la jeune fille. Pour l’instant, elle se reposait et, selon Nefret, n’avait besoin de rien. Quant à Mr Morcook, il avait également passé une nuit calme mais n’avait pas encore repris conscience. Nefret l’avait à nouveau examiné et garantissait son pronostic vital. Il devait simplement se reposer, et serait sans doute à même de répondre à quelques questions en fin de journée. En tant que garde-malade, Evans prenait son rôle très à cœur. Je reçus une lettre de Cyrus Vandergelt au courrier du matin. Je la lus avec une stupeur grandissante. Ma très chère Amelia, Un petit mot pour vous transmettre une nouvelle qui va sans doute vous surprendre. Je vais mettre en vente ma demeure de Louxor. C’est une décision longuement réfléchie. Un tournant nécessaire. J’ai beaucoup aimé la vie que j’aie menée ici. Sur la rive ouest du Nil, tout près de l’entrée de la Vallée des Roi, j’ai pu vivre en plein ma passion tardive pour l’archéologie. J’ai fait bâtir cette demeure avec des tours et des balcons directement inspirés des châteaux des Croisés dont on trouve encore tant de traces dans tout le Moyen Orient. Un moyen comme un autre de me rattacher au passé. Saviez-vous que le vrai nom de ma maison est : « la Maison de la Porte des Rois » ? Je ne crois pas que quiconque l’ait jamais désignée ainsi. Il y a si longtemps que les Egyptiens l’ont surnommée : « le château de l’Américain ». Si vous vous demandez pourquoi j’ai pris une telle décision, je dois vous avouer que votre absence cette année m’a forcé à réfléchir. Depuis leur mariage, Bertie et Jumana envisagent de mener leur carrière ailleurs qu’en Egypte – où Jumana espère revenir ensuite, avec une plus large expérience à son actif. Ils ont reculé leur départ jusqu’à la naissance de Thomas, mais c’est décidé désormais. Ils ont accepté un poste en Jordanie, pour explorer l'extraordinaire ville de Petra toute taillée dans le rocher, avec un monastère, divers monuments, des tombes, des thermes ou encore des dessins et bas-reliefs. . J’irai sans doute leur rendre visite très rapidement. C’est un aventurier suisse, Johann Burckardt qui a redécouvert le site en 1812 mais les premières fouilles archéologiques ne commencent que cette année. Bertie et Jumana sont ravis de cette aventure. Katherine et moi leur garderons Thomas. La question est : " Où irons-nous ensuite ?" La fille de Kat est mariée depuis plusieurs années au pays de Galles et je ne ressens pas le besoin de retourner dans mon pays natal, aussi, nous avons plutôt décidé d’acquérir une demeure en Angleterre, pas trop loin de Londres où nous séjournerons en attendant. Inutile de vous dire que Katherine est enchantée. Elle a été trèsd patiente mais n'a jamais éprouvé la même passion que moi pour l'Egypte. Quant à moi, j’ai obtenu de la vie tout ce qu’un homme peut espérer. Il est temps pour moi de songer à la retraite, entouré de mon – sinon de mes petits-enfants.…/… Emerson ne jura même pas lorsque je lui lus cette épouvantable épître. Je savais pourtant qu’il appréciait l’amitié de Cyrus Vandergelt, et que celui-ci lui manquerait si – quand nous retournerions en Egypte. - Je me demande qui aura jamais assez d’argent pour acheter cette monstruosité architecturale, grommela-t-il seulement. - Père, protesta Nefret. C’est une merveilleuse demeure qui de plus est pour nous chargée de souvenirs. - Chargée de souvenirs, répétai-je lentement. C’est exact… Nous nous retrouvâmes avec les enfants à l’heure du thé dans le salon. Bien entendu, la conversation demeura neutre, et Emerson mit un point d’honneur à répondre aux nombreuses questions de Charla et d’Evvie. Les fillettes avaient pour un temps déposé la hache de guerre, et je dois avouer que le répit était le bienvenu. Pour une raison qui m’échappait, elles s’étaient prises de passion pour Toutankhamon et Emerson leur fit bien volontiers un petit cours sur ce roitelet qui connaissait une gloire inattendue après trois millénaires. - Le roi était encore un tout jeune garçon lorsqu’il est mort, dit Emerson en souriant aux deux visages levés vers lui. Il avait sans doute un joli sourire et des dents proéminentes. - Comme un lapin ? s’exclama Evvie en gloussant. - C’est ainsi que je le vois, affirma Emerson avec sérieux. Il y a de nombreuses dents proéminentes parmi ses ascendants. - Va-t-on démailloter sa momie ? demanda David John. - Certainement pas ! s’exclama Emerson d’une voix forte. Humph – du moins pas avant de très nombreuses années. (Nda : Il avait raison, il a fallu attendre 2008.) - Pourquoi ? demanda Charla en fronçant son front pur d’un air menaçant. Je voudrais bien le voir ! - Dire qu’il y a trois mille ans qu’il dort au bord du Nil dans son sarcophage d’or et de pierres précieuses, dis-je d’une voix un peu enrouée. - Ne bêtifiez pas, Peabody, ricana grossièrement Emerson. On se croirait dans la Belle au Bois Dormant – les trois enfants gloussèrent de plaisir, aussi je ne répondis pas. - Ce serait plutôt Le Beau au Bois Dormant, souligna Evvie. - Les momies ont une valeur archéologique et historique – et celle d’un pharaon encore davantage, dit Emerson. Elles sont fragiles. Après avoir été protégée si longtemps, celle-ci serait abimée par l’air ambiant. Les aléas climatiques et les bactéries apportées par les visiteurs pourraient la détruire, la réduire en poussière. - Personne n’a encore vu cette momie ? demanda David John. - A sa mort, comme de coutume, dis-je, le corps du roi été enroulé dans des bandes de lin qui ne laissaient apparaître que son visage. Et ensuite, la momie a été ensevelie dans trois cercueils gigognes, dont un en or massif. - Pour l’instant, tout ce que l’on connaît du pharaon est son masque d’or, grommela Emerson d’un ton bref. Grrr – je n’ose penser aux dommages causés par Carter lorsqu’il a utilisé des outils aiguisés pour extirper ce masque – - Pourquoi a-t-il voulu l’enlever ? - Parce qu’il pèse onze kilos en or massif incrusté de lapis-lazulis et de pierres semi-précieuses, dit Emerson aux enfants fascinés. Et ce n’est qu’une petite partie du trésor funéraire. L’or est parfois maudit, les enfants, même pour un pharaon. - Pourquoi le roi est-il mort si jeune ? - Il a été pharaon à neuf ans et est mort à dix-neuf, sans doute à cause d’une blessure infectée. - Comme lord Carnarvon ? demanda David John. - On ne sait pas au juste, dit Emerson pensif. Certains prétendent aussi qu’il a été assassiné. - Pourquoi ? demanda aussitôt Charla. - Parce que Toutankhamon a été le dernier de sa dynastie. C’était le XIIème pharaon de la XVIIIème dynastie d’Egypte. Lui ont succédé d’abord le grand prêtre Aye pendant quatre ans, puis le chef militaire Horemheb qui a régné vingt-six ans avant de céder le pouvoir à son vizir Ramsès, fondateur de la XIXème dynastie. Sur ces entrefaites, Tom Evans entra et nous remit un télégramme. David et Ramsès rentreraient le soir même. Ils ne donnaient aucune indication sur ce qu’ils avaient découvert. - Crénom ! s’exclama Emerson. .../...
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08.12.2008
chapitre 4 - c
Emerson s’était emporté contre moi, prétendant que je parlais trop – alors que, bien entendu, il agissait de même. D’humeur magnanime, je n’avais pas relevé son incohérence. D’ailleurs j’avais d’autres sujets de réflexion. Evans regardait le corps inerte avec des yeux hagards. Ses cheveux gris étaient en désordre comme s’il venait de les ébouriffer d’une main fébrile mais il était cependant entièrement vêtu. Curieux – du moins à cette heure de la nuit. Mes soupçons s’éveillaient. Après tout, pensai-je, nous avions vainement cherché à démasquer un traître dans la maison, et Evans faisait bel et bien partie de ma liste des nouveaux arrivés dans notre domesticité. Je l’examinai encore avec des yeux plissés par l’expectative lorsque son regard absent croisa le mien. Il eut un sourire à peine esquissé et hocha la tête, comme s’il lisait dans mes pensées. Puis il sembla prendre une décision et se redressa de toute sa taille, carrant les épaules et levant le menton. Soudain, il n’avait plus du tout l’air d’un maître d’hôtel. Avant même qu’il n’ouvre la bouche, Nefret intervint :
- Cet homme a besoin de repos, dit-elle de sa voix ferme et autoritaire de praticien. Père, avec l’aide d’Evans, pourriez-vous le transporter dans ma salle de soin, je vous prie ?
- Si cela ne vous fait rien, madame, intervint Evans de façon inattendue, pourrions-nous plutôt le mettre dans la chambre vide qui se trouve à côté de la mienne. Ainsi, je veillerai sur lui.
- Ah, fit Emerson en lui lançant un regard dur. Ainsi vous le connaissez ?
Mais il ne fit pas d’autre commentaire et, avec l’accord de Nefret qui semblait un peu perdue devant les regards froids que se renvoyaient les deux hommes, le corps inconscient fut emporté vers l’étage.
- Je vous attends au salon, dis-je fermement.
Nefret, Lia et moi étions à peine installées devant le feu mourant que les deux hommes revinrent. Emerson leva un sourcil cynique en voyant le confortable verre de whisky soda que je m’étais servi mais j’avais autant besoin de me réchauffer et de m’éclaircir les idées. Les bienfaisantes vertus de cette boisson ne sont plus à démontrer. Emerson ne se servit pas, et s’adossa à la cheminée. Evans était debout, face à nous. Nous le regardions tous avec des yeux fixes, quelque peu accusateurs dans mon cas.
- Très bien, dit Emerson sèchement, mais sa voix n’était plus aussi menaçante que précédemment et je me demandai brièvement pourquoi. Nous vous écoutons, Evans. Qui est cet homme – et d’où le connaissez-vous ?
- Il s’appelle Jerry Morcook, répondit Evans sans se faire prier, et je le connais depuis des années. Il travaillait avec le Maître – il travaille toujours avec lui d’ailleurs et –
- Sethos ! m’exclamai-je.
- Peabody, je vous en prie, coupa Emerson d’un geste impatient. Je ne suis vraiment pas d’humeur à accepter vos interruptions inutiles. Continuez, Evans.
Je jetai à Emerson un regard noir – en pure perte car il ne me regardait pas – et décidai de garder mes réflexions pour un meilleur moment. Il y avait une certaine logique d’ailleurs dans sa requête. La nuit était déjà bien avancée. Il n’était certainement pas utile de faire durer cette entrevue plus que nécessaire.
- Oui, dis-je d’un ton pincé. Continuez, Evans.
Cette fois Emerson me regarda, et son air sombre s’éclaira d’un sourire inattendu. Evans commença à parler. Nous ne connaissions de sa vie passée que ce qu’il avait bien voulu nous en dire. Il avait vécu longtemps dans la rue mais ses manières étaient cependant parfaites, manifestement acquises au contact de son ancien maître. Sethos nous avait indiqué avoir confiance en Evans. Nous l’avions donc accepté. Nefret l’avait soigné. Tom Evans s’était senti à l’aise dans sa nouvelle fonction et l’avait accomplie avec diligence. Mais il nous indiqua avoir aussi reçu de Sethos la mission de veiller sur nous, de nous protéger. Emerson s’empourpra de rage en apprenant que son frère, avant même de s’embarquer en Amérique, avait eu vent des faux qui circulaient sous le manteau depuis la découverte de Toutankhamon. Bien qu’il ait quitté depuis plusieurs années le marché illégal des antiquités, Sethos y avait conservé – par goût et par nature – certains contacts. Au lieu de nous prévenir directement de ce qui se tramait, Sethos avait mandaté l’un de ses hommes, Jerry Morcook, pour expliquer la situation à Evans. Il devait également nous faire parvenir le faux scarabée pour attirer notre attention. C’était donc Morcook que les jumeaux avaient rencontré, lui qui avait été attaqué par le Grand Chat de Ré après avoir trébuché dans le piège creusé par les jumeaux sur son passage habituel. Jerry Morcook était l’homme au long manteau sombre qui avait eu le scarabée dans sa poche. Après avoir été ainsi intercepté, il avait trouvé un autre moyen de communiquer avec Evans. Il n’y avait plus eu d’intrusions dans le parc. Il est vrai aussi que les jumeaux avaient été étroitement surveillés depuis.
- Pourquoi avoir frappé le jardiner ? demandai-je étonnée. Et pourquoi avoir récupéré le scarabée dans la chambre de David John pour le mettre dans la roseraie ?
Evans me regarda stupéfait. Son expression était si outrageusement sincère que je m’en méfiai aussitôt. Il me paraissait tout aussi capable que son maître de simuler les émotions.
- Ni Jerry ni moi n’avons frappé le jeune Clerkenwell, madame, affirma-t-il. Pourquoi l’aurions-nous fait ? Nous ne l’avons jamais rencontré. Et j’ai été un peu étonné de voir que les enfants ne vous remettaient pas aussitôt le scarabée, mais j’ai pensé ensuite que c’étaient eux qui l’avaient apporté dans la roseraie pour – hum – créer un effet dramatique.
- Laissons pour l’instant de côté ce foutu scarabée, dit Emerson les dents serrées. Qui a agressé Morcook ce soir ?
- Je n’en sais pas plus que vous, professeur, répondit Evans. Nous avions rendez-vous ce soir. Il m’avait écrit et devait apporter de nouvelles preuves concernant le trafic. Il n’est pas venu à notre rendez-vous. J’ai attendu en vain plus d’une heure. J’étais à peine rentré et je vérifiais la fermeture des portes lorsque j’ai entendu frapper. Dès que j’ai ouvert, il s’est écroulé dans l’entrée. J’ai vu qu’il était inconscient, qu’il saignait, aussi je suis allée chercher madame Nefret – et je vous ai prévenus.
- Il a dû être attaqué juste devant la porte, dis-je.
- Pas forcément, Mère, remarqua Nefret. Un homme frappé dans le dos peut parfois continuer à marcher durant plusieurs minutes – même si le coup est mortel, ce qui n’est pas le cas ici.
Evans avait écouté Nefret avec attention. Il semblait réellement perturbé, mais soulagé. Il avait été le seul à approcher Morcook, pensai-je soudain. Avait-il donné lui-même ce coup de couteau ? Avait-il confondu son acolyte avec un malfaiteur ? Cela ne m’étonnait pas vraiment que Sethos ait chargé ses hommes de veiller sur nous, cela lui correspondait bien, tout comme le caractère compliqué de toute l’opération. Si Morcook faisait office de messager, nous étions obligés d’attendre son réveil pour en apprendre davantage. Pourrait-il décrire son agresseur ? C’était peu probable puisqu’il avait été frappé de dos. Qu’avait donc découvert Sethos ? Pourquoi ces manœuvres tortueuses ? Je savais qu’Emerson était d’ores et déjà furieux contre son frère, et que Ramsès le serait aussi, mais je réfléchissais au delà des premières évidences. Sethos était-il parti outre Atlantique afin de compléter son enquête ? Avait-il voulu nous charger de veiller en son absence sur ce qui se passait en Angleterre ? Et que découvriraient David et Ramsès à Highclere ? Que faisait au juste Hoaward Carter en Amérique ? Se pouvait-il…
Un juron étouffé d’Emerson interrompit net mes réflexions.
- Lia, Nefret, dit-il d’un ton bourru, vous dormez debout. Il n’est pas nécessaire de rester plus longtemps. Nous ne pouvons rien faire de plus ce soir.
- Evans, dit Nefret gentiment, je ne crois pas que votre ami aura besoin de quoi que ce soit durant la nuit mais j’ai laissé à côté de son lit une potion calmante à lui faire boire s’il se réveille. Je le verrai demain.
- Merci, madame, répondit Evans.
Il salua et nous quitta. Lia et Nefret ne s’attardèrent pas et remontèrent derrière lui. Je n’avais pas terminé mon whisky soda, aussi je sirotai mon verre tout en regardant Emerson.
- Le sa… ! s’exclama-t-il soudain en assénant un coup de poing sur l’appui de la cheminée.
- Voyons, dis-je calmement, sachant parfaitement à qui il faisait allusion. Il a voulu bien faire, Emerson.
- Bien faire ? explosa Emerson écumant. Il a fait cela juste pour s’amuser ! Crénom de nom ! Je vais l’étriper. Pourquoi n’a-t-il rien dit de ce foutu trafic s’il était déjà au courant avant son départ ? Pourquoi d’ailleurs est-il parti en Amérique – justement au moment où Carter s’y trouvait ? Peabody, ce serait un juste retour des choses si Carter était…
- Voyons, Emerson, dis-je en me levant après avoir déposé mon verre vide sur la table basse. Ne vous laissez pas emporter par votre rancœur. Je sais bien qu’Howard s’est mal comporté envers nous après la découverte de cette tombe. Après tout, c’est grâce à vous s’il…
- N’ajoutez surtout rien de plus, Amelia, coupa-t-il.
Emerson m’appelait rarement par mon prénom. Quand il le faisait, c’est qu’il était fâché. La découverte de la tombe de Toutankhamon était toujours une plaie ouverte en lui. Il avait désiré des années durant obtenir le firman sur la vallée des Rois, persuadé que certaines tombes royales y restaient à découvrir. Après avoir dû endurer les recherches ineptes d’un riche dilettante américain, Theodore Davis, il avait tout fait pour convaincre lord Carnarvon d’abandonner ses recherches, mais son insistance avait au contraire poussé le vieil homme entêté à agir à l’encontre de ses désirs. Emerson a de nombreuses qualités, mais le tact et la patience n’en faisaient pas partie.
Je sus soudain de façon certaine que nous ne retournerions pas travailler à Louxor. Ce serait un crève-cœur pour Emerson que d’avoir l’objet de tous ses désirs à portée de main, tout en étant banni de ses abords. Ramsès et Nefret devaient s’installer au Caire avec leurs enfants dès la saison prochaine, si la santé de Nefret le permettait. Il nous faudrait donc, Emerson et moi, reprendre un temps notre vie d’égyptologues vagabonds, avec de nouveaux sites de fouilles à choisir d’une année sur l’autre. J’avais aimé Louxor mais Emerson était bien plus important à mes yeux. Nous étions restés sédentaires suffisamment longtemps. Combien d’années faudrait-il encore pour que la tombe royale soit complètement vidée, musai-je ? Dix ans ? Davantage ? Sans doute, n’y retournerons-nous jamais…
- Venez, ma chérie, murmura Emerson dans mon cou. Vous dormez debout.
Roman de la momie maudite
La jeune fille était étendue, blessée, souffrante. Ses grands yeux tristes tournés vers la fenêtre semblaient…
Lorsqu’il alla lui rendre visite le matin suivant, David John apportait à Sennia de nouveaux livres. Elle avait aimé les précédents, et il en avait été flatté. Sa sœur lisait peu, Evvie pas du tout. David John appréciait pouvoir discuter avec Sennia de leurs goûts littéraires. Il était plus facile d’aborder ce sujet avec elle qu’avec ses grands-parents ou ses parents. Ceux-ci avaient parfois des censures que le garçon acceptait mal. David John n’aimait pas les contraintes, quelles qu’elles soient.
- J’ai pris ceux-là dans la bibliothèque de Maman, dit David John en tendant son paquet à Sennia. C’est une sélection assez libre. Elle était occupée avec son nouveau blessé.
- Qui est cet homme arrivé dans la nuit ? demanda la jeune fille.
- Un ami d’Evans – et aussi de Sethos à ce que j’ai compris, répondit David John. Je ne l’ai pas vu. Je ne pense pas que j’en aurais eu le droit. Tu sais que Charla et moi sommes quelque peu en disgrâce en ce moment. Evvie aussi d’ailleurs !
- Les choses ne s’arrangent-elles pas entre Charla et Evvie ?
- Si, admit-il, un peu. Mais cela n’a pas levé la consigne. Grand-maman reste furieuse que nous soyons sortis dans le parc l’autre nuit, même si nous avons réussi à intercepter l’intrus et à prendre le scarabée. J’aimerais que Papa revienne.
- Tu peux au moins espérer son retour, dit Sennia les yeux soudain embués. Mon père à moi ne reviendra jamais.
- Ton père ? demanda David John interloqué. Je ne savais pas que tu le connaissais. Qui est-ce, Sennia ?
- C’était le neveu de tante Amélia, répondit Sennia. Il est mort en Egypte pendant la guerre. Comme Bertie, il était amoureux d’une Egyptienne, ma mère, mais elle est morte et tante Amelia m’a recueillie.
- Un neveu ? répéta David John. C’était donc aussi le cousin de Papa. Pourquoi ne parlent-il jamais de lui ?
- Ils doivent avoir souffert de sa disparition, répondit Sennia. Parfois, le chagrin s’exprime mieux dans le silence.
- Mais ils parlent toujours du cousin John qui est mort en France, protesta David John, et je porte son nom. Comment s’appelait ton père ? ajouta-t-il après un moment de réflexion.
- Perceval Peabody, répondit fièrement Sennia.
- Perceval Peab… – fit David John les yeux ronds. Oh, Sennia c’est tellement extraordinaire. Regarde !
Il fouilla dans la pile de livres qu’il avait psoé près d’elle et en tira un petit recueil à la couverture usée. Sennia le prit d’une main incertaine. Le titre « Prisonnier des Arabes » s’étalait en lettres ternies sur le cuir fané. La première page indiquait que le recueil avait été édité à compte d’auteur en 1911 par les éditions Esquire. Sennia écarquilla les yeux en découvrant le nom de l’auteur : Perceval Peabody.
- Mon père ? demanda-t-elle en regardant David John.
- Je pense, répondit celui-ci. C’est un recueil de souvenirs mais – c’est assez curieux, ajouta-t-il en détournant soudain le regard. Les opinions exprimées semblent sectaires, parfois même au point d’en devenir comiques. Je ne pensais pas que leur auteur puisse être marié avec une Egyptienne.
- Mes parents n’étaient pas mariés, dit Sennia calmement. Merci pour ce livre, David John. Il m’est infiniment précieux.
Peu après, David John quitta la pièce et se retourna avant d’ouvrir la porte. Il vit que Sennia tenait le petit recueil serré contre sa poitrine. La visage du garçon se crispa d’une sorte angoisse qu’il ne comprenait pas très bien.
Manuscrit H
- Je crois que David et Ramsès ne vont pas tarder à revenir, dit Lia en regardant sa cousine. Qu’en penses-tu ?
- Pardon ? s’exclama Nefret après un bref silence. Tu m’as parlé ? Excuse-moi, Lia, je n’écoutais pas.
- A quoi pensais-tu ? demanda Lia gentiment.
- A mes derniers patients, comme tout bon médecin, dit Nefret en riant. Mais il n’y a pas grand chose à en dire. L’état de Sennia est plus que satisfaisant, même si je la trouve anormalement pâle depuis quelques semaines. Elle a récemment posé à tante Amelia des questions sur ses parents biologiques, tu sais.
- C’est bien normal, répondit calmement Lia. Sennia n’est plus une enfant. Je la plains beaucoup. Il n’est pas facile de se trouver entre deux cultures. David a déjà vécu cela, et – continua-t-elle d’une voix plus dure, mes enfants l’expérimenteront aussi.
- Lia ! s’écria Nefret en bondissant pour serrer son amie dans ses bras. Que se passe-t-il ? Est-ce Dollie ?
- Si tu savais combien les autres sont odieux avec lui, soupira Lia en se dégageant d’un air bravache. Il est encore si jeune, Nefret. Il est difficile pour lui de subir un tel ostracisme. Oh, dès que je donne mon nom, je le subis aussi mais au moins j’ai librement choisi mon sort. Quant à Sennia, en plus d’être à moitié Egyptienne, elle doit aussi affronter son illégitimité.
- Le professeur et tante Amelia l’ont adoptée, protesta Nefret. Elle porte très officiellement le nom d’Emerson.
- Et de ce fait, le monde la croit d’autant plus la fille illégitime de Ramsès, souligna Lia.
- Comment pourrais-je critiquer les autres de le penser alors que j’ai été la première à le croire jadis ? s’écria Nefret d’une voix émue. Je connaissais pourtant l’intégrité de Ramsès et pourtant –
- Je suis désolée d’avoir réveillé ces souvenirs, dit Lia gênée.
- C’est si injuste ! continua impulsivement Nefret. Pourquoi les enfants doivent-ils toujours payer les fautes de leurs parents ?
- Tout a un prix, dit Lia, un peu tristement. Heureusement personne ne sait pas d’avance combien dur est parfois le chemin. Mais il y a aussi des compensations, n’est-ce pas ?
- Tu sais, poursuivit Nefret, sans accepter le changement de sujet, je commence à comprendre l’attitude de ma belle-mère. Je la trouvais trop dure avec Ramsès autrefois, toujours à le critiquer, à le reprendre. En fait, elle s’inquiétait pour lui. Comme je m’inquiète pour mes enfants ou Sennia. Comment les protéger ?
- On ne peut pas toujours le faire, admit Lia. Il faut juste agir au jour le jour et affronter les épreuves comme elles viennent, sans se renier. Regarde-toi ! Tu as l’air plus gaie depuis que tu as ouvert le ventre de Sennia !
- Oh ! dit Nefret en éclatant de rire. Quelle horrible façon de dire les choses. J’ai eu deux patients hier – trois même si je compte ce pauvre Roger la semaine passée – mais Sennia était au moins un vrai cas chirurgical.
- Cela te manque, n’est-ce pas, de ne plus exercer ?
- La vie est un compromis, chérie, dit Nefret en agitant la main. J’ai beaucoup de projets quand nous retournerons au Caire, mais actuellement, la chirurgie n’est pas ma priorité.
- Même en Angleterre, la vie que vous menez est toujours trépidante, dit Lia. Que penses-tu de Jerry Morcook ?
- J’aime beaucoup l’oncle Sethos, répondit Nefret indirectement. Malgré tout ce qu’il a fait jadis, je ne peux m’empêcher d’avoir confiance en lui. Et il a raison : le professeur et tante Amelia s’ennuyaient ferme. Il leur a envoyé de la distraction.
Les deux jeunes femmes éclatèrent de rire, leurs soucis un moment mis de côté.
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04.12.2008
chapitre 4 - b
Le dernier télégramme de David et Ramsès indiquait qu’ils étaient partis à Highclere. Emerson écuma en le lisant.
- Je devrais les rejoindre, Peabody, affirma-t-il en agitant le papier froissé comme un étendard. Que diable ont-ils encore inventé ? Ils n’ont rien trouvé à Londres et je pense que je –
- Emerson, calmez-vous et venez prendre une tasse de thé, coupai-je d’un ton posé. Si David et Ramsès n’ont rien trouvé chez les vendeurs habituels de Londres, c’est qu’il n’y a rien à trouver. Vous savez parfaitement que, même si le contenu entier de la tombe se trouvait à Londres, aucun marchand ne vous donnerait le moindre renseignement. Vous êtes victime de votre propre crédibilité, mon cher. Vous ne leur avez que trop affirmé depuis des années ce que vous pensiez de leur profession.
- Je pourrais me déguiser… commença Emerson d’un ton hésitant.
- Il n’en est pas question, assénai-je sans ménagement. Je ne sais vraiment pas comment vous avez pu garder l’illusion que vous maîtrisez cet art difficile mais je dois à nouveau vous préciser que –
- N’insistez pas, Amelia, m’interrompit-il d’un ton sec. Et surtout ne me parlez pas de mon frère – ce vaurien – ce sal…
- Emerson !
Quoique furieux, il eut la décence d’adresser un regard gêné à Nefret et Lia qui riaient franchement comme deux petites folles. Je leur souris avec affection. J’étais moi-même assez satisfaite de ce petit échange. Le teint d’Emerson était devenu ponceau, ce qui seyait à ravir à ses yeux vifs d’un bleu saphir, et il arpentait le salon avec une énergie réconfortante. Il méritait bien une petite pause. La nuit avait été difficile, et la matinée encore pire. Devant ces derniers aléas qu’il lui était impossible de maîtriser, Emerson avait boudé toute la matinée dans son bureau. Emerson boudait rarement. Il avait davantage tendance à exposer à grands cris ses moindres mécontentements. Les Egyptiens ne lui avaient pas donné le surnom mérité de « maître des Imprécations » pour son équanimité de caractère. Emerson était le bruit et la puissance personnifiés. C’était ainsi qu’il était vraiment lui-même, et c’était ainsi que je l’aimais depuis – hum – disons de nombreuses années.
Après la nuit écourtée par notre visiteur inattendu, nous nous étions tous levé aux aurores parce que Sennia s’était réveillée indisposée. Elle se plaignait depuis plusieurs jours de douleurs abdominales que j’avais traitées avec mon efficacité habituelle, par une ceinture de flanelle et un léger relaxant. Malheureusement, les choses avaient empiré au cours de la nuit. J’avais donc appelé Nefret à l’aube en découvrant que Sennia avait une légère fièvre et des nausées, ainsi qu’une vive douleur à droite de l’ombilic qui irradiait vers son dos et le haut de sa cuisse. Dès que Nefret l’ausculta, appuyant doucement sur son ventre, cela provoqua un vomissement bilieux que j’essuyai immédiatement.
- Son pouls est rapide et elle a de la fièvre, dis-je en épongeant le petit visage crispé de la jeune fille. Il ne s’agit donc pas d’une simple indisposition. Qu’en dites-vous, Nefret ?
- L’accélération du pouls est normale par rapport à son hyperthermie, répondit Nefret d’une voix brève, penchée sur la bouche de Sennia dont la langue était sèche et blanchâtre. Son abdomen n’est pas trop ballonné et elle respire normalement.
Nefret demanda à Sennia de lever sa jambe droite tendue, ce qui provoqua chez la malade une crispation de souffrance.
- C’est une appendicite, dit enfin Nefret en se redressant. Il faut demander à Père de la descendre au rez-de-chaussée. Je vais m’habiller et préparer mes affaires.
Je sus ce qu’elle voulait dire. Nefret avait installé une sorte de cabinet médical avec ses instruments et quelques médicaments dans une des pièces du rez-de-chaussée qui servait anciennement de resserre près de la cuisine. Elle comptait donc opérer. J’appelai Emerson qui, affolé, descendit la jeune fille dans ses bras. Nefret s’enferma avec elle et nous attendîmes dans le salon la suite de son examen. Lia était avec nous, les yeux inquiets, le visage crispé.
- Elle va aller bien, tante Amelia, n’est-ce pas ? demanda-t-elle.
- Bien entendu, dis-je d’un ton ferme. Nefret est un excellent médecin, vous le savez, et une appendicite est une affection relativement courante.
- Bon Dieu ! beugla Emerson.
Je ne le repris pas. Il était bouleversé en pensant à Sennia – et je dois avouer que je ne me sentais pas très bien non plus. Aucun de nous ne suggéra l’idée de prendre un petit déjeuner. Nefret revint assez rapidement nous confirmer son diagnostic et annonça que, vu que Sennia était à jeun depuis la veille, elle allait procéder immédiatement à l’opération nécessaire. Je proposai de l’assister, ce qu’elle refusa posément, ainsi que ma proposition de faire venir du village un médecin pour l’aider.
- Je suis chirurgien, Mère, dit-elle d’une voix un peu sèche. L’inflammation est légère. C’est une opération d’une demi-heure, sans le moindre risque, Je n’aurai qu’à pratiquer une incision de quelques centimètres sur le flanc droit de Sennia.
Emerson sourcilla devant ce dernier détail et sortit brusquement du salon. Je ne le suivis pas. Lia et moi restâmes seules, sans parler.
Une heure après, Nefret revint annoncer que tout s’était parfaitement passé. Sennia dormait encore sous l’effet des sédatifs.
- Je lui retirerai son drain d’ici quelques heures, dit Nefret avec un sourire fatigué et elle pourra remonter dans sa chambre dès ce soir. Il est possible qu’elle reste un peu nauséeuse durant un jour ou deux. Je vous ai préparé la diète qu’elle devra suivre, Mère.
Laissant Lia parler à Nefret, j’allai immédiatement voir Sennia, bien entendu. Elle dormait, enveloppée dans son drap blanc bordé sous le menton, comme une momie. Lorsque j’entrai, Emerson se trouvait déjà dans la chambre. Il lui tenait la main.
- Elle est encore si petite, dit-il d’une voix émue ne se tournant vers moi. Surtout quand elle est malade.
Je ne répondis pas mais lui serrai fort la main. Il avait les yeux humides. Quand il vit que je l’avais remarqué, il eut un mouvement ombrageux et quitta la pièce pour aller s’enfermer dans son bureau.
Dès leur réveil, nous avions prévenu les trois enfants de la maladie de Sennia, tout en leur demandant d’être sages – et surtout silencieux. Ce fut le cas durant quelques heures. En fin de matinée, des hurlements indignés m’attirèrent cependant dans la salle de jeu où je trouvai Evvie et Charla qui se faisaient face, rouge et ébouriffées, comme deux petites harpies. Heket, la petite chatte tigrée, était à ses pieds et sautillait pour attraper un gland de tissu qui pendait d’un fauteuil rembourré devant l’âtre. Les contorsions de la petite bête étaient amusantes mais je compris vite que c’étaient elles qui avaient occasionné la dispute.
- Regarde, criait Evvie d’une vois stridente et moqueuse, ton chat est une vraie grenouille – et même un affreux crapaud !
- Crapaud toi-même ! répondit Charla d’un ton violent, ses yeux noirs flambant de rage. Tu es trop mauvaise ! Tu n’emporteras pas Triphis en quittant Amarna. Je la garderai ! Tu ne connais rien aux chats. Tous les chatons sont naturellement joueurs.
En réalité, si Triphis regardait les ébats d’Heket d’un air intéressé, elle ne semblait pas prête à y participer, préférant lécher son pelage d’un air hautain. Je lui trouvais même un air sardonique qui me rappela Horus, de sinistre mémoire. Allions-nous à nouveau devoir tenir compte d’un chat au caractère malveillant ? L’idée me fit frémir. Nefret et Lia s’étaient pendant ce temps occupé de séparer les fillettes avant qu’elles n’en viennent aux mains. David John écrivait sur le bureau, le dos tourné, sans les regarder. Je lui jetai un coup d’œil et soupirai avant de ressortir de la pièce sans écouter les sermons maternels. Ils eurent un certain effet car la journée continua ensuite comme une paix armée.
Les enfants déjeunèrent avec nous – den silence – mais ils avaient été privés de thé en notre compagnie et restèrent consignés dans leur chambre. Même si David John s’était sagement abstenu de prendre parti dans la dispute, il avait fort dignement tenu à partager le sort de sa sœur et de sa cousine. Je demandai à Rose de lui monter une assiette avec des gâteaux et du thé. Après tout, il le méritait.
- Je ne m’étonne pas que David et Ramsès aient choisi d’échapper un moment à leur filles, soupira Lia en savourant son thé brulant. Evvie devient de pire en pire depuis que Dollie est parti. Je pensais que cela lui donnerait plutôt le sens des responsabilités, mais au contraire, elle fait caprice sur caprice.
- Son frère aîné lui manque, dit gentiment Nefret en posant la main sur le bras de Lia. Charla a son petit caractère, elle aussi. Ne t’inquiète pas, elles finiront par se réconcilier.
- Comment va Sennia ? demanda Emerson en jetant le télégramme froissé sur un fauteuil.
- Elle est bien réveillée, répondit Nefret avec un sourire rassurant, et ravie de retrouver sa chambre. C’est vrai que ma salle de soin est quelque peu spartiate. J’ai autorisé David John à lui rendre visite. Il est plutôt calme, n’est-ce pas ? Il a joué aux échecs avec elle et lui a prêté des livres en partant.
- Et comment va Morcook ? jeta Emerson à contrecœur.
Jerry Morcook était le nom de l’homme que nous avions trouvé saignant dans notre entrée durant la nuit. Nefret l’avait rapidement jugé dans un état grave mais non inquiétant. Il avait reçu un coup de couteau dans le dos, et avait perdu du sang en abondance. Il dormait depuis dans une des chambres attribuées aux domestiques. Tom Evans veillait sur lui.
Il nous avait fallu un peu de temps avant d’obtenir de notre maître d’hôtel un récit cohérent de ce qui s’était passé. Il semblait être complètement dépassé par la vue du sang – peut-être, avais-je pensé, puisqu’un coup de couteau dans le ventre l’avait amené chez nous quelques mois auparavant, l’état de l’inconnu lui rappelait-il son propre sort. Il s’avéra vite que je me trompais.
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02.12.2008
chapitre 4 - a
Chapitre 4
Toutankhamon, XVIIIème dynastie, assuma une période de règne très brève entre Akhenaton et Semenkhâré – qui pourrait être en fait Néfertiti, son épouse.
Ce fut Tom Evans qui me réveilla en frappant à notre porte au beau milieu de la nuit. Je me levai immédiatement tandis qu’Emerson émergeait péniblement – le cher homme n’est jamais au mieux de sa forme lorsqu’il est réveillé en sursaut. Pour l’heure, j’avoue que ce fut mon passage impétueux sur son estomac en quittant le lit qui l’avait surpris. Il jurait encore alors que j’ouvrais la porte pour trouver notre maître d’hôtel le poing encore levé. Il était entièrement vêtu, mais ses cheveux gris étaient en désordre, son air compassé semblait quelque peu oublié. Il avait des taches sombres sur le bras et du sang sur les mains.
- Mon Dieu, Evans, dis-je calmement comme si j’avais l’habitude d’ouvrir ma porte en peignoir à mes domestiques en pleine nuit, que se passe-t-il donc ? Seriez-vous blessé ?
- Je vous signale que moi je suis blessé, Peabody, grogna Emerson d’une voix faible, et manifestement cela ne vous inquiète guère.
- Non, madame, rétorqua Evans en jetant un œil circonspect vers le lit d’où, d’après les sons rauques, Emerson devait émerger, drapé dans son drap comme un romain dans sa toge. Il y a un homme dans l’entrée. Il vous demande et il – hum – saigne…
- Avez-vous prévenu Mrs Nefret, dis-je en sortant vivement de la chambre et en m’avançant vers l’escalier pour descendre.
- Peabody ! rugit Emerson qui cherchait désespérément – et manifestement en vain – ses vêtements. N’y allez pas seule. Aie ! Bon dieu de bon dieu ! Qui m’a foutu une chaise en plein milieu de – Attendez moi !
- Oui madame, répondit Evans en me suivant. Elle est déjà en bas.
Nefret avait effectivement procédé à un premier examen et parlait à Lia qui tenait une lampe allumée au dessus du blessé. Je fus saisie en arrivant au bas de l’escalier par le côté tragique et quelque peu théâtral de la scène. La jeune femme blonde accroupie avec sa robe claire étalée autour d’elle devant l’homme étendu dans son manteau noir, tandis que les ruisseaux de sang – bon, peut-être n’était-ce que des ruisselets – s’écoulaient sur le marbre blanc, la silhouette estompée de Lia tenant comme une vestale sa lumière pâle au dessus d’eux. Le grand William Shakespeare aurait apprécié une telle mise en scène et probablement trouvé une façon dramatique de la décrire mais Emerson, surgissant de la chambre à demi-vêtu, fut plus direct en se pencha par dessus la rambarde :
- Crénom ! Que fait donc ce clampin à saigner dans mon entrée ? beugla-t-il. Que s’est-il donc passé ?
- Père, répondit Nefret calmement, pourriez-vous descendre et m’aider à transporter le blessé dans le salon.
Avec l’aide d’Evans qui lui soutenait les pieds, Emerson transporta donc le blessé dans notre salon et l’étendit sur le canapé. Je n’eus qu’une brève crispation à la pensée que le sang partirait très mal sur le velours, mais ma compassion vis à vis de mon prochain m’empêcha d’en faire la remarque à voix haute.
- Est-ce grave, Nefret, demandai-je. Et qui est ce monsieur ? Comment est-ce arrivé, Evans ?
- Bon Dieu, rugit Emerson, taisez-vous Peabody. Comment voulez-vous obtenir des réponses si vous parlez sans arrêt. Evans, qui est-ce vaurien ? S’il est entré par effraction dans la maison, pourquoi se donner la peine de le soigner, je vais plutôt – hum – qui l’a blessé d’ailleurs ?
Manuscrit H
Ramsès et David n’avaient eu aucun mal à obtenir un rendez-vous avec Jason Anderson. Ils le rencontrèrent dans un pub non loin du British muséum où ils avaient passé l’après-midi. Comme Ramsès l’avait prévu, l’homme ne demandait qu’à trouver de nouveaux renseignements et savait parfaitement que Ramsès s’était trouvé sur les lieux dès l’ouverture de la tombe. Le journaliste fut très déçu d’apprendre que la célèbre dispute entre Emerson et lord Carnarvon avait en fait complètement coupé les Emerson des retombées de la découverte. Lorsqu’il fut assuré que Ramsès ne lui raconterait rien de particulier sur Howard Carter, il se rembrunit et prit un air maussade.
- Je vais donc continuer à faire parler les voyantes, dit-il. Pourtant, d’après Kevin O’Connell, vos parents lui communiquaient parfois quelques tuyaux, Mr Emerson. Je ne vois pas pourquoi –
- A propos d’O’Connell, demanda Ramsès, auriez-vous reçu récemment de ses nouvelles ?
- Pourquoi ? coupa aussitôt l’autre, l’œil allumé et quelque peu inquiet. Nous travaillons en tandem sur cette affaire, vous savez. Je peux écouter aussi bien que lui –
- Je tiens à parler à O’Connell pour des raisons personnelles qui n’ont strictement rien à voir avec Toutankhamon, mentit Ramsès. Mon ami, Mr Todros, l’a rencontré la semaine passée à la gare de Paddington alors qu’il se rendait dans le Berkshire pour rencontrer Carter.
- Vous en savez donc plus que moi, dit Anderson les yeux plissés. Je sais qu’il voulait aller à Highclere pour tenter d’y voir la fille et la veuve de Carnarvon. Mais je ne crois pas que Carter y soit. Il est en Amérique en ce moment. Et je ne pense pas que ces foutues aristocrates tiendront tellement à parler aux journalistes. Elles se moquent bien de la liberté de la presse. Ni lady Almina, ni lady Evelyn ne diront rien à O’Connell. Je lui ai dit qu’il allait perdre son temps.
- Il est pourtant parti depuis plusieurs jours, souligna David. Pourquoi n’est-il pas encore revenu ?
- Je n’avais pas pensé à ça, dit Anderson en se mordillant la lèvre. Le journal n’a rien reçu de lui mais son absence ne me gène pas. Pendant ce temps, c’est moi qu’ils ont chargé de maintenir la pression sur la malédiction. Toutes ces morts, c’est réellement suspect, non ? « La mort frappera de ses ailes agiles celui qui osera troubler le repos du roi » continua-t-il avec un entrain obscène. Ceux qui sont entrés dans cette tombe auraient bien fait de se méfier !
- Je suis entré dans cette tombe, souligna Ramsès le visage figé. Il n’y avait pas de porte d’or et pas d’inscription. C’est une parfaite invention des journalistes.
- Les malédictions font de bons papiers, admit Anderson sans se déconcerter. Il y avait déjà eu la mort curieuse du canari de Carter même avant la découverte. C’est un journal français, le Figaro, qui s’est emballé le premier après la mort de Carnarvon. Je cite de mémoire : « Les événements ont donné raison aux prédictions des fellahs. Ainsi se trouvent réalisées les menaces des grands prêtres égyptiens contre les profanateurs de momies. »
- Dans le même style de fiction littéraire, dit Ramsès, Sir Arthur Conan Doyle, père de Sherlock Holmes a également largement diffusé son hypothèse d’une malédiction du pharaon.
- C’est un fervent adepte de spiritisme, dit David avec un sourire.
- Comment expliquez-vous cette suite de morts étranges ? demanda Anderson avec feu. Pourquoi ne pas admettre que les prêtres égyptiens détenaient des pouvoirs magiques destinés à conjurer les pillages de tombes ?
- Vraiment ? dit Ramsès d’une voix traînante et volontairement méprisante. Comment comprendre, dans ce cas, que les voleurs aient pu opérer pendant des millénaires et que les découvreurs de momies royales – tels Gaston Maspero, Victor Loret ou Pierre Montet – n’aient jamais été victimes d’une telle malédiction ?
- Le public aime les explications, continua Anderson avec un entêtement acharné. Vous les jugez farfelues, mais elles ont un vernis scientifique qui les rend crédibles. En Egypte, O’Connell a recueilli les premières rumeurs auprès des employés et des ouvriers des fouilles. Quant à la fameuse inscription qui menace de mort ceux qui osent déranger la paix éternelle du pharaon, même s’il s’agit d’une pure invention, elle ne vient pas de nous. D’après ce que j’en sais, le responsable est un agent de la sécurité du chantier de fouille de Carter qui a tenté ainsi d’effrayer les candidats pilleurs, tentés par le trésor.
- Quand on connaît la superstition des Egyptiens, cela peut fonctionner, dit David en soupirant. Ce serait un miracle qu’aucun objet ne disparaisse dans cette tombe !
Le journaliste les quitta peu après, Ramsès et David le regardèrent s’éloigner en silence.
- Qu’en penses-tu ? demanda enfin David.
- Highclere n’est qu’à cinquante kilomètres de Londres, dit Ramsès d’une voix lente. Après tout, pourquoi n’y ferions-nous pas un tour ?
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17:16 Publié dans L'OR MAUDIT DE PHARAON | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




