22.12.2008

chapitre 5 - c

- Rien ! marmonna Emerson.
- Emerson est un peu sensible sur le sujet depuis la dernière lettre de Margaret, dis-je posément. Elle a assisté à une conférence au Met où – comme par hasard – Sethos n’a pu l’accompagner. Or, ce soir-là, – comme par hasard – Howard Carter s’est désisté et c’est son secrétaire, Mr Novarn Racdrol – un homme soi-disant d’origine écossaise, comme par hasard barbu et affligé d’un fort accent – qui a mené les débats.
- Si je vous suis bien, Mère, dit Ramsès les sourcils levés, vous pensez que ledit secrétaire serait en réalité Sethos ?
- Je ne fais pas que le penser, c’est l’évidence même ! affirmai-je. D’ailleurs Emerson a été le premier à remarquer que Novarn Racdrol était très exactement Lord Carnarvon à l’envers.
- Remarquable, Père ! admit Ramsès – puis il ajouta entre ses dents serrées : Et si conforme à l’humour de ce cher oncle.
- C’est aussi mon avis, dis-je en le fixant – Ramsès n’avait jamais réussi à surmonter l’agacement que les manières désinvoltes de Sethos lui inspirait souvent, Emerson non plus d’ailleurs. Toujours d’après Margaret, continuai-je, la conférence était très réussie, avec des photographies remarquables et –
- … et un plan de la tombe affiché derrière l’orateur, grinça Emerson. Un plan de la tombe très certainement identique à celui que possède Morcook.
- Je ne vois pas trop le rapport, dis-je.
- Vu l’esprit tordu de mon cher frère, il doit y en avoir un !
- Pensez-vous que Sethos, avant de changer son personnage à cause de Margaret, aurait pris l’identité de Carter ? demanda Ramsès. Que soit celui qui ait donné toutes ces conférences au Met? Mais dans quel but ? C’est un travail si énorme.
- D’après Emerson, il veut juste piller leurs collections, dis-je calmement – et j’entendis David s’étouffer, mais cela me semble improbable. En fait, maintenant qu’il est marié et – hum – père adoptif, Sethos cherche une stabilité, une respectabilité même. Voyons, il a même le projet d’acheter des terres, d’acquérir un portefeuille d’actions. Il n’a vraiment aucun intérêt à se créer des problèmes avec la justice américaine.
- Je comprends mieux pourquoi vous teniez tant à savoir si Carter se trouvait ou non à Highclere, Père, dit Ramsès en réfléchissant. Cela mériterait sans doute d’y retourner voir.
- Mais pas tout de suite ! s’écria Lia en s’accrochant au bras de David. Vous venez juste de revenir.
- La prochaine fois, j’irai avec vous, grommela Emerson.

Au cours de la matinée, j’avais passé un long moment auprès de Sennia, heureuse de voir qu’elle recouvrait rapidement la santé et que son regard s’animait à nouveau. Peut-être cette infection avait-elle été la cause de son récent dépérissement après tout ?
En arrivant, Ramsès n’avait pu immédiatement voir la jeune fille qui était endormie. Aussi, dès qu’il apprit son réveil, il monta lui rendre visite, accompagné de Nefret. L’après-midi était déjà bien avancé. Un soleil voilé perçait à travers les nuages et illuminait les vitres. Au delà, j’entendais de joyeux cris animés, mêlés à des jappements sonores. Les enfants devaient jouer sur la terrasse avec le nouveau petit chien. Un terrier d’Ecosse, pensai-je avec un sourire. Pauvre Emerson ! Lui et moi étions restés au salon à deviser avec David et Lia. Les priorités d’Emerson étant toujours archéologiques, il avait entrepris David sur divers aspects de son voyage en France, critiquant sans vergogne le directeur du musée du Louvre et donnant un avis non sollicité sur la suite de la carrière professionnelle du garçon. Après l’avoir écouté pérorer un moment sans juger bon d’intervenir, j’échangeai avec ma nièce d’agréables réflexions sur l’évolution des mœurs qu’avaient apportées en France les années folles, leur influence en Angleterre, avant d’évoquer l’importance de la fermeté dans l’éducation. Lia était douce et indulgente. J’étais heureuse pour elle qu’aucun de ses quatre enfants – malgré le caractère un peu trop vif d’Evvie – ne soit aussi difficile à élever que Ramsès l’avait été. A mon avis, Lia était une épouse et une mère comblée. J’avais joué un certain rôle dans son mariage et son bonheur sans nuage faisait plaisir à voir.

Manuscrit H

- Je ne comptais pas rester aussi longtemps absent, chérie, dit Ramsès à sa femme en montant l’escalier. Je ne pensais pas non plus qu’il se passerait quoi que ce soit.
- Cela a été assez animé, répondit Nefret d’une voix sereine. Du coup, nous n’avons pas vu le temps passer – ce qui est parfait. Mère est en grande forme, n’est-ce pas ?
- Effectivement. Je craignais qu’elle ne s’ennuie mortellement d’être restée à Amarna mais j’aurais dû mieux la connaître.
- Elle a été très active, admit Nefret en riant, même si cela ne se voyait pas. Elle a envoyé des lettres à tout vat et rempli je ne sais combien de listes – surtout au sujet des décès de la malédiction.
- J’en avais déjà vu une reprenant les hypothèses des journalistes, et les poisons d’origines variées. C’était assez – disons spécial !
- Sans doute mais elle a depuis scrupuleusement éliminé chacune de ces théories, affirma Nefret avec sérieux. Et elle a raison au moins sur un point : il y a eu trop de décès, ce ne peut être une simple coïncidence. Il faudra qu’elle te montre la liste complète qu’elle a établie avec les détails concernant les victimes : âge, nationalité, cause, lieu et autres. C’est très impressionnant.
Ramsès ne répondit pas parce qu’ils étaient arrivés devant la porte de Sennia. Il frappa puis, dès que Sennia répondit, il s’effaça pour laisser entrer Nefret dans la pièce. Sennia était assise sur son lit, ses cheveux bruns soigneusement coiffés et ornés d’un ruban ponceau. Elle portait une liseuse en laine rose et sourit à leur vue.
- Je savais que vous étiez rentré, Ramsès, s’écria-t-elle en tendant son visage vers lui. David John est passé me le dire. Il m’a aussi annoncé que vous lui aviez ramené un petit chien, Cairn. Il doit me le présenter tout à l’heure.
- Tu as une mine magnifique, Petit Oiseau, répondit Ramsès dans son arabe le plus fleuri. J’en suis heureux. Si j’avais appris ton opération plus tôt, je me serais fait du souci pour toi.
S’asseyant au pied du lit, Ramsès prit la main de Sennia. Nefret, installée un peu à l’écart sur un fauteuil bas, eut un brusque élan d’amour devant le tableau qu’ils formaient. Ils se ressemblaient tant. Sans doute, pensa-t-elle, Charla en grandissant aurait-elle aussi des cheveux sombres aux souples ondulations, de grands yeux d’orientale aux longs cils. Mais sa fille avait le teint plus pâle – et curieusement c’était le blond David John qui avait hérité de la chaude carnation de son père – et de noires prunelles, comme Lily. Sa dernière-née. Sa dernière maternité aussi. Nefret ressentait pour sa toute petite fille un sentiment très intense, presque douloureux, sans doute parce qu’elle avait cru la perdre ou du moins ne pas survivre à sa naissance. Elle se penchait souvent avec passion sur le berceau du bébé dont la personnalité était encore un tel mystère. A qui ressemblerait-elle ? Serait-ce à Lily Forth dont elle-même n’avait aucun souvenir ? Et si c’était le cas, comment pourrait-elle reconnaître une similitude ? Il n’était pas toujours facile de savoir de quel ascendant tenait un enfant. D’où venait la richesse intérieure de David John, la violence passionnée qui animait parfois les colères de Charla ? La génétique émotionnelle était une science imprécise que Nefret connaissait mal. Il était plus facile de découvrir une ressemblance physique. Lorsque regard de Nefret revint vers Sennia, elle eut un frisson en repensant aux terribles malheurs que le père de la jeune fille avait jadis provoqué dans sa vie. A cause de son héritage, Percy Peabody avait cherché à l’épouser, à s’imposer même quand ses premières attentions n’avaient pas été bien reçues. Et pour cause ! Percy avait été ce que Nefret méprisait le plus au monde, un homme abusant de sa force et de sa position auprès des faibles en particulier des femmes qu’il considérait comme des objets soumis à ses caprices. Cette attitude l’avait rendu plus odieux aux yeux de Nefret que la trahison dont il s’était rendu coupable envers son pays. Pourtant Davis et Ramsès avaient failli payer de leurs vies le ralliement vénal de Percy à la cause turque. A nouveau, Nefret frissonna de ces réminiscences. Elle avait failli perdre Ramsès, ne jamais connaître la joie d’être sa femme, de porter ses enfants. De toute son âme ardente, elle souhaita soudain que Sennia n’apprenne jamais la vraie nature de son géniteur. Il valait mieux que l’enfant reste dans l’ignorance plutôt que d’affronter le fardeau une telle vérité. C’est ce qu’elle avait dit à sa belle-mère peu de temps auparavant et tante Amelia avait été d’accord avec elle. Curieusement, elle avait même parut soulagée de son appui. Pauvre tante Amelia ! pensa Nefret avec un sourire ému. Douterait-elle parfois de la sagesse de ses décisions autocratiques. Serait-ce une autre faiblesse de l’âge, comme ces petites siestes qu’elle s’autorisait de temps à autre ?
- Un sou pour vos pensées, tante Nefret, s’exclama Sennia dont la voix animée la tira de sa rêverie.
- Rien de bien important, chérie, répondit Nefret en riant. Je me disais juste que vous ressembliez beaucoup à Ramsès.
Nefret avait répondu impulsivement et vit que Ramsès tiquait. Cela avait été à peine perceptible mais elle connaissait si bien la moindre nuance de cette physionomie tant aimée. Elle se tança mentalement. Il était vraiment maladroit de sa part de rappeler à Sennia le douloureux problème de ses origines.
- Votre mine est resplendissante aujourd’hui, enchaîna vivement Nefret. Vous pourrez revenir avec nous à table dès demain. Ramsès vous aidera à descendre les escaliers.
- A mon âge, je ne sais si mon dos le permettra, dit Ramsès d'un ton faussement inquiet – et Sennia en riant lui jeta à la tête un des coussins brodés qui ornaient son lit.


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