15.12.2008
chapitre 4 - fin
- Crénom de nom ! beugla soudain Emerson, me faisant violemment sursauter. Je vais l’étriper !
- Mon Dieu ! m’écriai-je, suffoquée, la main sur le cœur. Mais enfin, Emerson, que vous prend-il donc ?
Comme un forcené, Emerson se rua en avant et ramassa la lettre de Margaret qu’il avait jetée sur la table quelques instants auparavant.
- Mr Novarn Racdrol, un homme épais d’origine écossaise avec un accent assez prononcé, lut-il en articulant chaque mot d’une voix rauque de rage.
- C’est un nom un peu étrange à prononcer, je vous l’accorde, mais… je m’interrompis, les sourcils froncés
- Cela ne semble pas du tout écossais, ajouta alors Nefret.
- Oh ! fis-je. Comment cela a-t-il pu m’échapper !
- Que se passe-t-il donc ? demanda Lia qui pénétrait dans la pièce. Je vous ai entendu rugir depuis les escaliers, professeur.
- Novarn Racdrol ! criai-je d’une voix aigue tandis qu’Emerson grinçait des dents comme un évadé de l’asile. Que c’est typique de l’humour de Sethos de prendre un nom pareil puisque c’est très exactement Lord Carnarvon à l’envers.
Nefret et Lia se regardèrent un moment, stupéfaites, avant d’éclater de rire avec un parfait ensemble.
- Je ne vois rien de drôle là-dedans marmonna Emerson en les fixant d’un air outragé.
- Je trouve éminemment suspect que ce prétendu Ecossais ait donné une conférence au Met alors que Sethos était – comme par hasard – absent, dis-je.
- Crénom, Peabody, rugit Emerson. Que sous-entendez-vous par là ? Serait-ce lui qui depuis le début – Mais pourquoi aurait-il changé de rôle ?
- Margaret connaît bien Howard, dis-je d’un ton pensif. Il est plus facile pour Sethos de se déguiser en un soi-disant secrétaire à la barbe fournie. Lui aussi adore porter une barbe – curieuse manie s’il en est – c’est sans doute une tare familiale.
- Ne commencez surtout pas avec… – Oui ? Qu’y a-t-il, Evans ? Morcook est-il enfin réveillé ?
Tom Evans venait effectivement de faire irruption dans notre salon, et nous regardait d’un air inquisiteur.
- Mr Ramsès Emerson vient juste d’appeler, professeur. La communication était épouvantablement mauvaise et a d’ailleurs été interrompue, aussi je n’ai pu vous le passer. D’après ce que j’ai compris, il semble que lui et Mr Todros aient eu un problème de voiture. Ils s’arrêtent donc pour la nuit et feront effectuer les réparations nécessaires au plus tôt demain matin.
- Ah ! fit Emerson, à nouveau furieux. Ils ont pris la nouvelle voiture de David, n’est-ce pas ? Je savais bien que cette brouette étrangère ne valait pas…
- Emerson !
- Comment va Mr Morcook ? demanda Nefret.
- Je vais aller voir, madame, répondit Evans en refermant la porte.
- Oh, s’inquiéta Lia. J’espère qu’ils ne sont pas blessés.
- Mais chérie, dis-je aussitôt en l’entourant de mon bras, pourquoi le seraient-ils ? Les incidents mécaniques arrivent souvent. Nous ne sommes plus en guerre, Dieu merci. Ceci me rappelle un jour où nous revenions de Londres après le couvre-feu – c’était en 1915, je crois. Une grenade a explosé juste devant la voiture alors que nous venions déjà d’échapper à un raid aérien sur Londres après un dîner plus que pénible chez… – qu’importe. C’était horrible ! Des zeppelins ennemis avaient lâché leurs bombes et les docks étaient en flammes.
- Vous étiez morte de frayeur, Peabody, dit Emerson sans trop de diplomatie.
- J’étais furieuse, corrigeai-je sèchement. C’était la première fois que j’assistais à premier raid aérien et je détestais l’expérience. D’abord à cause d’un affreux sentiment d’impuissance, mais surtout pour l’anonymat de l’agression. Si quelqu’un cherche à me tuer, j’exige au moins une motivation personnelle.
- Cela ne m’étonne pas de vous, Mère, dit Nefret en riant. Je me souviens de cette nuit-là. Ramsès nous a ramené ensuite jusqu’à Amarna dans la voiture de Père, continua-t-elle en s’adressant à Lia. C’était la nuit noire et on entendait encore le son des canons au loin. Soudain, il y a eu un curieux bruit sifflant et Ramsès a jeté la voiture dans un mur de briques. Tout de suite après l’impact, nous avons été secoués par une violente explosion.
- Et Nefret s’est jetée sur moi pour me protéger, dis-je d’une voix émue.
- Que s’est-il passé ? demanda Lia les yeux brillants.
- Il y avait du verre partout et la voiture marchait nettement moins bien qu’avant, grommela Emerson, mais nous n’avions que quelques coupures sans gravité. Un tir mal réglé – provenant de nos propres canons – avait fait un grand trou au milieu de la route et nous étions perdus au milieu de nulle part…
- Près d’une usine, dis-je le regard songeur, « Brubacker, les plus efficaces des brettelles. »
- Je vais vous servir un petit verre de whisky, Peabody, dit Emerson en me regardant d’un air inquiet. Vous semblez en avoir besoin.
- C’est ce qu’il y avait écrit sur la pancarte de l’usine, protestai-je. Certains détails s’incrustent curieusement dans la mémoire parfois. Ensuite, nous avons continué tant bien que mal et Gargery nous attendait pour nous incendier à l’arrivée.
- Pauvre Gargery, dit Nefret.
- Morcook est réveillé, madame, intervint Evans.
Je notai qu’il s’était exprimé d’un ton un peu hésitant.
- Il n’est sans doute pas utile que nous y allions tous à la fois, intervint aussitôt Nefret.
- Je vais me coucher, dit Lia. S’il ne faut pas attendre les hommes, je peux aussi bien vous laisser.
- Je vais aller vérifier s’il est en état de répondre à vos questions, dit Nefret d’une voix ferme. Ensuite, je vous laisserai lui parler.
- Vous devriez vous coucher aussi, Peabody, suggéra Emerson.
- Foutaises, dis-je.
- Quel langage ! s’offusqua-t-il tandis que Nefret gloussait.
Je posai mon verre vide. Le whisky avait parfois des vertus curatives. Je n’avais plus du tout sommeil.
Manuscrit H
- La communication était épouvantable, dit Ramsès en raccrochant le combiné dans le hall de la petite auberge. Mais je crois qu’Evans a compris le principal. Par contre, je n’ai rien entendu de ce qu’il a répondu – à cause des grésillements.
- Il n’y a pas de raison qu’ils s’inquiètent de notre retard, dit David tandis que les deux hommes montaient vers leur chambre. Cette voiture fonctionnait parfaitement jusque-là. Curieux qu’elle soit ainsi tombée en panne, non ?
- Nous verrons bien ce qu’en dira demain le réparateur. Déjà bien beau que nous ayons trouvé une auberge pour la nuit. J’ai passé l’âge de dormir à la dure.
David et Ramsès entrèrent dans une chambre d’aspect modeste mais avec un feu qui ronflait dans l’âtre. Un pain, du Stilton et de la bière chaude les attendaient sur un plateau.
- Je suis d’accord, dit David en s’étalant sur le lit. Que penses-tu de ce que nous ramenons comme informations ? On ne peut pas dire que ce soit très fructueux au final.
- Cette histoire avec Carter est suspecte. Pourquoi ni la femme ni la fille de Carnarvon n’ont-elles voulu nous recevoir ? Je sais bien que Père n’a pas été très diplomate avec le défunt lord Carnarvon, mais enfin, il y a des mois de cela maintenant. Je sens qu’il se trame quelque chose à Highclere et que nous n’avons pas découvert la vérité. Et puis aussi, qu’est donc devenu O’Connell ?
- Nos talents de fins limiers seraient-ils rouillés ? demanda David en riant.
- Nous étions très opérationnels dans les bas-fonds du Caire, mon vieux, souligna Ramsès en se tartinant du fromage sur du pain, et sans doute moins adaptés aux châteaux huppés gardés par des domestiques hautains. Il nous manque sans doute aussi l’instinct du vrai journaliste. Margaret n’aurait certainement pas hésité à pénétrer dans les lieux déguisée en domestique – et peut-être O’Connell a-t-il lui aussi manœuvré ainsi – mais je ne me sentais vraiment pas d’humeur à tenter l’expérience.
- Il est curieux que nous ayons croisé à Londres cette vieille crapule de sir Malcolm, remarqua David.
- Pas vraiment. Après tout, sir Malcolm Page Henley de Montague est un riche collectionneur bien connu des revendeurs, et donc le client parfait pour ces fausses antiquités.
- Un homme par ailleurs extrêmement désagréable, dit David sèchement. Il ne semble pas beaucoup m’apprécier.
- Pas plus que moi – ce qui, vu notre dernière rencontre, se comprend. Il porte toujours cette canne à poignée d’argent dont il se servait en Egypte pour frapper ses infortunés domestiques. Sais-tu que ses cheveux blancs si soigneusement coiffés sont en réalité une perruque qui cache un crane nu comme un œuf ?
- Quelle ridicule vanité ! s’exclama David. Même s’il a cherché à voler le trésor de Toutankhamon, il a du être profondément humilié d’être arrêté par le lieutenant Gabra de la police de Louxor – un Egyptien – même si celui-ci avait l’aval de l’inspecteur Aziz. Peut-être est-ce normal qu’il essaie maintenant d’acquérir quelques bribes du trésor chez les revendeurs. Sir Malcolm semble avoir des pratiques fort douteuses pour acquérir ses antiquités – et il est profondément colonialiste, n’est-ce pas ?
- Il n’est pas le seul, dit Ramsès tristement. Cet autre personnage que nous avons croisé, Sir William Portmanteau –
- Ce bonhomme mielleux à la barbe blanche et aux yeux faux ?
- Oui, c’est aussi le grand-père de Suzanne – l’épouse de Nadji. Il a déshérité sa petite-fille pour avoir fait un tel mariage. C’est aussi un voisin des Carnarvon et un ami du défunt lord. Cyrus Vandergelt disait avoir traité une affaire de chemins de fer ou de charbon avec lui autrefois. Sa noblesse est assez récente et il partage tout à fait les opinions de Sir Malcolm.
- Un ami de Carnarvon… reprit David. Il a pu entendre parler des antiquités. Etait-il collectionneur ?
- Je ne pense pas, répondit Ramsès. Mais j’ai pensé à autre chose. Après tout, ces antiquités sont des faux et les collectionneurs sont les proies visées par ce trafic. Certains ont peut-être trouvé cette idée pour financer la lutte nationaliste en Egypte ou dans d’autres pays du Moyen-Orient, et peut-être compromettre certains archéologues – Carter en particulier – afin de l’éliminer des fouilles.
- Je ne sais rien de tout cela, Ramsès, dit David d’une voix ferme. J’ai promis à Lia de ne plus m’impliquer en politique et je compte tenir parole.
- Je sais, dit Ramsès. Je réfléchissais simplement. Ce trafic pourrait aussi être une couverture à des activités politiques secrètes Peut-être devrais-je reprendre contact avec Brace… – hum – Smith, afin de lui poser la question ?
- Non, tu ne devrais pas, affirma David. Tu détestais Smith. Tu disais qu’avec ce genre de personnage, dès qu’on mettait le doigt dans leur organisation, on y perdait le bras.
- Je sais, dit Ramsès en se levant soudain pour se planter devant la fenêtre. Pourtant, je voudrais parfois savoir ce qu’est devenu Sahin Pacha et aussi sa fille, Esin. Elle m’a sauvé la vie à Gaza.
- Vraiment ? demanda David en se soulevant sur un coude. Diable, Ramsès, tu aimes vivre dangereusement. Pour ma part, je préfère oublier tous ces gens-là.
- Alors, je suis plus curieux que toi, continua Ramsès en revenant vers son lit. Je regrette infiniment de ne toujours pas savoir si Carter est à Highclere ou à new-York – et je me demande bien ce que fait Sethos en Amérique.
- Pour ce qui est de la famille, tu devrais t’inquiéter d’un problème plus urgent, dit David en riant.
- Comme quoi ?
- Je me demande bien ce qu’ont bien pu inventer tes parents pendant les quelques jours où nous les avons laissés livrés à eux-mêmes.
- Je préfère ne même pas y penser.
Le lendemain matin, le garagiste confirma immédiatement que la panne n’était pas naturelle. La voiture avait été sabotée.
23:21 Publié dans L'OR MAUDIT DE PHARAON | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note





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