28.11.2008
chapitre 3 - f
Manuscrit H
Après plusieurs jours de visites décevantes, Ramsès et David durent admettre que les revendeurs de Londres ne possédaient aucun objet en provenance de la tombe de Toutankhamon, ni aucune nouvelle des fausses antiquités qui – en principe – circulaient depuis la découverte. En matière de déguisement, Ramsès n’avait pas forcé son talent pour entreprendre sa tournée. Il s’était contenté d’endosser la personnalité du riche Américain Cyrus Vandergelt dont la passion en tant que collectionneur était bien connue sur le marché. Tout en se composant minutieusement le visage ridé du vieil ami de ses parents, il se souvint que son oncle Sethos avait jadis usurpé durant une pleine saison ce même déguisement pour pouvoir rester auprès de sa mère, qui n’avait rien remarqué – ce que Ramsès attribuait charitablement au souci qu’elle se faisait pour la santé mentale de son mari, alors amnésique. Pour Ramsès, cette aventure, vécue par ses parents alors que lui-même et Nefret se trouvaient en Angleterre, paraissait quelque peu invraisemblables, mais il était bien placé pour savoir que la vie que menaient les Emerson était généralement agitée. Il avait eu plus que sa part de troubles et d’excitation. Juste après la guerre, tout comme son ami David, il n’avait plus rien souhaité qu’une vie calme, dédiée à une profession qu’il aimait et à une femme qu’il vénérait. Il avait obtenu cela. Pourtant – tout comme David selon ses dernières confidences – il se sentait parfois quelque peu fébrile. Certes, le fait d’avoir dû quitter l’Egypte et ses récents projets d’installation au Caire y étaient pour quelque chose, mais Ramsès s’avouait ressentir aussi une sorte de crainte devant l’avenir trop prévisible qui l’attendait. D’abord, ses parents vieillissaient. Même si sa mère refusait de l’accepter, le poids des ans la marquait davantage qu’Emerson. Leur temps professionnel était compté. Et le sien ? Il avait souhaité durant des années échapper à la tutelle que faisait peser sur lui l’autocratie d’Emerson, il avait souhaité pouvoir se consacrer au déchiffrement de ses papyrus plutôt qu’aux fouilles que son père privilégiait. De façon très contradictoire, l’idée de se retrouver bientôt à même de réaliser tous ses rêves et de travailler à son seul compte ne lui semblait plus aussi attirante. De plus, Nefret voudrait également recommencer à exercer et son hôpital de femmes au Caire était malheureusement situé dans l’un des pires quartiers de la capitales, non loin des bordels et des bouges les plus répugnants. Quant à ses enfants, aucun des jumeaux ne semblait particulièrement attiré par l’égyptologie. Combien de temps accepteraient-ils de faire leurs études au Caire ? Le fils de David suivait déjà un parcours classique en Angleterre. Devrait-il en être de même pour David John qui n’aurait pas, au contraire de son cousin, le handicap de porter un patronyme étranger ? Les choses évoluaient. L’Egypte aussi. Que réservait l’avenir avec la montée du mouvement nationaliste ? Ramsès n’était pas du tout certain d’avoir le droit de condamner son fils à ne pas suivre les règles d’éducation classique de sa propre classe sociale. C’était une décision difficile. Il lui faudrait en parler à Nefret…
- Que fais-tu ainsi à bayer aux corneilles ? s’exclama David. Tu regardes ton reflet dans la glace depuis plusieurs minutes.
Ramsès ne répondit pas mais enleva soigneusement son maquillage, ses rides et sa perruque grise. Dessous, ses épais cheveux noirs étaient collés contre son crâne par de la gomina, aussi il les lava rapidement
- Nous n’avons guère progressé, continua David. Devons-nous continuer ? Je n’aime pas l’idée de laisser trop longtemps Lia.
- Sans compter que mes parents risquent de débarquer à la rescousse, remarqua Ramsès en frottant une serviette contre sa tête. Mais nous avons au moins établi une évidence : aucune fausse antiquité n’est apparue sur le circuit habituel.
- Tu parles d’une information. Et tu as lu le journal ? s’exclama David en lui tendant le Daily Yell d’un air dégouté. Ce charlatan d’Anderson continue sur sa lancée. Il raconte maintenant qu’une voyante a eu des visions –
- S’il écrit de telles inepties, remarqua Ramsès, cela signifie que nul nouveau cadavre – attends un peu !
- Tu penses qu’on pourrait le rencontrer ?
- Pourquoi pas ? demanda Ramsès. J’aimerais en savoir un peu plus sur ce que manigance O’Connell avec Carter. Et où se trouve-t-il celui-là ? A Highclere ou en Amérique ?
- Anderson refusera de nous parler, dit David.
- Je ne crois pas. Vu le manque de nouvelles, il ne résistera pas à l’idée de nous tirer les vers du nez – bien qu’il ne doive pas avoir gardé un très bon souvenir de notre dernière rencontre.
- Raconte !
***
Bien que David et Ramsès soient partis depuis plusieurs jours, leur dernier télégramme n’indiquait aucune découverte. Furieux et déçu, Emerson répondit en les sommant de revenir. Je comprenais – et partageais – sa frustration. Nous tournions en rond. Notre plan pour surprendre le traître n’avait rien donné, sauf dans mon cas une tête vide et des yeux creusés. Nous avions en vain passé plusieurs nuits de garde dans le bureau où étaient gardés sous clef les deux scarabées. Aucun cambrioleur ne s’était introduit, ni de l’extérieur, ni de l’intérieur. Aucune nouvelle intrusion n’avait été remarquée dans le parc. Je n’avais pas davantage reçu de nouvelle poupée. Tout cela était très frustrant. Je voulais bien être au centre d’un complot, mais le moins que pouvait faire notre adversaire inconnu était de continuer à jouer le jeu. Comment résoudre une enquête sans indice ?
Les enfants étaient également étroitement surveillés. Il avait beaucoup plu ces temps derniers et ils étaient confinés dans la maison. La jeune Evvie semblait s’être bien adaptée – en dépit de mes craintes.
Il y avait simplement eu cette histoire de chats, le matin même.
Les chats avaient toujours joué un rôle important dans notre famille. Certains Egyptiens crédules accordaient même à nos félins des pouvoirs magiques. A cours de l’affaire Baskerville, il y a bien longtemps, nous avions recueilli notre première chatte, Bastet, qui avait été des années durant la fidèle compagne de Ramsès enfant. Plus tard, Emerson avait hérité du bandit Vincey son chat Anubis et, après quelques mois de paix armée, les deux félins avaient été à l’origine d’une lignée dont les caractéristiques correspondaient étrangement à celles des félins sculptés sur les tombes antiques. Je revis mentalement quelques spécimens parmi leurs descendants : le mal-embouché Horus dont la fidélité à Nefret et Sennia avait été pourtant inébranlable, la molle Sekhmet que nous avions donnée à Cyrus, et enfin Seishat, la mère de notre doyenne actuelle, Mafdet. Durant la guerre, Seishat avait été la fidèle compagne de Ramsès mais elle avait abandonné son rôle peu après son mariage, jugeant certainement Nefret capable de la remplacer. Ayant opté pour une vie sédentaire, elle avait depuis régulièrement rempli notre maison de chatons – jusqu’à sa disparition deux ans plus tôt. Quelques années auparavant, Sennia avait recueilli en Egypte le Grand Chat de Ré, un félin élancé à la queue touffue, légèrement différent de la race originelle. Il était le père de la toute dernière portée de Mafdet. Celle-ci, mince et longue, était digne de son nom, celui de la déesse combattante symbolisée par un petit félidé – souvent une genette. Dans le Livre des Morts, Mafdet était chargée de défendre le défunt contre les serpents. Elle se trouvait également dans la barque solaire pour repousser les attaques d’Apopis, le dieu serpent. Etant enfant, Sennia avait souvent prétendu que le Grand Chat de Ré qui attaquait les serpents nous sauverait un jour la vie à tous. Je souris à cette réminiscence.
Contrairement à son père – et à sa mère – David John n’avait jamais été attiré par les chats. Il aimait les chiens et avait beaucoup regretté devoir laisser en Egypte aux bons soins de Daoud l’énorme chienne qui avait accompagné leurs premiers pas, Amira. Il aurait souhaité adopter un autre chien en Angleterre, mais nous n’avions pas donné suite à son désir. Tout au contraire, Charla avait choisi un chaton de la dernière portée, une petite chatte tigrée dénommée Heket. Bien entendu, à peine arrivée, Evvie avait aussitôt voulu en avoir un à elle. Après de nombreuses hésitations, elle avait opté pour une petite bête rousse aux yeux vert liquide, Triphis. Lorsque Charla avait demandé l’origine des noms choisis par Nefret, elle avait appris que le nom de sa nouvelle compagne était celui d’une déesse lionne particulièrement vénérée dans le IXe nome de Haute Égypte. Malheureusement, elle avait aussi découvert que Heket était une déesse à tête de grenouille mentionnée dans les textes des pyramides où, liée au roi dans son ascension céleste, elle symbolisait la vie et la fécondité. Je suppose que Nefret avait choisi ce nom parce que Heket était chargée de présider aux naissances, les femmes portant souvent des amulettes à son image pour les protéger pendant l’accouchement. Mais Evvie avait ri et une dispute mémorable avait suivi entre les deux fillettes. Elles ne se parlaient plus depuis.
Une fois le calme revenu, je m’étais retiré dans le bureau d’Emerson ou j’avais examiné de près les deux scarabées en notre possession. C’étaient vraiment de très jolies pièces d’orfèvrerie. En or finement cloisonné et pâte de verre, tout incrustés de pierres semi-précieuses. Je fixai le brun-rougeâtre de la cornaline, le bleu profond du lapis-lazuli, le symbolisme de l’insecte sacré. Les bijoux égyptiens ne constituaient généralement pas seulement une parure mais étaient aussi porteurs d’un message spirituel. Sur le côté, le nom de Toutankhamon, Neb-Kheperou-Rê, était écrit au moyen d’une corbeille, d’un scarabée et du disque solaire. Le créateur des anneaux avait associé le nom royal à l’idée d’une sorte de navigation céleste en transformant la corbeille en barque solaire et en ajoutant deux petits signes festifs sous le scarabée. Le rouge évoquait le soleil levant, le bleu la nuit d’où jaillissait le renouveau. Je me souvins que la seule source connue de lapis-lazuli dans l’antiquité – et en particulier au nouvel empire, à la XVIIIème dynastie – était le nord de l’Afghanistan...
Je n’étais pas restée inactive durant ces derniers jours. J’avais écrit plusieurs lettres à diverses connaissances – ayant participé à de nombreuses enquêtes, il me restait quelques amis dans la police. J’avais souhaité recevoir des précisions au sujet des « morts maudits » et avais obtenu quelques réponses intéressantes.
Aussi ce matin-là, après avoir lu une lettre de mon ami Cyrus Vandergelt qui avait interrogé l’inspecteur Aziz à Louxor, je pus compléter la liste que j’avais établie peu à peu.
Victimes de la malédiction :
- lord Carnarvon, 57 ans – britannique – avril 1923 – le Caire – piqûre de moustique infectée.
- le professeur La Fleur, 58 ans – français – ami de Carter – mai 1923 – cause inconnu.
- Arthur C. Mace, 52 ans – en mai 1923 – savant et archéologue britannique & confrère de Carter – cause inconnue. arsenic
- Georges Aaron Bénédit, 69 ans – égyptologue français – décédé à Louxor.
- colonel Aubrey Nigel Herbert, 43 ans – britannique – demi-frère de lord Carnarvon – septembre 1923 – cause inconnue (péritonite)
- Mary Scott-Arthur, 42 ans– britannique – infirmière de lord Carnarvon – cause inconnue
- Richard Bathell, 35 an – noble britannique – secrétaire lord Carnarvon – accident vasculaire ou arrêt cardiaque (il est à remarquer que le père du jeune homme se suicida dans les semaines qui suivirent).
- professeur Hugh Evelyn-White, 32 ans – britannique collaborateur de Carter – 1924 – pendu, dépression nerveuse.
- Archibald Douglas Reed, 31 ans – – britannique – radiologiste – 1924 – cause inconnue
- Ali Fahmi Bey, - Egyptien – gouverneur de la province – 1924 assassiné à Londres (la police pense à sa femme) son frère se suicida peu après.
- George Jay Gould, 59 ans – 1923 – richissime financier américain – La Riviera – pneumonie après une visite de la tombe.
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24.11.2008
chapitre 3 - e
Seul Emerson restait frustré et furieux. Son caractère emporté m’était familier mais je crus cependant nécessaire de lui rappeler que sa présence à Amarna manor avait été démocratiquement approuvée – à l’unanimité moins une voix. Curieusement, il prit assez mal ma remarque sensée :
- Ne me rappelez pas ce vote ridicule, Peabody, siffla-t-il. Vous l’avez fait exprès. Je suis parfaitement conscient que vous ne souhaitiez pas aller à Londres et que vous avez sciemment manipulé Ramsès et Nefret pour je-ne-sais quel plan ridicule –
- Je ne souhaitais pas aller à Londres, Emerson, coupai-je, c’est exact – parce qu’il est évident qu’il n’y a rien à découvrir chez les revendeurs habituels David et Ramsès seront simplement heureux de se retrouver quelques jours seuls tous les deux, coupés un temps de leurs familles et de leurs responsabilités.
- Ah ! s’écria-t-il en arpentant le salon à grands pas. Vous avouez donc vos manigances. Je n’en attendais pas moins – humph. Pourquoi pensez-vous qu’ils ne trouveront rien ?
- Voyons, mon chéri, c’est l’évidence même, affirmai-je sereinement. Celui qui a monté une telle escroquerie ne déposera rien chez un simple revendeur. J’y ai longuement réfléchi. Si Sethos n’était pas retiré des affaires criminelles, ce serait bien là une opération à sa mesure. A mon avis, il s’agit de ventes privées, Emerson, organisées par une personne qui possède déjà un important carnet de clients aussi riches que peu scrupuleux.
- Et comment diable en êtes-vous arrivée à une conclusion aussi outrancière ? demanda Emerson d’un ton sceptique – mais il arrêta ses déambulations pour s’asseoir en face de moi.
- Il y a un petit quelque chose de – disons – personnel dans cette affaire, dis-je en fronçant les sourcils. Ne trouvez-vous pas étrange que deux faux scarabées soient si vite arrivés entre nos mains ? Le lien entre les deux m’échappe encore… Sans compter cette histoire de poupées qui continue à me turlupiner.
- Je ne vois absolument pas le rôle de vos satanées poupées dans une escroquerie autour de la tombe de Toutankhamon, grommela Emerson.
- Moi non plus, dis-je et c’est bien le problème. Mais revenons plutôt aux scarabées. D’abord le nôtre –
- Il ne s’agit pas réellement du nôtre, mais plutôt de celui de Charla et David John, souligna Emerson d’une voix sarcastique.
- Ne chipotez pas sur les détails, dis-je sévèrement. Je n’arrive pas encore à accepter les risques qu’ont courus ces deux enfants. Il n’empêche qu’un inconnu a pénétré dans notre parc durant la nuit – probablement pour rencontrer quelqu’un de la maison. Les enfants ont signalé des traces de pas depuis le mur d’enceinte du fond du parc jusqu’à la maison. Ils prétendent avoir intercepté un homme avec un long manteau sombre.
- Très mélodramatique, souligna Emerson grognon.
- Et je vous rappelle qu’un complice inconnu s’est ensuite introduit dans la chambre des enfants pour récupérer le scarabée égaré. A mon avis –
- Bon Dieu, rugit Emerson, vous avez raison ! Au lieu de perdre notre temps à Londres, nous pourrions aussi bien tendre un piège au traître qui se trouve dans notre domesticité. Crénom ! Je n’aime pas cette idée, Peabody, ajouta-t-il après un moment.
- Moi non plus, dis-je franchement. Mais c’est une épreuve nécessaire. Nous avons sous notre toit quatre enfants à protéger, sans compter deux innocentes jeunes femmes, aussi nous devons être vigilants. Qui mieux que vous, mon cher Emerson, pourrait débusquer ce traître ?
- Que manigancez-vous, Peabody ? ricana Emerson Je m’inquiète quand vous êtes d’humeur complimenteuse. N’en rajoutez pas.
- Avez-vous une idée quant à la façon de procéder ? demandai-je sans relever. Il me semble que vous pourriez…
- Je croyais que vous posiez une question, ma chère, s’exclama Emerson, et non que vous comptiez me donner vos instructions.
- Oh, fis-je avec un sourire. Je vous écoute, Emerson.
Et ce fut effectivement ce que je fis durant un long moment, le temps qu’Emerson mit à me détailler ses projets. Son plan était à la fois font simple et extrêmement ingénieux. Je dois avouer que je n’aurais pas fait mieux.
- Je dois avouez que je n’aurais pas fait mieux, Emerson, dis-je.
- Ma chérie, s’exclama-t-il en m’embrassant. Vous êtes unique. Vous êtes la lumière et l’amour de ma vie – et je retire toutes les critiques que j’ai pu faire sur votre humeur complimenteuse.
Roman de la momie maudite
Lorsque l’homme pénétra dans l’enceinte sacrée, le soir tombait. Il y avait peu de lumière sous les arbres décharnés. Le sang étalé sur la pierre luisait en taches sombres et humides. Le félin bondit soudain…
Ashara émiettait une tranche de pain sur le rebord de sa fenêtre, se penchant pour regarder au delà des murs gris. Elle émit une sorte de piaillement répétitif durant un moment mais aucun oiseau ne se montra. Déçue, la fillette referma les battants avant de se retourner vers l’intérieur de la pièce où sa cousine parlait à David John.
- Tu es donc Myrdhin, le dieu soleil, et elle, c’est Ashara, la déesse de la Nuit, disait Evvie en secouant ses boucles blondes, les yeux pleins d’animation. Quelle lumineuse idée ! Et moi ? Que penses-tu trouver pour moi ?
- Tu pourrais être Morrigan, la grande reine – et aussi la déesse de la guerre, proposa Myrdhin d’une voix grave.
- Morrigan ? répéta Evvie en faisant rouler les sonorités de son nouveau nom d’une voix lente et ravie. Oh, cela me plait.
- Lui ferons-nous une célébration d’intronisation ce soir à la pleine lune ? chuchota Ashara en entrant dans le jeu.
- Disons plutôt – en fin d’après-midi, reprit Myrdhin fataliste. Maman nous surveille de près en ce moment.
- Tu m’as dit nommer Sennia, Esméralda, demanda la nouvelle Morrigan avec curiosité, comment appelles-tu Lily et Dollie ?
- Lily est Dana, la déesse de l’eau, répondit Ashara, à cause de la couleur de ses yeux et de ses cheveux. Myrdhin voulait d’abord lui donner un nom d’étoile mais il n’a rien trouvé qui lui correspondait vraiment.
- Et pour Dollie ? insista Morrigan.
- Pourquoi pas Merlin ? demanda Myrdhin avec un clin d’œil.
Les fillettes se regardèrent avant d’éclater de rire, puis elles décidèrent de sortir prendre l’air tant que le temps le leur permettait. Du haut du meuble où il se prélassait, le Grand Chat de Ré tourna la tête et regarda les trois enfants quitter la pièce. Il s’étira langoureusement, puis descendit de son perchoir de quelques bonds souples et les suivit. A peine avait-il quitté les lieux qu’un gros oiseau noir se posa sur le rebord de la fenêtre où, après quelques sautillements prudents, il se mit à picorer les miettes de pain déposées sur le rebord.
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20.11.2008
Absence momentanée
Désolée... la suite lundi prochain.
20:14 Publié dans Généralités | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note
18.11.2008
chapitre 3 - d
Une momie maudite qui aurait provoqué le naufrage du Titanic ? La crédulité des Américains me consternait mais je devais avouer, à mon grand regret, que les Britanniques n’étaient pas en reste. Une femme prétendait avoir été visitée durant son sommeil par la momie de Toutankhamon et un long article du Daily Yell – signé Jason Anderson – détaillait les élucubrations de cette malheureuse. Je repoussai le journal avec un geste de mépris. Je n’avais pas besoin d’en lire davantage. Si ce journaleux en était réduit à de telles extrémités, il ne devait pas y avoir de nouveau cadavre. C’était décevant pour mon enquête mais d’un autre côté le point était plutôt rassurant.
Je me trouvais seule dans le salon à écouter un disque que David et Lia m’avaient offert la veille au soir à leur arrivée, un opéra du compositeur italien Giovacchino Antonio Rossini, le Barbiere di Siviglia. Les riches sonorités de la langue de Dante ne m’étaient pas inconnues. J’avais appris l’italien au cours de ma jeunesse studieuse auprès de mon père et, après son décès, j’avais espéré pouvoir utiliser ce don durant mon voyage autour du monde. En réalité, je n’avais visité que Rome, où j’avais sauvé une jeune Anglaise en détresse, Evelyn Forbes. Ensemble, nous étions partie pour l’Egypte où nous avions rencontré notre destin… Soudain la nostalgie m’envahit, et j’éteignis le gramophone.
Manuscrit H
- Tu as l’air fatigué, remarqua Ramsès en regardant David.
- Les dernières semaines ont été plutôt agitées, avoua son ami en frottant ses yeux las. Et puis voyager avec Evvie n’est pas une sinécure. Elle a vraiment de l’énergie à revendre. J’espère que Charla s’entendra avec elle.
- Oh, dit Ramsès avec un sourire, ma fille est assez spéciale, elle aussi. Tu as entendu la façon dont les jumeaux ont récupéré leur scarabée, n’est-ce pas ? Mère dirait que, à travers nos enfants, nous payons pour nos anciens péchés – qu’en penses-tu ?
- Je paye davantage avec mes quatre enfants, gémit David en faisant une grimace comique. Dolly est un garçon tranquille – mais je sais que la vie n’est pas facile pour lui à Winchester College. Il est à moitié Egyptien, alors tu imagines ! Mais il y a des compensations – il a un véritable don en mathématique.
- Père prétend que Dolly est déjà inscrit à Cambridge pour étudier les mathématiques au Trinity College.
- Oui, dit David. C’est une idée de l’oncle Walter.
- Il a ses raisons, dit Ramsès. L’intelligence de ton fils est remarquable et doit être encouragée. Et les deux derniers ?
- Ils sont restés avec leurs grands parents, bien que Lia soit réticente à les abandonner trop longtemps. Ne sommes-nous pas devenus terriblement domestiqués ?
- Le temps passe, dit Ramsès, tout change.
- Après la guerre, remarqua David d’une voix étrangement unie, je ne souhaitais rien de plus que vivre en paix avec Lia, élever nos enfants, pouvoir peindre et sculpter en toute liberté. J’ai obtenu tout cela. Et pourtant –
- Et pourtant l’Egypte te manque, compléta Ramsès en hochant la tête. Je comprends. Elle ne manque aussi.
- C’est plus compliqué que cela, avoua David Le nationalisme n’a pas apporté à mon pays l’épanouissement que j’en attendais. Rien n’a vraiment changé.
- Si, contra Ramsès, tout change mais parfois de façon insidieuse. Et surtout quand il s’agit des mentalités. Nous vivons des temps curieux – et quelque peu insouciants. Je crains que l’avenir ne soit bien plus sombre. Les Allemands ont été vaincus mais la signature du traité de Versailles leur a imposé de trop lourdes réparations de guerre en faveur de la France. Les sommes sont si astronomiques que le gouvernement du Reich a organisé il y a trois ans sa propre banqueroute pour se soustraire aux premiers remboursements. Depuis l’an passé, la France occupe la Ruhr pour priver l’Allemagne de charbon.
- L’Angleterre n’a-t-elle pas condamné l’occupation française ? demanda David.
- Tout est si hypocrite, soupira Ramsès. Le gouvernement ne critique pas vraiment le but, mais plutôt les moyens utilisés par les Français – car le chômage britannique y serait lié. Et nos dirigeants ne perdent pas de vue leur propre intérêt. Actuellement, en s’inspirant du plan Dawes des Américains, ils proposent à l’Allemagne de lui prêter des capitaux américains, de diminuer sa dette, d’échelonner les remboursements.
- Ils ont aussi proposé des remboursements indirects par des hypothèques sur leurs industries et chemins de fer, dit David. Tu crois que les Allemands vont accepter ?
- Ils n’auront pas d’autre choix, mais imagine un peu quelles rancœurs nous allons ainsi créer. L’avenir m’inquiète.
- Tu es bien pessimiste, dit David en regardant son ami avec des yeux surpris. D’après ce que j’en ai vu, les Français vivent leurs ‘années folles’ sans de telles arrière-pensées. L’esprit du temps est à la liberté. Même si tante Amelia a été une pionnière de l’émancipation féminine, la femme moderne connaît l’ivresse de conduire une automobile, la liberté de se couper les cheveux, de se maquiller, de fumer en public.
- Une génération éprise de mouvement, de vitesse et de frénésie, dit Ramsès en se passant la main dans les cheveux. A mon avis, tout cela finira en catastrophe. Et je ne suis pas le seul à le penser. L’oncle Sethos disait dans l’une de ses dernières lettres que les années à venir vont être glorieuses mais qu’il faut en profiter vite.
- Où est-il actuellement ? demanda David avec un sourire, connaissant les sentiments ambivalents que son ami portait aux douteuses pratiques de son oncle.
- A New-York, répondit Ramsès sans s’étendre.
- Que penses-tu de cette histoire de faux scarabées ? demanda David pour changer de sujet.
- Pour moi, ils tombent à point pour distraire l’attention de mes parents, avoua Ramsès avec un soupir. Père devient fou à l’idée d’être coincé en Angleterre loin de la tombe de Toutankhamon – même si elle a été refermée – et Mère broie du noir dès qu’on évoque devant elle le temps qui passe. Même Abdullah en rêve lui a parlé de ses cheveux blancs !
- Oh, s’exclama David choqué, Jamais mon grand-père il ne ferait quelque chose d’aussi indélicat.
- Je plaisantais, dit Ramsès avec un sourire. Pourquoi n’irions-nous pas tous les deux à Londres poser quelques questions ? Crois-tu que tu pourrais convaincre Lia de te laisser filer ?
- Et toi Nefret ? rétorqua David les yeux brillants.
- Ce n’est pas elle qui m’inquiète, avoua Ramsès. Ce sera Mère le vrai problème.
Les garçons – quel que soit leur âge, ils seraient toujours « les garçons » pour moi – étaient partis depuis deux jours, aussi heureux que deux écoliers en vadrouille. Nefret et Lia semblaient satisfaites d’avoir entre elles de longs conciliabules...
21:54 Publié dans L'OR MAUDIT DE PHARAON | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
15.11.2008
chapitre 3 - c
En jurant comme un charretier, Emerson se releva d’un bond pour arracher l’objet de la main de David. Il le mit en pleine lumière et nous remarquâmes tous en même temps que l’anneau était quelque peu différent de celui que nous avions déjà trouvé. Les petites pattes griffues de l’insecte s’étalaient vides sur l’anneau d’or, sans le globe rouge symbolisant le soleil – mais je ne voyais pas vraiment où cette observation nous menait.
- D’où tenez-vous cela, David ? demanda Emerson.
- Je l’ai acheté à Paris, répondit David. C’est un faux, comme vous l’avez certainement remarqué, mais c’est du travail soigné. C’est le serviteur égyptien de feu le professeur Lafleur qui me l’a vendu. Nous – hum… nous nous connaissions autrefois.
- Comment l’a-t-il obtenu ? demanda Emerson en ne relevant pas la gêne manifeste de David – qui n’aimait pas se souvenir qu’il avait dans sa jeunesse travaillé auprès du plus fameux faussaire de Louxor.
- Il l’a volé, répondit David sereinement, après l’avoir trouvé dans les affaires de son maître après son décès. Croyant que celui-ci avait été frappé par la malédiction, je présume qu’il a préféré se débarrasser de cet encombrant objet, sans pour autant perdre l’occasion d’en tirer profit.
- Pourquoi ne l’a-t-il pas vendu à un collectionneur quelconque ?
- Il aurait dû dans ce cas en expliquer la provenance, professeur.
Sur un signe de son père, Ramsès se leva et sortit un moment, avant de revenir en rapportant le scarabée que nous avions trouvé dans la roseraie. David l’examina avec attention tandis qu’Emerson lui expliquait brièvement les tenants et aboutissants de notre découverte.
- Celui-ci est plus raffiné, s’exclama enfin David. Mais c’est le même signe et le même cartouche. Que c’est curieux !
- Le scarabée symbolise le soleil levant, rappela Emerson en arpentant nerveusement la pièce, les mains dans le dos Il s’agit aussi du motif le plus répandu dans l’orfèvrerie antique. Après le tintouin qu’a provoqué la découverte de la tombe, de faux bijoux de Toutankhamon doivent se vendre facilement.
- Ils utilisent de l’or, de l’ambre et des lapis-lazuli, remarqua Ramsès. Et le style correspond effectivement à la XVIIIe dynastie. Ce n’est pas du travail d’amateur.
- Pourquoi se compliquent-ils la tâche avec des modèles différents ? demandai-je.
- Sans doute pour éviter de noyer le marché, grommela Emerson. Ce type d’anneaux servait d’amulette. Le mot dérive de l’arabe hamalet qui signifie porter et désignait tout objet que les nobles et les pharaons portaient sur leurs corps, aussi bien de leur vivant qu’après leur mort, afin de bénéficier de leur pouvoir et de leur protection. Une momie royale pouvait receler plus de deux cents amulettes et bijoux.
- Mais pourquoi choisir un si horrible insecte ? demanda Lia d’un ton dégouté.
- Horrible ? s’exclama Emerson surpris. Quelle idée ! Kheper, le scarabée, était un animal sacré qui symbolisait le renouveau, et donc le devenir d’une vie nouvelle –
- D’ailleurs son nom est un mélange de kheper – advenir – et de khepri – soleil, indiqua Ramsès.
- Merci, coupa Emerson en jetant un œil noir à celui qui l’avait interrompu. Les anciens Egyptiens associaient effectivement le scarabée aux forces génératrices du soleil et voyaient en lui un symbole d’immortalité. Les pharaons pensaient que le scarabée mâle s’autofécondait, d’où l’idée d’une perpétuelle renaissance. Ils croyaient aussi que le fait d’écraser un scarabée apportait un grand malheur. L’amulette dite « scarabée du cœur » était taillée en jaspe ou tout autre pierre verte, couleur de la renaissance, et posée sur la poitrine des momies. Les scarabées montés en bague ou en pendentif sont plutôt, comme ceux-ci, en lapis-lazuli ou en pâte de verre émaillé.
- Si nous avons deux de ces scarabées, dis-je pour couper les explications égyptologiques d’Emerson et le recentrer sur le sujet, il doit y en avoir des centaines qui circulent. Il nous faut aller enquêter à Londres comme nous l’avions décidé.
Curieusement, sur ces paroles sensées, la discussion dégénéra aussitôt pour savoir qui irait et qui resterait. Vu l’heure tardive, je décidai donc de clore la séance afin de calmer les esprits. Il me fallut plusieurs minutes avant de ramener le calme.
Je retins cependant David avant qu’il ne suive son épouse au premier :
- Mon cher garçon, demandai-je. Pourquoi avez-vous dit tout à l’heure que Kevin O’Connell s’était rendu à Highclere pour y rencontrer Howard Carter ? Comment pouvez-vous le savoir ?
- Je l’ai rencontré à Londres, à la gare de Paddington alors que j’y accompagnais un de mes amis qui partait prendre les eaux à Bath, répondit David sans se faire prier. Mr O’Connell m’a reconnu, salué, et il a indiqué se rendre dans le Berkshire. Quand je lui ai parlé de la malédiction, il a dit vouloir interviewer Carter à Highclere, ainsi que la fille et la veuve de Carnarvon. Pourquoi m’aurait-il menti ?
- Je ne sais pas dis-je, mais Kevin va être déçu car Howard est actuellement à New-York – du moins à ce que j’en sais, ajoutai-je songeuse tout en souhaitant bonne nuit à David.
Lettre Collection M
Chère Amelia
J’ai bien reçu votre télégramme qui demandait des précisions concernant Thomas. Je comprends que la nouvelle vous ait surprise. A dire vrai, elle m’a surpris aussi. Je ne pensais pas avoir l’instinct maternel. Comme je vous l’ai indiqué, j’ai rencontré Thomas en voulant écrire une série d’articles sur les Onontagé, et l’évolution de leurs droits depuis le vote par le Congrès de l’ Indian Citizenship Act. Je rencontre beaucoup de difficultés pour obtenir des renseignements. La façon dont les autorités d’ici entendent la liberté de la presse laisse énormément à désirer – mais ceci est un autre sujet.
Thomas était gravement malade la première fois où je l’ai vu – fièvre accablante et respiration sifflante, une pneumonie d’après les médecins. Je n’avais pas Nefret sous la main, ni des assassins aux trousses, mais la situation m’a bien entendu rappelé mon inoubliable aventure à Louxor avec Seth et votre famille. Peut-être souffre-je d’un complexe de Florence Nightingale ? Quoi qu’il en soit, il m’a été impossible d’abandonner cet orphelin, et je suis restée près de lui durant toute la durée de ses soins. Je ne sais pas exactement pourquoi Seth a accepté que nous l’adoptions. Peut-être a-t-il lui aussi des raisons personnelles et difficilement discernables ? Ils s’entendent bien. D’ailleurs ils se ressemblent – physiquement déjà mais surtout dans l’expression et la façon d’être…
On parle beaucoup de Toutankhamon par ici, il y a au Met des conférences et des expositions sur les objets découverts dans la tombe. Je vais me rendre à l’une d’elles prochainement. La prétendue malédiction attire les foules avides de sensations. Les journalistes d’ici ont une imagination délirante et prétendent que le naufrage du RMS (Royal Mail Steamer) Titanic il y a treize ans mettait déjà en cause une momie maudite. Il paraîtrait que, en sus de ses 2500 passagers, l’ex géant des mers transportait de l’or, des diamants et… la momie d’une voyante du règne d’Aménophis IV qui possédait encore toutes ses amulette. L’une d’entre elles, sous l’effigie du dieu Osiris, portait l’inscription fatidique : « Réveille-toi du sommeil dans lequel tu es plongée. Le regard de tes yeux triomphera de tout ce qui est entrepris contre toi. » C’est très curieux n’est-ce pas ?...
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13.11.2008
chapitre 3 - b
- Et qu’avez-vous répondu ? demanda Emerson effondré.
Nous étions réunis, Nefret, Ramsès, Emerson et moi-même dans le salon où nous attendions l’arrivée tardive de David. Il nous avait prévenus par téléphone deux heures auparavant d’une double crevaison. J’avais gardé pour eux un souper froid et nous patientions devant un feu ardent pour contrer l’humidité ambiante. La journée avait été pluvieuse. Nefret était pelotonnée devant l’âtre sur le canapé, les pieds ramenés sous elle, le dos appuyé contre Ramsès. Quant à moi, je croyais davantage aux bienfaits réconfortants du whisky soda et sirotai avec délectation mon second verre. Pour occuper le temps, j’avais entrepris de leur narrer mon entrevue avec Sennia. Ils m’avaient écoutée avec des sentiments mitigés. Ramsès resta silencieux, les yeux fixés sur le feu. Emerson était agité et parcourait le salon à grands pas, tout en remplissant sa pipe d’un tabac noir qu’il éparpillait un peu partout. Seule Nefret me regardait, les yeux pleins de larmes – la chère petite se montrait facilement émotive.
- Pauvre Petit Oiseau, dit-elle en utilisant le surnom égyptien de Sennia. J’ai lu le livre dont elle parle, Mère, je comprends qu’il l’ait émue. Edward Foster est quelque peu révolutionnaire mais il écrit avec humour et lucidité. Il vous plairait aussi, Père, parce qu’il insiste sur la nécessité de séparer la réalité des apparences et de garder sa liberté intérieure de pensée en dehors de tout système imposé.
- Un révolutionnaire, gronda Emerson, crénom ! Je me demande pourquoi vous ne contrôlez pas davantage les lectures de Sennia, Peabody. Mais là n’est pas la question. Qu’avez-vous répondu ?
- Qu’elle était la fille de mon neveu Percy, dis-je calmement.
- Nom de Dieu ! hurla Emerson.
- Calmez-vous, mon cher, dis-je sans même prendre la peine de relever son incongruité. Il est évident qu’il m’était impossible de prétendre que la ressemblance entre elle et moi – ou entre Ramsès et elle – n’existait que dans son imagination. D’ailleurs, je ne mens jamais – comme vous le savez – aussi une vérité partielle m’a paru être la solution nécessaire. J’ai simplement dit que Percy était son père mais que – hum – il ne s’entendait pas très bien avec nous, et qu’il était mort durant la guerre.
- Quelle a été la réaction de Sennia ? demanda Ramsès d’une voix soigneusement contrôlée, sans quitter le feu des yeux.
- Elle a juste ouvert de grands yeux – et n’a rien demandé de plus, ajoutai-je après un instant.
- Elle n’a donc pas parlé de sa mère ? s’étonna Nefret.
- Non, dis-je, mais j’ai ajouté, pour en terminer avec le sujet, que sa mère était Egyptienne – et qu’elle était morte.
- Je crois qu’elle se souvient un peu d’elle, dit Ramsès, et aussi de la vieille aveugle qu’elle prenait pour sa grand-mère.
- Sennia n’avait que deux ans lorsque nous l’avons recueillie, rappelai-je. Ses souvenirs ne doivent guère être précis.
L’arrivée de la voiture de David interrompit la conversation. Nous nous précipitâmes pour l’accueillir dès qu’il ouvrirait la porte. J’étais heureuse de revoir le cher garçon, toujours semblable à lui-même – le fait qu’il ait presque quarante ans n’enlevait rien au fait qu’il resterait pour moi le petit-fils de mon très cher ami Abdullah. En réalité, David ressemblait beaucoup à Ramsès avec sa haute taille, son teint mat et ses yeux sombres et veloutés, mais l’âge l’avait davantage marqué que mon fils. Ses épais cheveux noirs grisonnaient aux tempes, de fines stries marquaient en éventail le coin de ses yeux et deux rides profondes cernaient sa bouche. Malgré son regard doux et franc, la maturité lui donnait l’air un peu sévère. De plus, il boitait depuis la guerre, et souffrait souvent des séquelles de son infirmité. Il me revint à l’esprit que sa blessure à la jambe – dont il avait failli mourir – lui était venue par la faute de Percy et ma bouche se pinça. Loin de partager mes sombres réminiscences, David inclina sa haute taille pour me prendre dans ses bras. Je me mis à rire :
- Mon cher garçon, je me sens une vraie naine quand vous vous cassez ainsi en deux pour m’embrasser ! m’exclamai-je en le serrant contre moi.
- Que c’est bon de vous retrouver, tante Amelia ! s’écria David. Puis-je vous demander de m’excuser un moment afin de monter ma Belle au bois dormant de fille dans son lit ? Elle s’est endormie dans la voiture et je ne pense pas –
- Laisse, je vais la prendre, dit Ramsès en donnant une affectueuse claque sur le dos de son ami d’enfance. Tu m’accompagnes, Nefret ?
- Oui, chéri, répondit-elle en le suivant. J’ai fait installer un lit pour Evvie dans la chambre de Charla.
- Oh, tante Amélia, dit Lia en m’embrassant à son tour, que je suis contente de vous revoir.
Je regardai ma nièce par alliance avec affection. La fille d’Evelyn était le portrait craché de sa mère, ma très chère amie, qui lui avait donné mon prénom. Pour éviter toute ambiguïté – surtout lorsqu’Emerson en colère hurlait mon prénom – nous avions utilisé diverses variantes pour elle, « la petite Amelia » puis « Melia » avant que Lia ne raccourcisse définitivement son prénom à l’âge de dix-huit ans. Ses cheveux blonds et ses grands yeux bleus offraient le portrait classique d’une jeune Anglaise de bonne famille, mais la jeune femme avait su affirmer son caractère pour épouser l’homme qu’elle aimait malgré les différences énormes de leurs situations respectives. Ils étaient mariés depuis quatorze ans, et avaient l’air heureux. Je savais que David, suite à ses implications dans le mouvement nationaliste, n’était plus le bienvenu en Egypte – et peut-être souffrait-il de cet exil ? – mais aucune vie n’est exempte de soucis.
- Comment va le petit Dolly ? demanda Emerson après avoir affectueusement salué les arrivants. David, mon garçon, comment avez-vous pu laisser ce garçon partir dans un de ces foutus collèges anglais ? Je considère –
- Nous connaissons parfaitement votre opinion sur les collèges anglais, Emerson, coupai-je sans ambages. Venez vous réchauffer et vous restaurer dans le salon, mes chers enfants, vous avez l’air frigorifiés.
- Quelle est donc cette nouvelle voiture ? demanda Emerson, qui s’était approché de la fenêtre.
- Une Citroën 5HP – HP pour ‘horse power’ – répondit David.
- Une voiture française ? éructa Emerson furieux et horrifié.
- Oh, mais ne vous inquiétez pas, professeur chéri, dit Lia en lui prenant le bras, elle a été construite ici, en Angleterre, dans l’usine Citroën cars Ltd de Slough –
- C’est dans le Berkshire, n’est-ce pas ? dis-je aimablement. Là où l’astronome William Herschel a construit au siècle dernier un télescope pour tracer la première véritable carte de l’univers.
- Mais enfin, Peabody, grogna Emerson en secouant la tête, quel peut bien être l’intérêt de cette information ?
- Vous avez raison, tante Amélia, dit David en riant. Il y a un monument à Slough qui commémore cette prouesse. Sinon cette petite voiture est le début d’une vraie démocratisation de l’automobile, vous savez, elle consomme peu d’essence ou d’huile, et son coût d’entretien est très raisonnable.
- Et aussi elle a été conçue pour les femmes, ajouta Lia. J’aime beaucoup sa mobilité et sa finition si soignée.
- Seigneur ! s’exclama Emerson en me jetant un regard horrifié.
Je ne relevai même pas. Je dois avouer que mes premiers essais avec un volant n’avaient pas été très prometteurs – mais Nefret, elle, conduisait parfaitement. Et Emerson était un véritable danger public.
Lorsque Ramsès et Nefret redescendirent, les arrivants attaquaient leur souper avec appétit. Puis ils nous donnèrent des nouvelles. Walter, quoi que bien plus jeune qu’Emerson, avait eu quelques soucis cardiaques récemment. Son médecin lui avait conseillé de se reposer.
- Se reposer ? explosa Emerson. Grotesque ! Le pauvre Walter ne fait que cela depuis quarante ans et voyez ou cela l’a mené ! Une petite santé et plus de cheveux sur le crâne – hum – excusez-moi, Lia.
- Pauvre Papa, dit-elle en riant. Je crois qu’il a déjà entendu cette opinion, mais il n’a pas votre belle santé, professeur chéri. Et Maman s’inquiète à son sujet. Elle a bien vieilli, elle aussi.
- Laissons-là ces réflexions démoralisantes, dis-je fermement. Parlons plutôt de vous, David, que faites-vous en ce moment ?
- J’ai terminé récemment un gros travail, dit-il en souriant. C’était assez prenant et Lia et moi avons dû nous rendre plusieurs fois en France à ce sujet. Je vais maintenant prendre quelques semaines de vacances. Avez-vous vu combien s’aggrave cette histoire de Toutankhamon ?
- Les journalistes sont des vautours, grogna Emerson.
- La presse voit en Carnarvon la première victime de la malédiction, dit lia. C’est plutôt logique. N’était-il pas le commanditaire – et donc le véritable responsable de la violation du repos royal ?
- La suite des événements n’a pu que combler les journalistes avides de sensationnel – avec cette succession de morts.
- Quels sont les derniers ? demanda David.
- J’ai noté le demi-frère de Carnarvon, le secrétaire d’Howard et le professeur Hugh Evelyn-White, un de leurs collaborateurs qui fut l’un des premiers à pénétrer dans la chambre mortuaire.
- Oui, j’ai vu cela, dit David. Il s’est pendu en prétendant qu’il succombait à une malédiction, n’est-ce pas ?
- David, Vous me décevez, protesta Emerson. Liriez-vous aussi ces inepties ?
- Quel hypocrite vous faites, Emerson, dis-je sévèrement. Vous les lisez aussi.
- Par simple curiosité scientifique, protesta-t-il d’un ton pédant – Nefret et Lia explosèrent de rire – Et puis, nous étions là à l’ouverture de la tombe, ma chère, il n’y a jamais eu d’inscription maléfique telle que : La mort frappera de ses ailes agiles celui qui osera troubler le repos du roi. C’est de la pure invention !
- Cette tombe est pourtant une merveilleuse découverte, dit David les yeux rêveurs. Je n’oublierai jamais le plaisir que j’ai eu à peindre ce coffre il y a deux ans. J’ai gardé ma peinture, vous savez. Personne ne l’a vue à part oncle Walter et tante Evelyn. L’Illustrated London News l’aurait achetée mais, sans permission officielle, je n’ai pas jugé juste de le leur vendre.
- Carnarvon a vendu au Times toutes les photographies de Burton, dit Emerson. Les autres scribouillards étaient furieux.
- Ils se sont rattrapés avec la malédiction, dis-je. La plupart des victimes semblent atteintes de maladie, aussi la presse évoque-t-elle parfois un virus mortel resté captif de la tombe pendant trois mille ans. Pourrait-il avoir été apporté par des chauves-souris ?
- Il n’y avait aucune chauve-souris dans la tombe, Peabody, grogna Emerson en secouant la tête.
- Ah, fis-je déçue.
- Tant d’or ne peut que créer des problèmes, remarqua Lia.
- Ce foutu noblaillon ne pensait qu’à l’argent, cracha Emerson.
- Carter était d’accord pour que la totalité de la tombe soit offerte au musée du Caire, ajouta Ramsès, toujours équitable, mais il souhaitait également que son ami et commanditaire reçoive une compensation du gouvernement égyptien.
- Mais le gouvernement égyptien n’a pas d’argent, protesta David. Certains nationalistes avaient même demandé que le trésor de la tombe soit vendu pour payer la dette nationale égyptienne,
- Je pensais récemment, dit Nefret sereinement, créer – et doter – une Fondation pour l’Exploration et la Préservation des Antiquités Egyptiennes (FEPAE). Cela permettrait à de nombreuses expéditions de faire des fouilles en Egypte.
- Quelle belle idée, Nefret !
- Humph, grommela Emerson qui estimait être le seul apte à mener des fouilles sur tout le territoire égyptien.
- Et ton hôpital pour femmes au Caire ? demanda Lia. Comment cela se passe-t-il depuis ton départ ?
- J’ai sur place des médecins qui s’en occupent, répondit-elle, ainsi que dans les deux autres cliniques. Je t’expliquerai.
- Howard Carter et lord Carnarvon se sont estimés spoliés de leurs droits sur la tombe, reprit Ramsès.
- Ils ont pourtant exploité à outrances les photographies et les publications, ricana Emerson. Depuis la mort de Carnarvon, c'est sa veuve qui a hérité des droits.
- Savez-vous, dis-je soudain, que, depuis février, les femmes sont interdites dans la tombe ? Cela a créé pas mal de problèmes diplomatiques avec la Grande Bretagne et l’Amérique.
- Le violent pamphlet de Carter contre les autorités n’a rien arrangé, dit Emerson. Ce malheureux n’a vraiment aucun tact !
- Pierre Lacau – l’actuel directeur du département des Antiquités, expliquai-je à Lia – a aussitôt ordonné de fermer la tombe. Et Howard a refusé de lui donner la clef.
- J’ai entendu dire que Carter avait quitté l’Egypte, dit David.
- Oui, répondis-je. Il serait en Amérique.
- En êtes-vous certaine, tante Amélia ? Je croyais que votre ami journaliste, Kevin O’Connor, le traquait au château de Highclere, dans le Berkshire, où il serait actuellement avec lady Evelyn et sa mère, la veuve de Carnarvon.
- C’est O’Connell pas O’Connor, rectifia-je machinalement. J’avais remarqué que ce voyou d’Irlandais n’écrivait plus ces derniers temps. Mais nous connaissons aussi son remplaçant, Jason Anderson et –
- Vous avez des fréquentations bien douteuses, Amelia, coupa Emerson.
- J’ai su à Paris que Jacques de Morgan était mort, dit David.
Ceci coupa net la conversation. Il y eut un moment de silence pendant lequel nous évoquâmes tous cet homme que nous avions bien connu. Il avait succédé à Eugène Grébault à la direction du service des Antiquités en 1892 lorsque nous l’avions rencontré pour la première fois. Il fouillait alors la nécropole de Dachour où il eut la chance de mettre la main sur le trésor des princesses royales. Ramsès croisa mon regard et eut un léger sourire.
- Les bijoux des princesses, dit-il seulement.
- A propos de bijoux, dit David en mettant la main à sa poche, que pensez-vous de ceci ?
Sur la paume de sa main brillait un anneau d’or dont l’élément central était le scarabée sacré égyptien avec l’emblème de Nebkheperourê.
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12.11.2008
chapitre 3 - a
Chapitre 3
Succédant à Akhenaton, Toutankhamon accéda au trône à neuf ans, vers 1353 avant Jésus Christ. Il fut couronné pharaon au temple de Karnak.
Les deux semaines suivantes s’écoulèrent de façon monotone. Nous étions tous un peu tendus mais aucun événement nouveau ne troubla notre vie quotidienne. J’avais insisté – en vain – pour poursuivre notre enquête à Londres afin de vérifier l’origine du faux scarabée royal mais ni Ramsès ni Nefret ne souhaitait quitter les enfants, et Emerson, pour une raison qui m’échappait, ne le voulait pas davantage – du moins pas avant l’arrivée de David. D’après son appel téléphonique du matin même, le cher garçon et sa famille étaient attendus pour le dîner. C’était heureux, à mon avis, car la tension devenait insupportable.
J’avais cependant profité de cette trêve forcée pour accomplir quelques tâches préliminaires.
Tout d’abord, un interrogatoire poussé de notre domesticité n’avait rien apporté. La plupart d’entre eux étaient employés chez nous depuis longtemps, et je ne voyais aucune raison de suspecter qu’ils aient pu être achetés. J’avais donc établi une liste des quatre « nouveaux » :
- Robert Clerkenwell, jardinier : il habitait la région et travaillait chez nous depuis deux ou trois ans. Vingt-cinq ans et seul soutien de sa mère et de sa jeune sœur. Le garçon était grand, blond, avec le teint frais de ceux qui vivent au grand air. Il devait avoir du succès auprès des femmes. Motif : aurait-il eu besoin d’argent ? Opportunité : aucune.
- Peter Fairchild, apprenti-valet attitré aux jumeaux : également un garçon de la région mais lui vivait chez nous – vingt ans, blond, l’air franc et ouvert. Motif : inconnu. Opportunité : sa position lui donne bien entendu une facilité toute particulière pour récupérer le scarabée dans la chambre de David John.
- Daisy Powell, jeune bonne : s’occupe des chambres et du service de Charla et de Sennia : Un peu moins de vingt ans, brune aux yeux bleus, un visage rond et frais, constellé de taches de rousseur – mais j’avais déjà vu de jolis minois cacher des âmes sombres. Opportunité : idem. Motif : inconnu mais elle semble attirée par le jeune Peter…Pourraient-ils être liés ?
- Tom Evans, maître d’hôtel. La cinquantaine grisonnante, physique avantageux, quelque peu comédien, ancien complice de Sethos – était-ce ou non une circonstance aggravante ? Je croyais mon beau-frère parfaitement capable d’avoir chargé son acolyte de veiller sur nous, mais pas de s’être laissé berner. Evans avait-il changé suite aux épreuves rencontrées ? Les bons soins de Nefret l’avaient sauvé après son agression, et nous lui avions offert un gîte. Cela ne suffisait-il pas ?
Cette liste ne m’apprenait pas grand chose. J’avais d’ailleurs une répugnance toute particulière à envisager un traître à l’intérieur de notre demeure. Je soupirai longuement et repoussai le feuillet.
En ce qui concernait les poupées, je restais persuadée que les deux envois provenaient d’une femme. Je repensai aux paroles d’Abdullah : « … le geste stupide d’une personne stupide. Mais il y a tant de haine autour de vous, Sitt. Des ennemis d’hier et de demain. Le passé reviendra vous hanter. »
Après réflexion, j’avais ajouté deux noms à ma liste de coupables potentielles : d’abord Dolly Bellingham que nous avions rencontrée en Egypte en 1903 lorsque son colonel de père avait entrepris de rechercher l’ancien amant de son épouse décédée. Qu’était donc devenue cette fille égoïste et vindicative ? Elle comptait sans aucun doute parmi nos farouches ennemis, d’autant plus que sa petite vie confortable et privilégiée avait dû être passablement bouleversée après la mort de son père. Peut-être même, suite au scandale, avait-elle perdu tout espoir de se marier dans les conditions qu’elle souhaitait ? Il y avait aussi Esin Sahin, la fille du chef des Services Secrets turcs que nous avions enlevée à son père) Gaza. La jeune fille avait cru que Ramsès, dont elle était alors follement amoureuse, la prendrait en charge mais… ce ne fut pas le cas. Je revis notre dernière entrevue, lorsque Ramsès et moi l’avions laissée aux bons soins de notre vieille connaissance, Mr Smith, fort désireux de l’interroger :
- Vous deviez bien savoir que vous ne pourriez pas rester avec nous, Esin, avait dit Ramsès. La sœur de Mr Smith, Mrs Bayes prendra soin de vous et un jour… – un jour, hum…
- Nous nous retrouverons ? Vous ne m’oublierez pas ?
- Jamais, avait affirmé mon fils avec plus d’emphase que de vérité. Si vous avez besoin de moi, vous n’aurez qu’à demander.
- Je ne vous oublierai jamais non plus, avait dit la jeune fille en lui tendant sa main à baiser – pauvre Ramsès ! – J’ai lu dans un livre qu’une dame envoyait une rose rouge à son amant pour qu’il se mette à son service. Si je vous envoie une rose rouge, vous viendriez ?
- Depuis le fin fond de la terre, Esin, avait répondu Ramsès dans un dernier et courageux effort.
Mon fils s’était magnifiquement comporté durant ces adieux pénibles, mais nous n’avions bien entendu plus jamais entendu parler de la jeune fille. Cet épisode datait de la guerre, il y a huit ans – juste avant la naissance des jumeaux. Une période trouble et difficile. Il était probable que la jeune fille ait trouvé depuis d’autres buts, d’autres amours – à moins qu’elle ne soit retournée dans son pays à la fin de la guerre ? De plus, comment une jeune Orientale aurait-elle pu avoir accès à de vieilles poupées anglaises ? Il me revint cependant à l’esprit qu’Esin avait été élevée selon nos coutumes et qu’elle parlait notre langue. Je laissai donc son nom sur ma liste.
De plus, j’avais aussi trouvé le temps de parler avec Sennia.
L’entrevue savait eu lieu un dimanche après le déjeuner. J’avais suivi la jeune fille jusque dans sa chambre où je vis aussitôt, à son air fermé, qu’elle ressentait mon intrusion. Avant de me lancer dans le petit discours que j’avais préparé, je l’observai un moment en silence. Il n’était pas difficile à comprendre que beaucoup de gens s’obstinent à croire, malgré nos démentis, qu’elle était la fille illégitime de Ramsès. La ressemblance entre eux était due à leur carnation exotique, une peau mate et d’épais cheveux noirs ondulés. En fait, Sennia tenait bien davantage de moi. Elle avait mes traits – les yeux gris acier et le menton déterminé que j’avais hérités de mon père. Ces traits, elle ne les avait pas reçus de Ramsès mais de son véritable père, Percy Peabody, le fils de mon frère aîné, James. Mon neveu avait été l’une des pires canailles que j’aie jamais rencontrées. Dès sa naissance, il avait abandonné sa fille à la rue, la condamnant ainsi à une vie de pauvreté et de prostitution, comme sa malheureuse mère, la jeune Rashida. Depuis sa prime jeunesse, Percy avait été l’ennemi le plus acharné de son cousin Ramsès qu’il enviait et méprisait à la fois. Il avait aussi tenté de conquérir la fortune de Nefret avant de la forcer à un mariage infâme avec un assassin. Les conséquences des méprisables complots de Percy avaient lourdement pesé sur notre famille. Je remerciais fréquemment le ciel que Sennia n’ait aucun souvenir des premières années de sa vie et qu’elle soit devenue partie intégrante de notre famille.
- Je voudrais vous parler, Sennia, répétai-je enfin.
- De quoi, tante Amelia ? demanda-t-elle d’un ton poli mais froid.
- Et bien, dis-je un peu prise de court, hum – de votre avenir pour commencer. Avez-vous une idée de ce que vous aimeriez faire ? Je crois que vous aviez parlé de l’égyptologie –
- Non, coupa-t-elle d’un geste vif de la main. Pas d’égyptologie. Je sais que c’est une tradition familiale, ajouta-t-elle d’un ton sardonique, mais je ne veux pas suivre les traces de Jumana.
- Auriez-vous gardé contre elle l’antipathie de votre enfance ? m’étonnai-je.
- Non, dit Sennia en secouant énergiquement la tête. Au contraire, j’ai de l’admiration pour elle. Elle a obtenu ses qualifications dans des conditions plutôt difficiles. Il est vrai qu’avoir épousé un Britannique ne peut que lui faciliter le chemin, n’est-ce pas ?
- Sennia ! m’exclamai-je. Comment osez-vous… ? Jumana a pour Bertie des sentiments – hum –
- Oh, très affectueux, je n’en doute pas, affirma Sennia d’une voix trop calme.
- Je ne suis pas venue vous parler de Jumana, dis-je fermement, mais de vous-même. Je répète donc ma question, avez-vous une idée de ce que vous aimeriez faire ?
Et je me gardai bien cette fois de faire une proposition.
- Je voudrais être professeur, répondit-elle après un silence.
- Comment ?
- Je voudrais enseigner, précisa-t-elle, les yeux brillants d’une malice qui lui rendait enfin son âge véritable. Je voudrais acquérir mes diplômes ici, en Angleterre, mais ensuite exercer mon métier en Egypte – probablement avec l’aide de Mrs Vandergelt – pour plus tard reprendre son école.
- Reprendre son école ? demandai-je complètement perdue. Pourquoi l’abandonnerait-elle ?
- Elle n’est plus très jeune, dit Sennia d’un ton définitif, et son mari encore moins. Mrs Vandergelt aimerait quitter l’Egypte. Elle n’a jamais tellement apprécié le pays, vous savez ?
- Elle vous l’a dit ?
- Elle me l’a dit, confirma Sennia. Maintenant que sa fille est mariée en Angleterre, et que son fils a un enfant, je crois qu’elle aimerait pouvoir davantage profiter d’eux.
La nouvelle me surprenait mais elle était vraisemblable. Katherine avait toujours été patiente vis à vis de la manie collectionneuse de son mari, et surtout très reconnaissante de ce que l’égyptologie ait donné à son fils Bertie, gravement blessé durant la guerre, une nouvelle envie de vivre mais je savais que nos interminables discussions l’ennuyaient souvent. Elle avait apprécié la vie fastueuse qu’elle menait à Louxor et les hôtes que Cyrus recevait régulièrement, mais ils pourraient continuer à le faire en Amérique ou en Angleterre.
Ils n’étaient plus tout jeunes. Il était logique qu’ils aient envisagé de se retirer de la vie active. Cependant, je ne tenais pas à évoquer cette idée pour le moment, aussi je revins à mon propos.
- L’enseignement ? dis-je en regardant la jeune fille. Pourquoi pas ? C’est certainement un noble métier. Cependant, jeune fille, je n’ai pas l’impression que vous soyez si heureuse d’envisager un tel avenir. Vous êtes bien sombre ces temps derniers. Y a-t-il quelque chose que je pourrais faire à ce sujet ?
- Je ne crois pas, tante Amelia, dit-elle en se tournant vers la fenêtre. Même vous – ne pouvez pas tout réparer.
- Ma chère petite fille, dis-je soudain émue par sa voix brisée. Vous aurait-on fait du mal ? Est-ce dans cette école ? Que se passe-t-il ? Ne pas savoir est la pire des choses, à mon avis.
- Vraiment ? dit-elle et elle me fixa soudain droit dans les yeux. Alors si nous sommes d’accord sur ce point, tante Amelia, pourriez-vous me dire pourquoi je vous ressemble tant si Ramsès n’est pas mon véritable père ? Pourquoi est-ce que je m’appelle Sennia Emerson alors que je suis manifestement égyptienne ? Pourquoi y a-t-il tant d’ombres sur mes origines ?
- Sennia…
- J’ai quelques idées, dit-elle amèrement. J’ai appris la signification du mot « bâtarde » à six ans – dès que vous m’avez mise à l’école, tante Amélia.
Je ne m’en souvenais que trop. J’avais décidé que Sennia bénéficie une éducation plus formelle. Nous ne connaissions pas sa véritable date de naissance et avions arbitrairement décidé d’un jour de septembre comme celui où nous célébrions son anniversaire. Juste avant ses six ans, elle avait annoncé qu’elle entendait désormais être traitée selon la dignité de cet âge vénérable. Pour moi, six ans était également un âge idéal pour aller à l’école.
J’avais toujours été persuadée que l’enseignement pluridisciplinaire des écoles anglaises était le meilleur d’Egypte. La plupart des autres – et en particulier, la mission américaine – mettaient trop l’accent sur la religion et ni Emerson ni moi ne tenions particulièrement à ce que Sennia devienne une fervente méthodiste. Je n’avais rien contre les méthodistes mais nous n’en avions pas dans la famille. Je revoyais mon entretien avec le directeur de l’école anglaise du Caire lorsque je lui avais annoncé que notre pupille ferait bientôt partie de ses élèves. Comme tout le monde, il connaissait notre famille – et en particulier la situation délicate de Sennia. Cet impertinent avait osé suggérer qu’elle serait plus à sa place à Sainte Marie – l’école indigène. Bien entendu, j’avais balayé ses objections. Sennia avait mis du temps à s’adapter aux autres élèves britanniques. Ils l’avaient donc insultée…
- Je suis désolée, dis-je seulement. Je l’ignorais.
- Et cet homme horrible, à Noël il y a deux ans – vous savez, le grand-père de Suzanne ? – il m’a regardée avec un clignement d’œil et un gloussement immonde avant de parler d’enfant – de la main gauche !
- Sennia, dis-je en l’entourant de mon bras, n’y pensez plus. Sir William Portmanteau est un homme borné et sans conscience, porteur d’une opinion colonialiste hélas très répandue. Mais son opinion n’a pas la moindre importance.
- Le professeur était vraiment furieux, dit la jeune fille en riant à ce souvenir. Il a renversé son vin et j’ai cru qu’il allait le frapper. Et Ramsès est devenu complètement blanc et pétrifié, comme toujours quand il est vraiment furieux. Il a dit que j’étais sa bien-aimée petite sœur adoptive. C’est vrai, n’est-ce pas ?
- Oui, ma chérie, c’est exactement ce que vous êtes, dis-je en la serrant contre moi. Nous n’avons jamais complètement pu éradiquer cette rumeur qui a couru dès le début lorsque Ramsès vous a prise sous son aile. Vous étiez une enfant abandonnée et nous vous avons adoptée. Certains êtres sont incapables de comprendre l’amour et – je me réfère à Ramsès – la noblesse d’âme. C’est une loi commune vous savez, que la médisance soit souvent plus forte que la vérité.
- Ce n’est pas grave, tante Amelia, je ne m’attache plus à ces accusations. Oncle Sethos m’a dit un jour que lui aussi était un bâtard, le frère de la main gauche du professeur –
- Il vous a dit cela ? hoquetai-je.
- Oui. Il affirme que les enfants de l’amour sont obligés de se battre durement dans la vie, mais aussi que ce qu’ils obtiennent ne provient que d’eux-mêmes. Vous le croyez, tante Amelia ?
- Oui, mon enfant, certainement.
- Je viens de finir un livre d’Edward Morgan Foster continua Sennia. Il s’appelle La Route des Indes et la devise de l’auteur semble être « L’important est de communiquer ». Il a raison, n’est-ce pas ? Son livre traite du conflit des cultures anglaise, indienne et musulmane à travers la relation ambiguë qui lie une touriste anglaise à un Indien pendant l’occupation anglaise –
- Mon Dieu, Sennia ! m’écriai-je quelque peu offusquée. Est-ce bien approprié à votre âge ?
- Je n’ai pas tout compris, dit-elle sereinement. Mais le livre témoigne surtout de l’antipathie de Forster pour l’impérialisme en détaillant les attitudes qui peuvent créer des barrières raciales entre les hommes. J’ai trouvé cela très approprié à ma situation. Dites-moi, tante Amélia, pourquoi ai-je vos yeux et le même teint que Ramsès ?
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10.11.2008
chapitre 2 - fin
Je retrouvai Nefret, Ramsès et Emerson un peu plus tard dans le salon. Je les avais convoqués pour un ‘conseil de guerre’ et, vu leurs expressions – curieuse pour Nefret, légèrement amusée pour Ramsès, sardonique pour Emerson – le terme évoquait de nombreux souvenirs pour chacun d’eux – pour moi aussi d’ailleurs. Je commençai mon récit en leur expliquant que j’avais entendu un hurlement le matin même en sortant sur la terrasse.
- Je m’attendais à voir tout le monde – famille et domestiques – débouler derrière moi après le cri de Charla, dis-je. J’ai donc été assez surprise d’être la seule à arriver auprès d’elle. J’avais prévu plusieurs éventualités, mais certainement pas de la trouver calmement assise sur un tronc d’arbre, hurlant à intervalles réguliers comme une vraie banshee.
- Pourquoi diable faisait-elle une chose pareille ? demanda Emerson en dissimulant son sourire – le cher homme était une vraie guimauve dès qu’il s’agissait de ses petits enfants et il se montrait particulièrement sensibles aux grands yeux de Charla.
- Elle faisait des expériences, dis-je d’un ton pincé.
- Des exp… – crénom ! Quel genre d’expériences ?
- C’est une idée de David John, intervint Nefret avec un sourire serein. Il étudie la portée des sons, en particulier en extérieur.
- Il est heureux que ce genre d’expériences n’ait pas lieu dans la maison, dis-je sèchement. Néanmoins, je ne vous ai pas réuni uniquement pour évoquer ces cris inconsidérés. L’autre matin, lorsque Robbie Clerkenwell a été assommé, j’ai remarqué, que les jumeaux avaient brillé par leur absence. Il est extrêmement suspect –
- Bon Dieu, Peabody, coupa Emerson en se relevant d’un bond. Vous ne sous-entendez pas que ces enfants… ? C’est grotesque voyons, ils ne feraient pas de mal à… – humph, reprit-il après réflexion, ils n’ont pas la taille suffisante pour atteindre la tête d’un adulte.
- Je ne les ai accusés de rien, Emerson, dis-je aimablement. Je voulais juste vérifier où ils se trouvaient alors que toute la maisonnée était agglutinée dans la roseraie après le cri de la petite bonne qui a trouvé le corps de Robbie.
- Ils étaient à la pyramide, répondit Nefret calmement.
- Vous le saviez ? demandai-je la bouche sèche.
- David John est venu me parler hier soir – et, bien entendu, je l’ai aussitôt répété à Ramsès.
- Bon, grogna Emerson, il semble donc que je sois le seul à tout ignorer. Peabody, si vous pouviez rapidement en venir au fait, j’ai du travail et –
- Ils ont volé le scarabée, dis-je, avant de le reperdre.
La réaction d’Emerson du tout à fait satisfaisante. Finalement, que les années s’écoulent ou pas, certains paramètres demeuraient éternels.
- Vous l’avez fait exprès ! tempêtait-il un peu plus tard, alors que nous étions à nouveau seuls.
- Vous vouliez que j’en arrive rapidement au fait, mon chéri, ronronnai-je.
- Quels inconscients ! grommela-t-il.
Après avoir retrouvé Charla sur son tronc d’arbre, manifestement indemne, il m’avait fallu un moment avant de retrouver mon souffle. J’avais couru tout le long du chemin et un point de côté me sciait les côtes, ce qui m’empêcha de lui préciser immédiatement ce que je pensais de sa conduite. Elle se montra empressée et attentive envers moi, ce qui calma quelque peu mon courroux. David John arriva peu après, afin de vérifier pourquoi sa sœur avait interrompu l’expérience. Il ne parut pas surpris de me voir. Long et fin, la silhouette encore enfantine, il ressemblait à un jeune archange avec ses cheveux roux et sa peau dorée, mais son regard bleu, sérieux et profond, était plus vieux que son âge.
- Je vous attendais Grand-maman, dit-il. Pourriez-vous venir jusqu’à la pyramide ? Puis-je vous offrir mon bras ?
Je saisis le bras qu’il m’offrait galamment et me laissai conduire jusqu’à la pyramide. Il n’était pas rare de nos jours de trouver une telle construction dans un jardin anglais traditionnel. En fait, depuis quelques années, plusieurs voyageurs fortunés bâtissaient sur leurs terres de fausses ruines antiques et rapportaient d’Egypte des stèles et/ou des sarcophages pour les décorer. Notre cas était différent. Nous avions fait construire cette pyramide de pierre il y a plus de vingt-cinq ans. Elle n’était pas décorative mais marquait la dépouille d’un prince du pays de Koush, un frère adoptif de Nefret. Le garçon avait héroïquement donné sa vie pour rendre la jeune fille à sa famille anglaise, lui permettant ainsi de retrouver son nom et ses privilèges. Le courageux Tabirka, avait donc bien mérité une sépulture honorable selon les coutumes de son peuple. Accolée à la construction, se trouvait une petite chapelle, dont le linteau était sculpté du disque solaire avec le nom et les titre du prince défunt. Nefret y venait régulièrement. Elle emmenait aussi ses enfants et leur parlait longuement des traditions et coutumes qui avaient entouré sa jeunesse. Ce fut là que m’entraîna David John. Je n’étais pas venue depuis mon retour en Angleterre. L’endroit était fort agréable, entouré d’arbres et de fleurs sauvages, à la fois paisible et retiré.
David John m’installa sur le banc de pierre près de la chapelle. Il posa son mouchoir sur la dalle de pierre pour éviter que la mousse ne tâche ma jupe. La galanterie du geste m’attendrit.
- Ash… – Charla et moi venons souvent ici, dit-il en indiquant la pyramide. Nous apportons parfois des offrandes à Tabirka, et évoquons ce que Maman nous a dit de lui, de la Montagne sainte, du pays de Koush. Mais depuis peu, d’autres se rencontrent ici la nuit. Nous avons remarqué les traces de pas. Certaines viennent du fond du parc, du mur d’enceinte où l’intrus s’introduit, les autres de la maison, mais elles suivent les sentiers et nous n’avons jamais pu en être certains.
- Mais David John, dis-je d’une voix faible, pourquoi ne pas en avoir parlé plus tôt ?
- Pourquoi l’aurions-nous fait ? demanda-t-il les yeux graves. Au début, rien n’était dérangé. Nous avons d’abord pensé à un rendez-vous amoureux.
- J’ai pensé à cela, signala Charla en adressant un regard fulgurant à son frère.
- Certes, admit-il avec un léger sourire, mais connaissant la crédulité superstitieuse de la plupart des fil… – des domestiques, il m’a paru fort improbable que l’une d’elles se risque la nuit aussi loin dans le parc. Pour ce genre d’entrevue, la roseraie ferait tout aussi bien l’affaire, ou bien la grange si –
- Hum – je vois, coupai-je un peu vite.
- La veille de l’agression de Robbie, continua David John imperturbable, nous sommes sortis après le thé pour venir jusqu’ici. Le soir tombait. Les arbres sont assez resserrés, comme vous le voyez, et il y avait peu de lumière. Nous n’avons rien remarqué de spécial. Le lendemain matin, il y avait de grandes taches sombres et encore humides. C’était du sang. Charla a glissé dedans et j’ai dû retourner à la maison chercher une autre robe pour elle. J’étais dans sa chambre lorsque le cri a retenti, je vous ai entendue descendre, puis j’ai rejoint Charla.
- Nous avons suivi les traces de sang, dit-elle. Elles revenaient vers la maison. C’était sans doute Robbie, Grand-maman. Peut-être n’a-t-il pas été agressé dans la roseraie mais à la pyramide ?
- C’est un bien long trajet pour un homme frappé à la tête, dis-je. Quel dommage qu’il ne se souvienne de rien.
- Je me demande pourquoi il avait notre scarabée, s’écria Charla.
- Comment ? Que veux-tu dire ? D’où teniez-vous ce scarabée ?
- Nous avons voulu intercepter l’intrus, intervint David John d’une voix traînante – qui imitait inconsciemment son père. Vu qu’il entrait toujours au même endroit du mur, nous avons creusé un piège sur son passage. La terre est plutôt détrempée, vous savez, ce n’était pas difficile.
- Ton trou n’était pas profond, coupa sa sœur dédaigneusement. Et tu n’as pas voulu mettre des pieux au fond.
- Il est pourtant tombé dedans, non ? continua David John avec un regard sévère. C’était un homme, avec un long manteau sombre. Nous avons – hum – essayé de le retenir mais il nous a échappé. J’ai accroché sa poche – et le scarabée est tombé.
- Le retenir – accrocher sa poch… – Mon Dieu ! Vous étiez dehors au milieu de la nuit ?
- C’était juste après le dîner, biaisa David John. Le Grand Chat de Ré était avec nous. Il a sauté sur l’homme pour nous défendre. Dans le noir, cette bête furieuse qui crachait et feulait était assez impressionnante. L’intrus a filé sans demander son reste.
- Nous pensions que c’était l’homme qui vous avait apporté la vilaine poupée cassée, Grand-maman, expliqua Charla en me serrant contre elle. Nous voulions vous protéger.
- Mais il n’avait pas de poupée, dit David John d’un ton posé. Juste un scarabée égyptien. C’est fort curieux, ne trouvez-vous pas ?
- Qu’avez-vous fait du scarabée ? demandai-je d’une voix faible.
- Il était dans notre chambre, répondit David John. Sous mon oreiller. Mais il avait disparu le lendemain matin. Et vous l’avez retrouvé une heure après dans la roseraie.
- Mon Dieu, dis-je effondrée. Il y a un traître dans la maison.
Dans le hall, je croisai Evans qui me salua, la mine austère et légèrement hautaine. Je le suivis des yeux. Si Gargery avait encore été là, je lui aurais parlé de mes soupçons et il aurait adoré comploter avec nous pour rechercher la brebis galeuse parmi la domesticité. Je ne connaissais pas assez bien Evans pour une telle marque de confiance. Après tout, son passé était assez trouble. Sethos nous avait garanti sa fidélité. Pouvait-il s’être trompé ? J’aurais aimé avoir mon beau-frère sous la main pour l’interroger davantage.
Nefret descendit peu après, vêtue d’une ravissante robe en jersey bleu pâle. Ce textile tricoté avait été longtemps réservé à la confection de sous-vêtements et, depuis la guerre, une jeune styliste française, Coco Chanel, l’avait adopté pour les tenues de jour. La mode anglaise se distinguait par ses créations à motifs géométriques et ses couleurs vives et contrastées, mais Nefret avait des goûts plus classiques. Je dévisageai la jeune femme, repensant aux confidences de Ramsès. D’après les récentes études que j’avais lues en psychologie – au grand dam d’Emerson qui refusait obstinément de croire en ces sciences nouvelles – le cerveau humain enregistrait tout pour le ressortir parfois aux moments les plus inattendus. Il était donc possible, en principe, que Nefret sache inconsciemment que sa mère avait essayé de la tuer à deux reprises étant bébé – mais pourquoi cette vérité enfouie se réveillerait-elle après quarante ans ? Etait-ce le choc émotionnel de la difficile naissance de Lily ? Ou encore le fait d’avoir donné au bébé le prénom de sa mère ? Ramsès était d’avis de lui dire la vérité, mais je m’inquiétais de ce que la jeune femme éprouverait. Serait-ce de la colère contre les nous pour lui avoir caché si longtemps la vérité, du soulagement, ou de la crainte pour l’avenir de ses propres enfants ?
Un colis m’attendait, posé sur la table du salon. Je reconnus l’écriture hachée, la forme oblongue, l’emballage brun. Avec une certaine répugnance, j’ouvris le paquet et en considérai le contenu pendant un long moment.
Son visage de porcelaine fracassé, ses vêtements déchirés et une longue aiguille à chapeau plantée dans le cœur, la vieille poupée gisait sur un lit de cendres noircies.
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08.11.2008
chapitre 2 - e
Ramsès m’attendait le lendemain lorsque je sortis de ma chambre. J’étais d’humeur morose. Emerson avait très mal pris mes remarques de la veille sur l’éventuelle paternité de Sethos et je n’avais pas réussi à le dérider au cours du dîner. Il était toujours d’une humeur massacrante au coucher et, après une dispute mémorable qui n’avait curieusement rien résolu, avait ronflé toute la nuit, m’empêchant de fermer l’œil. Emerson ronfle rarement. Lorsqu’il le fait, c’est généralement exprès – et pour m’ennuyer. Je me demandais encore si un ronflement périodique était une circonstance atténuante qui justifiait une tentative d’assassinat lorsque Ramsès n’intercepta. Il semblait également morose. La journée commençait mal.
- Que se passe-t-il ? demandai-je, envisageant plusieurs désastres avec ma rapidité d’esprit coutumière. Nefret est-elle malade ? Ou les enfants ? Serait-ce Sennia ? A-t-on volé vos papyrus ?
- Non, Mère, répondit Ramsès d’un ton calme. Le Grand Chat de Ré va bien, et tous les domestiques également.
- Vous moqueriez-vous de moi ? demandai-je d’un ton pincé.
- J’essayais juste de vous rassurer, Mère.
- Vous n’avez pas pourtant l’air de quelqu’un qui va m’annoncer une bonne nouvelle, grommelai-je. S’il s’agit d’une conversation à caractère privé, nous devrions aller dans votre bureau plutôt que de rester plantés sur ce palier. Où sont les jumeaux ?
- Dans la nursery, je présume, répondit Ramsès en s’effaçant pour me laisser passer.
Je le précédai jusqu’à la pièce claire où il travaillait d’ordinaire. Au centre, le grand bureau Chippendale en bois sculpté était jonché de papiers et de notes, tandis qu’un chaton tigré se prélassait sur un fauteuil de cuir Chesterfield près de l’âtre. La double-fenêtre était grande ouverte et un air frais tentait de dissiper les puissants relents chimiques qui s’attardaient. Après de longues années d’expériences, Ramsès avait mis au point plusieurs procédés pour mieux conserver les très anciens papyrus qu’il traduisait.
- Que se passe-t-il ? répétai-je. Est-ce lié à votre travail ? Ou bien s’agit-il du scarabée de Toutankhamon ?
- Non, Mère, dit Ramsès en me conduisant vers le canapé. Je vous en prie, calmez-vous et laissez-moi vous expliquer.
- Je vous écoute.
- Merci. Il s’agit en fait d’un rêve curieux qu’a fait Nefret. J’ai hésité à en parler mais je crois que vous saurez peut-être quoi faire. Elle était redevenue la grande prêtresse de la Montagne Sacrée – et elle a évoqué ses parents.
- La naissance de Lily et aussi le fait d’avoir donné au bébé le prénom de sa mère peuvent expliquer ces réminiscences, dis-je en plissant le front. Pourquoi ce rêve vous a-t-il perturbé ?
- Ce n’était pas seulement un rêve mais un cauchemar parce qu’une démente obèse a tenté d’étrangler la grande prêtresse d’Isis, dit Ramsès en se dirigeant vers la fenêtre où il se tint, les mains dans le dos. D’après Nefret, le monstre de son rêve avait les yeux bleus et la peau blanche.
- Mon Dieu, dis-je horrifiée. Mais il n’est pas possible que ce soit une réminiscence, Ramsès. La pauvre Lily Forth est devenue folle à la naissance de sa fille et elle a essayé de la tuer – dans son berceau – deux fois. En tant que Heneshem, elle a vécu comme une divinité cloîtrée. Elle n’a plus revu Nefret.
- Qu’en savez-vous, Mère ? demanda Ramsès. Après tout, la Heneshem vivait dans le temple même où Nefret officiait.
- Qu’avez-vous dit à Nefret ? demandai-je.
- Rien encore, répondit Ramsès en se retournant. Elle ne m’a rien demandé mais je n’aime pas le fait de lui mentir.
- Il ne s’agit pas d’un mensonge, protestai-je. Je ne mens jamais – sauf si cela est indispensable. Il s’agit juste de ne pas ébruiter une vérité douloureuse.
- Ainsi que Nefret me l’a rappelé, dit Ramsès d’une voix tendue, elle n’est plus une enfant de treize ans mais une femme adulte. Peut-être devrais-je lui dire tout ce que nous savons.
- Oh, Ramsès, je ne crois pas, dis-je soudain inquiète. Elle est si fragile depuis la naissance de Lily. Il y a aussi son avenir professionnel qui reste en suspens tant que sa santé n’est pas rétablie. Est-il indispensable de lui ajouter ce fardeau ? Pourquoi revenir sur le passé ?
- Revenir sur le passé ? répéta Ramsès d’une voix un peu tendue. Vous ne vous en priverez pas pour vérifier ce que sont devenues vos belle-sœur et nièce, Mère – même si cela risque de poser un problème vis à vis de Sennia.
- Cela ne posera aucun problème, dis-je mécontente du tour que prenait la conversation. Je vous répète que Sennia ignore tout de ses origines. Ce n’est qu’une enfant !
- Je ne crois pas, Mère. A seize ans, une Egyptienne n’est plus une enfant. Sennia a également reçu une éducation moderne et appris – à votre contact – que les femmes pouvaient raisonner par elles-mêmes sans qu’on leur dicte leur conduite. Tout comme Nefret, peut-être a-t-elle besoin de connaître la vérité.
Sans répliquer, je fixai mon fils, les yeux un peu écarquillés. Il avait utilisé contre moi des arguments spécieux dont j’avais souvent fait usage à mon propre profit – mais ce qui me surprenait le plus était la critique latente que je discernais dans ses propos. J’étais accoutumée à recevoir de mon entourage – famille et amis – une approbation plus ou moins unanime, un soutien sans faille. Je n’étais pas prête à renoncer à ces privilèges. Je me levai et dis fermement :
- Vous ferez ce que vous voudrez au sujet de Nefret, Ramsès, mais il n’est pas question de troubler Sennia. Je lui parlerai. Si son émoi provient d’une dispute avec l’une de ses condisciples, je réglerai le problème. S’il s’agit d’une amourette – mais je ne vois pas comment elle aurait pu rencontrer un jeune homme susceptible de lui donner des idées romantiques…
- Vous refusez d’admettre que le temps passe, dit Ramsès en me regardant d’un air un peu triste. Lorsque les jours sont plus courts, les chemins sont plus longs et les charges plus lourdes.
Je ne sus quoi répondre à cette phrase stupide que m’avait déjà servi Abdullah l’année précédente. Qu’avaient-ils tous à me jeter mon âge au visage ? Je quittai très mécontente le bureau de mon fils et décidai d’interroger les jumeaux sans plus attendre.
Ils n’étaient pas dans la nurserie. Halima, une douce jeune fille au visage long et ingrat et aux magnifiques yeux sombres, était assise devant l’âtre. Elle chantait une berceuse en arabe avec le bébé dans les bras, si absorbée qu’elle ne m’entendit pas approcher. D’un air songeur, je regardais Lily – prénommée d’après sa grand-mère, une femme que la maternité et l’emprisonnement avait rendue folle, qui était morte démente après une vie recluse. Je frissonnai un peu. Jamais le destin de Lily Forth ne m’était apparu aussi atroce. Il y avait aussi ces bruits qui avaient courus après la fuite du père de Nefret en Egypte avec sa jeune femme enceinte, suite à la brutalité et à la bestialité du père de Reginald Forth, lord Blacktower. Que s’était-il exactement passé entre cet homme sanguin et autocratique dont les conquêtes ne se comptaient plus et la jeune femme de son fils ? J’avais rencontré ce sinistre personnage – Franklin, vicomte Blacktower, me souvins-je – lorsqu’il était venu nous demander de partir à la recherche de son fils. Ce n’était pas un père écrasé de chagrin, mais un véritable colosse aux épaules de pugiliste dont les cheveux roux étaient striés de mèches grises. Dans sa jeunesse, ils avaient dû briller comme une couronne de gloire, comme le feraient sans doute plus tard ceux de David John. Le garçon avait déjà une ossature puissante qui ne rappelait en rien la souplesse féline de son père. L’hérédité n’était pas à mes yeux une science exacte mais il était incontestable que certains traits physiques revenaient. Qu’en était-il des tares morales, des vices, des démences ?
Je m’approchai et Lily tourna soudain vers moi ses immenses yeux noirs et brillants. Elle ne sourit pas. Elle ne souriait quasiment jamais. Ce regard sombre et presque sévère formait un contraste frappant avec les traits angéliques et quelque peu poupins du bébé, ses cheveux argentés et sa peau translucide comme la plus fine des porcelaines. Elle était belle comme une petite déesse d’or et d’argent aux yeux d’obsidienne – et lointaine comme une étoile polaire.
A ma vue, Halima se leva et déposa l’enfant dans son berceau.
- Bonjour, Sitt Hakim, dit-elle en souriant. J’espère que vous allez bien. Que puis-je pour votre service ?
- Où sont les jumeaux, Halima ? demandai-je après avoir répondu à ses salutations dans mon arabe le plus fleuri.
- Ils étaient dans la salle de jeu mais je crois qu’ils sont descendus depuis. Sans doute sont-ils dans le jardin – elle se tourna vers la fenêtre, regardant le ciel gris pâle et la bruine légère à travers la croisée – mais il fait si froid.
Pour un Britannique, la journée n’était que fraîche mais Houria, née sous le soleil d’Egypte, trouvait notre climat anglais très humide. Pour elle et sa sœur, un grand feu brulait dans l’âtre en permanence. Dans la grande salle de jeu attenante à la nurserie, je trouvai Houria qui rangeait en chantonnant. Elle me salua et confirma que les jumeaux étaient sortis. Je restai un moment sur le pas de la porte, regardant la pièce chaleureuse et lumineuse, les jouets et les livres empilés sur les étagères, les jolis tapis colorés sur le sol. Le décor n’avait pas changé depuis que Sennia avait occupé les lieux. Comme de coutume, il y avait un gros chat endormi lové sur le tapis central. Le Grand Chat de Ré ne semblait pas regretter le climat égyptien autant que la nourrice, il profitait pleinement de sa vie de pacha. Né en Egypte, il avait le cou épais et les oreilles pointues de cette race féline dont les portraits apparaissaient sur tant de peintures des temps antiques. La bête ouvrit un œil, m’identifia et se rendormit, m’estimant sans nul doute indigne de son attention. Tout félin avait un don nature pour doser le dédain. Deux chatons joueurs se poursuivaient dans la pièces. Grâce au harem de femelles que le Grand Chat de Ré avait à sa disposition, les chatons proliféraient dans la maison, mais Nefret ne se préoccupait plus de leur trouver des noms. Peut-être les jumeaux s’en chargeraient-il ?
En quittant la pièce, je croisai Rose, la gouvernante, et Daisy, la jeune bonne de l’étage, sur le palier. La vieille femme fidèle m’offrit un bon sourire plissé et continua son chemin sans s’arrêter.
- Auriez-vous vu les jumeaux, Rose ? demandai-je.
- Non, madame, répondit-elle. Pas depuis le petit-déjeuner.
- Ils sont dans le parc, dit Daisy. Et Peter est avec eux.
Peter Fairchild était un jeune homme de la région que nous formions pour être valet – vingt ans, des cheveux pâles, des yeux rieurs. A voir le sourire épanoui de la jeune fille, l’entrain du garçon avait fait une conquête. Peter et Daisy étaient les deux domestiques attribués aux jumeaux. Ceci me donna une idée et je rappelai Daisy.
- Peter accompagne-t-il toujours les enfants lorsqu’ils sortent ? demandai-je.
- Non, madame, dit-elle étonnée. Seulement s’ils le demandent. Il n’y a aucun danger dans le parc, n’est-ce pas ?
- C’est à voir, marmonnai-je.
Il y avait toujours un danger – et j’étais bien placée pour le savoir –lorsqu’un enfant téméraire se mettait dans la tête une idée farfelue. J’avais réussi à élever Ramsès, puis David et Nefret, mais le souvenir de leurs méfaits passés me donnait parfois des cauchemars. Ils ne s’étaient pas assagis en prenant de l’âge, et il m’avait fallu des mois pour oublier les terreurs endurées à cause d’eux durant la guerre.
Je pris une ombrelle dans l’entrée et me couvris chaudement d’une pelisse à capuchon avant de sortir sur la terrasse. L’air était vif et piquant. Je respirai à plein poumons, tout en regardant autour de moi avec attention. Où étaient-ils ? J’étais arrivée en haut de l’escalier qui descendait vers la parc lorsqu’un hurlement strident retentit.
- Charla ! criai-je en me ruant au bas des marches.
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07.11.2008
chapitre 2 - d
Roman de la momie maudite
La jeune fille pleurait, ses grands yeux noirs fixés sur le feu tandis que les larmes roulaient sur son visage doré. Quelle malédiction poussait les filles d’Eve à expier éternellement le péché originel ?
David John se demanda si une Egyptienne pouvait aussi être appelée « fille d’Eve » ? Il envisagea de poser la question à Ashara mais, à la réflexion, ne le fit pas. Elle était trop jeune. D’ici quelques années, peut-être serait-elle mieux à même de répondre. Comme Esméralda, sa sœur avait une carnation chaude, des cheveux sombres aux larges boucles, des yeux de nuit. Mais avec sa peau pâle – surtout après une année passée sous le climat anglais – et ses traits fins, elle était incontestablement britannique. Myrdhin savait que ses cousins, Dolly et Evvie, étaient d’origine mixte, tout comme Esméralda. Il avait souvent surpris ses parents et ses grands parents en parler, comme d’une sorte de fatum quelque peu effrayant. Mais ses cousins ne pleuraient pas comme Esméralda. Etait-ce le fait d’avoir leurs parents auprès d’eux ? La jeune fille avait beau être aimée et entourée, un certain mystère entourait ses origines. Myrdhin n’avait jamais réussi à l’élucider et sa grand-mère avait clairement établi que ses questions étaient malvenues. Evoquer sa grand-mère fit changer le cap de ses réflexions. Durant le thé, elle l’avait fixé de son regard d’acier. C’était sans espoir. Il allait devoir lui parler. Peut-être devrait-il aussi parler à Papa et Maman ? Il serait plus équilibré que toutes les autorités de la maison reçoivent les mêmes informations.
- As-tu remarqué la façon dont Grand-maman nous a regardés ? demanda-t-il à Ashara.
- Non, répondit-elle en secouant la tête. Tu crois qu’elle sait ?
- Nous aurions dû être là lorsqu’ils ont retrouvé Bobby, souligna Myrdhin. Psychologiquement parlant, notre absence a été une erreur regrettable.
- Une erreur ? glapit Ashara. Il fallait bien enlever le sang.
- Je pense que Grand-maman se doute de quelque chose, souligna Myrdhin, le front soucieux.
- Tu vas le lui dire ? chuchota sa sœur.
- Je ne sais pas encore…
***
Manuscrit H
Dans le dernier sanctuaire du temple, trois statues d’or se dressaient dans leurs niches. Dans la première, une femme assise, le front couronné de cornes, tenait un nouveau-né sur les genoux. Isis et Horus. Dans la seconde se tenait Osiris, le souverain de l’Occident. La troisième statue, haute de six mètres, était celle d’Amon-Râ. Le dieu soleil arborait fièrement sa double couronne et levait d’une main d’or son sceptre de pierres fines. Une musique retentit soudain, mêlant le son aigrelet des flûtes aux gémissements des hautbois, aux arpèges des harpes, aux battements rauques des tambours. Des prêtres aux crânes rasés s’alignaient devant l’autel où les suivantes de la déesse dansaient en agitant leurs voiles blancs. Leurs cercles réguliers entouraient une forme mince dans des voiles d’or. La Grande prêtresse à son tour dansa et chanta devant les statues : « Salut à toi, Amon-Râ, grand ancêtre venu des montagnes glacées du Groenland, toi qui éveilles l’enfant de la rive de corail de l’Inde, l’enfant qui n’est pas encore né. »
Lorsque sa voix se tut, un rugissement sourd jaillit d’un tunnel obscur qui s’ouvrait derrière l’autel comme l’antre d’une bête souterraine. Depuis les entrailles de la montagne, à travers des couloirs faiblement éclairés, s’entendait un halètement rauque et une progression lente, rampante, inexorable, létale. Quelle bête effroyable se terrait ainsi dans ces couloirs dédiés à la nuit éternelle ? La grande prêtresse s’était figée, comme hypnotisée, le regard fixé sur l’entrée du tunnel. La bête surgit soudain, immonde et énorme à la fois, masse obscène d’un blanc maladif à la bouche bavante et à l’haleine fétide. Entre les plis adipeux des paupières flaques, le visage grotesque semblait un masque de craie et les yeux déments avaient la couleur des bleuets d’une prairie anglaise. Le grognement devint féroce et les mains déformées se tendirent vers la gorge blanche de la prêtresse. Lorsque monstre se jeta sur elle, les mains énormes étouffèrent le hurlement d’horreur que la jeune fille aurait voulu pousser.
- Réveille-toi, chérie, ce n’est qu’un cauchemar.
Sur son cou, sur ses épaules, ce n’étaient plus les mains furieuses qui l’étranglaient mais les mains fermes et apaisantes de Ramsès, et Nefret entendait le murmure de la voix aimée :
- Je suis là. Réveille-toi, mon amour.
Brutalement tirée de son cauchemar, Nefret avait réagi d’instinct en se débattant, griffant dans sa terreur les mains serrées autour d’elle. Calmée, elle respira par à-coups, tentant de relâcher sa tension. Rassuré, Ramsès tendit le bras pour allumer la lampe de chevet, puis il lécha le sang qui perlait sur le dos de sa main.
- Je suis désolée, dit Nefret. Je ne voulais pas te faire mal.
- C’est sans importance, dit-il doucement. Tu étais de retour à la Montagne Sacrée, n’est-ce pas ?
- Comment sais-tu de quoi…
- Tu chantais.
- Oh.
Nauséeuse, elle couvrit ses yeux de son bras replié. Le cauchemar avait été si réel qu’il laissait une image poisseuse sur elle. Quel était le monstre qui l’avait attaquée ? Nul visage aussi hideux n’existait dans ses souvenirs. Elle avait vécu treize ans dans cette région perdue du désert où les dieux de l’ancienne Egypte étaient encore tout puissants, les dernières années comme grande prêtresse d’Isis après la mort de son père. A son second passage à la Montagne Sacrée, elle avait été droguée la plupart du temps.
Se souvenant que Ramsès avait été présent les deux fois, Nefret enleva son bras et le regarda. Il était penché sur elle, attentif, les yeux plissés. Elle prit son visage entre ses mains.
- J’ai rêvé que quelqu’un voulait me tuer, chuchota-t-elle. Une femme. Une femme horrible, énorme, monstrueuse… Une folle !
- Il ne faut pas chercher d’explication logique dans un cauchemar, dit gentiment Ramsès en posant la main sur son front soucieux – et Nefret crut avoir rêvé l’éclat fugitif de son regard.
- Oui mais ses yeux... dit-elle en détournant la tête tandis qu’il se baissait vers elle, ce qui fit que ses lèvres rencontrèrent sa joue au lieu de sa bouche. Attends, je n’ai pas encore fini.
Il la prit par les épaules et se rallongea en la tenant serrée contre lui. Ses grandes mains caressèrent doucement ses épaules et son dos, massant et détendant les muscles crispés.
- Chérie, n’y pense plus.
- C’est idiot d’être ainsi terrorisée, chuchota-t-elle. Je suis adulte. Je vais avoir quarante ans – mon Dieu, quelle horreur ! – et pourtant, j’ai l’impression d’être à nouveau une petite fille perdue dans un environnement hostile – comme après la mort de mon père. Ses préjugés étaient tout à fait victoriens, tu sais. Il avait si peur que j’épouse Tarek ou l’un de ses frères. Pauvre Papa ! Quant à ma mère, je ne l’ai pas connue, elle est morte à ma naissance… Quand Lily est née, j’ai bien cru –
- Tais-toi ! dit-il d’une voix rauque en lui mettant la main sur la bouche. Ne parle jamais de me quitter. Je t’ai attendue des années, Nefret. Je ne peux pas imaginer ma vie sans toi.
- Oh, Ramsès, pourquoi avons-nous perdu tant de temps ? Pourquoi les jeunes personnes ne comprennent-elles pas… (Elle poussa un cri étranglé tandis qu’une main baladeuse s’égarait.) Oh, Ramsès, je t’aime tant !
- Ne parle plus, dit-il en l’embrassant. Montre-moi.
****
Emerson regarda ma liste d’un air sombre, puis il la passa à Nefret et Ramsès se pencha sur l’épaule de sa femme pour lire en même temps.
- La femme de Donald Fraser s’appelle Enid Debenham, Mère, dit-il d’une voix mesurée.
- Nous n’avons plus entendu parler d’elle depuis le mariage de Katherine avec Cyrus Vandergelt, dit Nefret en jetant à Ramsès un regard entendu. C’est de l’histoire ancienne.
- Je ne vois pas l’intérêt de cette liste, Peabody, grogna Emerson. Vous n’allez pas recommencer à chercher un assassin féminin, n’est-ce pas ?
- Il ne s’agit pas d’un assassin, dis-je fermement. Je pensais à la poupée. Ne trouvez-vous pas que cela évoque un Européen – et plus particulièrement une femme ?
- L’ex lady Baskerville est sans doute sortie de prison, grommela Emerson. Il ne doit plus rien rester de son éclat passé. Pourquoi diable vous enverrait-elle une poupée ?
- Quant à Molly, Sethos a été voir son petit-fils et faire sa paix avec elle l’an passé, dit gentiment Nefret. Je ne crois pas qu’ils seront jamais très proches l’un de l’autre mais elle a désormais d’autres préoccupations que la vengeance, Mère.
- La complice de Bertha, c’était Matilda, dit Ramsès. Je ne connais pas son nom mais la poupée semble un geste un peu trop sophistiqué pour ce genre de femme.
- C’est exact, admis-je à regret. Et je me rappelle maintenant que la femme de James se prénommait Elisabeth. Je vais vérifier ce qu’elle et sa fille Violet sont devenues.
- Est-ce bien raisonnable, Peabody ? grommela Emerson.
- Elles sont la seule famille de Sennia… commença Nefret.
- Elles ignorent tout de son existence, dis-je avec feu. Pensez-vous vraiment que Percy se soit vanté de sa paternité ?
- Elles ignorent sans doute son existence, mais nous savons la vérité, Mère, dit Ramsès d’une voix traînante. Il n’est peut-être pas très prudent de remuer ces vieilles rancunes.
- Sennia est tourmentée en ce moment, dit Nefret, son doux visage tout plissé d’inquiétude. Elle ne m’a pas répondu quand je lui ai demandé ce qu’elle avait.
- Bon Dieu ! grommela Emerson. Vous êtes sûre ? C’est sûrement dans cette école – Crénom, Peabody, c’est vous qui avez tenu à l’envoyer là-bas. Si ces filles ont été désagréables –
- Ramsès pourra toujours lui apprendre comment les assommer, dis-je un peu aigrement, faisant référence à un épisode en Egypte quelques années auparavant.
Mon fils ne répondit pas à ma pointe de sarcasme, mais il m’adressa un de ses rares et beaux sourires.
- J’avais pensé qu’elle avait peut-être une inclinaison amoureuse, continua Nefret.
Emerson émit un son rauque et la fixa bouché bée. Je dus me retenir de rire.
- Elle était amoureuse de Ramsès quand elle était petite, dis-je. Elle a sans doute abandonné l’idée de l’épouser à présent.
- Il n’est pas facile d’adopter des enfants, grommela Emerson. Surtout pas quand ils grandissent. Je me demande à quoi pense mon inconscient de frère avec son Iroquois !
- Et si Thomas était le fils de Sethos, dis-je calmement. Savons-nous s’il n’est pas déjà allé en Amérique à une période de sa vie ou pendant une de ses missions pour les services secrets. Il aurait pu y rencontrer une Iroquoise. L’enfant aurait été élevé par sa mère et, devenu orphelin, aurait approché Margaret en apprenant le retour de son père.
- Peabody, coupa Emerson qui avait été trop suffoqué pour intervenir d’ici là. Je ne… – mais… – comment pouvez-vous oser imaginer une chose pareille ?
- Sethos n’est jamais allé en Amérique, dit Nefret. Il me l’a dit, et l’a confirmé à Cyrus un jour où ils en parlaient.
- Et il est bien connu que mon cher oncle ne dit que la vérité, grommela Ramsès. D’où avez-vous tiré votre théorie – hum – surprenante, Mère ?
- Margaret prétend que Thomas vous ressemble, dis-je étonnée que l’argument me vienne si naturellement. Donc, il ressemble aussi à votre père – et à Sethos. Selim lui-même a été frappé par la ressemblance entre les deux frères lorsqu’il a rencontré pour la première fois Sethos à Gaza.
- Je me rappelle cette rencontre, dit Nefret, les yeux brillants.
- De plus, continuai-je, pourquoi ne serait-ce pas Sethos – et non Thomas – qui ait organisé la rencontre à point nommé avec Margaret ? Cela correspond bien à son côté manipulateur, n’est-ce pas ? Si Margaret apprécie le garçon, elle sera préparée à accepter la vérité. Manifestement, Sethos n’a encore rien avoué.
- C’est très convaincant, Mère, dit Nefret ne réfléchissant. Peut-être Sethos a-t-il voulu donner cet enfant une vie décente. Je disais qu’il n’avait jamais été proche de Molly. Se réconcilier avec son fils serait en quelque sorte une façon de se racheter.
- Grotesque ! marmonna Emerson en jetant un regard horrifié à Nefret.
- Maintenant, continua la jeune femme mutine, Thomas l’Iroquois peut aussi être le fils illégitime de Molly. N’a-t-elle pas été mariée avec un Américain ? Je ne vois pas trop pourquoi elle aurait abandonné l’enfant à la famille de son père – maintenant décédé – mais elle a pu confier à son père le soin de le retrouver et on comprend son empressement à l’adopter.
- Si Thomas a déjà dix-sept ans, il me semble qu’il y a une incohérence chronologique, dit Ramsès en fixant sa femme. Le fils de l’Américain n’a qu’une dizaine d’années, peut-être moins. Molly a-t-elle pu aller en Amérique plus tôt ?
- Vous n’allez pas vous y mettre aussi, rugit Emerson. Je vis dans une famille de fous !
- La généalogie des pharaons d’Egypte, c’est du gâteau à côté de celle de cet Iroquois, dis-je en jetant un regard appréciateur à Nefret. Je n’avais pas envisagé cette piste, ma chérie. Cette ressemblance doit bien provenir de quelque part.
- Les hypothèses sont parfois dangereuses, dit Ramsès la voix grave. Beaucoup de gens continuent à me croire le père de Sennia parce qu’elle a vos yeux, Mère. Ceci incite à la prudence n’est-ce pas ?
- Je me demande pourquoi Sennia n’a jamais posé de questions, dit soudain Nefret. David John l’a souvent fait.
- David John pose des questions sur tout, dis-je en refusant de changer de sujet. Sethos n’est pas allé en Amérique sans motif. Vous ne pouvez pas nier cela, Emerson.
- Je croirais plus volontiers qu’il compte piller toute la collection du Met, grogna Emerson. Pouvons-nous enfin dîner ? Je suis affamé.
.../...
13:36 Publié dans L'OR MAUDIT DE PHARAON | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




