28.11.2008

chapitre 3 - f

Manuscrit H


Après plusieurs jours de visites décevantes, Ramsès et David durent admettre que les revendeurs de Londres ne possédaient aucun objet en provenance de la tombe de Toutankhamon, ni aucune nouvelle des fausses antiquités qui – en principe – circulaient depuis la découverte. En matière de déguisement, Ramsès n’avait pas forcé son talent pour entreprendre sa tournée. Il s’était contenté d’endosser la personnalité du riche Américain Cyrus Vandergelt dont la passion en tant que collectionneur était bien connue sur le marché. Tout en se composant minutieusement le visage ridé du vieil ami de ses parents, il se souvint que son oncle Sethos avait jadis usurpé durant une pleine saison ce même déguisement pour pouvoir rester auprès de sa mère, qui n’avait rien remarqué – ce que Ramsès attribuait charitablement au souci qu’elle se faisait pour la santé mentale de son mari, alors amnésique. Pour Ramsès, cette aventure, vécue par ses parents alors que lui-même et Nefret se trouvaient en Angleterre, paraissait quelque peu invraisemblables, mais il était bien placé pour savoir que la vie que menaient les Emerson était généralement agitée. Il avait eu plus que sa part de troubles et d’excitation. Juste après la guerre, tout comme son ami David, il n’avait plus rien souhaité qu’une vie calme, dédiée à une profession qu’il aimait et à une femme qu’il vénérait. Il avait obtenu cela. Pourtant – tout comme David selon ses dernières confidences – il se sentait parfois quelque peu fébrile. Certes, le fait d’avoir dû quitter l’Egypte et ses récents projets d’installation au Caire y étaient pour quelque chose, mais Ramsès s’avouait ressentir aussi une sorte de crainte devant l’avenir trop prévisible qui l’attendait. D’abord, ses parents vieillissaient. Même si sa mère refusait de l’accepter, le poids des ans la marquait davantage qu’Emerson. Leur temps professionnel était compté. Et le sien ? Il avait souhaité durant des années échapper à la tutelle que faisait peser sur lui l’autocratie d’Emerson, il avait souhaité pouvoir se consacrer au déchiffrement de ses papyrus plutôt qu’aux fouilles que son père privilégiait. De façon très contradictoire, l’idée de se retrouver bientôt à même de réaliser tous ses rêves et de travailler à son seul compte ne lui semblait plus aussi attirante. De plus, Nefret voudrait également recommencer à exercer et son hôpital de femmes au Caire était malheureusement situé dans l’un des pires quartiers de la capitales, non loin des bordels et des bouges les plus répugnants. Quant à ses enfants, aucun des jumeaux ne semblait particulièrement attiré par l’égyptologie. Combien de temps accepteraient-ils de faire leurs études au Caire ? Le fils de David suivait déjà un parcours classique en Angleterre. Devrait-il en être de même pour David John qui n’aurait pas, au contraire de son cousin, le handicap de porter un patronyme étranger ? Les choses évoluaient. L’Egypte aussi. Que réservait l’avenir avec la montée du mouvement nationaliste ? Ramsès n’était pas du tout certain d’avoir le droit de condamner son fils à ne pas suivre les règles d’éducation classique de sa propre classe sociale. C’était une décision difficile. Il lui faudrait en parler à Nefret…
- Que fais-tu ainsi à bayer aux corneilles ? s’exclama David. Tu regardes ton reflet dans la glace depuis plusieurs minutes.
Ramsès ne répondit pas mais enleva soigneusement son maquillage, ses rides et sa perruque grise. Dessous, ses épais cheveux noirs étaient collés contre son crâne par de la gomina, aussi il les lava rapidement
- Nous n’avons guère progressé, continua David. Devons-nous continuer ? Je n’aime pas l’idée de laisser trop longtemps Lia.
- Sans compter que mes parents risquent de débarquer à la rescousse, remarqua Ramsès en frottant une serviette contre sa tête. Mais nous avons au moins établi une évidence : aucune fausse antiquité n’est apparue sur le circuit habituel.
- Tu parles d’une information. Et tu as lu le journal ? s’exclama David en lui tendant le Daily Yell d’un air dégouté. Ce charlatan d’Anderson continue sur sa lancée. Il raconte maintenant qu’une voyante a eu des visions –
- S’il écrit de telles inepties, remarqua Ramsès, cela signifie que nul nouveau cadavre – attends un peu !
- Tu penses qu’on pourrait le rencontrer ?
- Pourquoi pas ? demanda Ramsès. J’aimerais en savoir un peu plus sur ce que manigance O’Connell avec Carter. Et où se trouve-t-il celui-là ? A Highclere ou en Amérique ?
- Anderson refusera de nous parler, dit David.
- Je ne crois pas. Vu le manque de nouvelles, il ne résistera pas à l’idée de nous tirer les vers du nez – bien qu’il ne doive pas avoir gardé un très bon souvenir de notre dernière rencontre.
- Raconte !


***

Bien que David et Ramsès soient partis depuis plusieurs jours, leur dernier télégramme n’indiquait aucune découverte. Furieux et déçu, Emerson répondit en les sommant de revenir. Je comprenais – et partageais – sa frustration. Nous tournions en rond. Notre plan pour surprendre le traître n’avait rien donné, sauf dans mon cas une tête vide et des yeux creusés. Nous avions en vain passé plusieurs nuits de garde dans le bureau où étaient gardés sous clef les deux scarabées. Aucun cambrioleur ne s’était introduit, ni de l’extérieur, ni de l’intérieur. Aucune nouvelle intrusion n’avait été remarquée dans le parc. Je n’avais pas davantage reçu de nouvelle poupée. Tout cela était très frustrant. Je voulais bien être au centre d’un complot, mais le moins que pouvait faire notre adversaire inconnu était de continuer à jouer le jeu. Comment résoudre une enquête sans indice ?
Les enfants étaient également étroitement surveillés. Il avait beaucoup plu ces temps derniers et ils étaient confinés dans la maison. La jeune Evvie semblait s’être bien adaptée – en dépit de mes craintes.
Il y avait simplement eu cette histoire de chats, le matin même.
Les chats avaient toujours joué un rôle important dans notre famille. Certains Egyptiens crédules accordaient même à nos félins des pouvoirs magiques. A cours de l’affaire Baskerville, il y a bien longtemps, nous avions recueilli notre première chatte, Bastet, qui avait été des années durant la fidèle compagne de Ramsès enfant. Plus tard, Emerson avait hérité du bandit Vincey son chat Anubis et, après quelques mois de paix armée, les deux félins avaient été à l’origine d’une lignée dont les caractéristiques correspondaient étrangement à celles des félins sculptés sur les tombes antiques. Je revis mentalement quelques spécimens parmi leurs descendants : le mal-embouché Horus dont la fidélité à Nefret et Sennia avait été pourtant inébranlable, la molle Sekhmet que nous avions donnée à Cyrus, et enfin Seishat, la mère de notre doyenne actuelle, Mafdet. Durant la guerre, Seishat avait été la fidèle compagne de Ramsès mais elle avait abandonné son rôle peu après son mariage, jugeant certainement Nefret capable de la remplacer. Ayant opté pour une vie sédentaire, elle avait depuis régulièrement rempli notre maison de chatons – jusqu’à sa disparition deux ans plus tôt. Quelques années auparavant, Sennia avait recueilli en Egypte le Grand Chat de Ré, un félin élancé à la queue touffue, légèrement différent de la race originelle. Il était le père de la toute dernière portée de Mafdet. Celle-ci, mince et longue, était digne de son nom, celui de la déesse combattante symbolisée par un petit félidé – souvent une genette. Dans le Livre des Morts, Mafdet était chargée de défendre le défunt contre les serpents. Elle se trouvait également dans la barque solaire pour repousser les attaques d’Apopis, le dieu serpent. Etant enfant, Sennia avait souvent prétendu que le Grand Chat de Ré qui attaquait les serpents nous sauverait un jour la vie à tous. Je souris à cette réminiscence.
Contrairement à son père – et à sa mère – David John n’avait jamais été attiré par les chats. Il aimait les chiens et avait beaucoup regretté devoir laisser en Egypte aux bons soins de Daoud l’énorme chienne qui avait accompagné leurs premiers pas, Amira. Il aurait souhaité adopter un autre chien en Angleterre, mais nous n’avions pas donné suite à son désir. Tout au contraire, Charla avait choisi un chaton de la dernière portée, une petite chatte tigrée dénommée Heket. Bien entendu, à peine arrivée, Evvie avait aussitôt voulu en avoir un à elle. Après de nombreuses hésitations, elle avait opté pour une petite bête rousse aux yeux vert liquide, Triphis. Lorsque Charla avait demandé l’origine des noms choisis par Nefret, elle avait appris que le nom de sa nouvelle compagne était celui d’une déesse lionne particulièrement vénérée dans le IXe nome de Haute Égypte. Malheureusement, elle avait aussi découvert que Heket était une déesse à tête de grenouille mentionnée dans les textes des pyramides où, liée au roi dans son ascension céleste, elle symbolisait la vie et la fécondité. Je suppose que Nefret avait choisi ce nom parce que Heket était chargée de présider aux naissances, les femmes portant souvent des amulettes à son image pour les protéger pendant l’accouchement. Mais Evvie avait ri et une dispute mémorable avait suivi entre les deux fillettes. Elles ne se parlaient plus depuis.
Une fois le calme revenu, je m’étais retiré dans le bureau d’Emerson ou j’avais examiné de près les deux scarabées en notre possession. C’étaient vraiment de très jolies pièces d’orfèvrerie. En or finement cloisonné et pâte de verre, tout incrustés de pierres semi-précieuses. Je fixai le brun-rougeâtre de la cornaline, le bleu profond du lapis-lazuli, le symbolisme de l’insecte sacré. Les bijoux égyptiens ne constituaient généralement pas seulement une parure mais étaient aussi porteurs d’un message spirituel. Sur le côté, le nom de Toutankhamon, Neb-Kheperou-Rê, était écrit au moyen d’une corbeille, d’un scarabée et du disque solaire. Le créateur des anneaux avait associé le nom royal à l’idée d’une sorte de navigation céleste en transformant la corbeille en barque solaire et en ajoutant deux petits signes festifs sous le scarabée. Le rouge évoquait le soleil levant, le bleu la nuit d’où jaillissait le renouveau. Je me souvins que la seule source connue de lapis-lazuli dans l’antiquité – et en particulier au nouvel empire, à la XVIIIème dynastie – était le nord de l’Afghanistan...
Je n’étais pas restée inactive durant ces derniers jours. J’avais écrit plusieurs lettres à diverses connaissances – ayant participé à de nombreuses enquêtes, il me restait quelques amis dans la police. J’avais souhaité recevoir des précisions au sujet des « morts maudits » et avais obtenu quelques réponses intéressantes.
Aussi ce matin-là, après avoir lu une lettre de mon ami Cyrus Vandergelt qui avait interrogé l’inspecteur Aziz à Louxor, je pus compléter la liste que j’avais établie peu à peu.

Victimes de la malédiction :
- lord Carnarvon, 57 ans – britannique – avril 1923 – le Caire – piqûre de moustique infectée.
- le professeur La Fleur, 58 ans – français – ami de Carter – mai 1923 – cause inconnu.
- Arthur C. Mace, 52 ans – en mai 1923 – savant et archéologue britannique & confrère de Carter – cause inconnue. arsenic
- Georges Aaron Bénédit, 69 ans – égyptologue français – décédé à Louxor.
- colonel Aubrey Nigel Herbert, 43 ans – britannique – demi-frère de lord Carnarvon – septembre 1923 – cause inconnue (péritonite)
- Mary Scott-Arthur, 42 ans– britannique – infirmière de lord Carnarvon – cause inconnue
- Richard Bathell, 35 an – noble britannique – secrétaire lord Carnarvon – accident vasculaire ou arrêt cardiaque (il est à remarquer que le père du jeune homme se suicida dans les semaines qui suivirent).
- professeur Hugh Evelyn-White, 32 ans – britannique collaborateur de Carter – 1924 – pendu, dépression nerveuse.
- Archibald Douglas Reed, 31 ans – – britannique – radiologiste – 1924 – cause inconnue
- Ali Fahmi Bey, - Egyptien – gouverneur de la province – 1924 assassiné à Londres (la police pense à sa femme) son frère se suicida peu après.
- George Jay Gould, 59 ans – 1923 – richissime financier américain – La Riviera – pneumonie après une visite de la tombe.


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