18.11.2008

chapitre 3 - d

Une momie maudite qui aurait provoqué le naufrage du Titanic ? La crédulité des Américains me consternait mais je devais avouer, à mon grand regret, que les Britanniques n’étaient pas en reste. Une femme prétendait avoir été visitée durant son sommeil par la momie de Toutankhamon et un long article du Daily Yell – signé Jason Anderson – détaillait les élucubrations de cette malheureuse. Je repoussai le journal avec un geste de mépris. Je n’avais pas besoin d’en lire davantage. Si ce journaleux en était réduit à de telles extrémités, il ne devait pas y avoir de nouveau cadavre. C’était décevant pour mon enquête mais d’un autre côté le point était plutôt rassurant.

Je me trouvais seule dans le salon à écouter un disque que David et Lia m’avaient offert la veille au soir à leur arrivée, un opéra du compositeur italien Giovacchino Antonio Rossini, le Barbiere di Siviglia. Les riches sonorités de la langue de Dante ne m’étaient pas inconnues. J’avais appris l’italien au cours de ma jeunesse studieuse auprès de mon père et, après son décès, j’avais espéré pouvoir utiliser ce don durant mon voyage autour du monde. En réalité, je n’avais visité que Rome, où j’avais sauvé une jeune Anglaise en détresse, Evelyn Forbes. Ensemble, nous étions partie pour l’Egypte où nous avions rencontré notre destin… Soudain la nostalgie m’envahit, et j’éteignis le gramophone.

 

 

 

Manuscrit H

 

 

-         Tu as l’air fatigué, remarqua Ramsès en regardant David.

-         Les dernières semaines ont été plutôt agitées, avoua son ami en frottant ses yeux las. Et puis voyager avec Evvie n’est pas une sinécure. Elle a vraiment de l’énergie à revendre. J’espère que Charla s’entendra avec elle.

-         Oh, dit Ramsès avec un sourire, ma fille est assez spéciale, elle aussi. Tu as entendu la façon dont les jumeaux ont récupéré leur scarabée, n’est-ce pas ? Mère dirait que, à travers nos enfants, nous payons pour nos anciens péchés – qu’en penses-tu ?

-         Je paye davantage avec mes quatre enfants, gémit David en faisant une grimace comique. Dolly est un garçon tranquille – mais je sais que la vie n’est pas facile pour lui à Winchester College. Il est à moitié Egyptien, alors tu imagines ! Mais il y a des compensations – il a un véritable don en mathématique.

-         Père prétend que Dolly est déjà inscrit à Cambridge pour étudier les mathématiques au Trinity College.

-         Oui, dit David. C’est une idée de l’oncle Walter.

-         Il a ses raisons, dit Ramsès. L’intelligence de ton fils est remarquable et doit être encouragée. Et les deux derniers ?

-         Ils sont restés avec leurs grands parents, bien que Lia soit réticente à les abandonner trop longtemps. Ne sommes-nous pas devenus terriblement domestiqués ?

-         Le temps passe, dit Ramsès, tout change.

-         Après la guerre, remarqua David d’une voix étrangement unie, je ne souhaitais rien de plus que vivre en paix avec Lia, élever nos enfants, pouvoir peindre et sculpter en toute liberté. J’ai obtenu tout cela. Et pourtant –

-         Et pourtant l’Egypte te manque, compléta Ramsès en hochant la tête. Je comprends. Elle ne manque aussi.

-         C’est plus compliqué que cela, avoua David Le nationalisme n’a pas apporté à mon pays l’épanouissement que j’en attendais. Rien n’a vraiment changé.

-         Si, contra Ramsès, tout change mais parfois de façon insidieuse. Et surtout quand il s’agit des mentalités. Nous vivons des temps curieux – et quelque peu insouciants. Je crains que l’avenir ne soit bien plus sombre. Les Allemands ont été vaincus mais la signature du traité de Versailles leur a imposé de trop lourdes réparations de guerre en faveur de la France. Les sommes sont si astronomiques que le gouvernement du Reich a organisé il y a trois ans sa propre banqueroute pour se soustraire aux premiers remboursements. Depuis l’an passé, la France occupe la Ruhr pour priver l’Allemagne de charbon.

-         L’Angleterre n’a-t-elle pas condamné l’occupation française ? demanda David.

-         Tout est si hypocrite, soupira Ramsès. Le gouvernement ne critique pas vraiment le but, mais plutôt les moyens utilisés par les Français – car le chômage britannique y serait lié. Et nos dirigeants ne perdent pas de vue leur propre intérêt. Actuellement, en s’inspirant du plan Dawes des Américains, ils proposent à l’Allemagne de lui prêter des capitaux américains, de diminuer sa dette, d’échelonner les remboursements.

-         Ils ont aussi proposé des remboursements indirects par des hypothèques sur leurs industries et chemins de fer, dit David. Tu crois que les Allemands vont accepter ?

-         Ils n’auront pas d’autre choix, mais imagine un peu quelles rancœurs nous allons ainsi créer. L’avenir m’inquiète.

-         Tu es bien pessimiste, dit David en regardant son ami avec des yeux surpris. D’après ce que j’en ai vu, les Français vivent leurs ‘années folles’ sans de telles arrière-pensées. L’esprit du temps est à la liberté. Même si tante Amelia a été une pionnière de l’émancipation féminine, la femme moderne connaît l’ivresse de conduire une automobile, la liberté de se couper les cheveux, de se maquiller, de fumer en public.

-         Une génération éprise de mouvement, de vitesse et de frénésie, dit Ramsès en se passant la main dans les cheveux. A mon avis, tout cela finira en catastrophe. Et je ne suis pas le seul à le penser. L’oncle Sethos disait dans l’une de ses dernières lettres que les années à venir vont être glorieuses mais qu’il faut en profiter vite.

-         Où est-il actuellement ? demanda David avec un sourire, connaissant les sentiments ambivalents que son ami portait aux douteuses pratiques de son oncle.

-         A New-York, répondit Ramsès sans s’étendre.

-         Que penses-tu de cette histoire de faux scarabées ? demanda David pour changer de sujet.

-         Pour moi, ils tombent à point pour distraire l’attention de mes parents, avoua Ramsès avec un soupir. Père devient fou à l’idée d’être coincé en Angleterre loin de la tombe de Toutankhamon – même si elle a été refermée – et Mère broie du noir dès qu’on évoque devant elle le temps qui passe. Même Abdullah en rêve lui a parlé de ses cheveux blancs !

-         Oh, s’exclama David choqué, Jamais mon grand-père il ne ferait quelque chose d’aussi indélicat.

-         Je plaisantais, dit Ramsès avec un sourire. Pourquoi n’irions-nous pas tous les deux à Londres poser quelques questions ? Crois-tu que tu pourrais convaincre Lia de te laisser filer ?

-         Et toi Nefret ? rétorqua David les yeux brillants.

-         Ce n’est pas elle qui m’inquiète, avoua Ramsès. Ce sera Mère le vrai problème.

 

 

 

Les garçons – quel que soit leur âge, ils seraient toujours « les garçons » pour moi – étaient partis depuis deux jours, aussi heureux que deux écoliers en vadrouille. Nefret et Lia semblaient satisfaites d’avoir entre elles de longs conciliabules...

Ecrire un commentaire