15.11.2008

chapitre 3 - c

En jurant comme un charretier, Emerson se releva d’un bond pour arracher l’objet de la main de David. Il le mit en pleine lumière et nous remarquâmes tous en même temps que l’anneau était quelque peu différent de celui que nous avions déjà trouvé. Les petites pattes griffues de l’insecte s’étalaient vides sur l’anneau d’or, sans le globe rouge symbolisant le soleil – mais je ne voyais pas vraiment où cette observation nous menait.

-         D’où tenez-vous cela, David ? demanda Emerson.

-         Je l’ai acheté à Paris, répondit David. C’est un faux, comme vous l’avez certainement remarqué, mais c’est du travail soigné. C’est le serviteur égyptien de feu le professeur Lafleur qui me l’a vendu. Nous – hum… nous nous connaissions autrefois.

-         Comment l’a-t-il obtenu ? demanda Emerson en ne relevant pas la gêne manifeste de David – qui n’aimait pas se souvenir qu’il avait dans sa jeunesse travaillé auprès du plus fameux faussaire de Louxor.

-         Il l’a volé, répondit David sereinement, après l’avoir trouvé dans les affaires de son maître après son décès. Croyant que celui-ci avait été frappé par la malédiction, je présume qu’il a préféré se débarrasser de cet encombrant objet, sans pour autant perdre l’occasion d’en tirer profit.

-         Pourquoi ne l’a-t-il pas vendu à un collectionneur quelconque ?

-         Il aurait dû dans ce cas en expliquer la provenance, professeur.

Sur un signe de son père, Ramsès se leva et sortit un moment, avant de revenir en rapportant le scarabée que nous avions trouvé dans la roseraie. David l’examina avec attention tandis qu’Emerson lui expliquait brièvement les tenants et aboutissants de notre découverte.

-         Celui-ci est plus raffiné, s’exclama enfin David. Mais c’est le même signe et le même cartouche. Que c’est curieux !

-         Le scarabée symbolise le soleil levant, rappela Emerson en arpentant nerveusement la pièce, les mains dans le dos Il s’agit aussi du motif le plus répandu dans l’orfèvrerie antique. Après le tintouin qu’a provoqué la découverte de la tombe, de faux bijoux de Toutankhamon doivent se vendre facilement.

-         Ils utilisent de l’or, de l’ambre et des lapis-lazuli, remarqua Ramsès. Et le style correspond effectivement à la XVIIIe dynastie. Ce n’est pas du travail d’amateur.

-         Pourquoi se compliquent-ils la tâche avec des modèles différents ? demandai-je.

-         Sans doute pour éviter de noyer le marché, grommela Emerson. Ce type d’anneaux servait d’amulette. Le mot dérive de l’arabe hamalet qui signifie porter et désignait tout objet que les nobles et les pharaons portaient sur leurs corps, aussi bien de leur vivant qu’après leur mort, afin de bénéficier de leur pouvoir et de leur protection. Une momie royale pouvait receler plus de deux cents amulettes et bijoux.

-         Mais pourquoi choisir un si horrible insecte ? demanda Lia d’un ton dégouté.

-         Horrible ? s’exclama Emerson surpris. Quelle idée ! Kheper, le scarabée, était un animal sacré qui symbolisait le renouveau, et donc le devenir d’une vie nouvelle –

-         D’ailleurs son nom est un mélange de kheperadvenir – et de khepri soleil, indiqua Ramsès.

-         Merci, coupa Emerson en jetant un œil noir à celui qui l’avait interrompu. Les anciens Egyptiens associaient effectivement le scarabée aux forces génératrices du soleil et voyaient en lui un symbole d’immortalité. Les pharaons pensaient que le scarabée mâle s’autofécondait, d’où l’idée d’une perpétuelle renaissance. Ils croyaient aussi que le fait d’écraser un scarabée apportait un grand malheur. L’amulette dite « scarabée du cœur » était taillée en jaspe ou tout autre pierre verte, couleur de la renaissance, et posée sur la poitrine des momies. Les scarabées montés en bague ou en pendentif sont plutôt, comme ceux-ci, en lapis-lazuli ou en pâte de verre émaillé.

-         Si nous avons deux de ces scarabées, dis-je pour couper les explications égyptologiques d’Emerson et le recentrer sur le sujet, il doit y en avoir des centaines qui circulent. Il nous faut aller enquêter à Londres comme nous l’avions décidé.

Curieusement, sur ces paroles sensées, la discussion dégénéra aussitôt pour savoir qui irait et qui resterait. Vu l’heure tardive,  je décidai donc de clore la séance afin de calmer les esprits. Il me fallut plusieurs minutes avant de ramener le calme.

Je retins cependant David avant qu’il ne suive son épouse au premier :

-         Mon cher garçon, demandai-je. Pourquoi avez-vous dit tout à l’heure que Kevin O’Connell s’était rendu à Highclere pour y rencontrer Howard Carter ? Comment pouvez-vous le savoir ?

-         Je l’ai rencontré à Londres, à la gare de Paddington alors que j’y accompagnais un de mes amis qui partait prendre les eaux à Bath, répondit David sans se faire prier. Mr O’Connell m’a reconnu, salué, et il a indiqué se rendre dans le Berkshire. Quand je lui ai parlé de la malédiction, il a dit vouloir interviewer Carter à Highclere, ainsi que la fille et la veuve de Carnarvon. Pourquoi m’aurait-il menti ?

-         Je ne sais pas dis-je, mais Kevin va être déçu car Howard est actuellement à New-York – du moins à ce que j’en sais, ajoutai-je songeuse tout en souhaitant bonne nuit à David.

 

 

 

Lettre Collection M

 

Chère Amelia

J’ai bien reçu votre télégramme qui demandait des précisions concernant Thomas. Je comprends que la nouvelle vous ait surprise. A dire vrai, elle m’a surpris aussi. Je ne pensais pas avoir l’instinct maternel. Comme je vous l’ai indiqué, j’ai rencontré Thomas en voulant écrire une série d’articles sur les Onontagé, et l’évolution de leurs droits depuis le vote par le Congrès de l’ Indian Citizenship Act. Je rencontre beaucoup de difficultés pour obtenir des renseignements. La façon dont les autorités d’ici entendent la liberté de la presse laisse énormément à désirer – mais ceci est un autre sujet.

Thomas était gravement malade la première fois où je l’ai vu – fièvre accablante et respiration sifflante, une pneumonie d’après les médecins. Je n’avais pas Nefret sous la main, ni des assassins aux trousses, mais la situation m’a bien entendu rappelé mon inoubliable aventure à Louxor avec Seth et votre famille. Peut-être souffre-je d’un complexe de Florence Nightingale ? Quoi qu’il en soit, il m’a été impossible d’abandonner cet orphelin, et je suis restée près de lui durant toute la durée de ses soins. Je ne sais pas exactement pourquoi Seth a accepté que nous l’adoptions. Peut-être a-t-il lui aussi des raisons personnelles et difficilement discernables ? Ils s’entendent bien. D’ailleurs ils se ressemblent – physiquement déjà mais surtout dans l’expression et la façon d’être…

On parle beaucoup de Toutankhamon par ici, il y a au Met des conférences et des expositions sur les objets découverts dans la tombe. Je vais me rendre à l’une d’elles prochainement. La prétendue malédiction attire les foules avides de sensations. Les journalistes d’ici ont une imagination délirante et prétendent que le naufrage du RMS (Royal Mail Steamer) Titanic il y a treize ans mettait déjà en cause une momie maudite. Il paraîtrait que, en sus de ses 2500 passagers, l’ex géant des mers transportait de l’or, des diamants et… la momie d’une voyante du règne d’Aménophis IV qui possédait encore toutes ses amulette. L’une d’entre elles, sous l’effigie du dieu Osiris, portait l’inscription fatidique : « Réveille-toi du sommeil dans lequel tu es plongée. Le regard de tes yeux triomphera de tout ce qui est entrepris contre toi. » C’est très curieux n’est-ce pas ?...

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