13.11.2008

chapitre 3 - b

- Et qu’avez-vous répondu ? demanda Emerson effondré.
Nous étions réunis, Nefret, Ramsès, Emerson et moi-même dans le salon où nous attendions l’arrivée tardive de David. Il nous avait prévenus par téléphone deux heures auparavant d’une double crevaison. J’avais gardé pour eux un souper froid et nous patientions devant un feu ardent pour contrer l’humidité ambiante. La journée avait été pluvieuse. Nefret était pelotonnée devant l’âtre sur le canapé, les pieds ramenés sous elle, le dos appuyé contre Ramsès. Quant à moi, je croyais davantage aux bienfaits réconfortants du whisky soda et sirotai avec délectation mon second verre. Pour occuper le temps, j’avais entrepris de leur narrer mon entrevue avec Sennia. Ils m’avaient écoutée avec des sentiments mitigés. Ramsès resta silencieux, les yeux fixés sur le feu. Emerson était agité et parcourait le salon à grands pas, tout en remplissant sa pipe d’un tabac noir qu’il éparpillait un peu partout. Seule Nefret me regardait, les yeux pleins de larmes – la chère petite se montrait facilement émotive.
- Pauvre Petit Oiseau, dit-elle en utilisant le surnom égyptien de Sennia. J’ai lu le livre dont elle parle, Mère, je comprends qu’il l’ait émue. Edward Foster est quelque peu révolutionnaire mais il écrit avec humour et lucidité. Il vous plairait aussi, Père, parce qu’il insiste sur la nécessité de séparer la réalité des apparences et de garder sa liberté intérieure de pensée en dehors de tout système imposé.
- Un révolutionnaire, gronda Emerson, crénom ! Je me demande pourquoi vous ne contrôlez pas davantage les lectures de Sennia, Peabody. Mais là n’est pas la question. Qu’avez-vous répondu ?
- Qu’elle était la fille de mon neveu Percy, dis-je calmement.
- Nom de Dieu ! hurla Emerson.
- Calmez-vous, mon cher, dis-je sans même prendre la peine de relever son incongruité. Il est évident qu’il m’était impossible de prétendre que la ressemblance entre elle et moi – ou entre Ramsès et elle – n’existait que dans son imagination. D’ailleurs, je ne mens jamais – comme vous le savez – aussi une vérité partielle m’a paru être la solution nécessaire. J’ai simplement dit que Percy était son père mais que – hum – il ne s’entendait pas très bien avec nous, et qu’il était mort durant la guerre.
- Quelle a été la réaction de Sennia ? demanda Ramsès d’une voix soigneusement contrôlée, sans quitter le feu des yeux.
- Elle a juste ouvert de grands yeux – et n’a rien demandé de plus, ajoutai-je après un instant.
- Elle n’a donc pas parlé de sa mère ? s’étonna Nefret.
- Non, dis-je, mais j’ai ajouté, pour en terminer avec le sujet, que sa mère était Egyptienne – et qu’elle était morte.
- Je crois qu’elle se souvient un peu d’elle, dit Ramsès, et aussi de la vieille aveugle qu’elle prenait pour sa grand-mère.
- Sennia n’avait que deux ans lorsque nous l’avons recueillie, rappelai-je. Ses souvenirs ne doivent guère être précis.
L’arrivée de la voiture de David interrompit la conversation. Nous nous précipitâmes pour l’accueillir dès qu’il ouvrirait la porte. J’étais heureuse de revoir le cher garçon, toujours semblable à lui-même – le fait qu’il ait presque quarante ans n’enlevait rien au fait qu’il resterait pour moi le petit-fils de mon très cher ami Abdullah. En réalité, David ressemblait beaucoup à Ramsès avec sa haute taille, son teint mat et ses yeux sombres et veloutés, mais l’âge l’avait davantage marqué que mon fils. Ses épais cheveux noirs grisonnaient aux tempes, de fines stries marquaient en éventail le coin de ses yeux et deux rides profondes cernaient sa bouche. Malgré son regard doux et franc, la maturité lui donnait l’air un peu sévère. De plus, il boitait depuis la guerre, et souffrait souvent des séquelles de son infirmité. Il me revint à l’esprit que sa blessure à la jambe – dont il avait failli mourir – lui était venue par la faute de Percy et ma bouche se pinça. Loin de partager mes sombres réminiscences, David inclina sa haute taille pour me prendre dans ses bras. Je me mis à rire :
- Mon cher garçon, je me sens une vraie naine quand vous vous cassez ainsi en deux pour m’embrasser ! m’exclamai-je en le serrant contre moi.
- Que c’est bon de vous retrouver, tante Amelia ! s’écria David. Puis-je vous demander de m’excuser un moment afin de monter ma Belle au bois dormant de fille dans son lit ? Elle s’est endormie dans la voiture et je ne pense pas –
- Laisse, je vais la prendre, dit Ramsès en donnant une affectueuse claque sur le dos de son ami d’enfance. Tu m’accompagnes, Nefret ?
- Oui, chéri, répondit-elle en le suivant. J’ai fait installer un lit pour Evvie dans la chambre de Charla.
- Oh, tante Amélia, dit Lia en m’embrassant à son tour, que je suis contente de vous revoir.
Je regardai ma nièce par alliance avec affection. La fille d’Evelyn était le portrait craché de sa mère, ma très chère amie, qui lui avait donné mon prénom. Pour éviter toute ambiguïté – surtout lorsqu’Emerson en colère hurlait mon prénom – nous avions utilisé diverses variantes pour elle, « la petite Amelia » puis « Melia » avant que Lia ne raccourcisse définitivement son prénom à l’âge de dix-huit ans. Ses cheveux blonds et ses grands yeux bleus offraient le portrait classique d’une jeune Anglaise de bonne famille, mais la jeune femme avait su affirmer son caractère pour épouser l’homme qu’elle aimait malgré les différences énormes de leurs situations respectives. Ils étaient mariés depuis quatorze ans, et avaient l’air heureux. Je savais que David, suite à ses implications dans le mouvement nationaliste, n’était plus le bienvenu en Egypte – et peut-être souffrait-il de cet exil ? – mais aucune vie n’est exempte de soucis.
- Comment va le petit Dolly ? demanda Emerson après avoir affectueusement salué les arrivants. David, mon garçon, comment avez-vous pu laisser ce garçon partir dans un de ces foutus collèges anglais ? Je considère –
- Nous connaissons parfaitement votre opinion sur les collèges anglais, Emerson, coupai-je sans ambages. Venez vous réchauffer et vous restaurer dans le salon, mes chers enfants, vous avez l’air frigorifiés.
- Quelle est donc cette nouvelle voiture ? demanda Emerson, qui s’était approché de la fenêtre.
- Une Citroën 5HP – HP pour ‘horse power’ – répondit David.
- Une voiture française ? éructa Emerson furieux et horrifié.
- Oh, mais ne vous inquiétez pas, professeur chéri, dit Lia en lui prenant le bras, elle a été construite ici, en Angleterre, dans l’usine Citroën cars Ltd de Slough –
- C’est dans le Berkshire, n’est-ce pas ? dis-je aimablement. Là où l’astronome William Herschel a construit au siècle dernier un télescope pour tracer la première véritable carte de l’univers.
- Mais enfin, Peabody, grogna Emerson en secouant la tête, quel peut bien être l’intérêt de cette information ?
- Vous avez raison, tante Amélia, dit David en riant. Il y a un monument à Slough qui commémore cette prouesse. Sinon cette petite voiture est le début d’une vraie démocratisation de l’automobile, vous savez, elle consomme peu d’essence ou d’huile, et son coût d’entretien est très raisonnable.
- Et aussi elle a été conçue pour les femmes, ajouta Lia. J’aime beaucoup sa mobilité et sa finition si soignée.
- Seigneur ! s’exclama Emerson en me jetant un regard horrifié.
Je ne relevai même pas. Je dois avouer que mes premiers essais avec un volant n’avaient pas été très prometteurs – mais Nefret, elle, conduisait parfaitement. Et Emerson était un véritable danger public.
Lorsque Ramsès et Nefret redescendirent, les arrivants attaquaient leur souper avec appétit. Puis ils nous donnèrent des nouvelles. Walter, quoi que bien plus jeune qu’Emerson, avait eu quelques soucis cardiaques récemment. Son médecin lui avait conseillé de se reposer.
- Se reposer ? explosa Emerson. Grotesque ! Le pauvre Walter ne fait que cela depuis quarante ans et voyez ou cela l’a mené ! Une petite santé et plus de cheveux sur le crâne – hum – excusez-moi, Lia.
- Pauvre Papa, dit-elle en riant. Je crois qu’il a déjà entendu cette opinion, mais il n’a pas votre belle santé, professeur chéri. Et Maman s’inquiète à son sujet. Elle a bien vieilli, elle aussi.
- Laissons-là ces réflexions démoralisantes, dis-je fermement. Parlons plutôt de vous, David, que faites-vous en ce moment ?
- J’ai terminé récemment un gros travail, dit-il en souriant. C’était assez prenant et Lia et moi avons dû nous rendre plusieurs fois en France à ce sujet. Je vais maintenant prendre quelques semaines de vacances. Avez-vous vu combien s’aggrave cette histoire de Toutankhamon ?
- Les journalistes sont des vautours, grogna Emerson.
- La presse voit en Carnarvon la première victime de la malédiction, dit lia. C’est plutôt logique. N’était-il pas le commanditaire – et donc le véritable responsable de la violation du repos royal ?
- La suite des événements n’a pu que combler les journalistes avides de sensationnel – avec cette succession de morts.
- Quels sont les derniers ? demanda David.
- J’ai noté le demi-frère de Carnarvon, le secrétaire d’Howard et le professeur Hugh Evelyn-White, un de leurs collaborateurs qui fut l’un des premiers à pénétrer dans la chambre mortuaire.
- Oui, j’ai vu cela, dit David. Il s’est pendu en prétendant qu’il succombait à une malédiction, n’est-ce pas ?
- David, Vous me décevez, protesta Emerson. Liriez-vous aussi ces inepties ?
- Quel hypocrite vous faites, Emerson, dis-je sévèrement. Vous les lisez aussi.
- Par simple curiosité scientifique, protesta-t-il d’un ton pédant – Nefret et Lia explosèrent de rire – Et puis, nous étions là à l’ouverture de la tombe, ma chère, il n’y a jamais eu d’inscription maléfique telle que : La mort frappera de ses ailes agiles celui qui osera troubler le repos du roi. C’est de la pure invention !
- Cette tombe est pourtant une merveilleuse découverte, dit David les yeux rêveurs. Je n’oublierai jamais le plaisir que j’ai eu à peindre ce coffre il y a deux ans. J’ai gardé ma peinture, vous savez. Personne ne l’a vue à part oncle Walter et tante Evelyn. L’Illustrated London News l’aurait achetée mais, sans permission officielle, je n’ai pas jugé juste de le leur vendre.
- Carnarvon a vendu au Times toutes les photographies de Burton, dit Emerson. Les autres scribouillards étaient furieux.
- Ils se sont rattrapés avec la malédiction, dis-je. La plupart des victimes semblent atteintes de maladie, aussi la presse évoque-t-elle parfois un virus mortel resté captif de la tombe pendant trois mille ans. Pourrait-il avoir été apporté par des chauves-souris ?
- Il n’y avait aucune chauve-souris dans la tombe, Peabody, grogna Emerson en secouant la tête.
- Ah, fis-je déçue.
- Tant d’or ne peut que créer des problèmes, remarqua Lia.
- Ce foutu noblaillon ne pensait qu’à l’argent, cracha Emerson.
- Carter était d’accord pour que la totalité de la tombe soit offerte au musée du Caire, ajouta Ramsès, toujours équitable, mais il souhaitait également que son ami et commanditaire reçoive une compensation du gouvernement égyptien.
- Mais le gouvernement égyptien n’a pas d’argent, protesta David. Certains nationalistes avaient même demandé que le trésor de la tombe soit vendu pour payer la dette nationale égyptienne,
- Je pensais récemment, dit Nefret sereinement, créer – et doter – une Fondation pour l’Exploration et la Préservation des Antiquités Egyptiennes (FEPAE). Cela permettrait à de nombreuses expéditions de faire des fouilles en Egypte.
- Quelle belle idée, Nefret !
- Humph, grommela Emerson qui estimait être le seul apte à mener des fouilles sur tout le territoire égyptien.
- Et ton hôpital pour femmes au Caire ? demanda Lia. Comment cela se passe-t-il depuis ton départ ?
- J’ai sur place des médecins qui s’en occupent, répondit-elle, ainsi que dans les deux autres cliniques. Je t’expliquerai.
- Howard Carter et lord Carnarvon se sont estimés spoliés de leurs droits sur la tombe, reprit Ramsès.
- Ils ont pourtant exploité à outrances les photographies et les publications, ricana Emerson. Depuis la mort de Carnarvon, c'est sa veuve qui a hérité des droits.
- Savez-vous, dis-je soudain, que, depuis février, les femmes sont interdites dans la tombe ? Cela a créé pas mal de problèmes diplomatiques avec la Grande Bretagne et l’Amérique.
- Le violent pamphlet de Carter contre les autorités n’a rien arrangé, dit Emerson. Ce malheureux n’a vraiment aucun tact !
- Pierre Lacau – l’actuel directeur du département des Antiquités, expliquai-je à Lia – a aussitôt ordonné de fermer la tombe. Et Howard a refusé de lui donner la clef.
- J’ai entendu dire que Carter avait quitté l’Egypte, dit David.
- Oui, répondis-je. Il serait en Amérique.
- En êtes-vous certaine, tante Amélia ? Je croyais que votre ami journaliste, Kevin O’Connor, le traquait au château de Highclere, dans le Berkshire, où il serait actuellement avec lady Evelyn et sa mère, la veuve de Carnarvon.
- C’est O’Connell pas O’Connor, rectifia-je machinalement. J’avais remarqué que ce voyou d’Irlandais n’écrivait plus ces derniers temps. Mais nous connaissons aussi son remplaçant, Jason Anderson et –
- Vous avez des fréquentations bien douteuses, Amelia, coupa Emerson.
- J’ai su à Paris que Jacques de Morgan était mort, dit David.
Ceci coupa net la conversation. Il y eut un moment de silence pendant lequel nous évoquâmes tous cet homme que nous avions bien connu. Il avait succédé à Eugène Grébault à la direction du service des Antiquités en 1892 lorsque nous l’avions rencontré pour la première fois. Il fouillait alors la nécropole de Dachour où il eut la chance de mettre la main sur le trésor des princesses royales. Ramsès croisa mon regard et eut un léger sourire.
- Les bijoux des princesses, dit-il seulement.
- A propos de bijoux, dit David en mettant la main à sa poche, que pensez-vous de ceci ?
Sur la paume de sa main brillait un anneau d’or dont l’élément central était le scarabée sacré égyptien avec l’emblème de Nebkheperourê.

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