12.11.2008

chapitre 3 - a

Chapitre 3

Succédant à Akhenaton, Toutankhamon accéda au trône à neuf ans, vers 1353 avant Jésus Christ. Il fut couronné pharaon au temple de Karnak.

Les deux semaines suivantes s’écoulèrent de façon monotone. Nous étions tous un peu tendus mais aucun événement nouveau ne troubla notre vie quotidienne. J’avais insisté – en vain – pour poursuivre notre enquête à Londres afin de vérifier l’origine du faux scarabée royal mais ni Ramsès ni Nefret ne souhaitait quitter les enfants, et Emerson, pour une raison qui m’échappait, ne le voulait pas davantage – du moins pas avant l’arrivée de David. D’après son appel téléphonique du matin même, le cher garçon et sa famille étaient attendus pour le dîner. C’était heureux, à mon avis, car la tension devenait insupportable.
J’avais cependant profité de cette trêve forcée pour accomplir quelques tâches préliminaires.
Tout d’abord, un interrogatoire poussé de notre domesticité n’avait rien apporté. La plupart d’entre eux étaient employés chez nous depuis longtemps, et je ne voyais aucune raison de suspecter qu’ils aient pu être achetés. J’avais donc établi une liste des quatre « nouveaux » :
- Robert Clerkenwell, jardinier : il habitait la région et travaillait chez nous depuis deux ou trois ans. Vingt-cinq ans et seul soutien de sa mère et de sa jeune sœur. Le garçon était grand, blond, avec le teint frais de ceux qui vivent au grand air. Il devait avoir du succès auprès des femmes. Motif : aurait-il eu besoin d’argent ? Opportunité : aucune.
- Peter Fairchild, apprenti-valet attitré aux jumeaux : également un garçon de la région mais lui vivait chez nous – vingt ans, blond, l’air franc et ouvert. Motif : inconnu. Opportunité : sa position lui donne bien entendu une facilité toute particulière pour récupérer le scarabée dans la chambre de David John.
- Daisy Powell, jeune bonne : s’occupe des chambres et du service de Charla et de Sennia : Un peu moins de vingt ans, brune aux yeux bleus, un visage rond et frais, constellé de taches de rousseur – mais j’avais déjà vu de jolis minois cacher des âmes sombres. Opportunité : idem. Motif : inconnu mais elle semble attirée par le jeune Peter…Pourraient-ils être liés ?
- Tom Evans, maître d’hôtel. La cinquantaine grisonnante, physique avantageux, quelque peu comédien, ancien complice de Sethos – était-ce ou non une circonstance aggravante ? Je croyais mon beau-frère parfaitement capable d’avoir chargé son acolyte de veiller sur nous, mais pas de s’être laissé berner. Evans avait-il changé suite aux épreuves rencontrées ? Les bons soins de Nefret l’avaient sauvé après son agression, et nous lui avions offert un gîte. Cela ne suffisait-il pas ?


Cette liste ne m’apprenait pas grand chose. J’avais d’ailleurs une répugnance toute particulière à envisager un traître à l’intérieur de notre demeure. Je soupirai longuement et repoussai le feuillet.
En ce qui concernait les poupées, je restais persuadée que les deux envois provenaient d’une femme. Je repensai aux paroles d’Abdullah : « … le geste stupide d’une personne stupide. Mais il y a tant de haine autour de vous, Sitt. Des ennemis d’hier et de demain. Le passé reviendra vous hanter. »
Après réflexion, j’avais ajouté deux noms à ma liste de coupables potentielles : d’abord Dolly Bellingham que nous avions rencontrée en Egypte en 1903 lorsque son colonel de père avait entrepris de rechercher l’ancien amant de son épouse décédée. Qu’était donc devenue cette fille égoïste et vindicative ? Elle comptait sans aucun doute parmi nos farouches ennemis, d’autant plus que sa petite vie confortable et privilégiée avait dû être passablement bouleversée après la mort de son père. Peut-être même, suite au scandale, avait-elle perdu tout espoir de se marier dans les conditions qu’elle souhaitait ? Il y avait aussi Esin Sahin, la fille du chef des Services Secrets turcs que nous avions enlevée à son père) Gaza. La jeune fille avait cru que Ramsès, dont elle était alors follement amoureuse, la prendrait en charge mais… ce ne fut pas le cas. Je revis notre dernière entrevue, lorsque Ramsès et moi l’avions laissée aux bons soins de notre vieille connaissance, Mr Smith, fort désireux de l’interroger :
- Vous deviez bien savoir que vous ne pourriez pas rester avec nous, Esin, avait dit Ramsès. La sœur de Mr Smith, Mrs Bayes prendra soin de vous et un jour… – un jour, hum…
- Nous nous retrouverons ? Vous ne m’oublierez pas ?
- Jamais, avait affirmé mon fils avec plus d’emphase que de vérité. Si vous avez besoin de moi, vous n’aurez qu’à demander.
- Je ne vous oublierai jamais non plus, avait dit la jeune fille en lui tendant sa main à baiser – pauvre Ramsès ! – J’ai lu dans un livre qu’une dame envoyait une rose rouge à son amant pour qu’il se mette à son service. Si je vous envoie une rose rouge, vous viendriez ?
- Depuis le fin fond de la terre, Esin, avait répondu Ramsès dans un dernier et courageux effort.

Mon fils s’était magnifiquement comporté durant ces adieux pénibles, mais nous n’avions bien entendu plus jamais entendu parler de la jeune fille. Cet épisode datait de la guerre, il y a huit ans – juste avant la naissance des jumeaux. Une période trouble et difficile. Il était probable que la jeune fille ait trouvé depuis d’autres buts, d’autres amours – à moins qu’elle ne soit retournée dans son pays à la fin de la guerre ? De plus, comment une jeune Orientale aurait-elle pu avoir accès à de vieilles poupées anglaises ? Il me revint cependant à l’esprit qu’Esin avait été élevée selon nos coutumes et qu’elle parlait notre langue. Je laissai donc son nom sur ma liste.

De plus, j’avais aussi trouvé le temps de parler avec Sennia.
L’entrevue savait eu lieu un dimanche après le déjeuner. J’avais suivi la jeune fille jusque dans sa chambre où je vis aussitôt, à son air fermé, qu’elle ressentait mon intrusion. Avant de me lancer dans le petit discours que j’avais préparé, je l’observai un moment en silence. Il n’était pas difficile à comprendre que beaucoup de gens s’obstinent à croire, malgré nos démentis, qu’elle était la fille illégitime de Ramsès. La ressemblance entre eux était due à leur carnation exotique, une peau mate et d’épais cheveux noirs ondulés. En fait, Sennia tenait bien davantage de moi. Elle avait mes traits – les yeux gris acier et le menton déterminé que j’avais hérités de mon père. Ces traits, elle ne les avait pas reçus de Ramsès mais de son véritable père, Percy Peabody, le fils de mon frère aîné, James. Mon neveu avait été l’une des pires canailles que j’aie jamais rencontrées. Dès sa naissance, il avait abandonné sa fille à la rue, la condamnant ainsi à une vie de pauvreté et de prostitution, comme sa malheureuse mère, la jeune Rashida. Depuis sa prime jeunesse, Percy avait été l’ennemi le plus acharné de son cousin Ramsès qu’il enviait et méprisait à la fois. Il avait aussi tenté de conquérir la fortune de Nefret avant de la forcer à un mariage infâme avec un assassin. Les conséquences des méprisables complots de Percy avaient lourdement pesé sur notre famille. Je remerciais fréquemment le ciel que Sennia n’ait aucun souvenir des premières années de sa vie et qu’elle soit devenue partie intégrante de notre famille.
- Je voudrais vous parler, Sennia, répétai-je enfin.
- De quoi, tante Amelia ? demanda-t-elle d’un ton poli mais froid.
- Et bien, dis-je un peu prise de court, hum – de votre avenir pour commencer. Avez-vous une idée de ce que vous aimeriez faire ? Je crois que vous aviez parlé de l’égyptologie –
- Non, coupa-t-elle d’un geste vif de la main. Pas d’égyptologie. Je sais que c’est une tradition familiale, ajouta-t-elle d’un ton sardonique, mais je ne veux pas suivre les traces de Jumana.
- Auriez-vous gardé contre elle l’antipathie de votre enfance ? m’étonnai-je.
- Non, dit Sennia en secouant énergiquement la tête. Au contraire, j’ai de l’admiration pour elle. Elle a obtenu ses qualifications dans des conditions plutôt difficiles. Il est vrai qu’avoir épousé un Britannique ne peut que lui faciliter le chemin, n’est-ce pas ?
- Sennia ! m’exclamai-je. Comment osez-vous… ? Jumana a pour Bertie des sentiments – hum –
- Oh, très affectueux, je n’en doute pas, affirma Sennia d’une voix trop calme.
- Je ne suis pas venue vous parler de Jumana, dis-je fermement, mais de vous-même. Je répète donc ma question, avez-vous une idée de ce que vous aimeriez faire ?
Et je me gardai bien cette fois de faire une proposition.
- Je voudrais être professeur, répondit-elle après un silence.
- Comment ?
- Je voudrais enseigner, précisa-t-elle, les yeux brillants d’une malice qui lui rendait enfin son âge véritable. Je voudrais acquérir mes diplômes ici, en Angleterre, mais ensuite exercer mon métier en Egypte – probablement avec l’aide de Mrs Vandergelt – pour plus tard reprendre son école.
- Reprendre son école ? demandai-je complètement perdue. Pourquoi l’abandonnerait-elle ?
- Elle n’est plus très jeune, dit Sennia d’un ton définitif, et son mari encore moins. Mrs Vandergelt aimerait quitter l’Egypte. Elle n’a jamais tellement apprécié le pays, vous savez ?
- Elle vous l’a dit ?
- Elle me l’a dit, confirma Sennia. Maintenant que sa fille est mariée en Angleterre, et que son fils a un enfant, je crois qu’elle aimerait pouvoir davantage profiter d’eux.
La nouvelle me surprenait mais elle était vraisemblable. Katherine avait toujours été patiente vis à vis de la manie collectionneuse de son mari, et surtout très reconnaissante de ce que l’égyptologie ait donné à son fils Bertie, gravement blessé durant la guerre, une nouvelle envie de vivre mais je savais que nos interminables discussions l’ennuyaient souvent. Elle avait apprécié la vie fastueuse qu’elle menait à Louxor et les hôtes que Cyrus recevait régulièrement, mais ils pourraient continuer à le faire en Amérique ou en Angleterre.
Ils n’étaient plus tout jeunes. Il était logique qu’ils aient envisagé de se retirer de la vie active. Cependant, je ne tenais pas à évoquer cette idée pour le moment, aussi je revins à mon propos.
- L’enseignement ? dis-je en regardant la jeune fille. Pourquoi pas ? C’est certainement un noble métier. Cependant, jeune fille, je n’ai pas l’impression que vous soyez si heureuse d’envisager un tel avenir. Vous êtes bien sombre ces temps derniers. Y a-t-il quelque chose que je pourrais faire à ce sujet ?
- Je ne crois pas, tante Amelia, dit-elle en se tournant vers la fenêtre. Même vous – ne pouvez pas tout réparer.
- Ma chère petite fille, dis-je soudain émue par sa voix brisée. Vous aurait-on fait du mal ? Est-ce dans cette école ? Que se passe-t-il ? Ne pas savoir est la pire des choses, à mon avis.
- Vraiment ? dit-elle et elle me fixa soudain droit dans les yeux. Alors si nous sommes d’accord sur ce point, tante Amelia, pourriez-vous me dire pourquoi je vous ressemble tant si Ramsès n’est pas mon véritable père ? Pourquoi est-ce que je m’appelle Sennia Emerson alors que je suis manifestement égyptienne ? Pourquoi y a-t-il tant d’ombres sur mes origines ?
- Sennia…
- J’ai quelques idées, dit-elle amèrement. J’ai appris la signification du mot « bâtarde » à six ans – dès que vous m’avez mise à l’école, tante Amélia.
Je ne m’en souvenais que trop. J’avais décidé que Sennia bénéficie une éducation plus formelle. Nous ne connaissions pas sa véritable date de naissance et avions arbitrairement décidé d’un jour de septembre comme celui où nous célébrions son anniversaire. Juste avant ses six ans, elle avait annoncé qu’elle entendait désormais être traitée selon la dignité de cet âge vénérable. Pour moi, six ans était également un âge idéal pour aller à l’école.
J’avais toujours été persuadée que l’enseignement pluridisciplinaire des écoles anglaises était le meilleur d’Egypte. La plupart des autres – et en particulier, la mission américaine – mettaient trop l’accent sur la religion et ni Emerson ni moi ne tenions particulièrement à ce que Sennia devienne une fervente méthodiste. Je n’avais rien contre les méthodistes mais nous n’en avions pas dans la famille. Je revoyais mon entretien avec le directeur de l’école anglaise du Caire lorsque je lui avais annoncé que notre pupille ferait bientôt partie de ses élèves. Comme tout le monde, il connaissait notre famille – et en particulier la situation délicate de Sennia. Cet impertinent avait osé suggérer qu’elle serait plus à sa place à Sainte Marie – l’école indigène. Bien entendu, j’avais balayé ses objections. Sennia avait mis du temps à s’adapter aux autres élèves britanniques. Ils l’avaient donc insultée…
- Je suis désolée, dis-je seulement. Je l’ignorais.
- Et cet homme horrible, à Noël il y a deux ans – vous savez, le grand-père de Suzanne ? – il m’a regardée avec un clignement d’œil et un gloussement immonde avant de parler d’enfant – de la main gauche !
- Sennia, dis-je en l’entourant de mon bras, n’y pensez plus. Sir William Portmanteau est un homme borné et sans conscience, porteur d’une opinion colonialiste hélas très répandue. Mais son opinion n’a pas la moindre importance.
- Le professeur était vraiment furieux, dit la jeune fille en riant à ce souvenir. Il a renversé son vin et j’ai cru qu’il allait le frapper. Et Ramsès est devenu complètement blanc et pétrifié, comme toujours quand il est vraiment furieux. Il a dit que j’étais sa bien-aimée petite sœur adoptive. C’est vrai, n’est-ce pas ?
- Oui, ma chérie, c’est exactement ce que vous êtes, dis-je en la serrant contre moi. Nous n’avons jamais complètement pu éradiquer cette rumeur qui a couru dès le début lorsque Ramsès vous a prise sous son aile. Vous étiez une enfant abandonnée et nous vous avons adoptée. Certains êtres sont incapables de comprendre l’amour et – je me réfère à Ramsès – la noblesse d’âme. C’est une loi commune vous savez, que la médisance soit souvent plus forte que la vérité.
- Ce n’est pas grave, tante Amelia, je ne m’attache plus à ces accusations. Oncle Sethos m’a dit un jour que lui aussi était un bâtard, le frère de la main gauche du professeur –
- Il vous a dit cela ? hoquetai-je.
- Oui. Il affirme que les enfants de l’amour sont obligés de se battre durement dans la vie, mais aussi que ce qu’ils obtiennent ne provient que d’eux-mêmes. Vous le croyez, tante Amelia ?
- Oui, mon enfant, certainement.
- Je viens de finir un livre d’Edward Morgan Foster continua Sennia. Il s’appelle La Route des Indes et la devise de l’auteur semble être « L’important est de communiquer ». Il a raison, n’est-ce pas ? Son livre traite du conflit des cultures anglaise, indienne et musulmane à travers la relation ambiguë qui lie une touriste anglaise à un Indien pendant l’occupation anglaise –
- Mon Dieu, Sennia ! m’écriai-je quelque peu offusquée. Est-ce bien approprié à votre âge ?
- Je n’ai pas tout compris, dit-elle sereinement. Mais le livre témoigne surtout de l’antipathie de Forster pour l’impérialisme en détaillant les attitudes qui peuvent créer des barrières raciales entre les hommes. J’ai trouvé cela très approprié à ma situation. Dites-moi, tante Amélia, pourquoi ai-je vos yeux et le même teint que Ramsès ?

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