30.10.2008
chapitre 1 - fin
Le corps fut découvert le lendemain, au milieu de la matinée.
La journée avait pourtant commencé normalement. Après le petit-déjeuner, Emerson s’était enfermé dans son bureau, affirmant qu’il avait à travailler sur le dernier tome de son « Histoire de l’Egypte Antique », une anthologie complète qui faisait déjà référence parmi les scientifiques – du moins les vrais scientifiques car s’il existait quelques esprits aigris qui se permettaient d’émettre des critiques, ils ne méritaient à l’évidence pas ce titre. Ramsès travaillait également dans son propre bureau. Depuis plusieurs années, il avait entrepris de traduire les papyrus que nous avions découverts en masse lors de nos fouilles dans le petit village de Deir el-Bahari où les ouvriers égyptiens qui œuvraient jadis aux constructions de la Vallée des Rois avaient longtemps vécu. Ses travaux offraient une vision nouvelle de la vie courante du petit peuple – très différente bien entendu de celle des pharaons et de leur coterie. Son opinion entraînait également de nombreuses controverses.
Le milieu archéologique était en ébullition. La toute récente découverte de la tombe royale et intacte de Toutankhamon avait réveillé la passion latente que portaient les Britanniques – et les autres nations éventuellement – à l’égyptologie. Les curieux voulaient en savoir davantage. Malheureusement, ce courant entraînait également une plus forte demande d’objets égyptiens. Les ventes d’antiquités se multipliaient – quelques rares authentiques et des faux à foison. Il était fort heureux pour la tranquillité d’esprit d’Emerson que Sethos ait abandonné son ancien commerce.
L’égyptomanie se retrouvait dans tous les domaines. Après la découverte des sites de Pompéi et d’Herculanum en Italie, le néo-classique – entendez néo-grec puis néo-gothique – avait fleuri au siècle dernier avec des éléments gréco-romains (colonnes, frontons, proportions harmonieuses, portiques). Actuellement, le nouveau style « art-déco », caractérisé par des contrastes et des formes en zigzag prétendument inspirées de l’art égyptien, se retrouvait aussi bien dans l’architecture, les arts graphiques que la décoration intérieure. Chaque élégante voulait un salon néo-égyptien, se coiffait à la Néfertiti et arborait des bijoux « à l’antique ». Suivant l’exemple de René Jules Lalique, un maître verrier français devenu célèbre pour ses étonnantes créations de bijoux en perles colorées, les femmes arboraient de faux bijoux – dits bijoux fantaisie ou de cocktail – qui reproduisaient les colliers antiques avec plus ou moins de véracité.
Curieusement, les divers écrits de la famille Emerson correspondaient parfaitement à cette mode. Les livres d’Emerson et de Ramsès connaissaient un succès certain, même parmi les non-scientifiques. Et j’étais plutôt satisfaite des ventes des « Contes et légendes d’Egypte » que j’avais publié en adaptant – assez librement parois – d’antiques légendes égyptiennes.
De plus, pour occuper mon temps libre au cours de cette dernière année, j’avais relu certains de mes journaux de fouilles en vue d’une éventuelle publication. Il y avait plus de… disons plusieurs années que je les tenais avec un soin scrupuleux. Bien entendu, je n’avais pas encore averti mon éditeur. Ces journaux contenaient trop d’indications personnelles, ou même de vérités politiques qu’il convenait de taire. A mon avis, il était néanmoins important que les générations futures puissent apprendre de première main ce que j’avais vécu en ces années de fouilles égyptologiques aux côtés du plus grand archéologue de tous les temps. Cette idée ne me quittait pas – j’y songeais de plus en plus souvent. Il me faudrait revoir en détail ces documents, et les épurer avant de les publier. C’était un travail pharaonique – et quelque peu nostalgique. Mes journaux m’avaient accompagnée toute ma vie.
Je me secouai. Ma vie n’était pas terminée, loin de là. Il restait encore beaucoup à faire. La relève de la famille était assurée, même si pour l’instant aucun des enfants ne voulait se consacrer à l’archéologie, ils étaient encore jeunes et cela pouvait évoluer.
Et il y avait ces morts suspectes – ces crimes ? – à élucider.
J’étais en pleine méditation, tant sur cet avenir inconnu que sur la liste que j’avais commencée la veille. Allais-je ou non mener une enquête sur ces meurtres inexpliqués ? Vu que la plupart des décès s’étaient produits à l’étranger, je ne voyais pas trop comment démarrer. Je n’avais aucun corps à examiner, aucun indice. Sauf l’étrange colis que j’avais reçu.
La poupée avait-elle quelque chose à voir avec cette malédiction ? Après tout, Emerson et moi, ainsi que Ramsès, Sethos et Jumana… nous étions tous trouvés dans la tombe royale dès son ouverture. Nous faisions donc littéralement partie de ses profanateurs. D’un autre côté, Emerson pensait que l’envoi était une plaisanterie de mauvais goût. Il est vrai qu’une vieille poupée en porcelaine ne correspondait en rien à une malédiction antique. Il aurait été plus dans le ton de recevoir un scarabée maudit, ou à la rigueur un papyrus portant quelques mots maléfiques… Mon imagination pesa un moment cette anomalie.
Je n’avais qu’une vieille poupée cassée – mais, contrairement à la plupart des jouets anglais aux cheveux blonds, celle-ci avait des cheveux sombres, est-ce un hasard ? Elle ne me ressemblait pas mais visait-elle à me désigner – ou Sennia, ou Charla ? La porcelaine laissait supposer un ennemi européen mais le rituel de l’envoi – le couteau, le sang – faisait penser aux pratiques vaudou. Ou était-ce le symbole de quelque sombre pratique de l’Egypte antique ? Je n’avais pas suffisamment analysé cette poupée, ses tenants et aboutissants, et me jurai de m’y remettre dès que possible.
La veille, avant le dîner, Emerson s’était attardé à l’étage auprès des enfants. Arrivée avant lui au salon, j’en avais profité pour demander à Ramsès ce qu’était l’acide cyanhydrique. Après m’avoir jeté un regard curieux et quelque peu amusé – avait-il lu les mêmes journaux ? – il avait confirmé que le cyanure était un produit extrêmement toxique et mortel en effet par anoxie. L’acide en lui-même ne sentait rien, mais à l’état naturel, il était souvent produit avec du benzaldéhyde à l’odeur d’amandes amères. C’était extrêmement compliqué. Le cyanure pouvait être produit par certains végétaux, dont les amandes amères, les noyaux de pêche (et autres fruits), les nèfles, les feuilles de cerisier ou de laurier-cerise. Je n’allais plus jamais envisager le jardinage sous le même œil ! Néanmoins, il était impossible qu’un tel poison ait pu être utilisé par les prêtres car le cyanure tuait instantanément tandis que nos morts suspectes s’échelonnaient dans le temps.
D’après Nefret, la théorie de l’air toxique posait le même problème. Quelle que soit la cause – gaz dus à la décomposition du corps et/ou de nourritures – si un empoisonnement de l’air avait causé la mort des égyptologues, ils auraient tous dû succomber ensemble et de manière brutale. Nefret ne voyait aucun autre virus pathogène susceptible d’expliquer des décès aussi espacés dans le temps.
C’était très contrariant.
Je songeai à cette conversation lorsqu’un hurlement perçant retentit. Je lâchai précipitamment ma liste qui glissa sous un meuble et me dressai la main sur le cœur. Mon Dieu ! D’où provenait cet horrible cri ? J’ouvrais la fenêtre et vit Emerson traverser la terrasse au pas de course. Je le hélai mais il ne tourna pas la tête et ne me répondit pas. En sortant de ma chambre, j’entendis Ramsès dévaler les escaliers.
- Que se passe-t-il ? criai-je en me penchant sur la rampe.
- Aucune idée, répondit-il en disparaissant déjà au fond du hall vers la porte d’entrée.
Quelle question stupide ! me dis-je mécontente tout en le suivant – d’un pas plus modéré. J’entendis sur le palier de l’étage Nefret argumenter avec Sennia, puis Halima répondre quelque chose – sans doute Lily avait-elle été dérangée par le cri. Où étaient les jumeaux ? Il était plus qu’étonnant qu’ils ne soient pas déjà là, réclamant de savoir ce qu’il se passait. S’ils étaient impliqués dans l’affaire, le cri devait correspondre aux conséquences d’une invention de Charla. Rassurée, je continuai ma descente d’un pas plus calme.
Les domestiques, attirés par le bruit, s’agglutinaient devant l’entrée, et je dus réclamer le passage pour atteindre le perron. Je vis Tom Evans revenir, son allure compassée pour une fois oubliée. A ma vue, il se figea et toussota, gêné.
- Que se passe-t-il ? répétai-je un peu haletante. Où allez-vous ?
- Monsieur demande Madame Nefret, Madame, répondit-il posément. Pour examiner le corps.
- Le corps… ? Mon dieu ? Les jumeaux ? Que… ?
- C’est le jardinier, madame, coupa-t-il en tendant une main vers mon coude pour me stabiliser. Robert Clerkenwell. Il est tombé là dehors – tout raide sous les rosiers. Il y a… – hum – il y a aussi beaucoup de sang autour de lui.
- Est-il mort ? demandai-je d’une voix faible en revoyant le garçon – il habitait la région et travaillait chez nous depuis quelques années.
- Je ne sais pas, Madame. Il ne bouge plus. Monsieur demande Madame Nefret – et il a bien précisé : immédiatement !
- Allez la chercher, Evans, dis-je en relâchant mon bras. Je serai dans la roseraie.
Mon jardin était un lieu de paix et de beauté, avec un chemin de gravier qui contournait les pelouses bien tondues, les buissons soigneusement taillés et les parterres fleuris sous l’ombre des arbres centenaires. La roseraie était mon endroit préféré mais je m’y dirigeai cependant le cœur serré. Robert Clerkenwell était un garçon de vingt-cinq ans, grand, blond et plein de santé, mais aussi le seul soutien d’une mère âgée et d’une petite sœur qui espérait un jour entrer dans notre domesticité. Comment avait-il pu mourir dans mes rosiers ? Tom Evans avait parlé de sang, mais je sentais déjà que ce ne pouvait être un accident. Etait-ce un vol qui avait mal tourné ? Une vengeance ? Je ne voyais pas comment ce gentil garçon avait pu mériter un tel sort, mais je me jurai bien que son assassin serait puni.
Mon émoi bien compréhensible avait occulté mon instinct de détective pensai-je soudain. Il nous faudrait appeler la police, plus tard, mais j’aurais dû prendre un appareil photographique avant que l’endroit ne soit piétiné et les indices détruits. En fait, je demanderai plutôt à Nefret de s’en occuper. J’ai toujours eu quelques difficultés avec les appareils photographiques.
Le corps de Robert Clerkenwell n’était plus sous mon rosier. Il était allongé sur le banc où je m’étais trouvée la veille. Je faillis tancer Emerson pour avoir ainsi dérangé les lieux du crime quand je réalisai soudain que le garçon remuait. Il n’était donc pas mort ?
Un soulagement m’envahit, mêlé à une sorte de gêne étonnée. J’avais à nouveau laissé mon imagination s’emballer. Etais-je à ce point désireuse de mener une enquête homicide ? M’ennuyais-je tellement dans une vie trop routinière ? Jetant un regard alentour, je vis sans nul doute l’endroit où le garçon était tombé. Une partie du rosier avait été sauvagement arrachée et des rameaux brisés fanaient déjà sur le sol. La terre était plus sombre aussi, humide, sans doute gorgée de sang. Les seules autres marques visibles étaient des empreintes de pieds – celles des d’Emerson, présumai-je. Ramsès me tournait le dos, agenouillé devant le rosier. Je vis cependant qu’il ramassait quelque chose dans la terre noire – quelque chose de brillant.
Je m’approchai du banc où le garçon était étendu. Il leva vers moi un visage maculé de terre et de sang. Il était livide, les yeux exorbités, et un filet de sang frais coulait encore le long de sa tempe. Emerson avait également les mains couvertes de terre et de sang.
- Vous n’auriez sans doute pas dû le bouger, dis-je.
- Il se relevait déjà quand je suis arrivé, répondit-il d’un ton rogue. Où est Nefret ?
- Evans est allé la chercher, dis-je, un tantinet vexée.
Je n’avais pas les qualifications médicales de Nefret, mais je n’aimais pas qu’on me le rappelle. Durant des années en Egypte, j’avais été surnommé Sitt Hakim, la dame docteur, et mes connaissances avaient été souvent utiles aux blessés et aux malades. Et Emerson le savait.
- Y a-t-il des signes de lutte ? demandai-je. Tout a été tellement piétiné que je ne peux même pas dire par qui et quand les ravages ont été faits.
- J’ai préféré ramasser le garçon que préserver vos foutus indices, grinça Emerson furieux. Désolé que mes priorités soient différentes des vôtres, Amelia.
- Oui, bien sûr, admis-je tout en prenant mentalement note qu’il était d’une humeur de dogue. Qui a crié ?
- Ce n’est pas moi, Mrs Emerson, dit Robert Clerkenwell.
- Aucune importance, dis-je gentiment. Ne vous agitez pas. Ne parlez pas. Est-ce que vous savez qui vous êtes ?
- Robert Clerkenwell, répondit-il en me regardant d’un air inquiet.
L’ombre d’un sourire adoucit le visage d’Emerson. Il avait un jour reçu un violent coup sur la tête et perdu la mémoire durant quelques mois, les pires de ma vie. Je préférais donc vérifier que le jeune jardinier ne souffrait pas des mêmes symptômes.
Nefret arriva sur ces entrefaites, son sac médical à la main. Je m’éloignai un peu pour la laisser procéder à l’examen de son patient. Elle ne pratiquait plus la médecine de façon régulière depuis quelques mois – depuis que nous avions quitté l’Egypte en fait. Sa grossesse difficile et la longue convalescence qui avait suivi en étaient la cause. Obtenir ses diplômes dans un domaine exclusivement réservé aux hommes avait été un long combat durant sa jeunesse, et je me demandais parfois comment elle vivait cet éloignement professionnel. Elle était plus renfermée qu’autrefois. Je ne savais pas trop comment aborder avec elle ce sujet délicat. Le moment était certainement mal choisi pour me laisser distraire. Je me rapprochai de Ramsès, consciente qu’Emerson se tenait juste derrière moi.
- Avez-vous trouvé quelque chose ? demandai-je.
- Oui, Mère, dit-il en ouvrant la main droite.
Dans sa paume brillait un anneau d’or dont l’élément central était le scarabée sacré égyptien – Khepri – délicatement composé de lapis-lazuli et pierres semi-précieuses. Entre les pattes du scarabée, je vis ses ailes dorées former le dieu du soleil levant, Rê, composé de cornaline rouge claire montée sur or. Le cercle presque complet, enveloppant un nom royal lui offrait leur protection divine.
- Un signe neb, balbutiai-je sidérée, et le disque solaire. C’est ce qui était inscrit sur la tombe… C’est –
- Nebkheperourê, confirma Ramsès en levant les yeux.
- Crénom ! rugit Emerson.
Fin du chapitre - à lundi pour la suite...
17:45 Publié dans L'OR MAUDIT DE PHARAON | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
29.10.2008
chapitre 1 - d
Manuscrit H
- Tu savais que David John voulait écrire des romans ? demanda Ramsès à sa femme dès qu’ils se retrouvèrent seuls.
- Il m’en avait parlé, admit-elle.
Installée devant sa glace, elle coiffait ses cheveux d’or roux. Elle avait les fait raccourcir récemment et sa coupe « à la garçonne » lui seyait. Restée mince malgré ses trois enfants, Nefret paraissait plus jeune que ses quarante ans. Elle était riche, belle et émancipée. Sous l’égide de sa belle-mère, elle avait aussi reçu une éducation d’avant-garde et trouvait amusant que l’image moderne de la femme – active, autonome, libre de ses mouvements, faisant fi des convenances – corresponde enfin aux critères inhabituels de la famille Emerson.
Ramsès détailla sa silhouette androgyne parfaitement mise en valeur par une mode où n’étaient plus marquées ni poitrine, ni taille. Sa robe droite, tubulaire, à ceinture basse sur les hanches, s’arrêtait au genou. Et Nefret avait des jambes magnifiques.
- Où a-t-il trouvé une idée pareille ? insista-t-il, pensant toujours à son fils. Je le croyais passionné de médecine.
- David John est passionné par beaucoup de choses, répondit Nefret en regardant son mari dans la glace. Il a appris à lire à un âge extrêmement précoce et n’a jamais arrêté depuis. S’il est plutôt taciturne, il peut aussi discourir inlassablement d’un sujet qui a attiré son attention. Il y a trois ans, c’était d’égyptologie et cela enchantait le professeur
- … et éveillait les pires appréhensions de Mère, remarqua Ramsès. Après avoir élevé un enfant pédant et beaucoup trop disert, je ne crois pas qu’elle tenait à renouveler l’expérience.
- Mais l’écriture est aussi une tradition familiale, dit Nefret en riant. Après tout, les « Contes et légendes d’Egypte » de Mère sont devenus une pièce d’anthologie, sans parler de ses journaux qui offriront aux générations futures des indications surprenantes sur les premières années de l’égyptologie. Pourtant ce n’est pas elle qui a déclenché la vocation de David John, c’est Sethos. Quand il a pris sa retraite, il a prétendu qu’il allait écrire des romans fantastiques et demandé à David John sa collaboration.
- C’était une manœuvre déloyale pour ne plus jouer – et perdre –contre un enfant de quatre ans aux échecs ! protesta Ramsès.
- Tu trouves toujours à critiquer ce cher oncle, remarqua Nefret d’un ton léger. Tu sais, ce genre de romans est en très vogue. Mère lisait déjà ceux de Rider Haggard et prétend que le professeur le faisait aussi en cachette. A Noël dernier, j’ai surpris David John plongé dans un roman de la comtesse Magda que j’avais conservé en souvenir.
- Cette horrible femme !
- Elle a eu un certain succès en tant qu’écrivain, dit Nefret. Il est curieux que David John ait insisté sur le ‘gothique’. Le genre est né au siècle dernier et a eu de nombreux romans épigones. Je viens de finir Melmoth, l’homme errant – un érudit qui vend son âme au diable en échange d’un sursis sur la mort, puis cherche désespérément à faire reprendre le pacte sur son nom.
- Tu as des goûts pervers.
- Le schéma est facile, continua Nefret, un lieu clos, une victime, un bourreau et un peu de surnaturel. Et un contexte dépaysant. Nous avons tous une certaine nostalgie du passé, n’est-ce pas ? Et ne sois pas si dégouté, de grands auteurs anglais s’en sont aussi inspirés, comme lord George Gordon Byron et Le Vampire, ou Mary Wollstonecraft Shelley et Frankenstein.
- C’est sans doute aussi la ‘nostalgie du passé’ qui inspire la passion des Anglais pour l’archéologie, marmonna Ramsès qui ne tenait pas à parler de Byron – ni de son goût pour la poésie.
- Le roman gothique crée un ferment de révolte, continua Nefret en s’échauffant. On peut en chercher des causes idéologiques ou historiques mais c’est comme un hymne désespéré – à la puissance du désir peut-être, et à sa violence.
- Tu es si passionnée, chérie, dit Ramsès en se penchant sur elle – et sa technique pour couper tout autre argumentation fut efficace.
Roman de la momie maudite
Lorsque l’homme s’éveilla de son cauchemar pour apercevoir la chose penchée au dessus de lui, il essaya en vain de lutter. La momie exsudait une puanteur atroce. Elle ricana et tendit vers sa proie ses mains décharnées à la chair flétrie. Un hurlement sauvage…
David John regarda son titre, agrémenté de fioritures élaborées, et soupira. La discussion au cours du thé avait été intéressante mais il n’avait rien appris qui puisse faire rebondir son intrigue. Il jeta un regard pensif vers sa sœur. Assise sur le tapis, elle caressait un chaton couché sur ses genoux.
- Où est le Grand Chat de Ré ? demanda-t-il.
- Avec Esméralda, répondit Ashara.
Esméralda et Ashara étaient les noms « gothiques » que David John avait attribués à Sennia et Charla. David John avait lu le roman de Victor Hugo sans en demander la permission, et avait été très impressionné par certains de ses caractères. Esméralda, la bohémienne égyptienne qui dansait pour conquérir l’amour et la liberté lui avait paru un nom adapté à la jeune fille. Sennia était gentille avec les jumeaux, mais elle vivait relativement à l’écart, et participait peu à leur monde clos. David John avait nommé sa sœur Ashara – la Déesse de la Nuit, la Fille de la Lune. Elle avait accepté ce rôle obscur mais complémentaire à la lumière du soleil. Pour lui-même, David John avait pensé d’abord à Phébus, mais s’était finalement décidé pour Myrdhin, le dieu celtique, fils du soleil.
- Tu n’écris plus ? demanda Ashara.
- J’ai une autre idée, chuchota David John qui s’approcha de sa sœur pour chuchoter des instructions à son oreille.
***
J’avais emporté une ombrelle pour sortir après le déjeuner. La pluie de la matinée avait rafraîchi l’air et le temps était agréable, le soleil léger. J’aurais pu m’en passer, mais j’aimais mes ombrelles et m’en séparais rarement. Depuis qu’elles étaient redevenues à la mode en Grande Bretagne, les élégantes rivalisaient d’imagination sur les couleurs et les matières. Les miennes n’étaient pas de ces accessoires frivoles. Je les préférais solides avec une pointe aiguisée. Elles m’étaient d’usages variés, pour attirer l’attention des gens, les frapper à l’occasion, ou même seulement abriter mon teint du soleil. En Egypte, elles étaient devenues mon emblème et certains superstitieux leur attribuaient même des pouvoirs magiques. Pour Noël, il y a dix ans, Emerson m’avait offert une ombrelle avec une petite épée cachée dans le manche. L’un des plus beaux cadeaux qu’un homme puisse faire à son épouse. Ce souvenir m’émouvait encore. Ce n’était pas celle que j’avais choisie pour ma promenade, mais une petite chose légère en coton gris pâle, assortie à ma robe de taffetas ponceau à lisérés gris.
Lasse de marcher, je m’arrêtai dans la roseraie et m’assis sur un banc, regardant autour de moi d’un air songeur. Avec Sennia le mois précédent, j’avais taillé mes rosiers – comme toujours, à la sortie de l’hiver, lorsque les fortes gelées sont passées, afin de dégager le contre des arbustes pour permettre le passage de la lumière et de l’air, gage de bonne santé et de belles fleurs. Petite fille, Sennia protestait que la botanique était d’un apprentissage ‘ennuyeux’ et qu’elle n’aimait que l’archéologie. Quelques années passées sous l’égide de ma douce amie Evelyn avait fait évoluer ses goûts. Je réfléchis soudain que Sennia n’avait pas participé la veille à la discussion des jumeaux concernant leur avenir. Elle semblait se renfermer ces temps-ci. Je devrais sans doute évoquer le sujet avec elle. Seize ans était un âge différent en Egypte et en Angleterre et Sennia se situait entre ces deux mondes.
Fixant toujours mes rosiers, je pensai à ceux que j’avais laissés en Egypte, dans notre maison de Louxor. Notre raïs, Selim, était un homme consciencieux mais il avait aussi peu de considération que son père – mon cher ami Abdullah – pour mes plantations. J’espérais que Fatima, notre fidèle gouvernante, penserait à les arroser.
Une pleine saison sans revoir le chaud soleil d’Egypte, le ciel si bleu. Quel crève-cœur ! Je savais qu’Emerson en souffrait aussi.
- Vous êtes là, Peabody, s’exclama-t-il soudain. Je vous cherchais. Que se passe-t-il ? Vous semblez bien songeuse.
- Je pensais à l’Egypte, Emerson. Où nous devrions être.
- Vous y pensiez déjà hier, ma chérie, dit-il d’une voix bourrue en s’asseyant près de moi. Cela vous manque-t-il ou vous faites-vous du souci pour moi ?
- Les deux, Emerson.
- Je suis content d’être ici, affirma-t-il. Les enfants avaient besoin de nous. Nefret semble s’être bien remise n’est-ce pas ? Elle était resplendissante hier soir. Sa robe était charmante sans doute, mais il y avait aussi cet éclat dans ses yeux.
- Nefret est parfaitement remise, affirmai-je, et la petite Lily est une enfant adorable et très sage. Pourtant, il me paraît étrange que nos projets aient été ainsi contrariés. Ne regrettez-vous pas d’assister au démembrement de la tombe de Toutankhamon ?
- Ils ont ouvert le premier sarcophage le 12 février dernier, Peabody, mais vous savez bien que Carter s’est ensuite braqué contre les autorités égyptiennes qui veulent contrôler la tombe. Les travaux sont arrêtés depuis lors et Carter est en Angleterre.
- Non, il n’y est plus, dis-je inconsidérément. J’ai lu qu’il donnait en ce moment des conférences aux Etats-Unis.
- Aux Etats-Unis ? grogna Emerson. Où exactement ? Ne me dites pas que c’est à New-York ?
- Si, Emerson. Mon Dieu – pensez-vous que… ?
- Maintenant au moins nous savons pourquoi mon cher frère est allé faire un tour là-bas, grommela Emerson. Mais bon Dieu, que peut-il bien manigancer ?
- Il adopte un iroquois, rappelai-je.
- Grotesque ! grogna Emerson. Que fait Cyrus Vandergelt ?
- Il est toujours à Louxor, dis-je. Suzanne et Nadji Farid travaillent avec lui, ainsi que Jumana et Bertie. Cyrus est aux anges depuis la naissance de leur petit Thomas.
- Bah, grommela Emerson maussade. Il est devenu gâteux. Dans sa dernière lettre, il parlait davantage du bébé que du sarcophage de Carter. Quel grossier imbécile celui-là ! explosa-t-il soudain. Crénom ! C’est son comportement autocratique et son manque de tact qui ont provoqué sa querelle avec les autorités. Les expéditions étrangères qui l’ont aidé en paieront aussi le prix, croyez-moi. Depuis qu’Allenby – contre l’avis des conservateurs les plus bornés – a donné à l’Égypte son indépendance, les choses ont changé et Carter n’a pas su s’adapter.
- D’après David, la fin du protectorat britannique n’a pas été sans contreparties. Nous avons gardé le contrôle du canal, obtenu des accords militaires ainsi que la protection des intérêts étrangers.
- Sans doute, mais en ce qui concerne l’archéologie, les règles de partage vont se durcir. Si cela tenait à moi, le contenu entier de la tombe de Toutankhamon reviendrait au musée du Caire.
- Pauvre Howard, dis-je. Il a si longtemps attendu la consécration.
- Il a obtenu les droits de publication, ricana Emerson. Il a déjà édité La tombe de Toutankhamon et Les évènements de l’hiver 1923. Il peut se lancer maintenant dans un récit imagé de sa querelle avec les Egyptiens. (Nda : effectivement, « Leading to the ultimate break with the Egyptian government » parut chez Cassell, à Londres en 1924.)
- Et la poupée, Emerson, dis-je soudain. Qu’en pensez-vous ?
- Comment ? sursauta-t-il soudain arraché à ses méditations archéologiques. Quelle poup… ? Oh. Bah. C’est une plaisanterie de mauvais goût qui ne mérite que notre mépris.
Je ne crus pas utile d’indiquer à Emerson que je ne partageais pas son avis. L’avenir se chargerait certainement de me donner raison.
Une fois seule dans la chambre, je pris le dossier où j’avais réuni les coupures de presse concernant « la malédiction du pharaon ». Les journalistes étaient plein d’imagination. Certains soutenaient l’idée que les morts provenaient du venin d’un cobra. J’éliminai aussitôt cette hypothèse. Nul n’avait rapporté de telles attaques – du moins pas depuis qu’un serpent avait avalé dans sa cage le canari de Carter peu avant la découverte de la tombe. Et puis ce type de venin tuait toujours très rapidement.
Une autre hypothèse prétendait que les embaumeurs antiques avaient imprégné les bandelettes de la momie d’huile d’amande douce qui se serait transformée en acide cyanhydrique létal. Que pouvait bien être l’acide cyanhydrique létal ? me demandai-je en notant soigneusement les mots. Il faudrait que je pose la question à Ramsès, c’était un chimiste amateur mais doué.
Je lus ensuite que les prêtres égyptiens avaient laissé se consumer une bougie de cire enduite d’arsenic dans la tombe avant de la fermer. C’était inepte. L’invention de la bougie était bien plus tardive et je savais de première main qu’il n’y avait pas eu la moindre tache de cire dans la tombe. De plus, elle avait déjà été ouverte au moins deux fois dans l’Antiquité.
Il y avait aussi la variante du blé toxique, selon laquelle les prêtres auraient utilisé la maladie de l’ergot de seigle pour empoisonner les profanateurs. Je réfléchis un moment. Il n’y avait rien eu de tel dans la tombe. De plus, ce champignon n’étant pas gazeux, il faudrait que les victimes l’aient toutes ingéré – ce qui n’était évidemment pas le cas.
Mais pouvait-il y avoir quelque vérité dans cette hypothèse très vaste d’un « mal dormant » ? Je ne connaissais rien aux virus pathogènes qui pourraient survivre dans une atmosphère hermétiquement close depuis des millénaires. J’en parlerai à Nefret.
Je me souvins que certains employés du service des Antiquités avaient été intoxiqués au contact de momies coptes. Selon Nefret, ces cadavres qui conservaient leurs viscères, étaient davantage propices au développement des germes. Mais bien entendu, la momie royale de Toutankhamon avait été traitée dans les formes classiques.
Je récapitulai mes réflexions dans une petite liste : « hypothèses »
- venin de cobra : effet rapide – nul n’a rapporté de telles attaques – sauf le canari de Carter ?
- acide cyanhydrique létal : bandelettes imprégnées d’huile d’amande douce ? – voir avec Ramsès
- bougie de cire à l’arsenic : aucune tache de cire dans la tombe
- blé toxique et l’ergot de seigle : rien de tel dans la tombe, champignon non gazeux
- autre mal dormant ? virus pathogènes ? Voir avec Nefret.
- Meurtres ?
Je contemplai ma dernière entrée avec des yeux étrécis. Malgré l’absurdité des hypothèses, dont les auteurs ne connaissaient rien à l’Egypte, il était incontestable que les trop nombreux décès qui avaient suivi l’ouverture de la tombe royale étaient troublants. J’avais déjà eu affaire à des crimes sordides déguisés en malédiction. Bien que chaque affaire se soit avérée une vilenie bien humaine, le lecteur de base préférait une théorie surnaturelle et ignorait toute explication rationnelle. Les journalistes jouaient sur ce travers.
Je remarquai que celui qui écrivait pour le Daily Yell n’était plus Kevin O’Connell – qu’était-donc devenu ce vieux coquin d’Irlandais ? – mais Jason Anderson. Le nom ne m’était pas inconnu. Je revis un jeune homme mince et brun, aux yeux d’un vert boueux, au sourire canaille. Il ressemblait à Kevin, non pas physiquement mais dans l’expression et la façon d’être. Il nous avait poursuivi il y a quelques années, lors de l’affaire de la statuette de Mrs Petherick – la statuette volée au tombeau de Toutankhamon. Aussi j’écrivis soigneusement le nom de Jason Anderson en bas de ma liste.
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28.10.2008
chapitre 1 - c
Une fois les enfants remontés, Sennia s’excusa et la conversation se ralentit quelque peu – les chers petits nous laissaient régulièrement assez fatigués. Savoir que David John lisait régulièrement le Times avait déjà entraîné une polémique, mais apprendre qu’il comptait envoyer des ‘histoires gothiques’ aux journaux pour les faire publier en feuilleton avait été un sommet. Emerson préférait encore un petit-fils médecin qu’écrivain ou journaliste. Un peu jalouse de l’attention portée à son frère, Charla avait à son tour évoqué son avenir, hésitant entre actrice dramatique et cantatrice d’opéra. Pour cette dernière option, elle possédait certainement la puissance au niveau de l’organe. Emerson en resta sans voix, réaction dont la fillette apprécia la rareté. Sennia intervint alors et annonça d’une voix gracieuse qu’elle deviendrait à la fois archéologue… et aviatrice. Emerson se rengorgea – avant de se renfrogner. Il y eut cependant un avnatge à cet échange animé, il en oublia Toutankhamon.
Si les enfants déjeunaient et prenaient le thé avec nous, ils dînaient dans la nursery et nos soirées s’en trouvaient plus calmes. Peu après, Tom Evans apporta le courrier du soir. Je détaillai d’un œil vaguement réprobateur notre nouveau majordome dont la haute stature était si différente de la silhouette voutée de Gargery. Je ne m’étais pas encore complètement faite à sa disparition. Tom Evans portait beau, le cheveu grisonnant, la mine austère et légèrement hautaine. Nul n’aurait deviné qu’il avait passé la plus grande partie de sa vie dans la rue. Cet ancien complice de Sethos avait manifestement copié quelques manières de son ancien maître. Sethos nous l’avait amené à la fin de l’an passé, l’ayant par hasard retrouvé dans la misère, très affaibli par un méchant coup de couteau. L’homme ne souhaitait manifestement pas que les autorités se penchent sur son cas, aussi Sethos avait-il confié le blessé aux bons soins Nefret. Depuis lors, Tom Evans ne nous avait plus quittés. Je ne sais trop comment il en était arrivé à prendre la place de Gargery après la mort de celui-ci. Les choses s’étaient faites d’elles-mêmes.
Il est curieux que j’aie justement évoqué mon beau-frère car une lettre de lui se trouvait justement dans le courrier. Cet ex-génie du crime et grand professionnel du déguisement avait durant des décennies été à la tête du trafic illégal des antiquités au Moyen-Orient. Nous l’avions rencontré pour la première fois durant la saison 1894-1895, alors que, sous l’identité d’un prêtre copte, il tentait de voler à M. de Morgan le trésor des tombes de Dâchour. Mais ce passé tumultueux était oublié et, Sethos – le frère illégitime d’Emerson et de Walter – s’était glorieusement réhabilité pendant la guerre. Retiré depuis deux ans, il avait épousé la petite-fille de la duchesse douairière de Durham, l’Honorable Margaret Minton. Très intéressée également par le Moyen-Orient, la jeune femme avait été reporter sur le terrain durant la guerre et mérité ainsi le respect du monde journalistique. Elle avait rencontré Sethos en 1914 au cours de l’une de ses enquêtes et leurs amours avaient été longtemps orageuses.
- Il y a une lettre de Sethos, dis-je à voix haute.
- A-t-il cambriolé le Metropolitan Muséum ? demanda Emerson.
Sethos et son épouse se trouvaient en effet à New-York. Dans sa dernière lettre, il nous annonçait avoir été reçu à titre « officiel » par le Met. Je n’osais imaginer sous quel nom fictif il avait obtenu une telle invitation. Si mon beau-frère avait renoncé à sa vie de rapines, il avait conservé son contestable sens de l’humour ainsi que sa passion pour les déguisements les plus farfelus. Malheureusement, suite à son mauvais exemple, mon fils Ramsès partageait ce dernier travers.
- Sethos nous envoie les salutations de Margaret, commençais-je.
- Elle doit regretter ne pouvoir déblatérer sur la malédiction de Toutankhamon, grommela Emerson qui n’avait jamais vraiment pardonné à la jeune femme d’être journaliste.
- Emerson, dis-je, vous n’avez jamais vraiment pardonné à Margaret d’être journaliste, surtout au Morning Mirror. Mais elle a changé depuis notre première rencontre. C'était au sujet de ce culte démoniaque du British Muséum. Quand je pense que, pour obtenir des renseignements, elle avait osé s’introduire chez nous déguisée en domestique. Voyons – quand était-ce ?
- En 1896, répondit Ramsès. Une année inoubliable, Mère. Vous aviez invité vos neveu et nièce à la maison.
- Je n’avais invité personne, protestai-je vivement. C’est mon frère James qui nous avait imposés ses odieux enfants – et pour leur échapper, vous testiez les déguisements dérobés à Sethos.
- En effet, Mère, répondit-il avec l’un de ses rares et merveilleux sourires.
- J’aime beaucoup Margaret, souligna Nefret. Et je l’admire aussi. Maintenant qu’elle est spécialisée dans les affaires et la politique moyenne-orientale, elle s’est fait un nom dans sa profession.
- Humph, grogna Emerson. Qu’y a-t-il d’autre, Peabody ?
- Sethos dit que le musée est un bâtiment en briques rouges de style néogothique du plus mauvais goût, répondis-je amusée.
- Ce n’est pas si laid, corrigea Ramsès, juste un peu ‘voyant’.
- C’est vrai que tu le connais, remarqua Nefret les yeux soudain plissés. Tu as vécu pas mal de temps en Amérique, n’est-ce pas ?
- C’était il y a vingt ans, Nefret, dit Ramsès avec un léger sourire. Il y a prescription.
- Le département égyptien du Met a été initialement créé pour abriter des dons de collectionneurs privés, rugit Emerson qui détestait l’engeance, mais ce sont les objets volés en Egypte depuis 1906 qui constituent la moitié de la collection actuelle – des milliers de pièces allant du paléolithique à l’époque romaine. Leurs foutus archéologues ont pillé les pyramides d’Amenemhat Ier et de son fils, Sésostris Ier.
- Sethos parle aussi d’une série de miniatures en bois qui dépeignent avec des détails stupéfiants la vie égyptienne au début du Moyen Empire, dis-je les yeux fixés sur la lettre.
- Je sais, grogna Emerson. Elles ont été découvertes dans la tombe de Méketrê, un chancelier de Mentouhotep II – XIe dynastie – à Deir el-Bahari juste après que nous ayons abandonné le site.
- Oh ! criai-je.
- Il a pillé le musée ? demanda Emerson.
- Non, dis-je, mais il prétend y avoir revu plusieurs de ses anciennes – hum – transactions. Aussi bien des pièces authentiques que des imitations, ajouta-t-il.
- Humph, grogna Emerson mais son regard brillait d’amusement à l’idée que son vaurien de frère avait réussi à tromper les conservateurs du musée américain. Le British Muséum possède également quelques fausses…
- Oh ! criai-je.
- Quoi encore ?
- Sethos veut adopter un Indien, dis-je d’une voix blême.
Je dois avouer que mon annonce inconsidérée créa une certaine animation. Emerson se rua sur la lettre et me l’arracha des mains tandis que j’essayai d’expliquer à Nefret et Ramsès ce qu’il en était. Apparemment, Sethos avait rencontré un jeune garçon d’origine iroquoise – un Onontagué – un Indien ! – et s’occupait des formalités de son adoption. Il n’en disait pas plus, et Emerson explosa de rage.
- Je vais envoyer un télégramme et exiger des explications de cet inconscient, éructa-t-il. Je vais…
- …le laisser tranquille, dis-je aimablement. C’est très gentil à lui de s’occuper d’un orphelin.
- J’ai la triste impression, Amelia, me dit Emerson froidement, que vous connaissez bien mal ce sinistre individu.
Les autres lettres ne furent pas aussi intéressantes. Ramsès annonça cependant que son ami David Todros nous rejoindrait prochainement avec sa famille. David était le petit-fils de notre ancien raïs égyptien, Abdullah, décédé depuis de nombreuses années. Ramsès et lui avaient été inséparables étant jeunes. Artiste talentueux, David avait été élevé en Angleterre par le frère d’Emerson, Walter. Il fut ainsi le premier Egyptien à être formé comme égyptologue et devint un sculpteur et épigraphiste reconnu. Il avait épousé Lia, la fille de Walter et d’Evelyn, en 1911. Ils avaient plusieurs enfants. Durant la guerre, David avait été quelque peu compromis dans le mouvement nationaliste égyptien. Il est parfois difficile de vivre à cheval entre deux mondes. Néanmoins, je me réjouissais de revoir le cher garçon.
Il restait dans le courrier un petit colis enveloppé de papier brun que j’ouvris en dernier. Il contenait une boîte en carton rectangulaire. En soulevant le couvercle, je fus étonnée qu’aucune inscription n’en indique la provenance. J’eus soudain un mauvais pressentiment.
Une poupée aux cheveux sombres gisait dans la boîte. Son visage de porcelaine était en miettes, ses vêtements arrachés, une longue aiguille à chapeau était plantée dans son cœur. Des tâches rouges maculaient la boîte, et je regardais mes doigts avec un certain dégoût.
- Nom de nom ! beugla Emerson.
Le lendemain, malgré une enquête approfondie, il fut impossible de déterminer l’origine de l’envoi. Amarna – notre maison dans le Kent depuis près de trente ans – est un manoir de style Reine Anne, aux tons briques doucement passés, avec huit chambres principales, quatre grandes pièces de réception et diverses dépendances au milieu d’un grand parc. Nous avons de nombreux domestiques, la plupart vivaient avec nous depuis des années. Le courrier avait été délivré comme d’ordinaire et personne ne se rappelait avoir rien vu d’anormal. Emerson les interrogea tous, aidé de Rose, la gouvernante qui avait en charge la maisonnée. Elle avait été la nourrice de Ramsès enfant, la seule à accepter ses petits travers, ses expériences chimiques et ses souris momifiées. Elle ne s’était jamais complètement entendue avec Nefret, mais les deux femmes avaient l’éducation nécessaire pour ne pas afficher leur antagonisme. Une partie de notre domesticité était égyptienne. Basima, l’ancienne nourrice égyptienne de Sennia était désormais mariée et vivait en Egypte. Une de ses jeunes cousines, Halima – la douce – s’occupait de Lily, et sa sœur Houria – la pure – lui tenait compagnie. Les jumeaux avaient annoncé avoir dépassé l’âge d’être encadrés. Deux jeunes domestiques Britanniques, Daisy et Peter, leur étaient cependant attitrés.
Dans une maison normale, une fois l’enquête menée, toute discussion aurait attendu que nous soyons seuls. A ce point de vue – parmi tant d’autres – notre maison n’a rien de normal. Emerson discutait toujours de tout ce dont il avait envie devant les domestiques, parfois même en demandant leur avis ou en réclamant leur soutien – en général contre moi. Cette contestable habitude avait amené notre ancien maître d’hôtel, Gargery à donner son avis même quand Emerson ne le lui demandait pas.
Nous avions tenté de ne pas commettre la même erreur avec Tom Evans, mais les mauvaises habitudes sont difficiles à perdre. Il participait rarement à nos conversations mais aimait bien savoir ce que nous faisions.
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27.10.2008
Une autre héroïne, un autre blog...
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26.10.2008
chapitre 1 - a
Chapitre 1
« La mort frappera de ses ailes agiles celui qui osera troubler le repos du roi. »
« George Edward Stanhope Molyneux Herbert plus connu de nos fidèles lecteurs sous le nom de Lord Carnarvon, naquit le 26 juin 1866 au château de Highclere, à Newbury, en Angleterre. Il fut le célèbre égyptologue britannique qui, assisté d’Howard Carter, découvrit le tombeau inviolé du grand pharaon égyptien Toutankhamon le 4 novembre 1922 dans la Vallée des Rois. L’ouverture officielle du tombeau eut lieu le 17 février 1923 devant une glorieuse assemblée – voir nos photos en page 7.
Sur la porte d’or de la tombe royale était écrit : « La mort frappera de ses ailes agiles celui qui osera troubler le repos du roi. »
Première victime de la malédiction, lord Carnarvon mourut l’an passé, le 5 avril 1923, au Caire, en Egypte. Au moment de sa mort, des témoins dignes de foi affirment que son chien poussa un hurlement atroce avant de mourir aussi et toutes les lumières de son château de Highclere ainsi que celles de la ville du Caire s’éteignirent. Personne ne put fournir la moindre explication rationnelle à ces pannes.
Le mois suivant, un ami intime d’Howard Carter, le professeur La Fleur mourut également, ainsi que le savant et archéologue britannique Arthur C. Mace qui aida Carter à abattre le mur de la chambre mortuaire. Aucune cause apparente ne fut trouvée à ces deux décès. Peu après, un égyptologue français attaché au Louvre, Georges Bénédite, mourut après avoir visité le tombeau.
En septembre, le demi-frère de lord Carnarvon, le colonel Herbert, disparut dans la force de l’âge. Nous signalons aussi les décès de l’infirmière de Lord Carnarvon et du secrétaire de Howard Carter.
Au début du mois, le professeur Hugh Evelyn-White, le collaborateur de Carter, l’un des premiers à pénétrer dans la chambre mortuaire, a été retrouvé pendu. L’homme souffrait de dépression nerveuse.
Et voilà que nous apprenons la mort inattendue d’Archibald Douglas Reed, un employé du gouvernement qui reçut l’ordre de radiographier la momie de Toutankhamon.
Tout donne à penser… »
Je lus cet article d’un air morose, froissant les pages dans ma hâte de le terminer avant qu’Emerson ne revienne. Si j’avais pu mettre la main sur l’infâme plumitif responsable de ce tissu d’âneries, je l’aurais volontiers étranglé. L’imagination débridée de Kevin O’Connell s’était un peu calmée avec l’âge, mais ses vieux travers lui revenaient parfois. Après tout, il était l’un des premiers à avoir utilisé à son profit – et à celui de son journal, le Daily Yell – la fascination des Britanniques pour l’Egypte ancienne. J’avais rencontré l’Irlandais en Egypte en 1892 – mon Dieu, il y avait déjà plus de vingt ans ! – lorsqu’Emerson avait noblement accepté de mener à bien les fouilles du défunt lord Baskerville à Louxor. Le Service des Antiquités était en émoi. Il y avait déjà eu plusieurs morts inexpliquées sur le site, et les ouvriers égyptiens étaient au bord de la panique. Kevin fut le premier à lancer le titre « la malédiction du Pharaon ». L’idée eut beaucoup de succès. Emerson et moi – ou moi et Emerson ? – avions pu prouver que ces morts, loin d’être le fait d’un esprit vengeur, n’étaient dues qu’à l’avidité et la vilenie d’une femme immorale, mais rien n’avait pu décourager les ragots ni apaiser la crédulité de la populace.
Et voilà que tout recommençait – ou presque…
Cette fois, il n’y aurait pas de veuve éplorée venant se jeter aux pieds d’Emerson pour le supplier de reprendre les fouilles afin de délivrer l’âme de son prédécesseur de la damnation éternelle. La veuve de lord Carnarvon était dépassée par les évènements et sa fille, l’Honorable Lady Evelyn Herbert, semblait éprouver pour la rudesse plébéienne d’Howard Carter un penchant plus vif que les bonnes mœurs ne l’admettaient. Quant à Howard… ah, Howard !
Ce fut en 1890, à 17 ans, que le jeune Britannique d’origine modeste trouva son premier emploi au British Museum comme dessinateur et aquarelliste. Chargé de copier des hiéroglyphes, il fut envoyé au Caire l’année suivante et devint sur le terrain l’assistant du principal concurrent d’Emerson, l’égyptologue anglais Flinders Petrie. Howard Carter manquait d’éducation et de vernis, mais il apprit rapidement et devient peu à peu un égyptologue compétent. Neuf ans plus tard, le Français Gaston Maspéro, alors conservateur du musée du Caire, lui confia le poste d’inspecteur des Antiquités. Malheureusement, suite à des problèmes relationnels, Howard fut forcé de démissionner. Suivirent alors des années difficiles où il vécut de petits trafics, méprisé de tous ses anciens collègues. En 1906, Maspéro lui présenta un riche oisif passionné d’égyptologie, lord Carnarvon, qui lui offrit de travailler pour lui. Dès la première saison, Howard et son équipe découvrirent une tombe princière de la XVIIème dynastie, pillée, mais intéressante. Cette trouvaille enthousiasma le lord mécène – le vautour selon Emerson. Lorsque l’Américain Roger Davis renonça à son firman dans la vallée des Rois, Carter pressa Carnarvon de demander cette concession. Il croyait aveuglement aux prédictions d’Emerson qui affirmait que toutes les tombes royales n’avaient pas été découvertes. Enragé, Emerson eut beau regretter d’avoir parlé trop librement, il était trop tard. Malgré toutes ses manœuvres, il ne put obtenir que Carter renonce à son projet. Après une interruption due à la guerre, nous avions ainsi assisté de loin, deux ans auparavant, à la découverte de la tombe de Toutankhamon. Emerson en s’en était pas remis. Une tombe royale inviolée – le rêve de sa vie, la consécration absolue d’une carrière d’archéologue …
D’une manière assez peu officielle, Emerson et moi avions pu entrer dans la tombe parmi les premiers. Un spectacle que je n’oublierai jamais. Une première chambre de dimensions modestes regorgeait d’objets rares et précieux, notamment trois lits de parade et deux chars d’or ainsi que deux statues du roi grandeur nature et deux coffrets de vases canopes qui renfermaient les viscères. La seconde chambre funéraire contenait la momie du pharaon dans une série de cercueils emboîtés les uns dans les autres. Le dernier, celui qui contenait la dépouille, était en or massif et pesait plus d’une tonne. Le corps embaumé portait un masque d’or de onze kilos à l’effigie du pharaon, recouvert de pectoraux et de bijoux. La troisième salle, gardée par une statue grandeur nature de chacal couché représentant Anubis, renfermait de très nombreuses pièces remarquables, notamment les barques et le mobilier nécessaires à la vie dans l’Au-delà, et des trônes magnifiques. Le seul démontage des sarcophages avait pris plus de quatre ans et Carter n’avait pas encore terminé de déménager les quelques deux mille pièces du tombeau. Ni lord Carnarvon, ni Howard Carter ne purent profiter sans réserve de leur découverte. Suite aux pressions conjointes du Service des Antiquités, des autorités égyptiennes et surtout d’Emerson, l’ensemble du trésor resterait en Egypte. Au terme de pourparlers difficiles, Howard avait cependant obtenu les droits de publication de la découverte. Si la plupart des pièces étaient envoyées au musée du Caire, certaines – dont la cuve en calcaire cristallin, le plus grand des cercueils anthropoïdes connus, resteraient en place dans le tombeau de la Vallée des Rois. Le musée de Louxor avait aussi réclamé certaines pièces de la collection.
Nous avions été amis avec Howard Carter pendant des décennies, nous l’avions encouragé, et même soutenu durant ses années difficiles. Il avait toujours montré une admiration sans bornes envers Emerson – et je dois ajouter également envers moi, au point même de susciter parfois la jalousie de mon bouillant époux. Sans doute n’avions-nous pas bien pris conscience de la jalousie larvée du jeune homme. Depuis la découverte de la tombe, alors qu’Emerson n’avait cherché qu’à se rendre utile et à éviter tout pillage, une épouvantable querelle avait éclaté entre les trois hommes. Après avoir traité lord Carnarvon de tous les noms, et l’avoir maudit vigoureusement, Emerson avait été évincé du site. Le cher homme ne s’en était toujours pas remis.
Je connaissais et aimais Emerson depuis trente ans. Il est le meilleur égyptologue de tous les temps, le meilleur mari, le meilleur homme, mais il est aussi emporté, et entêté. Il mérite parfaitement son surnom égyptien de ‘maître des Imprécations’ avec ses colères aussi violentes qu’expressives. La vengeance mesquine d’un misérable noblaillon avait privé mon noble époux de partager une découverte unique pour la profession à laquelle il était dévoué corps et âme. Le choc avait été terrible. Et je revoyais sombrement les derniers mois écoulés.
Je dois avouer que moi-même, Amelia Peabody Emerson, étais tout aussi dévouée à l’égyptologie qu’Emerson. J’avais épousé l’homme en même temps que sa passion et, au cours des années, nous avions cheminé la main dans la main sur le chemin glorieux de nos découvertes – en couple d’abord, en famille ensuite. Cette famille s’était agrandie avec le temps. Notre fils, Walter Peabody Emerson, plus connu sous le sobriquet de Ramsès, était un archéologue compétent et un philologue exceptionnel. Il avait épousé notre pupille, Nefret, une ravissante jeune femme et aussi l’un de premiers chirurgiens féminins de l’époque. C’est dire son courage et sa ténacité. Ils avaient trois enfants, des jumeaux, David John et Charla, de sept ans, et une petite dernière, Lily, d’un an. Prénommée d’après la mère de Nefret, le bébé était une enfant ravissante, avec des cheveux pâles comme un clair de lune filé d’argent et une peau blanche comme l’ivoire. Elle était silencieuse et peu expressive. Seuls ses brûlants yeux noirs l’empêchaient de n’être qu’une froide statue. Je ne pouvais m’empêcher de frissonner en pensant au sort funeste de celle dont elle portait le nom, mais Nefret ignorait que sa mère était morte folle après avoir tenté de la tuer. La naissance de Lily avait été très difficile. Pendant plusieurs heures, nous avions tous craint de perdre la mère et l’enfant. Malgré son air impassible, Ramsès avait été si bouleversé qu’il n’avait bien entendu émis aucune réserve aux vœux de son épouse concernant le prénom du bébé. Il n’y aurait pas d’autres enfants, le chirurgien qui avait opéré y avait veillé.
Nefret avait mis si longtemps a recouvrer la santé que Ramsès et elle avaient dû repousser leurs projets d’installation au Caire. Au contraire, ils avaient passé l’année en Angleterre où Ramsès avait de quoi s’occuper avec les publications qui avaient fait sa renommée.
Afin de parfaire son éducation, notre jeune pupille Sennia, était restée avec eux. La petite fille avait des origines compliquées, mêlant la chaude carnation de sa mère – une jeune prostituée égyptienne morte assassinée – et des yeux gris semblables aux miens. Contrairement à ce que pensaient les mauvaises langues, Sennia n’était pas la fille illégitime de Ramsès, mais celle de mon neveu, Percy Peabody, un infâme personnage mort pendant la guerre en trahissant sa patrie. Percy avait été l’ennemi intime de Ramsès depuis leur enfance, tout comme son père, mon frère aîné James, avait persécuté la mienne. Malgré cela, Sennia nous était chère qu’une petite-fille et vivait avec nous depuis des années.
Emerson et moi avions passé une saison seuls, puis fait une longue croisière sur le Nil en dahabieh, sur l’Amelia. Vers le sud d’abord, pour revoir le temple dédié à Horus à Edfou et le temple ptolémaïque de Kom Ombo consacré aux divinités Sobek, le dieu crocodile et Haroeris – une forme ancienne locale du dieu faucon Horus. Puis jusqu’à Assouan où nous fîmes une promenade romantique en felouque autour de l’île Eléphantine et une visite du Jardin botanique de l’île Kitchener, un refuge de fraîcheur fort apprécié des oiseaux. Nous poussâmes aussi jusqu’au temple de Philae.
En remontant, la moyenne Egypte nous offrit son cortège de sites prestigieux. Tell el-Amarna, l’endroit béni où j’avais connu Emerson, mais aussi – égyptologiquement parlant – la concrétisation en pierre du rêve grandiose du pharaon hérétique, Aménophis IV – Akhenaton. Malgré les outrages du temps, ‘l’horizon d’Aton’ apparaît toujours dans son cirque de montagnes percées de cavités noires avec les tombes qui témoignent de la plus singulière des aventures religieuses et intellectuelles de l’ancienne Egypte. Il ne reste plus grand chose de la ville elle-même, hormis le tracé du palais royal et du grand temple attenant. Ensuite, nous remontâmes jusqu’à Abydos, le lieu de pèlerinage du tombeau d’Osiris, dieu des morts, où Sethi Ier fit construire un magnifique temple. Les sept sanctuaires préservaient, dans la pénombre, quelques-uns des plus beaux reliefs qu’ait légués l’Antiquité. Remontant vers le nord, nous vîmes ensuite la nécropole de Meir et ses tombes décorées évoquant la vie des Bédouins et des fellahs qui y travaillaient ; puis Tihna el-Gebel avec son image colossale de Ramsès III, escorté des figures d’Amon et de Sobek. Après Kom el-Ahmar, la ‘Butte Rouge’, vaste nécropole dont les tombes venaient surtout du Nouvel Empire (XVIIIe ou XIXe dynasties), Emerson refusa de se rendre au Speos Artemidos, un lieu primitivement consacré à la déesse-lionne Pakhit puis dédié à la basse-époque par les grecs à Artémis. Par contre, nous nous attardâmes à Beni Hasan, immense nécropole accrochée aux premières déclivités du désert arabique, et sa falaise creusée d’une multitude de tombes. En visitant quelques uns de ces hypogées, Emerson disserta longuement de leurs différents types architecturaux : sans colonnes, à colonnes fasciculées et chapiteaux lotiformes et à colonnes cannelées protodoriques. Enfin le site de Dendérah nous fournit l’occasion de revoir l’un des plus beaux temples de la période ptolémaïque, dédié à la déesse Hathor, la dame du ciel. Emerson avait une passion avouée pour les temples. Il resta portant silencieux. Quant à moi, j’avais fait ce pèlerinage avec une joie mêlée de douleur, comme un adieu définitif à toute une période de ma vie.
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