30.10.2008

chapitre 1 - fin

Le corps fut découvert le lendemain, au milieu de la matinée.
La journée avait pourtant commencé normalement. Après le petit-déjeuner, Emerson s’était enfermé dans son bureau, affirmant qu’il avait à travailler sur le dernier tome de son « Histoire de l’Egypte Antique », une anthologie complète qui faisait déjà référence parmi les scientifiques – du moins les vrais scientifiques car s’il existait quelques esprits aigris qui se permettaient d’émettre des critiques, ils ne méritaient à l’évidence pas ce titre. Ramsès travaillait également dans son propre bureau. Depuis plusieurs années, il avait entrepris de traduire les papyrus que nous avions découverts en masse lors de nos fouilles dans le petit village de Deir el-Bahari où les ouvriers égyptiens qui œuvraient jadis aux constructions de la Vallée des Rois avaient longtemps vécu. Ses travaux offraient une vision nouvelle de la vie courante du petit peuple – très différente bien entendu de celle des pharaons et de leur coterie. Son opinion entraînait également de nombreuses controverses.
Le milieu archéologique était en ébullition. La toute récente découverte de la tombe royale et intacte de Toutankhamon avait réveillé la passion latente que portaient les Britanniques – et les autres nations éventuellement – à l’égyptologie. Les curieux voulaient en savoir davantage. Malheureusement, ce courant entraînait également une plus forte demande d’objets égyptiens. Les ventes d’antiquités se multipliaient – quelques rares authentiques et des faux à foison. Il était fort heureux pour la tranquillité d’esprit d’Emerson que Sethos ait abandonné son ancien commerce.
L’égyptomanie se retrouvait dans tous les domaines. Après la découverte des sites de Pompéi et d’Herculanum en Italie, le néo-classique – entendez néo-grec puis néo-gothique – avait fleuri au siècle dernier avec des éléments gréco-romains (colonnes, frontons, proportions harmonieuses, portiques). Actuellement, le nouveau style « art-déco », caractérisé par des contrastes et des formes en zigzag prétendument inspirées de l’art égyptien, se retrouvait aussi bien dans l’architecture, les arts graphiques que la décoration intérieure. Chaque élégante voulait un salon néo-égyptien, se coiffait à la Néfertiti et arborait des bijoux « à l’antique ». Suivant l’exemple de René Jules Lalique, un maître verrier français devenu célèbre pour ses étonnantes créations de bijoux en perles colorées, les femmes arboraient de faux bijoux – dits bijoux fantaisie ou de cocktail – qui reproduisaient les colliers antiques avec plus ou moins de véracité.
Curieusement, les divers écrits de la famille Emerson correspondaient parfaitement à cette mode. Les livres d’Emerson et de Ramsès connaissaient un succès certain, même parmi les non-scientifiques. Et j’étais plutôt satisfaite des ventes des « Contes et légendes d’Egypte » que j’avais publié en adaptant – assez librement parois – d’antiques légendes égyptiennes.
De plus, pour occuper mon temps libre au cours de cette dernière année, j’avais relu certains de mes journaux de fouilles en vue d’une éventuelle publication. Il y avait plus de… disons plusieurs années que je les tenais avec un soin scrupuleux. Bien entendu, je n’avais pas encore averti mon éditeur. Ces journaux contenaient trop d’indications personnelles, ou même de vérités politiques qu’il convenait de taire. A mon avis, il était néanmoins important que les générations futures puissent apprendre de première main ce que j’avais vécu en ces années de fouilles égyptologiques aux côtés du plus grand archéologue de tous les temps. Cette idée ne me quittait pas – j’y songeais de plus en plus souvent. Il me faudrait revoir en détail ces documents, et les épurer avant de les publier. C’était un travail pharaonique – et quelque peu nostalgique. Mes journaux m’avaient accompagnée toute ma vie.
Je me secouai. Ma vie n’était pas terminée, loin de là. Il restait encore beaucoup à faire. La relève de la famille était assurée, même si pour l’instant aucun des enfants ne voulait se consacrer à l’archéologie, ils étaient encore jeunes et cela pouvait évoluer.
Et il y avait ces morts suspectes – ces crimes ? – à élucider.
J’étais en pleine méditation, tant sur cet avenir inconnu que sur la liste que j’avais commencée la veille. Allais-je ou non mener une enquête sur ces meurtres inexpliqués ? Vu que la plupart des décès s’étaient produits à l’étranger, je ne voyais pas trop comment démarrer. Je n’avais aucun corps à examiner, aucun indice. Sauf l’étrange colis que j’avais reçu.
La poupée avait-elle quelque chose à voir avec cette malédiction ? Après tout, Emerson et moi, ainsi que Ramsès, Sethos et Jumana… nous étions tous trouvés dans la tombe royale dès son ouverture. Nous faisions donc littéralement partie de ses profanateurs. D’un autre côté, Emerson pensait que l’envoi était une plaisanterie de mauvais goût. Il est vrai qu’une vieille poupée en porcelaine ne correspondait en rien à une malédiction antique. Il aurait été plus dans le ton de recevoir un scarabée maudit, ou à la rigueur un papyrus portant quelques mots maléfiques… Mon imagination pesa un moment cette anomalie.
Je n’avais qu’une vieille poupée cassée – mais, contrairement à la plupart des jouets anglais aux cheveux blonds, celle-ci avait des cheveux sombres, est-ce un hasard ? Elle ne me ressemblait pas mais visait-elle à me désigner – ou Sennia, ou Charla ? La porcelaine laissait supposer un ennemi européen mais le rituel de l’envoi – le couteau, le sang – faisait penser aux pratiques vaudou. Ou était-ce le symbole de quelque sombre pratique de l’Egypte antique ? Je n’avais pas suffisamment analysé cette poupée, ses tenants et aboutissants, et me jurai de m’y remettre dès que possible.
La veille, avant le dîner, Emerson s’était attardé à l’étage auprès des enfants. Arrivée avant lui au salon, j’en avais profité pour demander à Ramsès ce qu’était l’acide cyanhydrique. Après m’avoir jeté un regard curieux et quelque peu amusé – avait-il lu les mêmes journaux ? – il avait confirmé que le cyanure était un produit extrêmement toxique et mortel en effet par anoxie. L’acide en lui-même ne sentait rien, mais à l’état naturel, il était souvent produit avec du benzaldéhyde à l’odeur d’amandes amères. C’était extrêmement compliqué. Le cyanure pouvait être produit par certains végétaux, dont les amandes amères, les noyaux de pêche (et autres fruits), les nèfles, les feuilles de cerisier ou de laurier-cerise. Je n’allais plus jamais envisager le jardinage sous le même œil ! Néanmoins, il était impossible qu’un tel poison ait pu être utilisé par les prêtres car le cyanure tuait instantanément tandis que nos morts suspectes s’échelonnaient dans le temps.
D’après Nefret, la théorie de l’air toxique posait le même problème. Quelle que soit la cause – gaz dus à la décomposition du corps et/ou de nourritures – si un empoisonnement de l’air avait causé la mort des égyptologues, ils auraient tous dû succomber ensemble et de manière brutale. Nefret ne voyait aucun autre virus pathogène susceptible d’expliquer des décès aussi espacés dans le temps.
C’était très contrariant.
Je songeai à cette conversation lorsqu’un hurlement perçant retentit. Je lâchai précipitamment ma liste qui glissa sous un meuble et me dressai la main sur le cœur. Mon Dieu ! D’où provenait cet horrible cri ? J’ouvrais la fenêtre et vit Emerson traverser la terrasse au pas de course. Je le hélai mais il ne tourna pas la tête et ne me répondit pas. En sortant de ma chambre, j’entendis Ramsès dévaler les escaliers.
- Que se passe-t-il ? criai-je en me penchant sur la rampe.
- Aucune idée, répondit-il en disparaissant déjà au fond du hall vers la porte d’entrée.
Quelle question stupide ! me dis-je mécontente tout en le suivant – d’un pas plus modéré. J’entendis sur le palier de l’étage Nefret argumenter avec Sennia, puis Halima répondre quelque chose – sans doute Lily avait-elle été dérangée par le cri. Où étaient les jumeaux ? Il était plus qu’étonnant qu’ils ne soient pas déjà là, réclamant de savoir ce qu’il se passait. S’ils étaient impliqués dans l’affaire, le cri devait correspondre aux conséquences d’une invention de Charla. Rassurée, je continuai ma descente d’un pas plus calme.
Les domestiques, attirés par le bruit, s’agglutinaient devant l’entrée, et je dus réclamer le passage pour atteindre le perron. Je vis Tom Evans revenir, son allure compassée pour une fois oubliée. A ma vue, il se figea et toussota, gêné.
- Que se passe-t-il ? répétai-je un peu haletante. Où allez-vous ?
- Monsieur demande Madame Nefret, Madame, répondit-il posément. Pour examiner le corps.
- Le corps… ? Mon dieu ? Les jumeaux ? Que… ?
- C’est le jardinier, madame, coupa-t-il en tendant une main vers mon coude pour me stabiliser. Robert Clerkenwell. Il est tombé là dehors – tout raide sous les rosiers. Il y a… – hum – il y a aussi beaucoup de sang autour de lui.
- Est-il mort ? demandai-je d’une voix faible en revoyant le garçon – il habitait la région et travaillait chez nous depuis quelques années.
- Je ne sais pas, Madame. Il ne bouge plus. Monsieur demande Madame Nefret – et il a bien précisé : immédiatement !
- Allez la chercher, Evans, dis-je en relâchant mon bras. Je serai dans la roseraie.
Mon jardin était un lieu de paix et de beauté, avec un chemin de gravier qui contournait les pelouses bien tondues, les buissons soigneusement taillés et les parterres fleuris sous l’ombre des arbres centenaires. La roseraie était mon endroit préféré mais je m’y dirigeai cependant le cœur serré. Robert Clerkenwell était un garçon de vingt-cinq ans, grand, blond et plein de santé, mais aussi le seul soutien d’une mère âgée et d’une petite sœur qui espérait un jour entrer dans notre domesticité. Comment avait-il pu mourir dans mes rosiers ? Tom Evans avait parlé de sang, mais je sentais déjà que ce ne pouvait être un accident. Etait-ce un vol qui avait mal tourné ? Une vengeance ? Je ne voyais pas comment ce gentil garçon avait pu mériter un tel sort, mais je me jurai bien que son assassin serait puni.
Mon émoi bien compréhensible avait occulté mon instinct de détective pensai-je soudain. Il nous faudrait appeler la police, plus tard, mais j’aurais dû prendre un appareil photographique avant que l’endroit ne soit piétiné et les indices détruits. En fait, je demanderai plutôt à Nefret de s’en occuper. J’ai toujours eu quelques difficultés avec les appareils photographiques.
Le corps de Robert Clerkenwell n’était plus sous mon rosier. Il était allongé sur le banc où je m’étais trouvée la veille. Je faillis tancer Emerson pour avoir ainsi dérangé les lieux du crime quand je réalisai soudain que le garçon remuait. Il n’était donc pas mort ?
Un soulagement m’envahit, mêlé à une sorte de gêne étonnée. J’avais à nouveau laissé mon imagination s’emballer. Etais-je à ce point désireuse de mener une enquête homicide ? M’ennuyais-je tellement dans une vie trop routinière ? Jetant un regard alentour, je vis sans nul doute l’endroit où le garçon était tombé. Une partie du rosier avait été sauvagement arrachée et des rameaux brisés fanaient déjà sur le sol. La terre était plus sombre aussi, humide, sans doute gorgée de sang. Les seules autres marques visibles étaient des empreintes de pieds – celles des d’Emerson, présumai-je. Ramsès me tournait le dos, agenouillé devant le rosier. Je vis cependant qu’il ramassait quelque chose dans la terre noire – quelque chose de brillant.
Je m’approchai du banc où le garçon était étendu. Il leva vers moi un visage maculé de terre et de sang. Il était livide, les yeux exorbités, et un filet de sang frais coulait encore le long de sa tempe. Emerson avait également les mains couvertes de terre et de sang.
- Vous n’auriez sans doute pas dû le bouger, dis-je.
- Il se relevait déjà quand je suis arrivé, répondit-il d’un ton rogue. Où est Nefret ?
- Evans est allé la chercher, dis-je, un tantinet vexée.
Je n’avais pas les qualifications médicales de Nefret, mais je n’aimais pas qu’on me le rappelle. Durant des années en Egypte, j’avais été surnommé Sitt Hakim, la dame docteur, et mes connaissances avaient été souvent utiles aux blessés et aux malades. Et Emerson le savait.
- Y a-t-il des signes de lutte ? demandai-je. Tout a été tellement piétiné que je ne peux même pas dire par qui et quand les ravages ont été faits.
- J’ai préféré ramasser le garçon que préserver vos foutus indices, grinça Emerson furieux. Désolé que mes priorités soient différentes des vôtres, Amelia.
- Oui, bien sûr, admis-je tout en prenant mentalement note qu’il était d’une humeur de dogue. Qui a crié ?
- Ce n’est pas moi, Mrs Emerson, dit Robert Clerkenwell.
- Aucune importance, dis-je gentiment. Ne vous agitez pas. Ne parlez pas. Est-ce que vous savez qui vous êtes ?
- Robert Clerkenwell, répondit-il en me regardant d’un air inquiet.
L’ombre d’un sourire adoucit le visage d’Emerson. Il avait un jour reçu un violent coup sur la tête et perdu la mémoire durant quelques mois, les pires de ma vie. Je préférais donc vérifier que le jeune jardinier ne souffrait pas des mêmes symptômes.
Nefret arriva sur ces entrefaites, son sac médical à la main. Je m’éloignai un peu pour la laisser procéder à l’examen de son patient. Elle ne pratiquait plus la médecine de façon régulière depuis quelques mois – depuis que nous avions quitté l’Egypte en fait. Sa grossesse difficile et la longue convalescence qui avait suivi en étaient la cause. Obtenir ses diplômes dans un domaine exclusivement réservé aux hommes avait été un long combat durant sa jeunesse, et je me demandais parfois comment elle vivait cet éloignement professionnel. Elle était plus renfermée qu’autrefois. Je ne savais pas trop comment aborder avec elle ce sujet délicat. Le moment était certainement mal choisi pour me laisser distraire. Je me rapprochai de Ramsès, consciente qu’Emerson se tenait juste derrière moi.
- Avez-vous trouvé quelque chose ? demandai-je.
- Oui, Mère, dit-il en ouvrant la main droite.
Dans sa paume brillait un anneau d’or dont l’élément central était le scarabée sacré égyptien – Khepri – délicatement composé de lapis-lazuli et pierres semi-précieuses. Entre les pattes du scarabée, je vis ses ailes dorées former le dieu du soleil levant, Rê, composé de cornaline rouge claire montée sur or. Le cercle presque complet, enveloppant un nom royal lui offrait leur protection divine.
- Un signe neb, balbutiai-je sidérée, et le disque solaire. C’est ce qui était inscrit sur la tombe… C’est –
- Nebkheperourê, confirma Ramsès en levant les yeux.
- Crénom ! rugit Emerson.


Fin du chapitre - à lundi pour la suite...

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