29.10.2008
chapitre 1 - d
Manuscrit H
- Tu savais que David John voulait écrire des romans ? demanda Ramsès à sa femme dès qu’ils se retrouvèrent seuls.
- Il m’en avait parlé, admit-elle.
Installée devant sa glace, elle coiffait ses cheveux d’or roux. Elle avait les fait raccourcir récemment et sa coupe « à la garçonne » lui seyait. Restée mince malgré ses trois enfants, Nefret paraissait plus jeune que ses quarante ans. Elle était riche, belle et émancipée. Sous l’égide de sa belle-mère, elle avait aussi reçu une éducation d’avant-garde et trouvait amusant que l’image moderne de la femme – active, autonome, libre de ses mouvements, faisant fi des convenances – corresponde enfin aux critères inhabituels de la famille Emerson.
Ramsès détailla sa silhouette androgyne parfaitement mise en valeur par une mode où n’étaient plus marquées ni poitrine, ni taille. Sa robe droite, tubulaire, à ceinture basse sur les hanches, s’arrêtait au genou. Et Nefret avait des jambes magnifiques.
- Où a-t-il trouvé une idée pareille ? insista-t-il, pensant toujours à son fils. Je le croyais passionné de médecine.
- David John est passionné par beaucoup de choses, répondit Nefret en regardant son mari dans la glace. Il a appris à lire à un âge extrêmement précoce et n’a jamais arrêté depuis. S’il est plutôt taciturne, il peut aussi discourir inlassablement d’un sujet qui a attiré son attention. Il y a trois ans, c’était d’égyptologie et cela enchantait le professeur
- … et éveillait les pires appréhensions de Mère, remarqua Ramsès. Après avoir élevé un enfant pédant et beaucoup trop disert, je ne crois pas qu’elle tenait à renouveler l’expérience.
- Mais l’écriture est aussi une tradition familiale, dit Nefret en riant. Après tout, les « Contes et légendes d’Egypte » de Mère sont devenus une pièce d’anthologie, sans parler de ses journaux qui offriront aux générations futures des indications surprenantes sur les premières années de l’égyptologie. Pourtant ce n’est pas elle qui a déclenché la vocation de David John, c’est Sethos. Quand il a pris sa retraite, il a prétendu qu’il allait écrire des romans fantastiques et demandé à David John sa collaboration.
- C’était une manœuvre déloyale pour ne plus jouer – et perdre –contre un enfant de quatre ans aux échecs ! protesta Ramsès.
- Tu trouves toujours à critiquer ce cher oncle, remarqua Nefret d’un ton léger. Tu sais, ce genre de romans est en très vogue. Mère lisait déjà ceux de Rider Haggard et prétend que le professeur le faisait aussi en cachette. A Noël dernier, j’ai surpris David John plongé dans un roman de la comtesse Magda que j’avais conservé en souvenir.
- Cette horrible femme !
- Elle a eu un certain succès en tant qu’écrivain, dit Nefret. Il est curieux que David John ait insisté sur le ‘gothique’. Le genre est né au siècle dernier et a eu de nombreux romans épigones. Je viens de finir Melmoth, l’homme errant – un érudit qui vend son âme au diable en échange d’un sursis sur la mort, puis cherche désespérément à faire reprendre le pacte sur son nom.
- Tu as des goûts pervers.
- Le schéma est facile, continua Nefret, un lieu clos, une victime, un bourreau et un peu de surnaturel. Et un contexte dépaysant. Nous avons tous une certaine nostalgie du passé, n’est-ce pas ? Et ne sois pas si dégouté, de grands auteurs anglais s’en sont aussi inspirés, comme lord George Gordon Byron et Le Vampire, ou Mary Wollstonecraft Shelley et Frankenstein.
- C’est sans doute aussi la ‘nostalgie du passé’ qui inspire la passion des Anglais pour l’archéologie, marmonna Ramsès qui ne tenait pas à parler de Byron – ni de son goût pour la poésie.
- Le roman gothique crée un ferment de révolte, continua Nefret en s’échauffant. On peut en chercher des causes idéologiques ou historiques mais c’est comme un hymne désespéré – à la puissance du désir peut-être, et à sa violence.
- Tu es si passionnée, chérie, dit Ramsès en se penchant sur elle – et sa technique pour couper tout autre argumentation fut efficace.
Roman de la momie maudite
Lorsque l’homme s’éveilla de son cauchemar pour apercevoir la chose penchée au dessus de lui, il essaya en vain de lutter. La momie exsudait une puanteur atroce. Elle ricana et tendit vers sa proie ses mains décharnées à la chair flétrie. Un hurlement sauvage…
David John regarda son titre, agrémenté de fioritures élaborées, et soupira. La discussion au cours du thé avait été intéressante mais il n’avait rien appris qui puisse faire rebondir son intrigue. Il jeta un regard pensif vers sa sœur. Assise sur le tapis, elle caressait un chaton couché sur ses genoux.
- Où est le Grand Chat de Ré ? demanda-t-il.
- Avec Esméralda, répondit Ashara.
Esméralda et Ashara étaient les noms « gothiques » que David John avait attribués à Sennia et Charla. David John avait lu le roman de Victor Hugo sans en demander la permission, et avait été très impressionné par certains de ses caractères. Esméralda, la bohémienne égyptienne qui dansait pour conquérir l’amour et la liberté lui avait paru un nom adapté à la jeune fille. Sennia était gentille avec les jumeaux, mais elle vivait relativement à l’écart, et participait peu à leur monde clos. David John avait nommé sa sœur Ashara – la Déesse de la Nuit, la Fille de la Lune. Elle avait accepté ce rôle obscur mais complémentaire à la lumière du soleil. Pour lui-même, David John avait pensé d’abord à Phébus, mais s’était finalement décidé pour Myrdhin, le dieu celtique, fils du soleil.
- Tu n’écris plus ? demanda Ashara.
- J’ai une autre idée, chuchota David John qui s’approcha de sa sœur pour chuchoter des instructions à son oreille.
***
J’avais emporté une ombrelle pour sortir après le déjeuner. La pluie de la matinée avait rafraîchi l’air et le temps était agréable, le soleil léger. J’aurais pu m’en passer, mais j’aimais mes ombrelles et m’en séparais rarement. Depuis qu’elles étaient redevenues à la mode en Grande Bretagne, les élégantes rivalisaient d’imagination sur les couleurs et les matières. Les miennes n’étaient pas de ces accessoires frivoles. Je les préférais solides avec une pointe aiguisée. Elles m’étaient d’usages variés, pour attirer l’attention des gens, les frapper à l’occasion, ou même seulement abriter mon teint du soleil. En Egypte, elles étaient devenues mon emblème et certains superstitieux leur attribuaient même des pouvoirs magiques. Pour Noël, il y a dix ans, Emerson m’avait offert une ombrelle avec une petite épée cachée dans le manche. L’un des plus beaux cadeaux qu’un homme puisse faire à son épouse. Ce souvenir m’émouvait encore. Ce n’était pas celle que j’avais choisie pour ma promenade, mais une petite chose légère en coton gris pâle, assortie à ma robe de taffetas ponceau à lisérés gris.
Lasse de marcher, je m’arrêtai dans la roseraie et m’assis sur un banc, regardant autour de moi d’un air songeur. Avec Sennia le mois précédent, j’avais taillé mes rosiers – comme toujours, à la sortie de l’hiver, lorsque les fortes gelées sont passées, afin de dégager le contre des arbustes pour permettre le passage de la lumière et de l’air, gage de bonne santé et de belles fleurs. Petite fille, Sennia protestait que la botanique était d’un apprentissage ‘ennuyeux’ et qu’elle n’aimait que l’archéologie. Quelques années passées sous l’égide de ma douce amie Evelyn avait fait évoluer ses goûts. Je réfléchis soudain que Sennia n’avait pas participé la veille à la discussion des jumeaux concernant leur avenir. Elle semblait se renfermer ces temps-ci. Je devrais sans doute évoquer le sujet avec elle. Seize ans était un âge différent en Egypte et en Angleterre et Sennia se situait entre ces deux mondes.
Fixant toujours mes rosiers, je pensai à ceux que j’avais laissés en Egypte, dans notre maison de Louxor. Notre raïs, Selim, était un homme consciencieux mais il avait aussi peu de considération que son père – mon cher ami Abdullah – pour mes plantations. J’espérais que Fatima, notre fidèle gouvernante, penserait à les arroser.
Une pleine saison sans revoir le chaud soleil d’Egypte, le ciel si bleu. Quel crève-cœur ! Je savais qu’Emerson en souffrait aussi.
- Vous êtes là, Peabody, s’exclama-t-il soudain. Je vous cherchais. Que se passe-t-il ? Vous semblez bien songeuse.
- Je pensais à l’Egypte, Emerson. Où nous devrions être.
- Vous y pensiez déjà hier, ma chérie, dit-il d’une voix bourrue en s’asseyant près de moi. Cela vous manque-t-il ou vous faites-vous du souci pour moi ?
- Les deux, Emerson.
- Je suis content d’être ici, affirma-t-il. Les enfants avaient besoin de nous. Nefret semble s’être bien remise n’est-ce pas ? Elle était resplendissante hier soir. Sa robe était charmante sans doute, mais il y avait aussi cet éclat dans ses yeux.
- Nefret est parfaitement remise, affirmai-je, et la petite Lily est une enfant adorable et très sage. Pourtant, il me paraît étrange que nos projets aient été ainsi contrariés. Ne regrettez-vous pas d’assister au démembrement de la tombe de Toutankhamon ?
- Ils ont ouvert le premier sarcophage le 12 février dernier, Peabody, mais vous savez bien que Carter s’est ensuite braqué contre les autorités égyptiennes qui veulent contrôler la tombe. Les travaux sont arrêtés depuis lors et Carter est en Angleterre.
- Non, il n’y est plus, dis-je inconsidérément. J’ai lu qu’il donnait en ce moment des conférences aux Etats-Unis.
- Aux Etats-Unis ? grogna Emerson. Où exactement ? Ne me dites pas que c’est à New-York ?
- Si, Emerson. Mon Dieu – pensez-vous que… ?
- Maintenant au moins nous savons pourquoi mon cher frère est allé faire un tour là-bas, grommela Emerson. Mais bon Dieu, que peut-il bien manigancer ?
- Il adopte un iroquois, rappelai-je.
- Grotesque ! grogna Emerson. Que fait Cyrus Vandergelt ?
- Il est toujours à Louxor, dis-je. Suzanne et Nadji Farid travaillent avec lui, ainsi que Jumana et Bertie. Cyrus est aux anges depuis la naissance de leur petit Thomas.
- Bah, grommela Emerson maussade. Il est devenu gâteux. Dans sa dernière lettre, il parlait davantage du bébé que du sarcophage de Carter. Quel grossier imbécile celui-là ! explosa-t-il soudain. Crénom ! C’est son comportement autocratique et son manque de tact qui ont provoqué sa querelle avec les autorités. Les expéditions étrangères qui l’ont aidé en paieront aussi le prix, croyez-moi. Depuis qu’Allenby – contre l’avis des conservateurs les plus bornés – a donné à l’Égypte son indépendance, les choses ont changé et Carter n’a pas su s’adapter.
- D’après David, la fin du protectorat britannique n’a pas été sans contreparties. Nous avons gardé le contrôle du canal, obtenu des accords militaires ainsi que la protection des intérêts étrangers.
- Sans doute, mais en ce qui concerne l’archéologie, les règles de partage vont se durcir. Si cela tenait à moi, le contenu entier de la tombe de Toutankhamon reviendrait au musée du Caire.
- Pauvre Howard, dis-je. Il a si longtemps attendu la consécration.
- Il a obtenu les droits de publication, ricana Emerson. Il a déjà édité La tombe de Toutankhamon et Les évènements de l’hiver 1923. Il peut se lancer maintenant dans un récit imagé de sa querelle avec les Egyptiens. (Nda : effectivement, « Leading to the ultimate break with the Egyptian government » parut chez Cassell, à Londres en 1924.)
- Et la poupée, Emerson, dis-je soudain. Qu’en pensez-vous ?
- Comment ? sursauta-t-il soudain arraché à ses méditations archéologiques. Quelle poup… ? Oh. Bah. C’est une plaisanterie de mauvais goût qui ne mérite que notre mépris.
Je ne crus pas utile d’indiquer à Emerson que je ne partageais pas son avis. L’avenir se chargerait certainement de me donner raison.
Une fois seule dans la chambre, je pris le dossier où j’avais réuni les coupures de presse concernant « la malédiction du pharaon ». Les journalistes étaient plein d’imagination. Certains soutenaient l’idée que les morts provenaient du venin d’un cobra. J’éliminai aussitôt cette hypothèse. Nul n’avait rapporté de telles attaques – du moins pas depuis qu’un serpent avait avalé dans sa cage le canari de Carter peu avant la découverte de la tombe. Et puis ce type de venin tuait toujours très rapidement.
Une autre hypothèse prétendait que les embaumeurs antiques avaient imprégné les bandelettes de la momie d’huile d’amande douce qui se serait transformée en acide cyanhydrique létal. Que pouvait bien être l’acide cyanhydrique létal ? me demandai-je en notant soigneusement les mots. Il faudrait que je pose la question à Ramsès, c’était un chimiste amateur mais doué.
Je lus ensuite que les prêtres égyptiens avaient laissé se consumer une bougie de cire enduite d’arsenic dans la tombe avant de la fermer. C’était inepte. L’invention de la bougie était bien plus tardive et je savais de première main qu’il n’y avait pas eu la moindre tache de cire dans la tombe. De plus, elle avait déjà été ouverte au moins deux fois dans l’Antiquité.
Il y avait aussi la variante du blé toxique, selon laquelle les prêtres auraient utilisé la maladie de l’ergot de seigle pour empoisonner les profanateurs. Je réfléchis un moment. Il n’y avait rien eu de tel dans la tombe. De plus, ce champignon n’étant pas gazeux, il faudrait que les victimes l’aient toutes ingéré – ce qui n’était évidemment pas le cas.
Mais pouvait-il y avoir quelque vérité dans cette hypothèse très vaste d’un « mal dormant » ? Je ne connaissais rien aux virus pathogènes qui pourraient survivre dans une atmosphère hermétiquement close depuis des millénaires. J’en parlerai à Nefret.
Je me souvins que certains employés du service des Antiquités avaient été intoxiqués au contact de momies coptes. Selon Nefret, ces cadavres qui conservaient leurs viscères, étaient davantage propices au développement des germes. Mais bien entendu, la momie royale de Toutankhamon avait été traitée dans les formes classiques.
Je récapitulai mes réflexions dans une petite liste : « hypothèses »
- venin de cobra : effet rapide – nul n’a rapporté de telles attaques – sauf le canari de Carter ?
- acide cyanhydrique létal : bandelettes imprégnées d’huile d’amande douce ? – voir avec Ramsès
- bougie de cire à l’arsenic : aucune tache de cire dans la tombe
- blé toxique et l’ergot de seigle : rien de tel dans la tombe, champignon non gazeux
- autre mal dormant ? virus pathogènes ? Voir avec Nefret.
- Meurtres ?
Je contemplai ma dernière entrée avec des yeux étrécis. Malgré l’absurdité des hypothèses, dont les auteurs ne connaissaient rien à l’Egypte, il était incontestable que les trop nombreux décès qui avaient suivi l’ouverture de la tombe royale étaient troublants. J’avais déjà eu affaire à des crimes sordides déguisés en malédiction. Bien que chaque affaire se soit avérée une vilenie bien humaine, le lecteur de base préférait une théorie surnaturelle et ignorait toute explication rationnelle. Les journalistes jouaient sur ce travers.
Je remarquai que celui qui écrivait pour le Daily Yell n’était plus Kevin O’Connell – qu’était-donc devenu ce vieux coquin d’Irlandais ? – mais Jason Anderson. Le nom ne m’était pas inconnu. Je revis un jeune homme mince et brun, aux yeux d’un vert boueux, au sourire canaille. Il ressemblait à Kevin, non pas physiquement mais dans l’expression et la façon d’être. Il nous avait poursuivi il y a quelques années, lors de l’affaire de la statuette de Mrs Petherick – la statuette volée au tombeau de Toutankhamon. Aussi j’écrivis soigneusement le nom de Jason Anderson en bas de ma liste.
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11:01 Publié dans L'OR MAUDIT DE PHARAON | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note





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