28.10.2008

chapitre 1 - c

Une fois les enfants remontés, Sennia s’excusa et la conversation se ralentit quelque peu – les chers petits nous laissaient régulièrement assez fatigués. Savoir que David John lisait régulièrement le Times avait déjà entraîné une polémique, mais apprendre qu’il comptait envoyer des ‘histoires gothiques’ aux journaux pour les faire publier en feuilleton avait été un sommet. Emerson préférait encore un petit-fils médecin qu’écrivain ou journaliste. Un peu jalouse de l’attention portée à son frère, Charla avait à son tour évoqué son avenir, hésitant entre actrice dramatique et cantatrice d’opéra. Pour cette dernière option, elle possédait certainement la puissance au niveau de l’organe. Emerson en resta sans voix, réaction dont la fillette apprécia la rareté. Sennia intervint alors et annonça d’une voix gracieuse qu’elle deviendrait à la fois archéologue… et aviatrice. Emerson se rengorgea – avant de se renfrogner. Il y eut cependant un avnatge à cet échange animé, il en oublia Toutankhamon.
Si les enfants déjeunaient et prenaient le thé avec nous, ils dînaient dans la nursery et nos soirées s’en trouvaient plus calmes. Peu après, Tom Evans apporta le courrier du soir. Je détaillai d’un œil vaguement réprobateur notre nouveau majordome dont la haute stature était si différente de la silhouette voutée de Gargery. Je ne m’étais pas encore complètement faite à sa disparition. Tom Evans portait beau, le cheveu grisonnant, la mine austère et légèrement hautaine. Nul n’aurait deviné qu’il avait passé la plus grande partie de sa vie dans la rue. Cet ancien complice de Sethos avait manifestement copié quelques manières de son ancien maître. Sethos nous l’avait amené à la fin de l’an passé, l’ayant par hasard retrouvé dans la misère, très affaibli par un méchant coup de couteau. L’homme ne souhaitait manifestement pas que les autorités se penchent sur son cas, aussi Sethos avait-il confié le blessé aux bons soins Nefret. Depuis lors, Tom Evans ne nous avait plus quittés. Je ne sais trop comment il en était arrivé à prendre la place de Gargery après la mort de celui-ci. Les choses s’étaient faites d’elles-mêmes.
Il est curieux que j’aie justement évoqué mon beau-frère car une lettre de lui se trouvait justement dans le courrier. Cet ex-génie du crime et grand professionnel du déguisement avait durant des décennies été à la tête du trafic illégal des antiquités au Moyen-Orient. Nous l’avions rencontré pour la première fois durant la saison 1894-1895, alors que, sous l’identité d’un prêtre copte, il tentait de voler à M. de Morgan le trésor des tombes de Dâchour. Mais ce passé tumultueux était oublié et, Sethos – le frère illégitime d’Emerson et de Walter – s’était glorieusement réhabilité pendant la guerre. Retiré depuis deux ans, il avait épousé la petite-fille de la duchesse douairière de Durham, l’Honorable Margaret Minton. Très intéressée également par le Moyen-Orient, la jeune femme avait été reporter sur le terrain durant la guerre et mérité ainsi le respect du monde journalistique. Elle avait rencontré Sethos en 1914 au cours de l’une de ses enquêtes et leurs amours avaient été longtemps orageuses.
- Il y a une lettre de Sethos, dis-je à voix haute.
- A-t-il cambriolé le Metropolitan Muséum ? demanda Emerson.
Sethos et son épouse se trouvaient en effet à New-York. Dans sa dernière lettre, il nous annonçait avoir été reçu à titre « officiel » par le Met. Je n’osais imaginer sous quel nom fictif il avait obtenu une telle invitation. Si mon beau-frère avait renoncé à sa vie de rapines, il avait conservé son contestable sens de l’humour ainsi que sa passion pour les déguisements les plus farfelus. Malheureusement, suite à son mauvais exemple, mon fils Ramsès partageait ce dernier travers.
- Sethos nous envoie les salutations de Margaret, commençais-je.
- Elle doit regretter ne pouvoir déblatérer sur la malédiction de Toutankhamon, grommela Emerson qui n’avait jamais vraiment pardonné à la jeune femme d’être journaliste.
- Emerson, dis-je, vous n’avez jamais vraiment pardonné à Margaret d’être journaliste, surtout au Morning Mirror. Mais elle a changé depuis notre première rencontre. C'était au sujet de ce culte démoniaque du British Muséum. Quand je pense que, pour obtenir des renseignements, elle avait osé s’introduire chez nous déguisée en domestique. Voyons – quand était-ce ?
- En 1896, répondit Ramsès. Une année inoubliable, Mère. Vous aviez invité vos neveu et nièce à la maison.
- Je n’avais invité personne, protestai-je vivement. C’est mon frère James qui nous avait imposés ses odieux enfants – et pour leur échapper, vous testiez les déguisements dérobés à Sethos.
- En effet, Mère, répondit-il avec l’un de ses rares et merveilleux sourires.
- J’aime beaucoup Margaret, souligna Nefret. Et je l’admire aussi. Maintenant qu’elle est spécialisée dans les affaires et la politique moyenne-orientale, elle s’est fait un nom dans sa profession.
- Humph, grogna Emerson. Qu’y a-t-il d’autre, Peabody ?
- Sethos dit que le musée est un bâtiment en briques rouges de style néogothique du plus mauvais goût, répondis-je amusée.
- Ce n’est pas si laid, corrigea Ramsès, juste un peu ‘voyant’.
- C’est vrai que tu le connais, remarqua Nefret les yeux soudain plissés. Tu as vécu pas mal de temps en Amérique, n’est-ce pas ?
- C’était il y a vingt ans, Nefret, dit Ramsès avec un léger sourire. Il y a prescription.
- Le département égyptien du Met a été initialement créé pour abriter des dons de collectionneurs privés, rugit Emerson qui détestait l’engeance, mais ce sont les objets volés en Egypte depuis 1906 qui constituent la moitié de la collection actuelle – des milliers de pièces allant du paléolithique à l’époque romaine. Leurs foutus archéologues ont pillé les pyramides d’Amenemhat Ier et de son fils, Sésostris Ier.
- Sethos parle aussi d’une série de miniatures en bois qui dépeignent avec des détails stupéfiants la vie égyptienne au début du Moyen Empire, dis-je les yeux fixés sur la lettre.
- Je sais, grogna Emerson. Elles ont été découvertes dans la tombe de Méketrê, un chancelier de Mentouhotep II – XIe dynastie – à Deir el-Bahari juste après que nous ayons abandonné le site.
- Oh ! criai-je.
- Il a pillé le musée ? demanda Emerson.
- Non, dis-je, mais il prétend y avoir revu plusieurs de ses anciennes – hum – transactions. Aussi bien des pièces authentiques que des imitations, ajouta-t-il.
- Humph, grogna Emerson mais son regard brillait d’amusement à l’idée que son vaurien de frère avait réussi à tromper les conservateurs du musée américain. Le British Muséum possède également quelques fausses…
- Oh ! criai-je.
- Quoi encore ?
- Sethos veut adopter un Indien, dis-je d’une voix blême.
Je dois avouer que mon annonce inconsidérée créa une certaine animation. Emerson se rua sur la lettre et me l’arracha des mains tandis que j’essayai d’expliquer à Nefret et Ramsès ce qu’il en était. Apparemment, Sethos avait rencontré un jeune garçon d’origine iroquoise – un Onontagué – un Indien ! – et s’occupait des formalités de son adoption. Il n’en disait pas plus, et Emerson explosa de rage.
- Je vais envoyer un télégramme et exiger des explications de cet inconscient, éructa-t-il. Je vais…
- …le laisser tranquille, dis-je aimablement. C’est très gentil à lui de s’occuper d’un orphelin.
- J’ai la triste impression, Amelia, me dit Emerson froidement, que vous connaissez bien mal ce sinistre individu.
Les autres lettres ne furent pas aussi intéressantes. Ramsès annonça cependant que son ami David Todros nous rejoindrait prochainement avec sa famille. David était le petit-fils de notre ancien raïs égyptien, Abdullah, décédé depuis de nombreuses années. Ramsès et lui avaient été inséparables étant jeunes. Artiste talentueux, David avait été élevé en Angleterre par le frère d’Emerson, Walter. Il fut ainsi le premier Egyptien à être formé comme égyptologue et devint un sculpteur et épigraphiste reconnu. Il avait épousé Lia, la fille de Walter et d’Evelyn, en 1911. Ils avaient plusieurs enfants. Durant la guerre, David avait été quelque peu compromis dans le mouvement nationaliste égyptien. Il est parfois difficile de vivre à cheval entre deux mondes. Néanmoins, je me réjouissais de revoir le cher garçon.
Il restait dans le courrier un petit colis enveloppé de papier brun que j’ouvris en dernier. Il contenait une boîte en carton rectangulaire. En soulevant le couvercle, je fus étonnée qu’aucune inscription n’en indique la provenance. J’eus soudain un mauvais pressentiment.
Une poupée aux cheveux sombres gisait dans la boîte. Son visage de porcelaine était en miettes, ses vêtements arrachés, une longue aiguille à chapeau était plantée dans son cœur. Des tâches rouges maculaient la boîte, et je regardais mes doigts avec un certain dégoût.
- Nom de nom ! beugla Emerson.

Le lendemain, malgré une enquête approfondie, il fut impossible de déterminer l’origine de l’envoi. Amarna – notre maison dans le Kent depuis près de trente ans – est un manoir de style Reine Anne, aux tons briques doucement passés, avec huit chambres principales, quatre grandes pièces de réception et diverses dépendances au milieu d’un grand parc. Nous avons de nombreux domestiques, la plupart vivaient avec nous depuis des années. Le courrier avait été délivré comme d’ordinaire et personne ne se rappelait avoir rien vu d’anormal. Emerson les interrogea tous, aidé de Rose, la gouvernante qui avait en charge la maisonnée. Elle avait été la nourrice de Ramsès enfant, la seule à accepter ses petits travers, ses expériences chimiques et ses souris momifiées. Elle ne s’était jamais complètement entendue avec Nefret, mais les deux femmes avaient l’éducation nécessaire pour ne pas afficher leur antagonisme. Une partie de notre domesticité était égyptienne. Basima, l’ancienne nourrice égyptienne de Sennia était désormais mariée et vivait en Egypte. Une de ses jeunes cousines, Halima – la douce – s’occupait de Lily, et sa sœur Houria – la pure – lui tenait compagnie. Les jumeaux avaient annoncé avoir dépassé l’âge d’être encadrés. Deux jeunes domestiques Britanniques, Daisy et Peter, leur étaient cependant attitrés.
Dans une maison normale, une fois l’enquête menée, toute discussion aurait attendu que nous soyons seuls. A ce point de vue – parmi tant d’autres – notre maison n’a rien de normal. Emerson discutait toujours de tout ce dont il avait envie devant les domestiques, parfois même en demandant leur avis ou en réclamant leur soutien – en général contre moi. Cette contestable habitude avait amené notre ancien maître d’hôtel, Gargery à donner son avis même quand Emerson ne le lui demandait pas.
Nous avions tenté de ne pas commettre la même erreur avec Tom Evans, mais les mauvaises habitudes sont difficiles à perdre. Il participait rarement à nos conversations mais aimait bien savoir ce que nous faisions.

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