26.10.2008

chapitre 1 - a

Chapitre 1

« La mort frappera de ses ailes agiles celui qui osera troubler le repos du roi. »


« George Edward Stanhope Molyneux Herbert plus connu de nos fidèles lecteurs sous le nom de Lord Carnarvon, naquit le 26 juin 1866 au château de Highclere, à Newbury, en Angleterre. Il fut le célèbre égyptologue britannique qui, assisté d’Howard Carter, découvrit le tombeau inviolé du grand pharaon égyptien Toutankhamon le 4 novembre 1922 dans la Vallée des Rois. L’ouverture officielle du tombeau eut lieu le 17 février 1923 devant une glorieuse assemblée – voir nos photos en page 7.
Sur la porte d’or de la tombe royale était écrit : « La mort frappera de ses ailes agiles celui qui osera troubler le repos du roi. »
Première victime de la malédiction, lord Carnarvon mourut l’an passé, le 5 avril 1923, au Caire, en Egypte. Au moment de sa mort, des témoins dignes de foi affirment que son chien poussa un hurlement atroce avant de mourir aussi et toutes les lumières de son château de Highclere ainsi que celles de la ville du Caire s’éteignirent. Personne ne put fournir la moindre explication rationnelle à ces pannes.
Le mois suivant, un ami intime d’Howard Carter, le professeur La Fleur mourut également, ainsi que le savant et archéologue britannique Arthur C. Mace qui aida Carter à abattre le mur de la chambre mortuaire. Aucune cause apparente ne fut trouvée à ces deux décès. Peu après, un égyptologue français attaché au Louvre, Georges Bénédite, mourut après avoir visité le tombeau.
En septembre, le demi-frère de lord Carnarvon, le colonel Herbert, disparut dans la force de l’âge. Nous signalons aussi les décès de l’infirmière de Lord Carnarvon et du secrétaire de Howard Carter.
Au début du mois, le professeur Hugh Evelyn-White, le collaborateur de Carter, l’un des premiers à pénétrer dans la chambre mortuaire, a été retrouvé pendu. L’homme souffrait de dépression nerveuse.
Et voilà que nous apprenons la mort inattendue d’Archibald Douglas Reed, un employé du gouvernement qui reçut l’ordre de radiographier la momie de Toutankhamon.
Tout donne à penser… »


Je lus cet article d’un air morose, froissant les pages dans ma hâte de le terminer avant qu’Emerson ne revienne. Si j’avais pu mettre la main sur l’infâme plumitif responsable de ce tissu d’âneries, je l’aurais volontiers étranglé. L’imagination débridée de Kevin O’Connell s’était un peu calmée avec l’âge, mais ses vieux travers lui revenaient parfois. Après tout, il était l’un des premiers à avoir utilisé à son profit – et à celui de son journal, le Daily Yell – la fascination des Britanniques pour l’Egypte ancienne. J’avais rencontré l’Irlandais en Egypte en 1892 – mon Dieu, il y avait déjà plus de vingt ans ! – lorsqu’Emerson avait noblement accepté de mener à bien les fouilles du défunt lord Baskerville à Louxor. Le Service des Antiquités était en émoi. Il y avait déjà eu plusieurs morts inexpliquées sur le site, et les ouvriers égyptiens étaient au bord de la panique. Kevin fut le premier à lancer le titre « la malédiction du Pharaon ». L’idée eut beaucoup de succès. Emerson et moi – ou moi et Emerson ? – avions pu prouver que ces morts, loin d’être le fait d’un esprit vengeur, n’étaient dues qu’à l’avidité et la vilenie d’une femme immorale, mais rien n’avait pu décourager les ragots ni apaiser la crédulité de la populace.
Et voilà que tout recommençait – ou presque…


Cette fois, il n’y aurait pas de veuve éplorée venant se jeter aux pieds d’Emerson pour le supplier de reprendre les fouilles afin de délivrer l’âme de son prédécesseur de la damnation éternelle. La veuve de lord Carnarvon était dépassée par les évènements et sa fille, l’Honorable Lady Evelyn Herbert, semblait éprouver pour la rudesse plébéienne d’Howard Carter un penchant plus vif que les bonnes mœurs ne l’admettaient. Quant à Howard… ah, Howard !
Ce fut en 1890, à 17 ans, que le jeune Britannique d’origine modeste trouva son premier emploi au British Museum comme dessinateur et aquarelliste. Chargé de copier des hiéroglyphes, il fut envoyé au Caire l’année suivante et devint sur le terrain l’assistant du principal concurrent d’Emerson, l’égyptologue anglais Flinders Petrie. Howard Carter manquait d’éducation et de vernis, mais il apprit rapidement et devient peu à peu un égyptologue compétent. Neuf ans plus tard, le Français Gaston Maspéro, alors conservateur du musée du Caire, lui confia le poste d’inspecteur des Antiquités. Malheureusement, suite à des problèmes relationnels, Howard fut forcé de démissionner. Suivirent alors des années difficiles où il vécut de petits trafics, méprisé de tous ses anciens collègues. En 1906, Maspéro lui présenta un riche oisif passionné d’égyptologie, lord Carnarvon, qui lui offrit de travailler pour lui. Dès la première saison, Howard et son équipe découvrirent une tombe princière de la XVIIème dynastie, pillée, mais intéressante. Cette trouvaille enthousiasma le lord mécène – le vautour selon Emerson. Lorsque l’Américain Roger Davis renonça à son firman dans la vallée des Rois, Carter pressa Carnarvon de demander cette concession. Il croyait aveuglement aux prédictions d’Emerson qui affirmait que toutes les tombes royales n’avaient pas été découvertes. Enragé, Emerson eut beau regretter d’avoir parlé trop librement, il était trop tard. Malgré toutes ses manœuvres, il ne put obtenir que Carter renonce à son projet. Après une interruption due à la guerre, nous avions ainsi assisté de loin, deux ans auparavant, à la découverte de la tombe de Toutankhamon. Emerson en s’en était pas remis. Une tombe royale inviolée – le rêve de sa vie, la consécration absolue d’une carrière d’archéologue …

D’une manière assez peu officielle, Emerson et moi avions pu entrer dans la tombe parmi les premiers. Un spectacle que je n’oublierai jamais. Une première chambre de dimensions modestes regorgeait d’objets rares et précieux, notamment trois lits de parade et deux chars d’or ainsi que deux statues du roi grandeur nature et deux coffrets de vases canopes qui renfermaient les viscères. La seconde chambre funéraire contenait la momie du pharaon dans une série de cercueils emboîtés les uns dans les autres. Le dernier, celui qui contenait la dépouille, était en or massif et pesait plus d’une tonne. Le corps embaumé portait un masque d’or de onze kilos à l’effigie du pharaon, recouvert de pectoraux et de bijoux. La troisième salle, gardée par une statue grandeur nature de chacal couché représentant Anubis, renfermait de très nombreuses pièces remarquables, notamment les barques et le mobilier nécessaires à la vie dans l’Au-delà, et des trônes magnifiques. Le seul démontage des sarcophages avait pris plus de quatre ans et Carter n’avait pas encore terminé de déménager les quelques deux mille pièces du tombeau. Ni lord Carnarvon, ni Howard Carter ne purent profiter sans réserve de leur découverte. Suite aux pressions conjointes du Service des Antiquités, des autorités égyptiennes et surtout d’Emerson, l’ensemble du trésor resterait en Egypte. Au terme de pourparlers difficiles, Howard avait cependant obtenu les droits de publication de la découverte. Si la plupart des pièces étaient envoyées au musée du Caire, certaines – dont la cuve en calcaire cristallin, le plus grand des cercueils anthropoïdes connus, resteraient en place dans le tombeau de la Vallée des Rois. Le musée de Louxor avait aussi réclamé certaines pièces de la collection.
Nous avions été amis avec Howard Carter pendant des décennies, nous l’avions encouragé, et même soutenu durant ses années difficiles. Il avait toujours montré une admiration sans bornes envers Emerson – et je dois ajouter également envers moi, au point même de susciter parfois la jalousie de mon bouillant époux. Sans doute n’avions-nous pas bien pris conscience de la jalousie larvée du jeune homme. Depuis la découverte de la tombe, alors qu’Emerson n’avait cherché qu’à se rendre utile et à éviter tout pillage, une épouvantable querelle avait éclaté entre les trois hommes. Après avoir traité lord Carnarvon de tous les noms, et l’avoir maudit vigoureusement, Emerson avait été évincé du site. Le cher homme ne s’en était toujours pas remis.
Je connaissais et aimais Emerson depuis trente ans. Il est le meilleur égyptologue de tous les temps, le meilleur mari, le meilleur homme, mais il est aussi emporté, et entêté. Il mérite parfaitement son surnom égyptien de ‘maître des Imprécations’ avec ses colères aussi violentes qu’expressives. La vengeance mesquine d’un misérable noblaillon avait privé mon noble époux de partager une découverte unique pour la profession à laquelle il était dévoué corps et âme. Le choc avait été terrible. Et je revoyais sombrement les derniers mois écoulés.
Je dois avouer que moi-même, Amelia Peabody Emerson, étais tout aussi dévouée à l’égyptologie qu’Emerson. J’avais épousé l’homme en même temps que sa passion et, au cours des années, nous avions cheminé la main dans la main sur le chemin glorieux de nos découvertes – en couple d’abord, en famille ensuite. Cette famille s’était agrandie avec le temps. Notre fils, Walter Peabody Emerson, plus connu sous le sobriquet de Ramsès, était un archéologue compétent et un philologue exceptionnel. Il avait épousé notre pupille, Nefret, une ravissante jeune femme et aussi l’un de premiers chirurgiens féminins de l’époque. C’est dire son courage et sa ténacité. Ils avaient trois enfants, des jumeaux, David John et Charla, de sept ans, et une petite dernière, Lily, d’un an. Prénommée d’après la mère de Nefret, le bébé était une enfant ravissante, avec des cheveux pâles comme un clair de lune filé d’argent et une peau blanche comme l’ivoire. Elle était silencieuse et peu expressive. Seuls ses brûlants yeux noirs l’empêchaient de n’être qu’une froide statue. Je ne pouvais m’empêcher de frissonner en pensant au sort funeste de celle dont elle portait le nom, mais Nefret ignorait que sa mère était morte folle après avoir tenté de la tuer. La naissance de Lily avait été très difficile. Pendant plusieurs heures, nous avions tous craint de perdre la mère et l’enfant. Malgré son air impassible, Ramsès avait été si bouleversé qu’il n’avait bien entendu émis aucune réserve aux vœux de son épouse concernant le prénom du bébé. Il n’y aurait pas d’autres enfants, le chirurgien qui avait opéré y avait veillé.
Nefret avait mis si longtemps a recouvrer la santé que Ramsès et elle avaient dû repousser leurs projets d’installation au Caire. Au contraire, ils avaient passé l’année en Angleterre où Ramsès avait de quoi s’occuper avec les publications qui avaient fait sa renommée.
Afin de parfaire son éducation, notre jeune pupille Sennia, était restée avec eux. La petite fille avait des origines compliquées, mêlant la chaude carnation de sa mère – une jeune prostituée égyptienne morte assassinée – et des yeux gris semblables aux miens. Contrairement à ce que pensaient les mauvaises langues, Sennia n’était pas la fille illégitime de Ramsès, mais celle de mon neveu, Percy Peabody, un infâme personnage mort pendant la guerre en trahissant sa patrie. Percy avait été l’ennemi intime de Ramsès depuis leur enfance, tout comme son père, mon frère aîné James, avait persécuté la mienne. Malgré cela, Sennia nous était chère qu’une petite-fille et vivait avec nous depuis des années.
Emerson et moi avions passé une saison seuls, puis fait une longue croisière sur le Nil en dahabieh, sur l’Amelia. Vers le sud d’abord, pour revoir le temple dédié à Horus à Edfou et le temple ptolémaïque de Kom Ombo consacré aux divinités Sobek, le dieu crocodile et Haroeris – une forme ancienne locale du dieu faucon Horus. Puis jusqu’à Assouan où nous fîmes une promenade romantique en felouque autour de l’île Eléphantine et une visite du Jardin botanique de l’île Kitchener, un refuge de fraîcheur fort apprécié des oiseaux. Nous poussâmes aussi jusqu’au temple de Philae.
En remontant, la moyenne Egypte nous offrit son cortège de sites prestigieux. Tell el-Amarna, l’endroit béni où j’avais connu Emerson, mais aussi – égyptologiquement parlant – la concrétisation en pierre du rêve grandiose du pharaon hérétique, Aménophis IV – Akhenaton. Malgré les outrages du temps, ‘l’horizon d’Aton’ apparaît toujours dans son cirque de montagnes percées de cavités noires avec les tombes qui témoignent de la plus singulière des aventures religieuses et intellectuelles de l’ancienne Egypte. Il ne reste plus grand chose de la ville elle-même, hormis le tracé du palais royal et du grand temple attenant. Ensuite, nous remontâmes jusqu’à Abydos, le lieu de pèlerinage du tombeau d’Osiris, dieu des morts, où Sethi Ier fit construire un magnifique temple. Les sept sanctuaires préservaient, dans la pénombre, quelques-uns des plus beaux reliefs qu’ait légués l’Antiquité. Remontant vers le nord, nous vîmes ensuite la nécropole de Meir et ses tombes décorées évoquant la vie des Bédouins et des fellahs qui y travaillaient ; puis Tihna el-Gebel avec son image colossale de Ramsès III, escorté des figures d’Amon et de Sobek. Après Kom el-Ahmar, la ‘Butte Rouge’, vaste nécropole dont les tombes venaient surtout du Nouvel Empire (XVIIIe ou XIXe dynasties), Emerson refusa de se rendre au Speos Artemidos, un lieu primitivement consacré à la déesse-lionne Pakhit puis dédié à la basse-époque par les grecs à Artémis. Par contre, nous nous attardâmes à Beni Hasan, immense nécropole accrochée aux premières déclivités du désert arabique, et sa falaise creusée d’une multitude de tombes. En visitant quelques uns de ces hypogées, Emerson disserta longuement de leurs différents types architecturaux : sans colonnes, à colonnes fasciculées et chapiteaux lotiformes et à colonnes cannelées protodoriques. Enfin le site de Dendérah nous fournit l’occasion de revoir l’un des plus beaux temples de la période ptolémaïque, dédié à la déesse Hathor, la dame du ciel. Emerson avait une passion avouée pour les temples. Il resta portant silencieux. Quant à moi, j’avais fait ce pèlerinage avec une joie mêlée de douleur, comme un adieu définitif à toute une période de ma vie.

.../...

Ecrire un commentaire