02.06.2008

chapitre 11 - FIN

Peu avant d’arriver, alors que nous étions déjà prêts à débarquer, Emerson s’avisa qu’Anubis avait disparu. Il nous fut impossible de déterminer si le chat avait ou non passé la nuit dans notre compartiment. Emerson se lança aussitôt à sa recherche tout au long des wagons où ses beuglements – « Anubis ! » – aboyés d’une voix tonnante créèrent une certaine panique parmi les passagers encore mal réveillés. Seul le contrôleur, un vieil homme placide qui connaissait Emerson de longue date, dodelinait d’un air ravi sa tête chenue en poussant des gloussements amusés. Dès que le train s’arrêta à Louxor, de nombreuses mains nous aidèrent à sortir du wagon et nous fûmes bientôt le centre des cris d’une foule amicale, qui incluait non seulement nos amis mais quasiment tous les Egyptiens qui se trouvaient présents – Ali, Youssouf, Ibrahim et Mahmoud nous saluèrent les uns après les autres par nos surnoms égyptiens. Emerson détestait les titres formalistes mais il aimait à entendre son sobriquet bien mérité de Maître des Imprécations. Pour moi, j’étais la Sitt Hakim, depuis mon premier séjour en Egypte, Nefret était connue comme Nur Misur, tandis que Ramsès était le Frère des Démons – un hommage à ses supposés pouvoirs surnaturels.
Une gare égyptienne fêtant le retour du Maître des Imprécations sur le théâtre de ses nombreux exploits constituait un spectacle de pure folie. Gens, bagages, colis – et éventuellement une chèvre égarée – se mêlaient bruyamment tandis que les bras tendus s’agitaient en tous sens. Emerson était si bien entouré par ceux qui lui souhaitaient la bienvenue que seule sa tête (sans chapeau, comme d’habitude) dépassait. Certains essayaient de l’embrasser, d’autres se mettaient à genoux pour recevoir sa bénédiction et/ou demander un bakchich. Abdullah se trouvait là aussi, avec ses enfants, petits-enfants, neveux, nièces et cousins qui formaient un clan soudé autour de lui. Emerson finit par réussir à lui parler :
- Le chat ! hurla-t-il en s’agitant comme un dément. Anubis a disparu. J’ai interdit que le train reparte tant qu’on ne l’aura pas retrouvé.
Une heure après, les wagons avaient été fouillés de fond en comble (en vain) et mon époux écumant de rage finit par accepter de les voir repartir, au grand soulagement des autorités ferroviaires – et des autres passagers. Le visage empourpré, Emerson invoqua son Créateur d’une manière que je désapprouvai totalement. Par contre, je ne peux pas dire qu’Abdullah ait l’air le moins du monde désespéré par la disparition de son vieil ennemi. Nous fûmes escortés en procession triomphale jusqu’aux fiacres qui nous attendaient. Assis dans une pose hiératique, Anubis trônait sur le siège du premier d’entre eux. Il nous jeta un regard de suprême dédain. J’entendis nettement Abdullah maugréer une malédiction. Tout à coup, Emerson poussa un juron véhément :
- Où est-il parti ? hurla-t-il en tournant sur lui même, avec de larges moulinets des bras.
- Que se passe-t-il ? demandai-je, en me précipitant à ses côtés.
- Il était là, il y a moins d’une seconde. Un mendiant en haillons, puant comme un bouc, accroupi à mes pieds… Où est-il ?
- Mais que voulait-il ? demandai-je, tandis que la foule nous cernait à nouveau. Qui était-ce ? Vous a-t-il parlé ?
- Oh, oui – il m’a parlé, ronronna Emerson entre ses dents serrées. Il a juste dit : « Bienvenue à Louxor ! »
- Qui était-ce Emerson ? insistai-je, étonnée de son attitude.
Emerson me jeta un regard étrange, et ne répondit pas. Il avait envoyé Abdullah et Daoud à Louxor en avance pour ouvrir notre chantier de fouilles, engager une équipe et déterminer ce qu’il y avait à faire. Lorsque nous fûmes installés dans les fiacres, Emerson ne voulut plus parler que d’égyptologie. Ramsès et David l’écoutaient attentivement. Nefret regardait autour d’elle d’un air ravi.
Pour ma part, la froide colère d’Emerson, et son regard suspicieux, avait ramené à mon souvenir l’homme aux multiples visages qui avait jadis donné sa vie pour sauver la mienne. Miss Jane rêvait à sa mère qui avait accompli pour elle le même acte héroïque, je me remémorai aussi un songe que j’avais fait quelques années auparavant, à Abydos. Osiris et Seth, les deux frères, se disputaient entre eux et chacun essayait de s’imposer de force. Osiris avait une voix tonnante tandis que Seth louvoyait, ambitieux et manipulateur. Puis il quitta soudain son frère pour aller affronter la solitude aride du désert. Il emportait avec lui une carte manuscrite et un sceptre méroïtique…
Pourquoi ce rêve me revenait-il ? Sans doute à cause du vol récent des emblèmes royaux de la Montagne Sainte. Y avait-il une signification à trouver dans les rêves ? Qu’était devenu Sethos ? Etait-il vraiment mort ? Le retrouverions-nous un jour sur notre route ?
- Que c’est bon d’être de retour ! s’exclama Nefret gaiement.


* * *

Epilogue

J’eus l’occasion de revenir seule au Caire courant février. La première personne que je rencontrai en pénétrant dans le somptueux hall du Shepheard’s fut Marjorie Fisher, les yeux rouges et gonflés, tout de noir vêtue. Elle m’annonça le décès de sa cousine, Daisy Johnson. Je n’avais pas ressenti d’amitié particulière pour cette vieille demoiselle aigrie, imbue de sa nationalité britannique, mais la nouvelle m’attrista. Daisy avait succombé durant son sommeil, à l’hôtel même, après un dîner copieux et généreusement arrosé. J’avais toujours suspecté que la pauvre femme portait un tendre – et inavoué – sentiment à mon cher ami, Cyrus Vandergelt, lequel ne s’en était jamais rendu compte.
- Pourquoi étiez-vous au Caire ? demandai-je à Marjorie après avoir formulé les condoléances d’usage.
- J’y suis venue signer les actes de vente pour la maison de mon oncle, répondit-elle ne se tamponnant les yeux. Je l’ai cédée à un militaire qui la connaît depuis des années.
La nouvelle – prévisible – me poursuivit quand Marjorie me quitta. J’évoquai toujours les semaines mouvementées que nous avions passé à Dar el Sajara au début de la saison lorsque je fus rejointe par Mrs Pettigrew, vibrant d’indécente impatience à l’idée de répandre les dernières nouvelles sur une proie dûment acculée.
- Ce gentleman dont nous avions parlé, dit-elle à peine assise, – vous vous souvenez ? Mr Travel-Taners – et bien il a été aperçu à plusieurs reprises avec la dame de compagnie de sa fille – ils étaient seuls chez Santi. Qu’en pensez-vous, Amelia ?
- Miss Camilla est sa cousine – et sa fiancée, répondis-je d’une voix calme. Ils se marieront dès leur retour en Angleterre.
Manifestement, la nouvelle la contraria, mais elle n’osa me demander comment d’où je tenais l’information. Ce fut heureux car je me voyais mal expliquer le préscience de Miss Jane à cette abominable commère. Par une évidente association d’idée, je m’informai d’un ton patelin :
- Et que devient la fille de Mr Travel-Taners, Miss Jane ?
- Oh ! répondit l’autre en pinçant les lèvres. Elle s’est comportée d’une façon scandaleuse au dernier bal de la Saint Sylvestre avec un jeune assistant – célibataire – du musée. Ils ont dansé ensemble une valse positivement inconvenante, ma chère.
- Je valse aussi avec Emerson, murmurai-je, remuée au souvenir que mon attentionné époux n’avait appris ces pas l’an passé que pour pouvoir les danser avec moi.
S’agissait-il de Miss Jane Travel-Taners et d’Oliver Newton-Jones ? Je me figurais très bien le merveilleux couple qu’ils avaient dû former – dans une sorte de rêve éveillé, je les vis tournoyer sans fin au son d’une musique violente – puis je me secouai mentalement.
- Je vous demande pardon ?
- Vous ne m’écoutez pas, Amelia ! se renfrogna Mrs Pettigrew. Je disais que Miss Jane a annoncé son mariage avec un ingénieur Belge qui est arrivé en novembre. (Elle eut un petit reniflement de dédain.) Il a au moins vingt ans de plus qu’elle ! J’ai entendu dire qu’il travaillait à la construction d’Héliopolis.
Lorsque je quittai peu après Mrs Pettigrew, j’étais en possession de quelques renseignements supplémentaires. Archibald Flint-Flechey était retourné en Angleterre après l’annonce du mariage de sa dulcinée – Miss Jane. Les assistants du musée, Mr Wellington, Brugsch, Thatcher et Newton-Jones, continuaient à œuvrer pour que l’inauguration du nouveau musée soit prête dans les délais, ce qui paraissait de plus en plus improbable – ainsi que je l’avais prévu.
Le soir même, dans ma chambre habituelle où la présence d’Emerson me manquait, je songeai longuement à la nouvelle cité d’Heliopolis. Tout le monde ne parlait que de cela ! Cinq mille hectares de terrains désertiques au nord-est du Caire avaient été viabilisés et reliés par une ligne de tramway (de huit kilomètres) au centre de la ville. Cette ambitieuse réalisation architecturale – Masr el Gedida, l’Egypte nouvelle – était financée par un riche industriel belge fasciné par les possibilités qu’offrait le pays de s’enrichir. Le baron Edouard Empain avait déjà reçu la concession des premiers services de tramways du Caire en 1894. Il avait ensuite imaginé une ville-jardin aux larges avenues, mélange expérimental d’Orient et d’Occident, avec de somptueuses villas coloniales et un hôtel prestigieux – dont le nom attendu était Heliopolis Palace. A Louxor, c’est Cyrus Vandergelt qui nous avait le premier parlé de ce projet de construction. Emerson étant ce qu’il était, il avait aussitôt évoqué l’antique cité d’Heliopolis où l’obélisque de Sésostris Ier marqua dès la Ière dynastie l’emplacement d’un temple dédié au dieu-soleil, Amon-Rê. Selon une tradition locale, cette cité désignait aussi l’emplacement de la création du monde du fait de ses origines très anciennes. Emerson n’avait pas du tout apprécié que je précise qu’Heliopolis était mentionné dans la Bible.

Le lendemain je décidai de revoir le Vieux Caire, au bord du Nil, à deux kilomètres environ de la capitale actuelle. Sa fondation remontait aux temps de la conquête arabe – vers 641. Le maître de l’Egypte d’alors, Amrou, avait perdu sa capitale Memphis et voulait en établir une nouvelle. Une légende gracieuse raconte que, pendant qu’il assiégeait une forteresse romaine située en ce lieu même, une colombe fit son nid sur la tente du terrible conquérant et que celui-ci défendit qu’on levât le camp pour ne point déranger l’innocente couvée. De là le premier nom de la ville nouvelle : Fostat, la Tente. Le Caire actuel fut fondé, trois siècles plus tard, par le premier calife fatimide, al Mouizz qui la nomma : al Qahira – la victorieuse.
Telles étaient mes songeries en m’y rendant, pendant que le fiacre suivait une belle avenue plantée d’arbres, bordée de jardins et de champs de cannes à sucre – clos par des haies de gigantesques cactus hauts jusqu’à six mètres. La route était soigneusement entretenue. Tout du long étaient ménagés de petits canaux où passait un courant continuel, alimenté par des roues à chapelet qui puisaient l’eau dans le Nil. Pour arroser la route, des hommes vidaient régulièrement sur le sol sableux des outres de peau de bouc qu’ils portaient sur leur dos. La différence entre le Vieux Caire et l’évocation de ce que serait la future et luxueuse Heliopolis avait de quoi frapper les esprits.
Je me remémorai une phrase que Nefret m’avait dite au dernier Noël et qui m’avait frappée par sa justesse d’analyse : « Le Caire est trop divisé entre l’antique cité fatimide figée dans le passé et la ville à l’architecture européenne où résident les étrangers – comme un vase fêlé qui ne pourra jamais se ressouder. » Elle avait raison ! Un mot de la jeune Miss Jane me revint aussi à l’esprit : « L’opposition entre Occident et Orient explique bien des frustrations. La tension nait parfois d’une inextinguible anxiété. »
Je n’étais pas voyante mais l’avenir de l’empire britannique en Egypte me parut soudain fort sombre. Je frissonnai tout entière tandis qu’un sombre pressentiment m’envahissait. Le destin était en route.

* * *

Au commencement, il y eut le mythe – dont des fragments furent intégrés dans les Textes des Pyramides, des Sarcophages et le Livre des Morts. Au travers de ces récits, les anciens Egyptiens souhaitaient fournir la meilleure explication possible de la réalité observée de ce monde où ils vivaient constitué du ciel et de la terre, peuplé de dieux, d’êtres humains, d’animaux, de végétaux. Bien entendu, certains aspects du mythème cosmogonique évoluèrent avec le temps.

Jean-François Champollion fut le premier à cerner les vestiges qu'il rencontra lors de son Voyage en Egypte. En cela, cet Esprit des Lumières commua définitivement l’égyptomanie en égyptologie.


En ouvrant ses deux yeux,
Râ fit jaillir la lumière sur l’Egypte
Et sépara la nuit du jour.
Les dieux sortirent de sa bouche et l’humanité de ses yeux.
Il fut à l’origine de tout ce qui existe.
(Incantation de l’Egypte ptolémaïque)

Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre
Et sépara la lumière d'avec les ténèbres.
Puis Dieu dit : Faisons l'homme à notre image
Et qu’il domine sur les poissons de la mer,
Sur les oiseaux du ciel, sur le bétail,
Et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre.
(Récit de la Création)



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