01.06.2008
chapitre 11 - b
* * *
Après que Cyrus se fut s’éloigné, nous nous trouvâmes seules, elle et moi. La jeune fille portait une longue jupe à volants, un corsage blanc « gorge de pigeon » et des demi-manches pagodes aux poignets de broderie anglaise. L’ensemble, en foulard bleu vif à pois ivoire, lui allait remarquablement. Sous son chapeau de paille orné de plumes et de rubans bleus, le visage frais semblait avoir acquis une nouvelle maturité. Je fus quelque peu interloquée par le regard direct qu’elle me lança tandis que je m’asseyais.
- Je voulais vous faire mes adieux, Miss Jane, dis-je. Votre tenue est ravissante et vous sied admirablement.
- J’ai pensé à prendre exemple sur Miss Nefret, Cousine Camilla ne se préoccupant guère des vêtements que nous portons. Mais l’être n’est-il pas plus important que le paraître, Mrs Emerson ? demanda-t-elle d’une voix douce.
- Je vous demande pardon ?
- C’est sans importance, dit-elle distraitement. Vous êtes si matérialiste, n’est-ce pas ? Pourquoi êtes-vous venue ?
Je ne tentai pas de réitérer la pitoyable excuse qu’elle n’avait même pas écoutée. Elle me fixait. Devant ces yeux immenses, lumineux, presque magnétiques, je me sentais comme hypnotisée.
- Votre quête va bientôt prendre fin, dit gentiment la jeune fille, et vous retournerez là où est votre place. J’ai vu cet endroit en rêve. Je vous y ai vue. Du sommet de la falaise, vous regardiez la lumière de l’aube se répandre sur la vallée noyée d’ombre. Il y avait un chat, un enfant, et un ange auprès de vous.
- Mon Dieu, dis-je en frissonnant. Je ne crois pas aux rêves !
- Oh, vous y viendrez, dit-elle avec un rire très doux. Ma mère a disparu quand j’étais enfant, Mrs Emerson. Savez-vous qu’elle est morte en me sauvant la vie ? Je voulais cueillir un nénuphar, et elle se jeta dans un étang pour m’en sortir. Elle s’est noyée. Je la vois souvent en rêve – au bord de cet étang sombre où les arbres arrêtent la lumière. C’est le soir. Un vent léger passe sur les roseaux et ride l’eau couleur d’étain. Seul le coassement des grenouilles trouble le silence de ces lieux voués à la tristesse des tombeaux. Je dors peu – et mal – après de tels rêves…
- Je suis désolée, dis-je avec sincérité.
- Ils vont prendre leur envol, vous savez, continua-t-elle de sa voix chantante, ces deux garçons – si semblables et si différents. Ils ne le savent pas encore mais leur avenir est entre leurs mains. Demain est moins à découvrir qu’à inventer.
- Ramsès et David ? m’étonnai-je. Certainement pas, ma chère, ce ne sont encore que des enfants. (Je ne compris pas son sourire.) Je ne crois pas non plus aux prédictions, Miss Jane !
- Parfois les choses n’ont pas de signification, Mrs Emerson, mais elles ont une existence.
- Allez-vous épouser Mr Flint-Flechey ?
Elle ne tiqua même pas devant la brutale incorrection de ma question.
- Je n’y ai pas encore réfléchi, répondit-elle gentiment. Ne le trouvez-vous pas trop âgé ? Il a l’âge d’être mon père.
- Je parlais d’Archibald Flint-Flechey, dis-je avec un regard suspicieux – se moquait-elle de moi ?
- Il y aura mariage, dit-elle sans me regarder. Cousine Camilla tient notre foyer depuis près de quinze ans. Mon père ne peut rester seul. Il va l’épouser – officiellement.
Cette nouvelle inattendue me désarçonna. Je me souvins que Marjorie Fisher avait croisé une nuit Mr Travel-Taners, dans les couloirs du Shepheard’s – mais un tel sujet de conversation était inconvenant devant une jeune personne. Un autre souvenir me traversa l’esprit.
- La première fois que je vous ai rencontrée, Miss Jane, dis-je sans plus chercher à déchiffrer la curieuse attitude de la jeune fille, vous avez dit : « J’ai vu un dieu crocodile au musée ». Etes-vous jamais allée visiter le Boulaq ?
- Non, répondit-elle, mais est-il nécessaire de voir pour savoir ? J’ai lu les journaux. Ces meurtres furent horriblement – et inutilement – barbares, n’est-ce pas ? Je crois que la culture arabe est très différente de la nôtre, elle se construit à partir de la découverte de l’Autre – le contraire – l’Européen. Si l’échange est à sens unique, il y a opposition entre Occident et Orient, ce qui explique bien des frustrations. Voyez-vous, la tension nait parfois d’une inextinguible anxiété.
* * *
J’étais à Dar el Sajara, et je secouai la tête pour reprendre mes esprits. Miss Jane était partie sur le Nil, découvrir les mystères de l’Egypte. Qu’en comprendrait-elle avec une telle personnalité ?
Lorsque nous fîmes nos adieux aux Gamouz – père, fils et oncles – je pensai qu’ils accueilleraient bientôt (avec le même sourire) les prochains occupants de la maison. Je vis aussi pour la première fois leur oncle Naguib – effectivement très vieux – venu reprendre sa maisonnette au fond du jardin, et son rôle de gardien.
Avant d’aller à la gare, j’emmenai ma troupe au Shepheard’s où nous nous installâmes dans les confortables fauteuils du salon.
- Nous prendrons le thé ici plutôt que sur la terrasse, dis-je. Le train ne partira pas avant plusieurs heures, aussi nous avons le temps de faire une petite pause roborative.
- Je n’ai pas faim du tout, Peabody, grommela Emerson.
Le serveur nous apporta du thé, des sandwichs et un assortiment de gâteaux à mettre l’eau à la bouche. Emerson ne se fit pas prier pour y goûter – les enfants non plus.
- Avons-nous le temps d’aller au souk ? demanda Nefret.
- Je ne veux pas rater le train, dis-je en regardant ma montre.
- Il sera probablement en retard, dit Ramsès. Si tu veux faire des achats, Nefret, pourquoi ne pas marcher le long du Mouski ?
Ils disparurent pendant que je leur rappelai encore de ne pas s’attarder. Emerson se remit à parler de ce qui nous attendait à Louxor – et dans la tombe de Tetisheri. Quant à moi, j’étais davantage préoccupée de notre nouvelle maison. Nous fûmes soudain hélés par une voix cordiale, à l’accent français marqué. George Legrain, un archéologue de Thèbes, se dirigeait vers nous, la main tendue.
- Que faites-vous ici ? demanda grossièrement Emerson. Je vous croyait chargé des travaux de restauration du temple de Karnak.
- C’est exact, répondit l’autre en caressant son impressionnante moustache. Quel travail ! J’ai dû utiliser des plans de terre disposés par étage pour aller chercher des pierres à vingt mètres de hauteur, et fait avancer des blocs sur des rondins halés à la corde par de vigoureux fellahs. Avec leur galabieh bleue sur dos et leur takieh brune sur la tête, nos ouvriers ont presque le même costume que ceux de Ramsès II. Si le grand pharaon revenait inspecter les travaux qui s’exécutent en ce moment, il pourrait au premier abord s’imaginer que rien n’a changé à Karnak.
- C’est exact, admit Emerson, les procédés dont vous avez usé pour déménager les colonnes renversées par la catastrophe de 1899 sont à peu près les mêmes que ceux qu’il employât pour les bâtir. Mais vous dirigiez la besogne en jaquette grise et casque de liège, mon vieux, aussi je ne crois pas que cela lui rappellerait son grand prêtre d’Amon-ré, Bakenkhonsou, qui présidait aux constructions de Thèbes sous son règne.
- Oh, s’esclaffa M. Legrain avec une bonne humeur joviale, il ne comprendrait pas davantage nos palans différentiels, ni la facilité avec laquelle les grosses architraves se meuvent sur nos trucks Decauville. Le simple mécanisme de nos vérins hydrauliques lui semblerait tenir de la magie noire.
- Etes-vous pour longtemps au Caire, M. Legrain ? demandai-je.
- Je voulais voir Gaston (M. Maspero) au sujet de ses fouilles autour de la pyramide d’Ounas, répondit-il.
- Son nom antique était : « la pyramide qui est la beauté des lieux », ajouta Emerson. C’est un complexe funéraire qui suit l’architecture d’Abousir – le plan classique auquel obéirent tous les édifices des pharaons de la dynastie suivante.
M. Legrain nous quitta au moment même où les enfants revinrent.
- Nous ferions mieux de nous rendre à la gare, dis-je en me levant. Le train pourrait être à l’heure pour une fois.
Nos bagages avaient été envoyés à l’avance, aussi nous pûmes sans délai nous entasser dans un fiacre. Le crépuscule tomba tandis que nous avancions lentement à travers les rues encombrées. A la gare centrale, la foule était encore plus grouillante et bruyante. Nous trouvâmes cependant le quai où l’express pour Louxor attendait. Quelques personnes avaient déjà embarqué, d’autres restaient sur le quai à bavarder avec des amis. Je sortis nos billets.
- Voici notre compartiment, indiquai-je aux porteurs qui amenaient nos bagages.
Ils furent montés dans le train, et je les suivis, puis restai un moment accoudée à la fenêtre ouverte. Un quart d’heure passa. La plupart des voyageurs avaient embarqué. Je vis alors Ramsès et David revenir, des journaux à la main. En me voyant à la fenêtre, ils hâtèrent le pas, et atteignirent le bout du wagon. Peu après, un soubresaut et un sifflement du moteur marquèrent notre départ. Ramsès et David arrivaient dans le couloir, se faufilant au milieu des passagers.
Nous nous entassâmes dans le même compartiment. Les deux longues banquettes (qui se transformeraient en couchettes pour la nuit) offraient de la place pour nous six – dont le chat. Les garçons ouvrirent leurs journaux, Nefret sortit un livre, Emerson ferma les yeux. Anubis regardait par la fenêtre. Je fis comme lui. La plaine avait l’aspect d’un vaste jardin. Le ciel était mauve ourlé d’or, sans un nuage. Une lueur rougeoyante caressait le panache des sycomores et la chevelure frémissante des palmiers le long de la voie. Les villages en contrebas rassemblaient leurs masures carrées, bâties en briques de boue, tandis que les pigeons ramassés en boule dormaient dans leurs colombiers, minuscules dômes plantés sur le toit plat des maisons. Sur les étroites bandes de terre durcie qui longeaient les champs cultivés circulaient quelques fellahs qui rentraient chez eux, en un continuel défilé de scènes chatoyantes : des laboureurs vêtus de longues galabiehs flottantes, des bœufs attelés deux par deux à de vieilles charrues – si curieusement identiques à celles que l’on voyait gravées sur les parois des tombeaux datant de plusieurs millénaires. Plus loin, je vis un vieux paysan sur son âne chargé de sacs en équilibre, galabieh jaune et turban blanc, barbe grise et pieds nus, puis quatre dromadaires suivant un chamelier, leur grand corps secoué par le roulis de leur pas solennel. A la première gare, ce fut l’habituelle cohue bariolée et bourdonnante, robes et turbans de toutes les couleurs, fez rouges, femme voilées escortées de leur marmaille, dames en robe de soie, affairées et précieuses, gentlemen en redingote. Se mêlaient le profil aquilin des Egyptiens, le visage lippu des Nubiens, les teints de cuivre, d’ébène ou de bronze – longues barbes noires, blanches ou grises, figures de patriarches, de prophètes. Toute la merveilleuse diversité de l’Egypte éternelle !
Quand la nuit tomba, j’étais plus que désireuse d’un bon et réconfortant whisky soda. Sortant la bouteille, le siphon et les verres de mon panier, j’invitai Emerson à se joindre à moi.
Plus tard, nous nous eûmes un agréable dîner au wagon-restaurant où le mouvement du train ne gâchait pas l’ambiance agréable – lumières douces, lin blanc sur la table, service empressé.
- Nous pouvons enfin oublier Sobek et les crocodiles, dit Nefret en levant son verre en guise de salut.
- Il y a d’autres animaux sacrés sur le Nil, s’empressa de répondre Emerson. Par exemple, les oiseaux aquatiques ont une place dans la mythologie égyptienne : l’ibis comme l’incarnation de Thot, le dieu lunaire, patron des scribes, calculateur du temps et maître du calendrier. Les oies quant à elles représentaient tantôt Amon, roi des dieux et dieu de l’Air et du Vent, tantôt Geb, dieu de la Terre, de la Végétation et de la Fertilité. Il y avait aussi les hérons qui symbolisaient le lever du jour, et certains poissons qui personnifiaient l’âme des divinités. Ainsi le tilapia – un poisson qui a coutume d’avaler ses petits en cas de danger et de les régurgiter une fois la menace passée – est-il associé à Hathor, déesse de l’amour et de la joie, emblème de la résurrection.
- Et les grenouilles ? demandai-je machinalement, repensant à l’évocation de leur concert triste près d’un étang à l’eau glauque.
- La grenouille est la créature de Noun, l’Océan primordial, incarnée par la déesse Hequet, répondit Emerson sans s’étonner de ma question. Les gror – grenouilles en égyptien – qui peuplaient les zones humides des rives du Delta et du Nil portaient le même influx vital que le fleuve sacré. Détenant ainsi les forces nécessaires à la vie, la grenouille a été associée à la naissance depuis les temps les plus anciens.
Lorsque nous retournâmes dans nos compartiments, les lits étaient préparés. Je tombai dans un sommeil sans rêves – et ne me réveillai pas avant que le train n’atteigne Louxor.
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A lundi pour le mot FIN...
00:16 Publié dans LA NUIT ROUGE DE SOBEK | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note





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