31.05.2008
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Au sujet de la lettre de Nefret, pour ceux qui remarqueraient le doublon, c'est juste que je l'ai déplacée du chapitre 10 dans le chapitre 11 suite à une remarque - pertinente - d'ordre chronologique...
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chapitre 11 - a
Chapitre 11
Il ne faut pas rincer la coupe de l'amitié avec du vinaigre. (Proverbe arabe)
Manuscrit H
Ramsès avait été plus que surpris la veille lorsque son père prit un air de conspirateur tout en les entraînant, David et lui, dans le jardin.
- Je voudrais vous dire un mot en privé, Ramsès, David.
- Oui, Père, répondit Ramsès sans se compromettre.
Dès qu’Emerson se mit laborieusement à évoquer les ardeurs (naturelles) de la jeunesse, il se crispa. Mon Dieu ! pensa-t-il, je suis sur le point de recevoir le bon vieux sermon que tout père est censé adresser à son fils au sortir de l’enfance. Je ne pense pas que je pourrais le supporter, surtout s’il essaie de me dire comment… L’annonce brutale le prit au dépourvu. Tandis que des pensées éparses traversaient son esprit, il essaya de maîtriser ses émotions. Tout un été dans la tribu bédouine du cheik Mohammed ? Aucune contrainte mais le désert brûlant, les chevaux, la liberté… Bien qu’il gardât un visage impassible, en lui de tumultueux sentiments enflaient comme des vagues marines, flux et reflux charriant tour à tour enthousiasme et regret, désir et déchirement. Il écouta Emerson justifier sa décision, les oreilles bruissant sous l’afflux de son sang, les battements accélérés de son cœur.
- Je suis d’accord, Père, dit-il soudain.
- Vous essayez toujours de vous montrer raisonnable, ajouta son père en évitant soigneusement de le regarder. Je ne recommande pas cette attitude, mon garçon. Pourquoi dissimuler vos pensées, vos sentiments ? Je n’ai jamais agi ainsi – votre mère non plus.
- Mère est-elle au courant de cette idée – hum – inattendue, Père ? demanda Ramsès.
C’était un coup bas et les yeux d’Emerson cillèrent brièvement.
- Pas encore, admit-il avec un sourire penaud.
- C’est une excellente idée, Père, et – hum – je vous en remercie.
- Humph. (Emerson était devenu rouge brique d’embarras.) N’hésitez pas à vivre pleinement cette expérience, Ramsès. Suivez votre instinct, c’est un bon guide après tout.
Ramsès se sentait à court de mots. Un moment après, Emerson s’éloigna, et il le suivit des yeux, songeur. Cet échange l’avait à la fois touché et amusé. Il n’était pas facile pour son père d’évoquer ce genre de choses, mais quand il s’y mettait, il allait droit au but et enfonçait le clou à fond. Avec un sourire, Ramsès se remémora ses premières questions sur la procréation – il avait alors huit ans – l’affolement de son père chargé par sa mère de cette délicate partie de son éducation. Emerson avait timidement évoqué les amibes….
Avait-il été trop enclin ces derniers mois à s’enfoncer dans un rêve impossible à atteindre ? L’évidence s’imposa soudain. Il était temps pour lui de suivre sa propre voie, de découvrir ce dont il était capable – d’autres plaisirs, d’autres passions – et plus tard, qui sait ? Réalisant alors que David n’avait pas même ouvert la bouche, il se tourna vers son ami, un peu honteux de son égoïsme.
- Qu’en penses-tu ? demanda-t-il. Un été chez les Bédouins – c’est plutôt inattendu, n’est-ce pas ?
- C’est plutôt inespéré, veux-tu dire ! répondit David avec un enthousiasme si intense que son débit en devint haché. Oh, Ramsès – c’est merveilleux ! Je vais vivre comme un Egyptien, assouvir une partie de mon atavisme – savoir enfin qui je suis !
- Je me rappelle cette discussion indigne d’un gentleman que nous avons eue l’autre nuit, dit Ramsès d’une voix soigneusement contrôlée. Je crois, mon vieux David, que de fort intéressantes et nouvelles perspectives nous attendent cet été. (Il éclata d’un rire jeune et insouciant devant le regard horrifié qui le toisait.)
- Crois-tu que Tante Amelia acceptera ? demanda son ami, soudain rembruni.
- Ce n’est pas elle qui m’inquiète, rétorqua Ramsès, les sourcils froncés. Je crains plutôt ce que dira Nefret de ne pouvoir venir avec nous.
- Oh !
En entendant ce son étranglé, Ramsès eut ce que sa mère aurait appelé un sinistre pressentiment. Son ami était-il au courant ? Il lui jeta un regard en coin, mais David avait le regard fixe, un sourire vague aux lèvres, aussi ne chercha-t-il pas à en savoir davantage.
* * *
Lettre collection B
Mon petit chou,
Nous allons bientôt retourner à Louxor ! Enfin ! Je croyais aimer le Caire, mais je n’ai pas trouvé ce séjour si passionnant – nous n’avons fait que traînasser au musée. Je crois que l’affaire Sobek est désormais réglée. Je n’ai pas tout compris mais Tante Amelia va nous en faire un petit compte-rendu détaillé – à son habitude.
Je viens de passer la journée à écrire des lettres pour solliciter mon admission pour cet été à la faculté de médecine de Londres – bien que j’aie peu d’espoir que le célèbre docteur Aldrich Blake m’y accepte. Sinon, il me restera l’école féminine de médecine, la seule institution de notre nation prétendument éclairée pour qu’une simple femme puisse suivre de tels cours. N’est-ce pas horriblement injuste ? J’ai entendu aussi parler des facultés d’Edimbourg ou de Glasgow, mais jamais le professeur et Tante Amelia n’accepteraient que je m’y rende – seule. Je vous avais parlé de la naissance de ma vocation, n’est-ce pas ? Je vous assure qu’elle s’est affirmée ces derniers jours, je ne consentirai jamais à ne pas avoir de rôle actif dans la société. Malgré ma répugnance initiale concernant Miss Jane, c’est elle qui m’a donné mon premier espoir. Je ne l’oublierai jamais. Elle est partie avec son père faire une croisière sur le Nil. Vous devriez le faire également un jour, ma chérie, c’est si merveilleux.
Je vais maintenant vous apprendre une nouvelle ébouriffante qui va vous attrister, je le crains : Ramsès et David ne rentreront pas avec nous en Angleterre à la fin de la saison. Le professeur – sans même en avertir Tante Amelia – s’est arrangé avec son vieil ami le cheik Mohammed pour que les garçons passent tout l’été dans sa tribu bédouine, où ils seront adoptés comme membres temporaires. Tante Amelia a fait une belle scène, vous vous en doutez, mais elle a fini par céder. J’en suis la première surprise. Rien n’a pu faire que je puisse y aller aussi. J’ai même essayé de m’arracher des larmes – en vain. Quelle affreuse injustice ! Ne serait-ce pas merveilleux de pouvoir aussi faire de longues promenades à cheval dans le désert ? De boire du thé berbère en dormant dans une tente sous les étoiles ? En réalité, je ne raffole pas de ce breuvage que je trouve trop bouilli, trop sucré. Saviez-vous que le thé à la menthe (le gun powder) a initialement été envoyé dans les pays arabes car il était de mauvaise qualité, fortement amer, et donc indigne d’un gosier britannique ? Les habitants de ces pays buvaient alors de la simple infusion de menthe (si terriblement fade). Ils ont donc appris à mélanger les deux. Curieux la façon dont s’instaure une tradition n’est-ce pas ?
A bientôt ma très chère,
Tendrement,
Nefret
* * *
Après le déjeuner, j’errai un moment en solitaire dans le jardin. Je ressentais une certaine tristesse à l’idée de quitter définitivement Dar el Sajara. J’avais peu profité de la maison mais je sentais que j’aurais pu m’y attacher. J’espérais du fond du cœur retrouver les mêmes agréments dans la nouvelle demeure qu’Emerson avait fait bâtir pour nous à Louxor, mais j’en doutais. Comme si le simple fait de penser à mon époux suffisait à le matérialiser, je l’entendis m’appeler d’une voix de stentor, aussi je me retournai tandis qu’il arpentait les allées de son pas énergique. La vue de mon époux – comme de coutume – apaisa mon humeur nostalgique.
- Vous avez l’air bien songeur, ma chérie, dit Emerson en arrivant près de moi – il jeta un prudent coup d’œil alentour avant de me donner un petit baiser furtif. Vous nous avez offert une belle démonstration, ce matin. Joli travail !
- Je vous remercie, dis-je en me rengorgeant.
- Bien entendu, ajouta-t-il avec un sourire fat, j’avais quasiment tout compris, ce qui n’était vraiment pas le cas de Vandergelt. Il est vrai que nos indices étaient plutôt rares. De plus, vous aviez quasiment tout gardé pour vous, Peabody, que ce soit les confidences de la signora Pellarini, les révélations posthumes de la signora Petri – je m’y perds avec ces Italiennes ! – ou la confession d’Hamad al Mekkawi. Ce n’était pas très sport !
- Vous aviez également gardé pour vous vos petites manigances avec vos « vieux amis » – Alan Parkson ou le cheik Mohammed, répondis-je d’une voix menaçante.
- Vous n’allez pas remettre cela sur le tapis ! s’exclama Emerson. Grâce à ma brillante idée, les garçons vont apprendre à devenir des hommes, des vrais.
- Du moins selon les critères d’un Bédouin ! rétorquai-je, acide. Mon âme de féministe ne peut cautionner ce genre de propos, Emerson, cependant j’admets que certaines civilisations dites « primitives » ont un système d’apprentissage plus rationnel que la politique de l’autruche pratiquée dans nos pays soi-disant « civilisés » . Ils vont prendre leur envol…
- Je vous demande pardon ?
- Rien, dis-je pensivement. Me trouvez-vous trop matérialiste, Emerson ?
- Qui a osé vous traiter ainsi ? s’écria mon époux en m’enlaçant. Matérialiste, vous ? Humph. Certes, ma chérie, vous l'êtes – mais vous êtes aussi romantique et pleine d’imagination. Parfois trop ! Vous ai-je récemment rappelé que vous étiez aussi la lumière de ma vie ? (Il me donna cette fois un baiser qui n’avait rien de furtif.)
- Emerson, dis-je en me dégageant, un peu essoufflée. Ce n’est vraiment pas l’endroit idéal pour ce genre d’effusions. Je m’étonne d’ailleurs que Ramsès ne soit pas encore apparu.
- Il n’y a qu’Anubis qui nous regarde d’un air réprobateur, dit Emerson – il cueillit une rose qu’il se mit à effeuiller. Il y a une question que j’ai omis de vous poser ce matin. Qu’en est-il de ce message qu’Abdullah n’a jamais reçu ? Je n’ai jamais trouvé le temps de retourner au Shepheard’s vérifier si le safragi à qui je l’avais confié était enfin revenu de son village.
- C’est inutile, mon chéri, dis-je sereinement. C’est Feisal qui l’a subtilisé – et, avant qu’Emerson ne recommence à s’emporter, je lui racontai ma visite de la veille à Aziyeh, évoquant la tumeur qui condamnait le fils d’Abdullah à brève échéance.
- Crénom ! s’exclama Emerson. Et combien de temps… ?
- Oh, dis-je, plusieurs années sans doute, mais il souffrira de plus en plus, surtout à la fin. Le pauvre Feisal a dérobé ce courrier dans une crise de jalousie, parce que vous convoquiez son père, son oncle et son frère – et pas lui. Il n’est pas facile pour un aîné de se voir supplanter par un cadet plus brillant.
- Il n’est pas facile non plus pour lui de voir le sort si différent qui est échu à David, remarqua Emerson en hochant la tête. Je veillerai dorénavant à ce que Feisal ne soit plus soumis à ce genre de tentations. Humph. Abdullah est-il au courant ?
- Certainement, dis-je. Il s’adresse aussi des reproches à ce sujet.
- Il y a autre chose, ajouta Emerson, en s’agitant, un peu gêné. Vous n’avez pas abordé le sujet devant Nefret, je le comprends bien, mais je me demandais… hum – avez-vous résolu la question des errances nocturnes de Travel-Taners ?
- Certainement, dis-je en lui jetant un regard scrutateur, et vous aviez raison, Emerson. Il semble bien qu’il y ait une affaire romanesque entre lui et Miss Camilla.
- Rom… ? s’étouffa Emerson. Avec cette horrible vieille bi… ? Mais enfin ! Comment diable le savez-vous, Peabody ?
- Sa fille m’en a parlé, répondis-je aimablement.
Lorsqu’Emerson me laissa, je restai un moment songeuse, assise sur le banc où finalement je n’avais jamais eu le loisir de prendre le thé. Je repensai à la très curieuse conversation que j’avais eue avec la jeune Miss Jane, sur la terrasse du Shepheard’s, juste avant son départ.
* * *
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30.05.2008
chapitre 10 - fin
Dans un temps reculé, le crocodile momifié fut déposé et/ou oublié dans la salle souterraine – probablement au cours d’un transfert de marchandises en provenance de Kôm Ombo. L’oncle d’Hamad avait créé une sorte de secte pacifique destinée à adorer le dieu du Nil. Il crut donc à un signe divin lorsqu'une statue de Sobek fut déposée juste devant l’accès dérobé. Bien entendu, Hamad avait été enrôlé dans le groupe, et c’est lui qui avait fait admettre son ami Karim – le prédestiné, choisi dès son enfance par Sobek qui avait emporté sa main sans pour autant le tuer. Ces hommes se réunissaient sans penser à mal, évoquant l’ancien panthéon égyptien tout en fumant du haschich pour échapper à la triste réalité de leurs vies. Le vieil oncle Mohammed devait être fin psychologue parce qu’il refusa plusieurs fois d’agréer Nabil – qui ne réussit à entrer dans le groupe qu’après sa mort, il y a deux ans. Le garçon réalisa vite que l’idée loufoque de ses prédécesseurs pouvait être exploitée avec une toute autre rentabilité. Si Hamad n’avait pas compris que certaines antiquités disparaissaient sous son nez, Nabil le devina aussitôt. Il conclut alors un marché avec Mr Hawkins – tant il est vrai que les personnes malhonnêtes se reconnaissent entre elles. Par la suite, je présume que l’autre dut le flouer au moment du partage. Furieux contre son complice, et pensant également pouvoir le faire accuser par la suite, Nabil déroba les sceptres méroïtiques et les déposa dans la salle secrète. Son père fut épouvanté quand il les découvrit. Il était impossible de les rendre discrètement puisque Hamad avait assisté à la chute malencontreuse de la caisse qui fit découvrir le vol. Le vieux gardien honnête se trouva écartelé entre ses différents devoirs. Biren entendu, Nabil tenta de persuader son père qu’il était innocent, que le vrai voleur était l’un des Anglais – Hawkins ou Peters – et qu’il n’avait pris les emblèmes royaux que pour les rendre plus tard.
- Et Hamad l’a cru ? s’étonna David.
- Non, dis-je après réflexion, probablement pas – bien qu’il le souhaitât ! Il promit cependant de rendre lui-même les emblèmes et Nabil comprit que son père le surveillerait de près. C’est pour cette raison que le pauvre Hamad se trouvait toujours au musée quand son fils y travaillait. De plus, le jeune homme commençait à être pressé par le temps, sachant que la salle souterraine ne servirait plus une fois le musée vidé. Je présume donc qu’il « emprunta » quelques objets pour les faire copier, envisageant sans doute une nouvelle source de revenus. Ceci expliquerait le morceau de ceinture qu’Abdullah a découvert sous l’éboulis. Bien entendu, il n’en parla jamais à son père, aussi il sera difficile de prouver quoi que ce soit à ce sujet.
Nabil était un homme violent, amer et dissimulé. Il ressentait une profonde rancœur contre les Britanniques en général – et Mr Peters (son supérieur) en particulier. Cette haine s’exacerba pendant l’enquête que celui-ci menait au sujet des sceptres, à cause du caractère arrogant et cassant de Mr Peters. Nabil lui en voulait même davantage qu’à Hawkins qui l’avait pourtant floué. Le soir fatal, il enveloppa la statue de Sobek d’une cape rouge dans le but d’attirer Mr Peters à l’endroit précis où il avait l’intention de le tuer. Je ne sais ce qui passa par la tête de ce jeune dévoyé avec ce grotesque simulacre de sacrifice rituel. Peut-être voulut-il marquer la dérision que lui inspirait le culte des anciens envers Sobek ? Peut-être pensa-t-il aussi que cela détournerait les recherches ? Quoi qu’il en soit, il assomma le malheureux, lui lia les mains dans le dos et lui trancha la gorge avec un long poignard de sacrifice dérobé au musée – celui-là même qui vous entailla la paume plus tard, Emerson.
- Hamad était-il au courant de ce meurtre ? demanda Emerson qui avait suivi ma démonstration avec attention. Il ne l’a pas évoqué. Vous avez largement brodé sur sa dernière confession, Peabody. Pourquoi Peters était-il au musée cette nuit-là ?
- Parce qu’il poursuivait son enquête, répondis-je, et que celle-ci – suite aux dénonciations de Nabil – désignait Mr Hawkins. Ainsi Nabil informa sa future victime que le coupable présumé serait au musée cette nuit-là, puis il attira Hawkins dans le même piège. N’est-ce pas lui qui prétendait que des Egyptiens avaient posé des questions sur Hawkins au sujet d’un trafic ? C’est un mensonge. Ricetti était en prison et n’avait rien à réclamer. Après avoir tué Mr Peters et fignolé son simulacre rituel, Nabil apprit par son père les deux autres meurtres. Il s’occupa donc de les maquiller pour qu’ils s’adaptent à son sinistre schéma. Il traîna le corps d’Hawkins jusqu’à la mosaïque de Sobek et dessina un crocodile à la craie à côté d’el Fayed – tout cela pour accentuer sa manœuvre de diversion. Il tenait absolument à ce que l’on s’interrogeât davantage sur le mythe de Sobek que sur l’escroquerie – dont il restait dorénavant le seul bénéficiaire.
- El Fayed ne s’est pas étonné de devoir ouvrir la porte aux deux assistants cette nuit-là ? demanda David.
- Il ne l’a pas fait, dis-je. C’est Nabil qui leur avait donné rendez-vous à des heures différentes, et c’est lui qui les a accueillis.
- Et le vieux gardien n’aurait rien remarqué ? s’étonna Ramsès.
- Le musée est grand, dis-je, et Nabil connaissait parfaitement les horaires de ses rondes. Je pense qu’el Fayed a surpris Mr Hawkins par hasard, et que celui-ci l’a frappé parce qu’il était de nature violente et irréfléchie. A mon avis, c’était un accident. Nabil n’avait aucune raison d’en vouloir à ce vieil homme inoffensif.
- Cette petite crapule jouait sur du velours, remarqua Emerson. D’abord avec Peters qui, chargé de découvrir le voleur, espérait sans nul doute prendre Hawkins sur le fait. Ensuite avec Hawkins qui savait bien qu’il n’avait pas volé les sceptres et qui devait croire que Peters le doublait – tout en cherchant à faire retomber la culpabilité sur lui. Ils étaient prêts à s’entretuer ! C’était diaboliquement raisonné.
- Vous croyez donc qu’Hawkins était au courant du vol des sceptres, Emerson ? demanda Cyrus un peu perdu.
- Il l’était, affirmai-je. Non par M. Maspero (qui tenait à garder le secret), mais bien entendu par Nabil, qui avait insisté que le fait que Peters était sur ses traces.
- Pourquoi Hamad était-il aussi au musée cette nuit-là ? demanda encore Cyrus. Comment a-t-il su que Nabil avait tué Peters ?
- Comme je vous l’ai déjà dit, Hamad surveillait son fils depuis le vol des sceptres. Je pense qu’il dormait souvent dans la salle souterraine – cette paillasse n’a pas été apportée pour Kevin en réalité – où Karim venait parfois lui parler. Hamad est remonté au moment précis où Mr Peters frappait Mr Hawkins dans le couloir, non loin de l’issue du tunnel, puis il a découvert le cadavre de son ami dans l’entrée pendant que Nabil tuait Mr Peters. Bien sûr qu'il l’a su – mais le garçon inventa alors une histoire compliquée pour se dédouaner. Par la suite, c’est Hamad qui monta la triste mascarade avec la cape rouge et du sang de poulet – vous aviez raison, Emerson ! – pour tenter de brouiller les pistes. Cela ne convenait pas du tout à Nabil, qui dut prendre de gros risques pour enlever ces objets compromettants - sous votre nez, Emerson, c’est lui que vous avez croisé dans l’obscurité. Il entrait et sortait par l’une ou l’autre des deux issues du souterrain. Juste avant le malaise d’Abdullah, il vous avait attiré loin de la salle de Sobek par des coups tapés dans le tunnel – ce fut la seconde nuit rouge de Sobek en quelque sorte.
- Peabody ! éructa Emerson. Vraiment !
- Pauvre Hamad ! s’écria Nefret d’une voix attristée. Sa seule motivation a donc toujours été de disculper son fils.
- Il était honnête, admit Emerson en frottant la fossette qu’il portait au menton. Il a rendu les sceptres pour réparer la faute de son bon-à-rien de fils.
- Pourquoi a-t-il tellement insisté dès le premier jour sur cette dispute entre Hawkins et Peters ?
- Je pense qu’il espérait que nous découvririons sur eux quelque chose qui lui permettrait de croire à l’innocence de Nabil.
- Bien, il ne reste plus qu’une dernière question fondamentale, ma chère amie, demanda Cyrus : qui a bien pu tuer Nabil ?
- Ce n'est pas la dernière question, Cyrus, dis-je en consultant mes notes. Qu’en pensez-vous, Emerson ?
- Je m’en veux de ne pas avoir remarqué un indice qui aurait pourtant dû m’interpeller, grommela Emerson. La poussière, bon Dieu, la poussière !
- Oui, dis-je avec un sourire de connivence pour reconnaître le bien-fondé de cette remarque sibylline. Voyez-vous, Cyrus, la dernière fois où nous avons vu Nabil vivant, lui et son père étaient gris de poussière – et une meurtrissure sombre marquait la tempe droite du jeune homme. Il a prétendu qu’une pile de caisses s’était effondrée sur lui. C’était encore un mensonge. Nous avons vérifié peu après, il n’y avait aucune trace de désordre dans la salle d’entrepôt. N’était-ce pas curieux que Nabil (blessé) et son père (si inquiet pour lui) aient déjà pris le temps de redresser l’éboulement ? Peu après, nous avons trouvé ouverte la porte extérieure du musée et les al Mekkawi disparus. Ce n’était qu’une ruse pour nous faire croire qu’ils avaient quitté les lieux. En réalité, ils s’étaient réfugiés dans la salle souterraine où Nabil a agonisé des heures durant, dans les bras de son père, et ce fut la dernière - du moins je l'espère ! - des nuits rouges de Sobek.
- En tant qu’archéologue, j’aurais dû être le premier à reconnaître un homme qui sortait tout droit d’une excavation ! grommela Emerson. J’avais d’autres soucis en tête, mais cela n’excuse rien. Nous étions dans le même état peu de temps après quand le tunnel a fini de s’ébouler sur nous – comme il avait commencé à le faire précédemment. C’est un caillou que Nabil a reçu sur la tête, et il est mort des suites de sa commotion – ainsi que vous l’indiquiez, Peabody. Le vieil Hamad a évoqué des maux de tête, un début de paralysie et des difficultés à articuler.
- Ce sont bien les symptômes d’une hémorragie cérébrale, dis-je en hochant la tête. Hamad en a eu le cœur brisé. Il adorait son fils malgré tout. Il nous a donc rendu les sceptres et présenté le défunt aux pieds du dieu Sobek à titre de réparation.
- Pourquoi a-t-il pris le risque de laisser ainsi le corps de Nabil ? demanda David bouleversé. Après tout, vous auriez pu aussi bien l’emporter !
- Il avait suffisamment confiance en nous pour savoir que nous le traiterions avec respect, dis-je tristement. Auparavant, Hamad avait libéré Kevin – d’abord pour nous attirer hors de la salle de Sobek, mais surtout parce qu’il ne lui voulait aucun mal. Je suis bien certaine qu’il fut le seul à penser le nourrir régulièrement. Ce n’est que lorsque nous avons laissé Nabil derrière nous qu’Hamad a préféré s’en occuper lui-même. Réunissant ses dernières forces, il a emporté son fils dans la salle souterraine et fait ébouler le reste du couloir sur lui – une tombe parfaite. Les dernières semaines avaient fortement éprouvé la santé de ce vieil homme. N’ayant plus de raison de vivre, il s’est ensuite écroulé et attendait la mort quand nous l’avons retrouvé.
- Le tunnel de la salle de Sobek ne s’est pas effondré sur Père par hasard, n’est-ce pas ? demanda Ramsès après un moment de silence. En réalité, Nabil préparait un accident fatal quand il a été lui-même victime de ses sombres desseins.
- Hamad ne s’est pas exprimé sur ce point précis, dis-je, mais nous pouvons effectivement le présumer. La justice divine, en quelque sorte.
- Ou la malédiction de Sobek envers son profanateur, marmonna David, prostré.
- Qu’en est-il de cette statuette de Sobek-Néférou que Père a retrouvée ? demanda encore Ramsès après un bref coup d’œil vers son ami. Je ne pense pas qu’elle ait pu être volée au musée, la reine-pharaon a laissé trop peu de traces derrière elle pour que la disparition d’une telle pièce ait pu rester secrète.
- C’est un mystère, admit Emerson en se frottant le menton. J’ai une petite théorie sur la question – qui ne pourra bien entendu jamais être prouvée. Cette statuette vient certainement de Kôm Ombo, aussi soit elle fut oubliée dans la salle souterraine, comme le crocodile, soit – ce qui est bien plus probable – elle a été découverte par Nabil près la momie et plus précisément dans la bouche de Sobek.
- Intéressante théorie, commença Ramsès – mais il n’insista pas.
- Vous parliez d’autres questions en suspens, Amelia, dit Cyrus. Je dois avouer que je ne vois pas…
- Et bien, répondis-je en lui souriant, je pensais à cette agression inepte qui a été menée dans le souk contre David. Voyez-vous nous avons rencontré le jeune Amine l’autre matin – et je donnai à Cyrus un compte-rendu détaillé de cette entrevue. Il m’a semblé parfaitement sincère dans sa protestation d’innocence.
- Bien entendu, Mère, intervint Ramsès avec une expression horripilante. Je vous rappelle qu’Amine n’a rencontré son mystérieux Egyptien – qui était bien entendu Nabil – que la première fois où il s’est présenté à Dar el Sajara. L’agression dans le khan el khalili avait eu lieu bien avant !
Je jetai à mon fils un regard dénué d’affabilité. J’avais complètement occulté cette évidence, mais je ne vis pas l’utilité de le préciser.
- Crénom ! s’exclama Emerson en tapant du poing sur la cuisse. Nous ne nous sommes pas penchés sur les autres participants de ce que Peabody appelle « la petite secte pacifique de Sobek ». Un homme est venu l’autre jour chercher le corps d’Hamad, un ami ou un voisin, je ne sais trop. C’était un Egyptien d’âge mûr, accompagné de son fils, d’une quinzaine d’années. Le garçon m’a jeté un regard terrifié. Ne serait-ce pas une piste à creuser ? Il est probable que Nabil n’avait pas qu’Amine sous la main.
- Cela expliquerait que le coup de couteau ait été porté si maladroitement, dis-je en réfléchissant. Emerson, je ne pense pas utile de poursuivre ce malheureux garçon.
- Serait-ce Nabil qui a crié « Ce n’est pas lui ! » dans la foule pendant la bousculade ? demanda Nefret.
- Nous pouvons le présumer, dis-je, dans sa haine contre les Britanniques, il voulait blesser Ramsès plutôt que vous, David. Il avait entendu Mr Carter parler à M. Maspero, et savait donc que nous nous mettrions en chasse pour retrouver les sceptres. Il a voulu nous en empêcher, mais sans se mettre lui-même en avant.
- Il vous connaissait bien mal ! s’exclama Nefret en secouant sa tête blonde. Attaquer l’un d’entre nous, n’est-ce pas la meilleure façon d’ancrer votre détermination ?
- Pabody ! s’exclama Emerson en s’esclaffant. Qu’en est-il de ce « contrat » prétendument lancé contre nous ?
- Je ne trouve vraiment pas que la situation prête à rire, Emerson, dis-je d’un ton froid. Je vous rappelle que Nabil œuvrait sous les ordres d’Hawkins, et qu’il savait donc très bien ce que Ricetti pensait de ceux qui l’avait fait emprisonner. Il a dû entendre parler de ce contrat. Je ne m’étonne pas que son cerveau d’assassin ait concocté un plan tortueux qui incriminait à la fois son ancien patron emprisonné et un enfant innocent – forcé par une quelconque menace de lui obéir.
- Votre syntaxe commence à dérailler, ma chère, marmonna Emerson. Ne prenez pas tant les choses à cœur !
- Vous avez certainement raison, Tante Amelia, dit gentiment David. Cette agression a été si maladroitement menée. J’aurais facilement pu être tué alors que je n’ai reçu qu’une méchante coupure.
- Tant mieux pour toi ! s’exclama impulsivement Nefret, mais c’est vexant de n'être qu’une diversion pour que le professeur – et Tante Amelia – s’intéressât à autre chose qu’aux meurtres.
- Qu’aux vols, corrigeai-je. Nabil souhaitait précisément que l’on s’intéressât aux meurtres afin de cesser toute recherche sur les sceptres. Il n’avait pas prévu que son acte stupide serait si vite découvert ni qu’il nous lancerait dans la partie. Il haïssait les Britanniques – mais la réputation du Maître des Imprécations l’inquiétait.
- Et puis Hamad était de vos admirateurs, Père, ajouta Ramsès.
- Humph, s’exclama Emerson dont la nature modeste n’aimait pas les compliments. Au fait, Peabody, comment situez-vous le message déposé devant la statue de Sobek dans cette histoire ?
- Houa inou nen Sobek ny pehewy mou amef set ! s’exclama Ramsès d’une voix un peu plus animée que de coutume. J’avais oublié ce papyrus.
- Que Sobek nous soit amené des confins des eaux afin qu’il le dévore ! dis-je en consultant mes notes (ce qui provoqua chez mon fils un merveilleux et rare sourire à mon intention). Ni Hamad, ni Nabil n’avait les capacités de copier un tel message. A mon avis…
- Peabody, s’exclama Emerson, vous êtes unique, ma chérie !
- A mon avis, repris-je, rougissant un peu sous ce regard enflammé, c’est le geste inutile et prétentieux d’un homme qui cherchait à se mettre en valeur. Je ne vois pas Mr Thatcher dans ce rôle, aussi ne reste-t-il que Mr Newton-Jones.
- Ce paltoquet se serait donc moqué de nous ? s’exclama Emerson en se redressant, les poings noués. Crénom, Peabody, si cela s’avère, je vais lui rectifier le portrait. Enfin un coupable qui ne soit ni mort – ni innocent !
- Professeur, vraiment ! s’écria Nefret qui hoquetait de rire.
Je regardai la jeune fille avec indulgence, puis le reste de l’assistance, et enfin mon cher Emerson. Sa petite sortie avait merveilleusement détendu l’atmosphère. Je lui souris avec approbation, et il me répondit par un insolent clin d’œil. Bien entendu, Ramsès surprit ce geste. Il haussa ses noirs sourcils mais ne fit aucun commentaire.
- Et Mr Thatcher ? demanda Cyrus en reprenant son sérieux. Ce personnage n’était pas très agréable, à première vue.
- Il le restera, dis-je, mais il n’est coupable que de veulerie et le manque de confiance en lui. J’espère qu’il cessera d’importuner la signora Pellarini. Elle parle d’ailleurs de retourner en Italie.
- Qu’avez-vous découvert sur le signor Pellarini ? demanda Nefret les yeux brillants.
- Il est décédé, dis-je, du moins c’est ce qu’elle m’en a dit – bien que je n’aie pas pu vérifier ses dires dans son journal intime ! Cela sortirait un peu de notre histoire, n’est-ce pas ?
- Ce pauvre dieu crocodile a été honteusement manipulé, dit David, les yeux brillants de larmes retenues. Ce sont les meurtres qui ont ensanglantés le culte sans que Sobek en soit à l’origine.
- Je pense que ce sera une parfaite conclusion pour cette petite séance, déclara Emerson en se levant. Au travail ! Nous avons encore des préparatifs à compléter.
Cyrus connaissait Emerson. Il se leva sans protester et me remercia chaleureusement , me signalant qu’il nous retrouverait à Louxor dans quelques jours.
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29.05.2008
chapitre 10 - d
Merci, mon cher ami, dis-je en le remerciant d’un sourire. Bien, l’histoire commence donc il y a de nombreuses années en Italie, alors que la signorina Petri, une jeune fille ravissante mais quelque peu écervelée entrait au consulat de Vérone en tant que secrétaire. Pour son malheur, elle y croisa un être machiavélique et odieux, Giovanni Ricetti, qui se trouva être son supérieur hiérarchique. Ils eurent… – hum – une relation dont naquit un fils illégitime.
- Une relation, s’étouffa Emerson en lâchant sa pipe. Bon Dieu ! Je croyais que cette immonde crapule ne pratiquait que les…
- Emerson ! m’exclamai-je avec un regard fulgurant tout en lui indiquant Nefret de la tête.
- Que signifie au juste « préférer l’amour grec » ? demanda la jeune fille – question qui fut suivie d’un silence consterné.
- Humph, grogna mon époux abominablement gêné.
- Hum, dis-je d’une voix atone tandis que Ramsès dévisageait Nefret d’un regard insondable et que David ouvrait et refermait la bouche comme une carpe. Je refuse formellement d’aborder ce sujet inconvenant, Nefret mais… – disons seulement que, par la suite, le signor Ricetti ne manifesta plus aucun intérêt pour la gent féminine. Et il n’est pas question d’approfondir la question, ajoutai-je rapidement pour couper court à une demande de précision de la jeune fille – qui pinça les lèvres et me jeta un regard boudeur. Où en étais-je, nom d’un chien ?
- Seriez-vous troublée, ma chérie ? ricana Emerson.
- Pas du tout, mentis-je. Ah oui ! Très vite, la pauvre signorina fut abandonnée par son amant et dut laisser le bébé à la garde de sa vieille nourrice – ou bien était-ce sa tante ? Aucune importance ! Le fait est qu’elle se désintéressa de l’enfant qui fut élevé loin d’elle. En réalité, elle ne fréquentait pas davantage son ancien suborneur. Nommé agent consulaire, Ricetti avait été envoyé en Egypte, et plus exactement à Louxor. Cinq ans passèrent…
Il y a tout juste vingt ans, la signorina eut également l’occasion de partir pour l’Egypte – et j’avoue ne pas exactement savoir dans quelles circonstances – et décida de prétendre avoir été mariée. Peut-être prévoyait-elle que la présence de son fils serait un jour à justifier, la nourrice (ou la tante) étant déjà âgée. Ce fut donc sous le nom de la signora Petri qu’elle fut engagée au Service des Antiquités où son… – hum – savoir-faire fut apprécié. Elle y gravit peu à peu les échelons et devint assistante du directeur. De son côté, Ricetti avait entamé à Louxor une fort lucrative carrière d’escroc. Il se tenait donc au courant du nom de ceux qui travaillaient au Service des Antiquités. Pendant un temps, il ne se manifesta pas. Cependant, quand ses exactions devinrent si outrées qu’il fût révoqué de son poste, il s’afficha ostensiblement en marge de la loi. Il se fit alors reconnaître de la signora, la menaça de révéler son licencieux passé, et obtint d’elle de précieux renseignements.
- Charmant personnage ! remarqua Emerson avec cynisme.
- Votre instinct ne vous avait pas trompé, Emerson, continuai-je, quand vous affirmiez que les vols au musée duraient depuis plusieurs années. Ainsi que l’a découvert par la suite M. Maspero, ils ont débuté il y a dix ans. L’idée en est venue à Ricetti quand il a su que le Boulaq serait en partie transféré à Gizeh. Cependant, il eut l’intelligence de comprendre que ses « prélèvements » devaient rester modestes, aussi son petit trafic a-t-il gentiment prospéré.
Avec le temps, la signora se mit à haïr le chantage dont elle était victime. Elle était alors en contact avec Mr Hawkins, une brute sans scrupules engagée au musée par herr Brugsch mais qui obéissait également aux ordres de Ricetti. Les objets volés étaient écoulés à l’étranger – et les risques minimes puisque la dispersion des sites interdisait l’inventaire des antiquités. Il y eut alors deux aléas imprévus dans ces rouages bien huilés.
Le premier fut que le fils de la signora apparut au Caire. En mourant, sa tante (ou sa nourrice) lui avait révélé la vérité sur sa naissance et il tenait à connaître sa mère. Je ne pense pas que leur première rencontre fut particulièrement chaleureuse. Il lui en voulait certainement de l’avoir abandonné – et elle souffrit de revoir ce témoin vivant de sa dramatique erreur de jeunesse. Cependant, en guise d’expiation – ou encore pour se libérer de l’emprise de Ricetti – la signora donna sa démission et proposa au Service son fils pour la remplacer, puis elle s’enferma en solitaire dans son petit appartement. Les qualifications du garçon furent jugées acceptables, je ne sais si elles furent falsifiées ou non. Comme nous le savons, peu après son arrivée, il renia le nom qu’il avait reçu en baptême – aussi Romeo Giovanni Petri devint-il John Peters, un jeune assistant solitaire qui n’avait que peu de rapports avec sa mère.
- Ricetti ne se prénomme-t-il pas également Giovanni ? demanda Nefret étonnée. Si la signora le détestait tant, pourquoi a-t-elle donné le même prénom à son fils ?
- Son choix de prénoms est très intéressant, dis-je avec assurance. Tout d’abord Romeo est une gloire reconnue à Vérone – savez-vous que Shakespeare est l’un de mes auteurs favoris ? (Je remarquai le froncement de sourcils menaçant d’Emerson.) Quant à Giovanni, c’est bien le prénom de Ricetti, mais c’était aussi celui du père de la signora. Je pense qu’elle a tenu à doter son fils de ces racines familiales pour pallier à son illégitimité.
- Amelia, grogna Emerson, ce ne sont que des suppositions inutiles qui n’ont rien à faire dans votre récit. Continuez !
- Comment réagit Ricetti en découvrant l’arrivée de son fils ? demanda Cyrus avec un intérêt manifeste.
- Il ne s’attaqua pas à lui, admis-je. Je ne sais si c’était un calcul pour l’utiliser plus tard ou une sorte de conscience paternelle –difficile à imaginer chez un tel personnage. Cependant, John Peters était le seul fils que Ricetti pourrait jamais espérer avoir, aussi peut-être pensa-t-il trouver en lui son digne successeur. De plus, il n’avait nul besoin de le menacer, et de gâcher ainsi ses relations futures avec son héritier. Il lui restait un complice au Boulaq pour remplacer la signora.
- Jeremiah Hawkins ! s’exclama Cyrus. Mais ne travaillait-il pas essentiellement pour herr Brugsch ?
- Ce faquin mangeait à plusieurs râteliers, grommela Emerson.
- En effet, dis-je. Mr Hawkins continua donc à couvrir le trafic de Ricetti. Quant à Mr Peters, il ne se rendit compte de rien, du moins au début. Ce ne fut qu’après la mort de sa mère – c’est à dire l’été passé – que la signora Pellarini…
- Ah ! s’exclama Emerson l’œil égrillard. La fameuse maîtresse bafouée. Vous ne nous avez jamais raconté le détail de votre entrevue avec cette séductrice, Peabody.
- Cette fière et remarquable jeune femme, dis-je sévèrement, était la seule amie de la signora Petri – une jeune cousine à ce qu’elle m'en a dit, qui partageait avec elle de lointains souvenirs d’enfance à Vérone. Elle m’a confié le journal intime où Elisabetta raconte la douloureuse histoire que je viens de vous rapporter. La signora Pellarini a recueilli un temps le jeune Mr Peters, mais jamais elle ne fut sa maîtresse.
- Elle a bon goût ! s’exclama Emerson. Ce vulgaire matamore…
- Je vous en prie, Emerson, coupai-je, ne nous écartons pas du sujet. Par cette jeune femme, Mr Peters apprit le nom de son père et le chantage auquel sa mère avait été soumise. Je conçois que cela ait causé un choc à ce malheureux ! Cependant, même avant cela, Mr Peters était un homme torturé, écartelé entre son atavisme italien et son vœu de devenir britannique. (Il s’était même forcé à abandonner le café pour le thé !) De plus, il méprisait profondément les femmes. A mon avis, la façon odieuse dont il se comportait envers elles – y compris avec la signora Pellarini qui ne lui témoignait que de la bonté – était une sorte de vengeance envers sa propre mère.
- Ne me tombez pas dans d’inutiles errements psychologiques, Peabody ! grogna Emerson. Revenons-en au musée. Vous avez affirmé qu’Hawkins avait tué Karim – et je veux bien l’accepter. Et ensuite ? Qui donc a tué Hawkins ?
- Mais Mr Peters, bien entendu, répondis-je calmement. En partie pour venger sa mère, en partie pour effacer définitivement tout risque d’indiscrétion quant à ses fautes passées qui auraient pu faire retomber un blâme sur elle (et sur lui). Il tenait tant à faire table rase de son passé ! Cette nuit-là, au Boulaq, il devait être dans un état de tension extrême – aussi, quand il a vu cette brute agresser le vieux gardien, je pense qu’il a réagi impulsivement.
- Il y a peut-être également été poussé par son hérédité paternelle, remarqua Nefret les sourcils froncés.
- C’est très intéressant, Mère, objecta Ramsès en me fixant droit dans les yeux, mais rien ne prouve votre théorie.
- Mais si ! dis-je avec un sourire satisfait. Hamad a été le témoin de ce meurtre. Il l’a dit à Abdullah. Par contre, il n’a pas assisté à l’agression contre Karim el Fayed. Le pauvre homme a tenté de se persuader que Mr Peters en était également responsable – tout en craignant que ce ne fut Nabil.
- Tout cela devient vraiment très curieux ! s’exclama Cyrus. Voilà deux assassins qui ont été éliminés aussitôt après leur crime. Et ensuite, Amelia, Qui a tué John Peters ?
- Cette première partie de l’histoire éclairait l’escroquerie qui s’est perpétuée au musée ces dernières années, dis-je. Emerson l’a rapportée hier à M. Maspero, occultant bien entendu tout ce qui avait trait à la signora Petri. Nous ne pourrons jamais prouver que herr Brugsch est compromis dans cette affaire, ni même qu’il était le complice d’Hawkins – ou de Ricetti. En réalité, M. Maspero tient à ne rien ébruiter. Il savait déjà que ses collections étaient mises à sac depuis des années mais, surtout après avoir obtenu d’importants crédits pour les nouveaux bâtiments de son musée, il s’inquiète de ce que penseraient les investisseurs d’une telle publicité.
- Quelle honte ! rugit Emerson dégoûté.
- C’est entendu, dis-je d’un ton paisible, mais d’un autre côté, les principaux coupables ont disparu et Ricetti est en prison pour longtemps. Notre tâche de retrouver les sceptres est accomplie, aussi je ne vois pas ce que nous pouvons faire de plus. Passons maintenant à notre seconde affaire. Je vais vous relater ce qui ressort des aveux d’Hamad al Mekkawi.
- Enfin ! grommela Emerson en levant les yeux au ciel.
- Voyons, Emerson, protesta Cyrus avec élan. Le récit d’Amelia est parfaitement structuré et tout à fait passionnant…
- Merci Cyrus, dis-je en jetant un regard sévère à Emerson. J’en arrive donc à ces disparitions et réapparitions mystérieuses au Boulaq. Comme vous le savez, Mr Flint-Fletchey, le père de notre jeune précepteur, était employé au ministère des Travaux Publics. Lui aussi venait d’Italie d’ailleurs. Je me suis d’abord méfiée de lui, mais il s’est avéré que son séjour – à Rome – fut bien plus récent que ceux de la signora et de Ricetti à Vérone. En fait, avouai-je, il n’a strictement rien à voir avec eux
- Je suis désolé que vous ayez dû renoncer à votre filière italienne et aux vengeances de la Main Noire, ricana Emerson.
- La société secrète de Ricetti s’appelait la Main Rouge, dis-je avec feu, et elle possède des ramifications dans le monde entier. C’était une piste à suivre ! Cependant, admis-je plus calmement, d’après mes sources, elle opère surtout en Amérique.
- Je n’en ai jamais entendu parler, remarqua Cyrus d’un air étonné – je lui jetai un regard froid qui le désarçonna.
- Ne nous égarons pas dans une digression inutile, cher ami, dis-je sèchement. Bien (je dus consulter mes notes pour retrouver le fil de mon discours, ces interruptions étant quelque peu éprouvantes) donc Mr Flint-Fletchey a découvert après recherche des anciens plans du musée où était bel et bien indiqué un couloir d’accès de la grande salle jusqu’au Nil – ainsi que nous le soupçonnions.
- Cet accès est complètement effondré, marmonna Emerson.
- La rapidité avec laquelle Mr Flint Flechey père a retrouvé ces plans m'a paru suspecte, dis-je, mais en réalité M. Maspero les lui avait réclamés depuis quelque temps déjà. La pièce souterraine que nous avons découverte correspond à la description qu’a faite Kevin de l’endroit où il a été enfermé. Un premier tunnel menait à la salle de Sobek – c’est la partie qui s’est éboulée le soir de la mort de Nabil – tandis qu’un autre arrivait dans le couloir devant le bureau de Mr Wellington.
- Pourquoi ont-ils emprisonné O’Connell ?
- Il posait trop de questions, dis-je, et devenait gênant. De plus, il est possible qu’il ait surpris quelque chose en retournant au musée alors qu’Emerson emmenait Abdullah. Il ne s’en souvient plus, le choc à la tête ayant occulté ses derniers souvenirs conscients. Mais oublions cela pour le moment.
Voyez-vous, je me suis souvenue d’une remarque du jeune Hafid quand nous avons emménagé à Dar el Sajara : « Toute ma famille a toujours travaillé dans la maison » a-t-il dit. Et Marjorie Fisher m’a répété par la suite quelque chose du même genre. Je savais que c’était important ! Ce qui en ressort, c’est que parfois, alors même que les propriétaires changent, la domesticité demeure et connait parfaitement les aîtres, y compris les portes dérobées. Ce fut le cas au musée. Les al Mekkawi étaient les derniers d’une longue lignée de gardiens et d’employés qui ont toujours travaillé au Boulaq, au port ou aux alentours. Hamad ne savait pas lequel de ses ancêtres avait découvert l’entrée du couloir, mais tous en avaient gardé le secret, ne le dévoilant qu’à ceux qui leur succédaient.
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28.05.2008
chapitre 10 - c
La soirée avait été fort animée. Après la déclaration d’Emerson, l’indignation m’avait d’abord laissée sans voix – état qui bien entendu n’avait pas duré. Je n’arrivais pas à accepter que mon époux ait pu mener une telle manigance dans mon dos avec la complicité du cheik Mohammed Bahsoor. Ce charmant vieux monsieur – bien que les épithètes qui me venaient actuellement à l’esprit à son sujet soient de toute autre nature – était un Bédouin ami d’Emerson à qui nous rendions souvent visite lors de nos passages au Caire. Il appréciait Ramsès depuis son enfance et m’avait déjà proposé, quelques années auparavant, de le prendre dans sa tribu durant l’été, pour lui apprendre à tirer, à chevaucher, à devenir un véritable homme du désert. La perspective de Ramsès muni d’une arme avait suffit à me terroriser. « Bokra » avais-je répondu. Le cheik avait souri, sachant (comme moi) que ce mot arabe pour dire « plus tard » était fréquemment utilisé en Egypte pour reporter une formalité ennuyeuse ou une réponse délicate – mais de manière courtoise, sans infliger l’affront d’un refus immédiat. Se pouvait-il que « plus tard » soit désormais arrivé ? Je n’arrivais pas à l’admettre. Ramsès avait passé presque toute sa vie en Egypte où il pouvait passer sans difficulté pour un autochtone. Il avait souvent assisté aux festins offerts par le cheik, mangeant avec la plus parfaite aisance avec ses doigts – de la main droite – si discret que j’en oubliais sa présence jusqu’à évoquer sans retenue devant mon hôte amusé mon opposition à certaines coutumes musulmanes, comme la polygamie ou la dépendance des femmes. Le cheik possédait de magnifiques chevaux, et j’avais conscience que Ramsès et David profiteraient pleinement de cette opportunité. Alors, pourquoi ressentais-je un tel déchirement ? Le soir même, dans ma chambre, je me le demandais encore, regardant sans le voir mon reflet hagard dans le miroir. Emerson s’en aperçut.
- Allons, allons, ma chérie. (Il s’avança et me prit dans ses bras) Mais que vous arrive-t-il ? Je ne vous reconnais plus. Certes, notre fils a grandi – mais c’est plutôt rassurant. Nous avons déjà eu cette discussion, Peabody, me sermonna-t-il gentiment. Je comprends que vous ayez du mal à admettre que votre petit garçon devient un homme. Comme je vous l’ai déjà expliqué, lui et David se trouvent à un carrefour de leurs vies – entre deux âges, entre deux cultures – entre deux mondes. Je vous avais dit que je m’occuperais de régler ce problème.
- Il faut parler au cheik Mohammed, Emerson, dis-je d’une voix plaintive que je ne reconnus pas. Je ne veux pas qu’ils fument, ni qu’ils consomment de l’alcool…
- Voyons, ma chérie, vous déraisonnez ! s’exclama-t-il. Il n’y a pas d’alcool chez un musulman. Je vous assure que le cheik tient surtout à les laisser libres de… – hum – chevaucher.
- Je me rappelle que le cheik m’a parlé une fois de ses chevaux, dis-je pensivement. Pour les hommes du désert, ce sont de véritables compagnons, n’est-ce pas ?
- Venez vous coucher, Peabody, murmura Emerson.
Je ne compris pas la lueur – apitoyée ? – qui brillait dans son regard, mais elle éveilla mes pires appréhensions. Je ne pus cependant approfondir le sujet car Emerson se lança dans une manœuvre de diversion, qui s’avéra des plus efficace.
Je n’étais donc pas plus avancée le lendemain matin à mon réveil, mais le sujet pouvait attendre. Je me levai d’un bond, de même qu’Emerson, bien que sa tentative de localiser ses vêtements fut ralentie par son habitude de jeter ses affaires au hasard dans la pièce quand il les enlevait. Il lui fallut ainsi un bon moment pour retrouver ses bottes sous le lit. Pendant ce temps, j’avais enfilé mon pantalon, ma chemise et ma veste, qui se trouvaient là où je les avais soigneusement rangés la veille au soir.
Cyrus se présenta à peine notre petit-déjeuner avalé, s’excusant de son incorrection d’un air gêné. Je souris à l’impatience que mon vieil ami ne dissimulait pas. Le soleil de nombreux hivers en Egypte avait tanné sa peau claire tandis que cheveux d’un blond pâle s’étaient argentés. Il arborait cependant un air vif et gaillard, aussi je ne doutais pas que sa petite déception sentimentale de l’été passé ne soit complètement oubliée. J’avais un moment craint qu’il ne soit trop attaché à la jeune Miss Jane, mais le départ de celle-ci ne semblait pas l’avoir attristé.
Une fois que les enfants nous eurent rejoints, je menai tout le monde au salon. Emerson me suivit sans mot dire et s’installa auprès de moi sur le canapé. Les autres prirent place au hasard dans les fauteuils et les chaises alentour. Après avoir une dernière fois consulté mes notes, je toussotai pour m’éclaircir la voix et commençai mon exposé :
- La confession d’Hamad al Mekkawi avant de mourir apporte la lumière sur bien des éléments épars que nous avions peu à peu récoltés au cours de notre enquête (Devant ces circonvolutions, Emerson émit un grognement outré que je choisis d’ignorer.) Ce vieux gardien au maintien digne et fier nous a complètement abusé, parce qu’il était au courant de tout depuis le premier jour. Nous avons été abominablement trompés !
- Ce n’était pas le vrai coupable, Peabody, protesta Emerson, incapable de se retenir. Hamad n’a agi que pour protéger son fils
- C’est exact, dis-je d’un ton sévère, mais cela ne l’excuse pas. Je ne considère pas que « la fin justifie les moyens », Emerson.
- Je suis ravi de vous l’entendre dire, ma très chère, ricana mon insupportable époux. C’est bien la première fois que vous vous opposez ainsi à un satané aphorisme.
- Emerson, voulez-vous bien vous taire – sinon cette séance durera éternellement, dis-je. N’avons-nous pas un train à prendre dans la soirée ?
- Bon Dieu ! s’écria Emerson en s’agitant derechef, c’est exact. Dépêchez-vous, Peabody, ne traînassez pas !
- Donc, repris-je – après un silence menaçant – il me faut tout d’abord revenir en arrière dans la vie de ce vieil homme. Ainsi qu’Hamad nous l’a annoncé dès notre première rencontre, il ne travaillait au musée que depuis peu. Cette vérité est cependant ambiguë. Hamad a bien été engagé comme gardien de jour il y a deux ans – après la mort de son cousin Mohammed. Ce poste était une vraie sinécure vu le peu de visiteurs que recevait le musée de Boulaq depuis son quasi dépouillement en faveur du palais de Gizeh. Quand le pauvre Karim el Fayed (le gardien de nuit) a été assassiné, M. Maspero a tout naturellement demandé à Hamad de reprendre sa place, jugeant son ancien poste inutile puisque le musée serait dorénavant fermé au public.
Bien, ceci nous le savions déjà – Emerson arrêtez de soupirer ! Par contre, Hamad a soigneusement occulté le fait qu’il avait en réalité travaillé dans le quartier du Boulaq toute sa vie. D’une part, il avait ses entrées régulières au musée pour aider son oncle – qu’il remplaçait occasionnellement en cas de maladie – d’autre part, il était employé entre temps sur le port où il accomplissait divers petits travaux à la demande.
Nous aurions dû remarquer bien plus tôt une incohérence flagrante dans son comportement. Il était devenu gardien de nuit, n’est-ce pas ? Malgré cela, chaque fois que nous nous sommes rendus au musée dans la journée, le vieil Hamad s’y trouvait, la plupart du temps en compagnie de son fils Nabil. Ils ne craignaient pas la malédiction de Sobek, ni les afrits, ils travaillaient la nuit, le jour, et même le vendredi – bref, ils se trouvaient là en permanence ! Je me demande comment nous n’avons pas réalisé plus tôt à quel point cet excès de zèle était éminemment suspect.
- Crénom ! grommela Emerson. La vieille fripouille était habile.
- La première fois que nous avons rencontré Nabil, ajouta Ramsès, il a prétendu être venu aider à l’emballage des objets – « à la demande du moudir » a-t-il précisé. Nous n’avons pas songé à vérifier quel était l’assistant qu’il désignait ainsi.
- C’était John Peters, affirmai-je. Nabil travaillait sous ses ordres
- C’est le même jour, s’écria Nefret, qu’Hamad nous a expliqué que les autres hommes ne voulaient plus travailler au musée – à cause du mauvais sort. Eux ne le craignaient pas !
- C’est exact, dit Ramsès, j’avais même trouvé cela curieux.
- Moi aussi ! s’exclama Emerson avec emportement. J’ai même interrogé al Mekkawi à ce sujet. Il m’a servi un magnifique discours sur la grande amitié qu’il avait portée à Karim el Fayed, il a prétendu vouloir punir le meurtrier de son ami. L’ordure ! L’a-t-il tué lui-même ? Ou est-ce son vaurien de fils ?
- Oh, ce n’est pas Hamad, dis-je d’une voix attristée. En réalité, il était sincère dans ses protestations d’amitié. A mon avis, le malheureux craignait par dessus tout que l’assassin de son ami ne soit son propre fils. C’est horrible, n’est-ce pas ? Il est mort sans savoir que Nabil était innocent – au moins de ce crime-là. C’est cette brute de Jeremiah Hawkins qui a provoqué la mort de Karim el Fayed en le frappant lâchement à la tête – et ce uniquement parce que sa présence le dérangeait. Je ne pense pas qu’il ait réellement eu la volonté de tuer, mais Mr Hawkins était un homme vigoureux et violent, alors que le gardien était âgé, fragile. La commotion lui a été fatale.
- Comment pouvez-vous le savoir, Peabody ?
- C’est la seule explication logique, affirmai-je d’un ton ferme. Il s’est joué cette nuit-là au Boulaq une vraie comédie de boulevard – vous savez, ces curieux vaudevilles où chaque personnage entre et sort, sans jamais se croiser – sauf par le plus grand des hasards…
- Nous ne sommes pas au théâtre ! grommela Emerson – mais il cachait mal son sourire tout en bourrant de tabac la pipe qu’il venait de sortir de sa poche.
- J’en suis hélas bien consciente, dis-je, puisqu’il y a eu trois meurtres commis cette nuit-là – la première des nuits rouges de Sobek (Emerson s’étouffa avec sa première bouffée). Nous reviendrons plus tard aux motivations compliquées des deux al Mekkawi. Prenons tout d’abord celles des vulgaires escrocs qui avaient organisé le pillage systématique du musée. Pour cela, il me faut remonter assez loin dans le passé, mais je vous assure que c’est nécessaire pour expliquer le comportement de certaines personnes. Vous n’y voyez aucun inconvénient, j’espère ?
- Pas du tout, Amelia, s’empressa de dire Cyrus.
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27.05.2008
chapitre 10 - b
En fin d’après-midi, alors que j’émergeai du musée, je vis des langues de feu brûler aux confins de l’horizon dans un ciel devenu opalin. Toute la beauté des nuits orientales se révélait devant mes yeux las, éveillant en moi une mélancolie que la fatigue aggravait.
- Vous n’en pouvez plus, Peabody ma chérie, s’exclama Emerson en me prenant la taille. Je vais vous appeler un fiacre.
- C’est fini, cette fois, n’est-ce pas ? demandai-je.
- Certainement ! affirma-t-il avec emphase. Nous pourrons donc dès demain partir pour Louxor.
- Comment ? m’écriai-je, retrouvant une certaine combativité devant cette réflexion inepte. Il n’en est pas question, Emerson ! Je veux encore une journée au Caire où – hum – il me reste une ou deux petites choses à faire.
- Très bien, céda mon époux avec une complaisance suspecte. Dans ce cas, je reviendrai étudier avec Maspero cette curieuse salle – mais je ne crois pas qu’il y ait grand chose à découvrir de plus. Nous partirons pour Louxor après-demain – à l’aube.
- Nous partirons pour Louxor après-demain par le train de nuit, dis-je fermement. Je tiens à avoir une journée complète à mon arrivée. Quand je pense à la façon dont Abdullah a pu interpréter vos instructions pour notre installation, j’en ai des frémissements d’horreur.
Cyrus Vandergelt, qui nous avait suivis au musée tout l’après-midi, s’approcha alors, l’air soucieux.
- Amelia, protesta-t-il. Que s’est-il réellement passé au Boulaq durant ces dernières semaines ? Je n’ai rien compris ! J’espère, selon votre charmante coutume, que vous nous ferez un compte-rendu détaillé de cette affaire avant votre départ !
- C’est entendu, dis-je. Après-demain matin. J’ai un dernier point de détail à affiner, mais je crois avoir les principales données en main. La lecture du journal intime de la signora Petri m’a fourni la genèse de cette triste aventure.
- Quel journal ? s’exclama Emerson en me dévisageant, éberlué.
- Celui que m’a confié la signora Pellarini, répondis-je d’un ton distrait. Vous vous rappelez certainement, Emerson, de l’amie d’Elisabetta qui s’occupe de l’entretien de son appartement ?
- Jusqu’à la preuve formelle de l’existence de cette femme, admit Cyrus d’un air contrit, je n’étais pas certain que la signora Petri soit réellement décédée. Je m’étais même demandé si elle ne se cachait pas sous ce nouveau nom…
- Vous avez une imagination délirante, Vandergelt, dit Emerson sarcastique. Je m’en étais déjà aperçu. Peabody, vous êtes allée débusquer cette pauvre femme dans sa pharmacie, n’est-ce pas ? Et bien, que vous a-t-elle appris de si intéressant ?
- Vous le saurez avec les autres, mon chéri, répondis-je cajoleuse. Voici le fiacre. J’ai réellement besoin d’un bon bain.
Nefret, Ramsès et David sortirent ensemble du musée, suivis par nos amis Egyptiens. Le pauvre David s’était fort inquiété de ne pas nous voir revenir pour le déjeuner. J’avais des remords a posteriori de ne pas l’en avoir prévenu. Sr précipitant au Boulaq, le cher garçon y avait trouvé son grand-père qui lui avait expliqué la situation. En revenant du Shepheard’s, Emerson avait découvert David occupé à inspecter la salle souterraine – dont il avait ensuite établi quelques remarquables esquisses.
Pour ma part, j’en avais assez vu. Je m’étais donc réfugiée dans le bureau de Mr Wellington où j’avais enfin eu le temps de parcourir en détail le journal intime d’Elisabetta. Je fus tellement absorbée par ma difficile lecture – la petite écriture penchée de la signora était pâlie par le temps, presque illisible, et mon italien datait de quelques vingt ans – que je sursautai violemment quand M. Maspero fit irruption dans la pièce. J’avais bien entendu suivi Emerson pendant qu’il donnait au Français éberlué une version – édulcorée – des faits, tout en le promenant dans les différentes salles.
La journée avait été fort longue d’une chose à l’autre, et ce fut avec une volupté ans pareille que je me glissai dans l’eau fraîche de la baignoire installée dans la curieuse salle de bains de Dar el Sajara. Quelle idée était passée par la tête de l’architecte de cette demeure moderne pour y faire construire un bain turc (ou hammam) ? Cette très ancienne tradition, inspirée par les thermes romains, perdurait chez les musulmans depuis que le prophète Mahomet en avait fait l’apologie, affirmant que la chaleur était bénéfique à la fertilité. Pour ma part, il me semblait évident que la vapeur à haute température calmait plutôt les tensions musculaires tout en favorisant le sommeil. C’était également un parfait moyen d’hygiène. Une séance suivie d’une douche froide tonifiait et raffermissait la peau. Introduits en Angleterre depuis une cinquantaine d’années, les bains turcs avaient fait couler beaucoup d’encre. Certains médecins soutenaient qu’ils guérissaient à peu près tout, de la syphilis à la maladie mentale, en passant par la calvitie et l’alcoolisme. De ma petite baignoire métallique surélevée, j’observai songeuse le bassin en mosaïques à teintes douces où plusieurs personnes auraient pu se prélasser.
Le lendemain, Emerson partit tôt au musée, emmenant Ramsès et David. M. Maspero attendait des évènements un rapport détaillé, et nous nous étions mis d’accord sur ce qu’il convenait de dire – et de taire. Le corps d’Hamad avait été remis à un proche et serait, selon la coutume musulmane, enseveli dès le lendemain. Nous n’avions aucune raison d’assister à la cérémonie. Nefret avait choisi de rester à Dar el Sajara, affirmant avoir du courrier en retard, aussi refusa-t-elle également l’offre que je lui fis de m’accompagner à Aziyeh. Abdullah, Feisal et Selim étaient retournés chez eux la veille au soir, seul Daoud demeurait à la maison, prêt à m’escorter. Nos ennemis étaient en principe désarmés mais Emerson ne voulait prendre aucun risque.
Le petit village typique où vivait une branche de la si nombreuse parentèle d’Abdullah était fort paisible lorsque nous y arrivâmes. De nombreux enfants accoururent vers nous, avec des cris de bienvenue. Entre chaque maison, un étroit passage s’ouvrait sur une cours intérieure où les femmes plumaient des poulets ou broyaient du grain tandis que leurs hommes vaquaient à différentes tâches ou restaient simplement assis au soleil à fumer. Chacun voulut me saluer, tandis que fusaient les questions : « Quand le Maître des Imprécations viendra-t-il nous visiter ? Comment va David – et Nur Misur – et le Frère des Démons ? – Qu’Allah les bénisse ! »
Je me rendis tout droit à la maison d’Abdullah, qui me reçut avec bonté tout en m’offrant le traditionnel thé à la menthe.
- Salaam aleikum, dit le vieil homme en me regardant boire le breuvage brûlant et sucré. C’est bien d’être venue, Sitt Hakim. J’ai un problème à vous soumettre.
- Moi aussi ! affirmai-je avec véhémence – ce qui le fit glousser.
Malheureusement, le problème d’Abdullah était inquiétant. Il s’agissait de Feisal. Ainsi que l’indiqua son père, celui-ci n’accepterait jamais de m’en parler directement mais, depuis des mois, une douleur sourde le tenaillait à l’abdomen où il sentait au toucher une boule de la grosseur d’un poing. Après avoir demandé quelques précisions, je hochai la tête, consternée. Une tumeur à ce stade semblait inopérable, et je ne savais comment l'annoncer au père de Feisal. Pourtant, Abdullah comprit.
- C’est la volonté d’Allah, ma fille, dit-il d’une voix rauque. Pourriez-vous donner à son épouse Fatima quelques remèdes pour adoucir la douleur qui trouble régulièrement mon fils ?
J’acquiesçai, puis j’interrogeai mon vieil ami sur les dernières confidences qu’il avait reçues d’Hamad la veille. Abdullah répondit sans se faire prier, le visage grave, les yeux mi-clos. Je témoignai de la même sincérité en lui exposant les tenants et aboutissants de cette triste affaire. En quittant peu après notre raïs – qui devait le soir même nous précéder à Louxor – je me remémorai la phrase sibylline qu’il avait prononcée naguère, à peine revenu des portes de la mort : « Il est difficile pour un homme d’avoir une nombreuse descendance, Sitt. Il est difficile pour un père de choisir parmi ses fils. » Qu’avait-il voulu dire ?
Feisal était absent lorsque je me présentai chez lui. Je fus accueillie par sa première épouse, Fatima, qui leva immédiatement son voile en me reconnaissant. La belle-fille d’Abdullah était une femme menue, au port altier qu’acquièrent les Egyptiennes dès leur plus jeune âge en transportant de lourds fardeaux sur la tête. Agée d’une quarantaine d’années, son doux visage sans beauté paraissait usé, flétri. Malgré cela, je savais que Feisal lui était fort attaché. La pauvre femme étant stérile, elle avait insisté pour qu’il prît une seconde épouse, plus jeune – qui lui avait donné trois enfants. Celle-ci, dûment voilée, se tint modestement dans un recoin après avoir servi un plateau de thé assorti de petites pâtisseries délicates – que je n’osai refuser. Lorsque je quittai les deux femmes, j’avais laissé à Fatima des instructions précises pour soulager son époux. Elle m’annonça que Khadija, la femme de Daoud, lui avait remis également une potion à cet effet. J’avais la plus grande confiance dans le jugement de cette gigantesque Nubienne, presque aussi imposante que son époux qui filait doux devant elle. Daoud me raccompagna à Dar el Sajara où je retrouvai Nefret pour le déjeuner. Ainsi que je m’y attendais, Emerson et les garçons ne nous rejoignirent pas.
En fin d’après-midi, mes bagages étaient prêts. Alors que je travaillais encore à mettre au propre mes notes en vue de la réunion que j’avais prévu de tenir le lendemain, je reçus une visite inattendue. Hafid m’indiqua que Kevin O’Connell demandait à me voir. Je m’inquiétai d’abord d’une éventuelle rechute du journaliste, mais un simple regard sur l’Irlandais gouailleur me rassura à ce sujet.
- Et bien, Kevin ? dis-je sévèrement. Que signifie cette intrusion ? Je suis en pleins préparatifs de départ, aussi j’ai fort peu de temps à vous consacrer. Comment vous portez-vous ?
- Très mal ! se lamenta-t-il d’un ton grandiloquent, l’accent plus marqué que jamais. Je suis sur le point d’être renvoyé, Mrs E. – et c’est de votre faute !
- Je vous demande pardon ?
- Mon patron me tanne – excusez le langage, m’dam’ – pour avoir le fin mot de l’histoire de Sobek. Je suis passé au Boulaq cet après-midi. Il n’y a plus personne là-bas, que ce vieux débris d’Anglais coincé – Wellington – qui ne veut ni me laisser entrer, ni même me parler.
- Vous n’y avez pas vu Emerson ? demandai-je d’une voix posée – tandis que mon esprit travaillait fiévreusement.
- Oh, pour sûr, le professeur n’était pas là ! s’exclama Kevin. On ne peut jamais manquer de reconnaître sa voix, vous le savez. Mrs Emerson, j’en appelle à vous ! Il me faut savoir…
Je coupai sa véhémente diatribe, admettant – avec la rapidité de décision qui me caractérise – qu’une semi-vérité me débarrasserait plus certainement de lui qu’un silence obstiné. Je lui servis donc un récit expurgé, mettant en cause un Egyptien fictif « Amar el Maki » – réitérant volontairement le paronyme de Mr Thatcher au sujet de la signora Pellarini. Pendu à mes lèvres, Kevin prenait furieusement des notes. Il accepta en vrac les crimes rituels, le culte rendu à Sobek, et la motivation d’un nationalisme égyptien dévoyé. Je dois avouer avoir ressenti un choc violent, bien plus tard, quand je lus ce que ce brigand avait tiré de mes innocents propos. Je dus alors batailler ferme pour qu’Emerson ne tombât jamais sur l’article en question. Fort heureusement, mon bouillant époux était très préoccupé de sa tombe – et Kevin retourné en Angleterre, une conspiration essentiellement égyptienne n’intéressant que fort peu son triste lectorat avide de sensations fortes. Mais je m'écarte du sujet.
Malheureusement, le journaliste était encore à m’interroger, cherchant à me pousser dans mes derniers retranchements, lorsqu’Emerson revint. A sa vue, mon irascible époux poussa un rugissement féroce qui propulsa Kevin sur son chapeau – et vers la sortie.
- Je comprends bien que je dérange, professeur, bafouilla-t-il. A votre place, je dirai la même chose.
- J’en doute fort, jeune insolent, répondit Emerson avec hauteur, car si vous imaginez que vos capacités d’invectives égalent un tant soit peu les miennes, vous vous égarez complètement.
Je regardai Emerson, éperdue d’admiration. Il était superbe en s’exprimant ainsi, les poings serrés, les vêtements froissés, les cheveux hirsutes. Son aspect me fit penser à un sauvage guerrier des temps jadis, lorsque la puissance d’un homme ne s’exprimait que par sa force physique. Je m’aperçois que je digresse, mais la magnifique stature d’Emerson – sans compter sa noblesse de caractère – serait digne d’une digression plus longue encore.
- Je ne peux décidément pas vous laissez seule, grogna-t-il. Que diable racontiez-vous à ce sinistre plumitif, Peabody ?
- Que diable maniganciez-vous ? rétorquai-je sur le même ton (il eut un net sursaut en m’entendant jurer.) Et où diable étiez-vous passé cet après-midi ?
- Ne me regardez pas avec cet air outré, ma chérie ! s’exclama-t-il en m’enlaçant. Je comptais tout vous expliquer d’ailleurs. Voilà, j’ai reçu hier un courrier du cheik Mohammed…
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26.05.2008
chapitre 10 - a
Chapitre 10
La force de la vérité est qu'elle dure. (Proverbe arabe).
Emerson fit plusieurs fois le tour du brancard avec circonspection.
- Remarquable ! s’exclama-t-il enfin. Ce brancard est authentique. Voyez comme il est pourvu de quatre longs bras qui permettaient aux prêtres de le porter sur leurs épaules. Au cours des célébrations, la momie faisait ainsi en procession le tour de son temple avant d’être déposée dans sa tombe. Pour ses adorateurs, le crocodile sacré représentait Sobek, le dieu créateur du Nil, celui de la fertilité et du renouveau – le symbole même de la force du souverain d’Egypte.
- J’ai déjà vu des crocodiles embaumés, dis-je d’un ton dégoûté, mais jamais d’aussi gros.
- Le travail a l’air soigné, fit remarquer Ramsès.
- Le résultat final d’une telle momification dépend de la qualité de l’exécutant mais aussi de la nature de la bête, déclara Emerson d’un ton docte. Dans certains cas – comme ici – seule la tête dépassait, parfois recouverte d’un masque peint reproduisant la physionomie de l’animal. Il pouvait être ensuite placé dans un sarcophage richement décoré. Quant aux poissons, on les mettait dans des réceptacles de bois peint ou encore dans le socle creux de statues en bois ou en bronze. Le plus petit animal embaumé fut un scarabée, découvert dans son petit sarcophage de calcaire.
- D’où vient ce crocodile ? demandai-je.
- Très certainement de Kôm Ombo, au nord d’Assouan, répondit Emerson. Dans cette partie de la Haute Egypte se trouve l’un des temples les mieux conservés de la période ptolémaïque – un « temple double » en réalité, dédié à deux divinités différentes : le dieu faucon Haroëris (Horus l’ancien) et Sobek, le dieu du Nil. Il y a également une chapelle dédiée à Hathor avec une nécropole de crocodiles sacrés – sans doute les animaux qui vivaient autour dutemple. Je me rappelle avoir remarqué sur l’un des murs une scène très rare en Egypte : une liste d’instruments de chirurgie.
- De chirurgie ? répéta Nefret qui écoutait passionnément. Oh ! Comme c’est étrange – presque comme un nouveau présage.
- Je vous demande pardon ? dis-je étonnée, mais la jeune fille, plongée dans ses pensées, ne s’expliqua pas davantage. Bien, Emerson, ceci est très intéressant mais je ne crois pas que ce soit le moment de nous faire un cours d’égypto…
- Mère ! coupa Ramsès la main levée – tournant vivement la tête.
Mon fils osait rarement m’interrompre – à part Emerson, peu de gens s’y essayait à dire vrai. Je fis donc suffisamment surprise par son geste pour me taire aussitôt. Dans le silence fusa soudain un gémissement, tenu mais perceptible, qui semblait provenir du fond de la salle obscure. Emerson se retourna d’un bond. De la main, il me fit signe de rester immobile, puis il s’avança à pas prudents vers l’origine du son. Ramsès hésita à le suivre, mais resta de faction près de Nefret et moi. La silhouette d’Emerson devint vite indistincte mais nous suivions d’un œil attentif la lueur de sa torche. Celle-ci éclaira le mur pendant un moment, puis un éboulis de pierres derrière lequel elle disparut.
- Emerson ! criai-je, incapable de me retenir.
- Nom de Dieu ! s’exclama la voix bien connue. Venez Peabody ! Avez-vous votre ceinture d’accessoires avec vous ?
En réalité, je ne m’étais pas complètement harnachée pour rencontrer Amine au jardin de l’Ezbekieh, mais je transportai cependant dans mes poches quelques éléments indispensables. Persuadée qu’Emerson venait de se blesser, sans même réfléchir que je n’avais entendu aucun bruit indiquant qu’il l’avait fait, je me précipitai déjà en avant lorsque mon fils me retint d’une main ferme.
- Doucement, Mère, dit-il. Laissez-moi vous aider.
Accrochée à son bras, je contournai l’énorme éboulis de pierraille dont certains blocs semblaient instables. Derrière eux, je vis Emerson accroupi près d’un tas de chiffons. Il me tournait le dos, mais je pus constater, soulagée, qu’il ne semblait pas blessé.
- Vous n’êtes pas blessé, Emerson, n’est-ce pas ? demandai-je d’une voix pressante.
- Non, répondit-il en se relevant, mais lui si.
La torche d’Emerson éclairait le sol. Dans ce que j’avais pris pour un tas de chiffons, je reconnus alors le vieil Hamad al Mekkawi étendu sur le dos, le visage blême, enroulé dans sa galabieh poussiéreuse, les bras croisés sur le torse, comme un gisant dans son cercueil. Un nouveau gémissement fusa des lèvres exsangues. Je me jetai à genoux.
- J’ai vu une jarre d’eau près de l’entrée – à côté de la paillasse, dis-je. Ramsès, pourriez-vous me la rapporter ?
Dès qu’il revint, je mouillai mon mouchoir et le pressai contre les lèvres sèches du vieil homme. Il téta avec un faible bruit de succion, puis eut un frémissement et ouvrit les yeux. J’avais déjà remarqué sur son visage ravagé les stigmates d’une mort imminente, ses iris vitreux confirmèrent mon diagnostic.
- Il n’y a rien à faire, Emerson, dis-je en me relevant tandis que le vieillard retombait déjà dans sa léthargie. Il est trop faible. Il ne supporterait même pas qu’on le déplace.
- Ramsès, ordonna Emerson. Allez cherchez Abdullah et ramenez-nous des lampes plus fortes. Dites bien à Daoud de rester posté devant l’entrée du couloir. Il en s’agirait pas que l’on nous enfermât ici.
Tandis que Ramsès s’élançait pour obéir à son père, Emerson et Nefret se mirent à faire le tour de la salle, commentant à haute voix ce qu’ils découvraient.
- Sous cet éboulis se trouve certainement l’accès du tunnel qui aboutissait dans la salle de Sobek, dit Emerson. Bien. Il ne sera plus nécessaire de poursuivre cette excavation.
- Regardez, professeur ! appela Nefret. Il y a d’autres rochers effondrés par ici. Pensez-vous qu’il y ait une troisième issue ?
- Non, répondit Emerson en rejoignant la jeune fille. Ce passage, plus important, devait mener jusqu’au Nil. Cette partie du musée est plus ancienne, et le secret des ces salles souterraines s’est perdu avec le temps. Il faudra que je regarde de plus près ces fichus plans que Flint-Machin a retrouvés car…
- Mon Dieu ! s’exclama une voix rauque derrière nous.
Il s’agissait de Mr Wellington qui avait suivi Abdullah et Ramsès. Emergeant avec peine du boyau étroit, il regardait autour de lui, stupéfait par ce qu’il découvrait. Emerson l’avait complètement oublié mais il n’était bien entendu pas question de garder notre découverte secrète. Abdullah était tout aussi éberlué mais, sans mot dire, il installa les puissantes lampes qu’il avait enlevées de la salle de Sobek où elles se trouvaient précédemment. Il s’approcha ensuite de moi, et regarda longuement le corps inerte du vieux gardien.
- Allez-vous le sauver, Sitt Hakim ? demanda-t-il.
- Non, Abdullah, dis-je tristement. C’est impossible. Je ne pense même pas qu’il reprendra conscience.
Ce fut à ce moment précis qu’Hamad se mit à parler. Je me penchai sur lui, mais il marmonnait en arabe des paroles hachées, aussi j’appelai Emerson tandis qu’Abdullah hochait la tête et lui répondait – sans que je puisse rien comprendre de leur échange. Emerson, Ramsès et Nefret s’approchèrent ensemble. Mr Wellington venait de découvrir le brancard qui portait le crocodile momifié et ses exclamations assourdies résonnaient près de l’entrée. Nous restâmes au chevet du mourant qui parla pendant de longues minutes, d’une voix rauque, pressante, presque inaudible. Lorsqu’il se tut, un long gémissement plaintif lui échappa. Il mourut peu après.
A l’heure du déjeuner, il ne fut pas question de retourner à Dar el Sajara – et j’eus une brève pensée pour la tourte que j’avais réclamée à Salah le matin même. Par ailleurs, les évènements de la matinée avaient complètement dissipé mon malaise – à moins que je n’eusse ressenti les bienfaits de mon infusion au thym et à la menthe. Emerson aurait volontiers occulté le déjeuner mais j’affirmai avec véhémence qu’une pause nous serait bénéfique, aussi accepta-t-il de « perdre » (l’expression est de lui) une heure au Shepheard’s, qui se trouvait à proximité immédiate. Dès mon arrivée à l’hôtel, je fus heureuse de me retirer un moment dans le salon des dames afin de me rafraîchir. Nefret me suivit. J’avais enfilé le matin même une tenue adaptée à une sortie dans les jardins, aussi ma jupe puce et mon chemisier de soie tabac n’étaient-il pas trop marqués par la poussière de la salle souterraine. La jolie robe bleu pâle de Nefret avait davantage souffert mais l’éclat de la jeune fille était tel que je ne pensais pas que quiconque la voyait se fut attardé à d’autres détails que son ravissant visage. Elle rayonnait littéralement, le regard brillant, les lèvres entrouvertes. J’eus une brève bouffée d’inquiétude en me demandant si cette exaltation inexpliquée – surtout en de telles circonstances – ne témoignait pas d’une quelconque attirance romantique. Après tout, la jeune fille avait dix-sept ans et il était donc envisageable que…
- A quoi pensez-vous, Tante Amelia ? demanda-t-elle en croisant mon regard attentif. Ne suis-je pas présentable ? J’ai fait de mon mieux pour réparer le désordre de mes cheveux. Quant à ma robe, (elle baissa les yeux) je ne peux rien de plus.
- Il est vrai que la matinée a été difficile, dis-je d’un ton calme. Néanmoins, ma chérie, vous êtes très en beauté.
- Il est si merveilleux d’avoir des projets d’avenir ! s’exclama Nefret avec enthousiasme.
- Certainement, dis-je quelque peu désemparée par son exaltation. C’est une grâce de savoir ce que l’on veut obtenir de la vie, Nefret, mais je ne peux m’empêcher de m’inquiéter de votre caractère impétueux. Il est important de réfléchir avant d’agir pour ne pas s’attirer de gros ennuis. Pour ma part, je trouve votre gaieté surprenante au vu des circonstances.
- Oh, Tante Amelia, protesta-t-elle aussitôt rembrunie, je suis désolée pour le pauvre Hamad, bien entendu, mais personne ne pouvait plus rien pour lui, n’est-ce pas ? Et puis, tout est terminé maintenant, le professeur doit être content. J’ai grand hâte de retrouver Louxor. Quand partons-nous ?
- Bientôt, répondis-je songeant à l’incroyable égoïsme de la jeunesse – tout en prenant la direction de la salle à manger.
- Que diable faites-vous à traînasser ainsi, Peabody ? aboya une voix furieuse. Je meurs littéralement de faim !
Nous eûmes un déjeuner fort plaisant. D’un commun accord, nous n’évoquâmes pas les tristes évènements de la matinée, mais plutôt le travail qui nous attendait à Louxor dans la tombe de la reine Tétishéri. Pourtant, à une question de Nefret, la conversation revint rapidement au sujet qui nous préoccupait tous.
- Dans les temps anciens, expliqua Emerson, de nombreuses bêtes ont été momifiées après leur mort. Il s’agissait soit d’animaux de compagnie que l’on plaçait ensuite dans la tombe de leur maître, soit d’animaux sacrés ensevelis selon un rite précis. Les galeries souterraines découvertes à Saqqarah renfermaient des milliers de momies d’ibis, de faucon et de babouins.
- Nous avions aussi exhumé un cimetière de ce genre à Abydos, il y a quelques années, rappelai-je.
- Ces genre de pratiques a caractérisé la religion populaire depuis la Basse Epoque jusqu’à la période ptolémaïque, poursuivit Emerson entre deux bouchées rapidement englouties. Les fidèles avaient coutume d’honorer un dieu particulier en lui offrant des figurines de bronze ou de faïence, ou encore une momie de l’animal associé à son culte. Cette dernière pratique se révéla une véritable aubaine pour les prêtres qui se mirent à exploiter de grands parcs d’élevages pour fournir des momies qu’ils vendaient à la demande. Les malheureux crédules pensaient que l’animal dans l’Au-delà transmettrait aux dieux leur message.
- La technique de la momification des animaux était-elle la même que pour les humains ? demanda Nefret.
- En principe, c’est exact, répondit Emerson. Le corps devait être déshydraté, puis débarrassé de ses éléments putrescibles. Pour cela, les taricheutes plaçaient à l’intérieur des linges contenant du natron et des aromates, puis recouvraient le tout de natron sec pendant quarante jours – ou plus. La sécheresse du climat aidant, le corps était aussi exposé au soleil dans sa cuve. La poudre de natron (Nda : du carbonate de soude) ne fut connue qu’à partir du Moyen Empire, auparavant ils utilisaient le bain de natron (Nda : silicate de soude), moins efficace. En réalité, il fallut sans doute un millénaire aux anciens Egyptiens pour mettre au point leur technique de momification. Les premières momies datent du début de l’Ancien Empire ( vers 2700 av JC) et devinrent parfaites au Nouvel Empire (vers 1500 av JC).
- Il est fort curieux, intervint Ramsès, que l’on n’ait retrouvé aucun texte égyptien qui traite de la momification. Le seul écrit détaillé sur la question est celui d’un Grec, Hérodote, qui date du Ve siècle av JC. Mon fils me jeta un regard insondable et se mit à déclamer : « A l’aide d'un crochet de fer, ils retirent le cerveau par les narines. Puis avec une lame tranchante en pierre d’Ethiopie, ils font une incision le long du flanc, retirent les viscères, nettoient l’abdomen et le purifient avec du vin de palme. Ensuite, ils remplissent le ventre de myrrhe, de cannelle et d’aromates et le recousent. Après quoi, ils salent le corps en le couvrant de natron. Après septante jours, ils lavent le corps et l’enveloppent de bandes de lin enduites de gomme. Les parents font faire un sarcophage de bois dans lequel ils déposent le corps, et le conservent dans une chambre funéraire où ils l'installent debout, dressé contre un mur ».
- Ramsès ! dis-je d’une voix ferme. Je ne crois pas qu’une telle description soit appropriée au cours d’un repas.
- Cela n’a coupé l’appétit à personne, que je sache ! rétorqua mon époux tout en appelant, d’un geste auguste, un commis pour lui commander le café.
En sortant de l’hôtel, nous rencontrâmes Cyrus Vandergelt sur la terrasse, en compagnie de Miss Jane Travel-Taners et sa duègne maussade. J’eus une soudaine inspiration.
- J’ai mes adieux à faire à Miss Jane, dis-je à Emerson. Je vous rejoindrai plus tard au musée – et Cyrus me raccompagnera.
Mon époux me dévisagea d’un œil suspicieux, manifestement tiraillé entre l’envie de retourner immédiatement au Boulaq et celle d’approfondir mes réelles motivations.
- Humph ! céda-t-il soudain. Je ne sais ce que vous manigancez, Peabody, mais, comme de coutume, vous n’en ferez qu’à votre tête. Ne vous attardez pas !
Nefret et Ramsès s’étaient arrêtés pour saluer les convives, et faire leurs adieux à la jeune fille qui avait été un temps leur compagne d’études. Ils me lancèrent un regard interrogateur, puis se précipitèrent pour rattraper Emerson qui s’éloignait déjà d’un pas de conquérant. Je les suivis des yeux en souriant.
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01:40 Publié dans LA NUIT ROUGE DE SOBEK | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
24.05.2008
Nouvelle parution
Un nouveau titre d'Elisabeth Peters est annoncé pour le mois de septembre 2008 aux éditions Hachette : LA NECROPOLE DES SINGES, c'est à dire la traduction officielle (enfin !!!) de THE GOLDEN ONE.
Il s'agit des aventures qui suivent le "Retour de Sethos" (= LORD OF THE SILENT) toujours pendant la première guerre...
| En Egypte, la famille Emerson commence une nouvelle saison de fouilles archéologiques. Des antiquités de grande valeur sont mises en vente au Caire et à Louxor. Selon la rumeur, elles proviendraient de tombes inconnues récemment découvertes. Plusieurs meurtres sont commis et les Emerson sont eux-mêmes victimes d'agressions. Que veut-on les empêcher de découvrir dans "la main du dieu" ? Par ailleurs, l'oncle Séthos est accusé d'être passé à l'ennemi, Ramsès devra-t-il se réengager dans les Services Secrets pour prouver son innocence ? |
17:12 Publié dans Généralités | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
chapitre 9 - fin
Ils arrivèrent au musée où Wellington leur ouvrit la porte, l’air aussi hagard que la veille. Son costume était fripé comme s’il avait dormi dedans. Il annonça aussitôt avoir reçu de M. Maspero un télégramme qui annonçait son retour pour le soir même.
- Pas trop tôt ! grommela grossièrement Emerson qui se dirigeait déjà vers la salle de Sobek où s’entendaient les bruits d’une intense activité.
La poussière s’était infiltrée partout, recouvrant les piles de caisse et les statues emmitouflées de toile protectrice, tandis que leurs pas la marquaient sur le sol dallé. Les Egyptiens avaient bien avancé le travail, mais l’extrémité du tunnel restait encore invisible.
- Damnation ! s’écria Emerson qui était descendu vérifier. Il n’y a pas le moindre espoir de voir rapidement le bout de cet éboulis.
- J’ai trouvé autre chose, Maître des Imprécations, dit alors Abdullah, son vieux visage ridé tout plissé d’un plaisir anticipé.
A sa suite, ils se rendirent jusqu’au couloir d’accès où devait se trouver – en principe – la seconde entrée du tunnel. Emerson désigna à son épouse, tout au bout du long passage, l’angle que formait l’épaisse cloison du bureau du conservateur et le mur extérieur d’une petite cour intérieure où, en partie basse, se trouvait la dalle qui sonnait creux qu’ils avaient précédemment découverte. Pourtant, ce fut un peu plus loin qu’Abdullah se pencha sur une autre partie du mur –exactement semblable au reste à ce qu’il semblait.
- Rien ne sonne creux par ici, s’exclama Emerson après avoir vérifié – il regarda son vieil ami d’un œil intrigué.
- Mais cet endroit est bien plus proche des taches d’huile, grimaça l’autre en gloussant de joie. Et c’est pour ouvrir que l’on a besoin de lumière, Emerson.
Il se pencha et manœuvra, avec un déclic métallique, une sorte de ressort dans la pierre. La mère de Ramsès poussa un cri involontaire. Le geste d’Abdullah avait fait basculer la dalle qu’Emerson lui avait indiquée et venait de s’ouvrir juste devant elle - comme la bouche d’un monstre vorace - un trou noir et béant. Elle se pencha pour découvrir un étroit passage descendait vers l’inconnu. Il y eut aussitôt une bousculade pour mieux voir mais Emerson ramena le calme à grands cris. Muni d’une torche, il s’agenouilla et éclaira l’ouverture. Ils virent un boyau étroit dans lequel ils ne pourraient pénétrer qu’un par un - par en rampant mais néanmoins sans pouvoir tenir debout.
- Impossible de deviner ce qui nous attend au bout, marmonna Emerson, assis sur ses talons, en se frottant le menton. Bien, tout cela a l’air solide – et beaucoup plus ancien que le tunnel de la salle de Sobek. Je passe le premier. Peabody, restez derrière moi. Ramsès attendez que je vous donne le signal pour nous suivre – Nefret, c’est également valable pour vous. Abdullah allez chercher Daoud, puis vous resterez dans le couloir pour surveiller nos arrières. Dites aux autres qu’ils peuvent arrêter le travail pour l’instant. Je ne sais pas ce que je vais trouver, et je ne veux pas être dérangé par des bruits parasites.
***
Avec un sentiment d’expectative fiévreuse, je me glissai à la suite d’Emerson dans l’étroit passage. J’avais beaucoup plus de facilité que lui pour avancer courbée en deux, la haute taille de mon imposant époux gênant ses mouvements. Je l’entendis marmonner des imprécations tandis qu’il se cognait la tête – ou les membres – aux aspérités de la pierre. Le passage avançait en pente assez raide, mais je vis qu’une corde était fixée par des rivets dans la paroi pour faciliter la descente. Je n’avais cependant nullement l’opportunité d’étudier attentivement les lieux, toute mon attention restant fixée sur l’arrière-train d’Emerson juste devant moi. Le chemin me parut long. En vérité nous ne fîmes qu’une trentaine de mètres avant d’aboutir dans une galerie où je me redressai avec soulagement. La pièce était longue et étroite, avec un plafond voûté à environ trois mètres de haut. C’était sans aucun doute la crypte où Kevin avait été retenu prisonnier. Je vis d’ailleurs une paillasse jetée contre un mur, et une jarre d’eau à côté.
- C’est sans nul doute la crypte que Kevin a été retenu prisonnier, Emerson, dis-je.
- Bien entendu, répondit-il d’un ton machinal, le corps crispé, les poings serrés, toujours aux aguets en agitant sa torche alentour. Ramsès ! hurla-t-il soudain en me faisant sursauter. Vous pouvez descendre avec Nefret.
J’entendis les enfants s’approcher. Comme Emerson, je fis pivoter ma torche autour de moi. La pièce était dépourvue de décorations, le sol sablonneux, les murs nus, et une grille non loin de moi recouvrait l’entrée probablement d’un puits. L’atmosphère poussiéreuse et trop sèche était quelque peu oppressante. Alors que la tête de Ramsès émergeait du boyau, je poussai un cri strident. Mon fils bondit en avant, Nefret jura vigoureusement quand sa tête heurta le linteau de l’ouverture et Emerson se jeta sur moi. Il s’arrêta net, ayant vu ce qui avait causé ma surprise. J’entendis aussi le halètement de surprise que Ramsès ne put réprimer. Ma torche éclairait un long brancard de bois où trônait le plus énorme crocodile momifié que j’aie jamais vu, de près cinq mètres de long. Seule la tête racornie de la bête émergeait de son cocon de bandelettes jaunies. Sobek, le dieu crocodile exhibait toutes ses dents dans un rictus féroce.
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23.05.2008
chapitre 9 - e
- Al Hamdoulilah ! cria-t-il en se jetant à genoux dans la poussière, ployant l’échine pour baiser les pieds d’Emerson.
Dès son appel, Emerson s’était ramassé sur lui-même, les poings serrés, prêt à contrer tout mouvement de fuite du garçon. Sa soumission le prit complètement au dépourvu. En remarquant l'expression horrifiée de son visage, je réprimai un sourire. Amine avait choisi – probablement inconsciemment – la meilleure façon d’échapper à la colère de mon bouillant époux. La noble nature d’Emerson était certes impulsive, mais il ne frapperait jamais un homme (et encore moins un enfant) à genoux. Sa force si justement renommée se trouvait ainsi désarmée devant une faiblesse que son bon cœur – qu’il tentait vainement de dissimuler – poussait au contraire à défendre.
Voyant Emerson se dandiner gauchement tout en essayant d’échapper (sans oser se montrer brutal) aux mains qu’Amine crispait autour de ses chevilles, je me décidai à intervenir.
- Il suffit, mon garçon, dis-je d’un ton ferme. Relevez-vous et discutons calmement.
Je dois avouer que mon petit discours demeura lettre morte. Bien au contraire, Amine était maintenant secoué de gros sanglots et se tapait sa tête contre le sol – ou du moins contre les pieds d’Emerson. La situation devenait quelque peu irréaliste. Je jetai un regard alentour. Nous étions heureusement isolés des regards indiscrets par le rideau d’arbres. Ramsès intervint alors et pencha sa haute taille vers la forme prostrée. Dans son arabe le plus fleuri, il murmura quelques mots de réconfort. Amine s'immobilisa brusquement. Le silence qui en résulta me parut fort agréable – puis la voix persuasive de Ramsès reprit son argumentation.
Peu après, Amine accepta de se relever et de nous suivre jusqu'à des rondins de bois posés sur le sol, prêts à être débités, où nous nous assîmes tous. Le visage du garçon était maculé de larmes et de poussière, ses yeux rougis par l’inquiétude et la fatigue clignaient sans oser se fixer. Après un bref toussotement, Emerson fit un effort notable pour assourdir la puissance naturelle de sa voix en interrogeant son larmoyant vis-à-vis.
- Reprenons au début. Qu’est-il exactement arrivé à ton père ?
J’eus un bref mouvement de surprise. Ce n’était pas la première question qui me serait venue à l’esprit.
- Mon père ne va pas bien, Maître des Imprécations, répondit le garçon d’un débit haché. Il a été arrêté il y a quelques mois. Avant cela, il était jardinier ici même – à l’Ezbekieh – mais ils n’ont pas voulu le reprendre quand il est sorti de prison.
- Et tu as pris sa place, dis-je gentiment.
- Je ne peux pas abattre le même travail, répondit Amine, les yeux baissés. La vie est devenue difficile pour nous.
- Humph, grommela Emerson, ému – et gêné de l’être. Pourquoi nous as-tu menti chez Bassam l’autre soir en prétendant que Ricetti était mort en prison ?
- Il n’est pas mort ? s’exclama Amine en ouvrant de grands yeux.
Nous fixâmes tous sur lui le même regard suspicieux. Son effarement paraissait sincère. Le doux visage de Nefret exprimait une compassion et une confiance totales. Ramsès et Emerson étaient plus circonspects. Je devais avouer pour ma part que j'étais convaincue.
- Très bien, continua Emerson – et je sus à sa voix qu’il accordait au garçon le bénéfice du doute. Explique-nous alors pourquoi le croyais-tu mort.
- C’est ce que mon père m’a dit, Maître des Imprécations, balbutia l’autre en secouant la tête, l’air toujours aussi étonné. Tout le monde ne parlait que de cela quand il est arrivé en prison. Ricetti était une célébrité là-bas ! Il s’est battu avec un autre détenu et il a reçu un coup de couteau – son ventre était ouvert. Personne ne l’a plus revu ensuite. On disait qu’il était mort.
- Crénom ! s’exclama Emerson.
Je le regardai d’un air mécontent – ce langage était inadmissible ! – mais je savais (bien entendu) qu’il se remémorait les renseignements obtenus le matin même de son « vieil ami ». Se pouvait-il que Ricetti ait été déporté dans les oasis alors même que le bruit de sa mort se répandait ? C’était possible. Les rumeurs couraient sans doute aussi vite dans une prison que dans les salons. Je ne connaissais pas personnellement les usages du milieu carcéral, mais je pouvais en présumer.
Amine cependant continuait à répondre aux questions d’Emerson. Il répéta que son père avait eu vent d’un « contrat » lancé contre nous, Ricetti ayant offert une forte somme pour se venger de ceux qui l’avaient mené à sa perte. Le garçon ne savait absolument pas qui avait pu accepter cette tâche – ni comment pourrait ensuite être réglé le montant promis. Il raffirma avoir appris par hasard notre présence au restaurant de Bassam, et jugé bon de nous prévenir de cette menace. « Le Maître des Imprécations est célèbre en Egypte », nous dit-il et sa famille faisait partie de ceux qui admirait cette vivante figure de légende.
- Parlons maintenant de tes visites à Dar el Sajara, dit Emerson, coupant net à cette apologie.
Le garçon bafouilla aussitôt, reprenant son regard traqué. Devant notre regard attentif mais non hostile, il se calma peu à peu et expliqua que, après la récompense offerte par Emerson le soir de sa première révélation, il s’était demandé si nous ne pourrions pas lui offrir la situation que le jardin de l’Ezbekieh refusait à son père. Il n’avait eu aucun mal à apprendre où nous avions déménagé et s’était présenté à notre porte, demandant à nous parler, prétendant bien nous connaître. Lorsqu’Hafid en avait conclu qu’il faisait partie de la famille d’Abdullah, Amine n’avait pas démenti. Une fois entré, sa belle assurance avait commencé à vaciller mais il avait entendu des voix au fond du jardin et s’était dirigé droit vers elles. Il s’était figé derrière un buisson en réalisant qu’il s’agissait d’Egyptiens inconnus, et qu’ils étaient nombreux. Découragé, pensant sa tentative vaine, il avait rebroussé chemin. Il n'avait pas revu Hafid, ni remarqué Gamal - qui le surveillait pourtant. Je hochai la tête. Ce récit correspondait en tout point avec celui de notre jardinier, et je n’avais aucune raison de soupçonner une coalition entre eux. Je sentis qu’Emerson était aussi désarçonné que moi. Il y eut un silence.
- Tu es revenu une seconde fois à Dar el Sajara , une nuit, fit remarquer Ramsès de sa voix calme.
- Oui, avoua l’autre en se tordant les mains.
- Et tu as agressé mon homme de garde ! tonna Emerson, ce qui fit aussitôt se recroqueviller le garçon.
- Je ne voulais pas ! protesta-t-il. En vérité, j’étais venu vous avertir qu’un nouveau danger vous menaçait. Quand j’ai quitté votre maison, la première fois, un homme m’a intercepté – un Egyptien, jeune, grand, au visage sévère, qui m’a demandé ce que je faisais là. J’ai cru que c’était un homme à vous, aussi je lui ai raconté toute mon histoire. Malheur à moi ! Cet homme était le sheïtan, le démon ! Il déteste les Inglizi – et vous en particulier, Maître des Imprécations – et à partir de ce moment-là, j’ai été entre ses mains. Il est cruel et mauvais – je ne pouvais pas refuser. J’ai voulu revenir à Dar el Sajara pour vous prévenir contre lui, mais sans qu’il me voie. Aussi j’ai escaladé le mur une nuit et un homme gigantesque s’est jeté sur moi. J’ai fui. Il m’a rattrapé. J’ai eu peur et j’ai sorti mon couteau pour me défendre. Il y avait du sang sur la lame, alors que je ne savais même pas que je l’avais frappé. Après un tel acte, je n’ai jamais osé revenir.
- Qui est cet homme ? demanda Emerson, les yeux plissés. Que t’a-t-il demandé de faire ?
- Je ne connais pas son nom, gémit Amine en se tordant les mains. Il m’aurait tué si je lui avais désobéi. Je venais juste de retrouver un travail. Un jardinier ami de mon père nous est venu me dire que le restaurant Santi cherchait un aide pour ses jardins. Ils m’ont engagé. L’homme vient ici quand il a besoin de moi.
- Que t’a-t-il demandé de faire ? répéta Emerson.
- Il voulait que je vous tue, balbutia Amine les yeux fous.
- Et tu as essayé, n’est-ce pas ? insista Emerson tandis que Nefret poussait un petit cri désolé. Tu as suivi mon fils et son ami dans le khan el Khalili, et tu les as attaqués.
- Non ! (Le hurlement jaillit sur un ton si aigu que j’en sursautai). Je n’ai jamais accepté ! L’homme a dit qu’il me tuerait si je n’obéissais pas, mais je n’ai jamais accepté.
- Très bien dit Emerson en mettant de façon bienveillante sa lourde main sur l’épaule tremblante d’Amine. Je te crois. Ma’a salâma (Nda : sois sans crainte).
Puis il donna au garçon toute la monnaie contenue dans ses poches.
Peu après, suivant le pas conquérant d’Emerson, nous retraversâmes les jardins embaumés tout en réfléchissant à ce que nous venions d’apprendre. Nous étions tombés d’accord pour croire à cet incroyable récit. Amine n’avait pas revu l’homme ces derniers jours, et il avait promis de nous prévenir aussitôt si l’autre reprenait contact. L’ami de son père (celui qui l’avait fait engager chez Santi) servirait d’intermédiaire.
- Je n’aurais jamais imaginé qu’il puisse être innocent, dis-je en montant dans un fiacre que nous hélâmes rue de Boulaq.
- L’est-il réellement ? répondit Emerson, d’une voix bourrue.
- Oh, professeur ! s’exclama Nefret. Vous dites cela par pure provocation. Vous avez bien remarqué combien ce malheureux était épouvanté. Et puis ce qu’il dit correspond exactement à ce que Mr O’Connell nous a rapporté – or Amine ne pouvait pas savoir qu’il était observé, n’est-ce pas ?
- Je suis d’accord, remarqua Ramsès d’une voix traînante. Amine était bien trop affolé pour vous mentir, Père.
- C’est en étant affolé qu’il a frappé Daoud, rappela Emerson. Il faut se méfier des faibles quand ils sont acculés. La force herculéenne de Daoud s’est trouvée désarmée devant un adversaire aussi misérable. Pourquoi riez-vous, Peabody ? J’espère que ce n’est pas de moi !
- Mais non, mon chéri, répondis-je gaiement, mais je m’étais fait la même réflexion à votre sujet – je veux dire en ce qui concerne la force herculéenne désarmée. Vous n’avez pas assommé Amine, n’est-ce pas ? Tout autant que Daoud, vous avez un cœur à défendre les plus faibles !
Curieusement, ma réflexion fut fort mal reçue et Emerson s’enfonça dans un silence boudeur.
* * *
Manuscrit H
Ramsès avait réprimé un sourire en entendant sa mère taxer son père de défenseur des faibles. Emerson considérait toute forme de bonté affichée comme une déficience indigne de lui, mais ceux qui le connaissaient bien ne s’y trompaient pas. Sa réaction indulgente face à Amine était donc parfaitement dans son caractère. Pour sa part, Ramsès ne s’étonnait pas de découvrir Amine innocent. Cela expliquait en partie le manque de succès de leurs recherches nocturnes, à David et à lui, dans les cafés et les bas-fonds que le jeune garçon ne fréquentait pas. Par contre, il s’étonnait que ses parents n’aient pas tiqué à la description du « sheïtan ». S’il avait pu précédemment penser qu’O’Connell s’était mépris quant à sa description d’un Egyptien authentique, Amine qui l’avait vu de près ne se serait pas laissé prendre à un déguisement. De plus, la première fois, le garçon avait rencontré l’inconnu en faction devant Dar el Sajara. Il était peu probable que l’un des assistants du musée – et Oliver Newton-Jones en particulier – ait ainsi pu disparaître plusieurs heures en pleine journée sans avoir de justifications à fournir. Le champ des coupables potentiels se restreignait et Ramsès n’aimait pas du tout ce qui se dessinait.
- Il est encore tôt ! s’exclama soudain Emerson. Il serait ridicule de rentrer déjà. Passons plutôt voir comment avance le travail d’excavation au musée.
- Mais le fiacre est déjà presque arrivé, Emerson, protesta la mère de Ramsès en se penchant par la fenêtre.
- Quelle importance ! répliqua son époux en donnant derechef un ordre bref au conducteur.
Avec un fatalisme tout oriental, l’homme ne s’étonna pas de voir ses clients lui demander de les ramener quasiment à l’endroit où ils étaient montés dans son véhicule.
- Nous allons retourner à l’endroit précis où nous avons pris ce fiacre ! s’exclama la mère de Ramsès.
- Il fallait y penser avant, marmonna son époux. Nous n’avons heureusement plus à nous préoccuper des horaires de votre satané précepteur. Il ne s’agit pas de perdre davantage de temps. La situation commence à s’éclaircir.
- Vous n’avez plus de monnaie, répliqua-t-elle sèchement. Comment comptez-vous payer le conducteur pour ce double – et inutile – trajet ?
Ses parents continuant à se lancer des piques, Ramsès regarda Nefret qui retenait un fou-rire. Elle portait une jolie robe dont le bleu doux était assorti à ses yeux myosotis, et ses cheveux blond roux bouclaient en mèches folles autour de son front pur. La jeune fille croisa son regard et lui fit une grimace comique. Ramsès haussa les sourcils d’un air hautain, arborant ce que sa famille appelait « son air de pharaon ».
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11:49 Publié dans LA NUIT ROUGE DE SOBEK | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




