31.05.2008
chapitre 11 - a
Chapitre 11
Il ne faut pas rincer la coupe de l'amitié avec du vinaigre. (Proverbe arabe)
Manuscrit H
Ramsès avait été plus que surpris la veille lorsque son père prit un air de conspirateur tout en les entraînant, David et lui, dans le jardin.
- Je voudrais vous dire un mot en privé, Ramsès, David.
- Oui, Père, répondit Ramsès sans se compromettre.
Dès qu’Emerson se mit laborieusement à évoquer les ardeurs (naturelles) de la jeunesse, il se crispa. Mon Dieu ! pensa-t-il, je suis sur le point de recevoir le bon vieux sermon que tout père est censé adresser à son fils au sortir de l’enfance. Je ne pense pas que je pourrais le supporter, surtout s’il essaie de me dire comment… L’annonce brutale le prit au dépourvu. Tandis que des pensées éparses traversaient son esprit, il essaya de maîtriser ses émotions. Tout un été dans la tribu bédouine du cheik Mohammed ? Aucune contrainte mais le désert brûlant, les chevaux, la liberté… Bien qu’il gardât un visage impassible, en lui de tumultueux sentiments enflaient comme des vagues marines, flux et reflux charriant tour à tour enthousiasme et regret, désir et déchirement. Il écouta Emerson justifier sa décision, les oreilles bruissant sous l’afflux de son sang, les battements accélérés de son cœur.
- Je suis d’accord, Père, dit-il soudain.
- Vous essayez toujours de vous montrer raisonnable, ajouta son père en évitant soigneusement de le regarder. Je ne recommande pas cette attitude, mon garçon. Pourquoi dissimuler vos pensées, vos sentiments ? Je n’ai jamais agi ainsi – votre mère non plus.
- Mère est-elle au courant de cette idée – hum – inattendue, Père ? demanda Ramsès.
C’était un coup bas et les yeux d’Emerson cillèrent brièvement.
- Pas encore, admit-il avec un sourire penaud.
- C’est une excellente idée, Père, et – hum – je vous en remercie.
- Humph. (Emerson était devenu rouge brique d’embarras.) N’hésitez pas à vivre pleinement cette expérience, Ramsès. Suivez votre instinct, c’est un bon guide après tout.
Ramsès se sentait à court de mots. Un moment après, Emerson s’éloigna, et il le suivit des yeux, songeur. Cet échange l’avait à la fois touché et amusé. Il n’était pas facile pour son père d’évoquer ce genre de choses, mais quand il s’y mettait, il allait droit au but et enfonçait le clou à fond. Avec un sourire, Ramsès se remémora ses premières questions sur la procréation – il avait alors huit ans – l’affolement de son père chargé par sa mère de cette délicate partie de son éducation. Emerson avait timidement évoqué les amibes….
Avait-il été trop enclin ces derniers mois à s’enfoncer dans un rêve impossible à atteindre ? L’évidence s’imposa soudain. Il était temps pour lui de suivre sa propre voie, de découvrir ce dont il était capable – d’autres plaisirs, d’autres passions – et plus tard, qui sait ? Réalisant alors que David n’avait pas même ouvert la bouche, il se tourna vers son ami, un peu honteux de son égoïsme.
- Qu’en penses-tu ? demanda-t-il. Un été chez les Bédouins – c’est plutôt inattendu, n’est-ce pas ?
- C’est plutôt inespéré, veux-tu dire ! répondit David avec un enthousiasme si intense que son débit en devint haché. Oh, Ramsès – c’est merveilleux ! Je vais vivre comme un Egyptien, assouvir une partie de mon atavisme – savoir enfin qui je suis !
- Je me rappelle cette discussion indigne d’un gentleman que nous avons eue l’autre nuit, dit Ramsès d’une voix soigneusement contrôlée. Je crois, mon vieux David, que de fort intéressantes et nouvelles perspectives nous attendent cet été. (Il éclata d’un rire jeune et insouciant devant le regard horrifié qui le toisait.)
- Crois-tu que Tante Amelia acceptera ? demanda son ami, soudain rembruni.
- Ce n’est pas elle qui m’inquiète, rétorqua Ramsès, les sourcils froncés. Je crains plutôt ce que dira Nefret de ne pouvoir venir avec nous.
- Oh !
En entendant ce son étranglé, Ramsès eut ce que sa mère aurait appelé un sinistre pressentiment. Son ami était-il au courant ? Il lui jeta un regard en coin, mais David avait le regard fixe, un sourire vague aux lèvres, aussi ne chercha-t-il pas à en savoir davantage.
* * *
Lettre collection B
Mon petit chou,
Nous allons bientôt retourner à Louxor ! Enfin ! Je croyais aimer le Caire, mais je n’ai pas trouvé ce séjour si passionnant – nous n’avons fait que traînasser au musée. Je crois que l’affaire Sobek est désormais réglée. Je n’ai pas tout compris mais Tante Amelia va nous en faire un petit compte-rendu détaillé – à son habitude.
Je viens de passer la journée à écrire des lettres pour solliciter mon admission pour cet été à la faculté de médecine de Londres – bien que j’aie peu d’espoir que le célèbre docteur Aldrich Blake m’y accepte. Sinon, il me restera l’école féminine de médecine, la seule institution de notre nation prétendument éclairée pour qu’une simple femme puisse suivre de tels cours. N’est-ce pas horriblement injuste ? J’ai entendu aussi parler des facultés d’Edimbourg ou de Glasgow, mais jamais le professeur et Tante Amelia n’accepteraient que je m’y rende – seule. Je vous avais parlé de la naissance de ma vocation, n’est-ce pas ? Je vous assure qu’elle s’est affirmée ces derniers jours, je ne consentirai jamais à ne pas avoir de rôle actif dans la société. Malgré ma répugnance initiale concernant Miss Jane, c’est elle qui m’a donné mon premier espoir. Je ne l’oublierai jamais. Elle est partie avec son père faire une croisière sur le Nil. Vous devriez le faire également un jour, ma chérie, c’est si merveilleux.
Je vais maintenant vous apprendre une nouvelle ébouriffante qui va vous attrister, je le crains : Ramsès et David ne rentreront pas avec nous en Angleterre à la fin de la saison. Le professeur – sans même en avertir Tante Amelia – s’est arrangé avec son vieil ami le cheik Mohammed pour que les garçons passent tout l’été dans sa tribu bédouine, où ils seront adoptés comme membres temporaires. Tante Amelia a fait une belle scène, vous vous en doutez, mais elle a fini par céder. J’en suis la première surprise. Rien n’a pu faire que je puisse y aller aussi. J’ai même essayé de m’arracher des larmes – en vain. Quelle affreuse injustice ! Ne serait-ce pas merveilleux de pouvoir aussi faire de longues promenades à cheval dans le désert ? De boire du thé berbère en dormant dans une tente sous les étoiles ? En réalité, je ne raffole pas de ce breuvage que je trouve trop bouilli, trop sucré. Saviez-vous que le thé à la menthe (le gun powder) a initialement été envoyé dans les pays arabes car il était de mauvaise qualité, fortement amer, et donc indigne d’un gosier britannique ? Les habitants de ces pays buvaient alors de la simple infusion de menthe (si terriblement fade). Ils ont donc appris à mélanger les deux. Curieux la façon dont s’instaure une tradition n’est-ce pas ?
A bientôt ma très chère,
Tendrement,
Nefret
* * *
Après le déjeuner, j’errai un moment en solitaire dans le jardin. Je ressentais une certaine tristesse à l’idée de quitter définitivement Dar el Sajara. J’avais peu profité de la maison mais je sentais que j’aurais pu m’y attacher. J’espérais du fond du cœur retrouver les mêmes agréments dans la nouvelle demeure qu’Emerson avait fait bâtir pour nous à Louxor, mais j’en doutais. Comme si le simple fait de penser à mon époux suffisait à le matérialiser, je l’entendis m’appeler d’une voix de stentor, aussi je me retournai tandis qu’il arpentait les allées de son pas énergique. La vue de mon époux – comme de coutume – apaisa mon humeur nostalgique.
- Vous avez l’air bien songeur, ma chérie, dit Emerson en arrivant près de moi – il jeta un prudent coup d’œil alentour avant de me donner un petit baiser furtif. Vous nous avez offert une belle démonstration, ce matin. Joli travail !
- Je vous remercie, dis-je en me rengorgeant.
- Bien entendu, ajouta-t-il avec un sourire fat, j’avais quasiment tout compris, ce qui n’était vraiment pas le cas de Vandergelt. Il est vrai que nos indices étaient plutôt rares. De plus, vous aviez quasiment tout gardé pour vous, Peabody, que ce soit les confidences de la signora Pellarini, les révélations posthumes de la signora Petri – je m’y perds avec ces Italiennes ! – ou la confession d’Hamad al Mekkawi. Ce n’était pas très sport !
- Vous aviez également gardé pour vous vos petites manigances avec vos « vieux amis » – Alan Parkson ou le cheik Mohammed, répondis-je d’une voix menaçante.
- Vous n’allez pas remettre cela sur le tapis ! s’exclama Emerson. Grâce à ma brillante idée, les garçons vont apprendre à devenir des hommes, des vrais.
- Du moins selon les critères d’un Bédouin ! rétorquai-je, acide. Mon âme de féministe ne peut cautionner ce genre de propos, Emerson, cependant j’admets que certaines civilisations dites « primitives » ont un système d’apprentissage plus rationnel que la politique de l’autruche pratiquée dans nos pays soi-disant « civilisés » . Ils vont prendre leur envol…
- Je vous demande pardon ?
- Rien, dis-je pensivement. Me trouvez-vous trop matérialiste, Emerson ?
- Qui a osé vous traiter ainsi ? s’écria mon époux en m’enlaçant. Matérialiste, vous ? Humph. Certes, ma chérie, vous l'êtes – mais vous êtes aussi romantique et pleine d’imagination. Parfois trop ! Vous ai-je récemment rappelé que vous étiez aussi la lumière de ma vie ? (Il me donna cette fois un baiser qui n’avait rien de furtif.)
- Emerson, dis-je en me dégageant, un peu essoufflée. Ce n’est vraiment pas l’endroit idéal pour ce genre d’effusions. Je m’étonne d’ailleurs que Ramsès ne soit pas encore apparu.
- Il n’y a qu’Anubis qui nous regarde d’un air réprobateur, dit Emerson – il cueillit une rose qu’il se mit à effeuiller. Il y a une question que j’ai omis de vous poser ce matin. Qu’en est-il de ce message qu’Abdullah n’a jamais reçu ? Je n’ai jamais trouvé le temps de retourner au Shepheard’s vérifier si le safragi à qui je l’avais confié était enfin revenu de son village.
- C’est inutile, mon chéri, dis-je sereinement. C’est Feisal qui l’a subtilisé – et, avant qu’Emerson ne recommence à s’emporter, je lui racontai ma visite de la veille à Aziyeh, évoquant la tumeur qui condamnait le fils d’Abdullah à brève échéance.
- Crénom ! s’exclama Emerson. Et combien de temps… ?
- Oh, dis-je, plusieurs années sans doute, mais il souffrira de plus en plus, surtout à la fin. Le pauvre Feisal a dérobé ce courrier dans une crise de jalousie, parce que vous convoquiez son père, son oncle et son frère – et pas lui. Il n’est pas facile pour un aîné de se voir supplanter par un cadet plus brillant.
- Il n’est pas facile non plus pour lui de voir le sort si différent qui est échu à David, remarqua Emerson en hochant la tête. Je veillerai dorénavant à ce que Feisal ne soit plus soumis à ce genre de tentations. Humph. Abdullah est-il au courant ?
- Certainement, dis-je. Il s’adresse aussi des reproches à ce sujet.
- Il y a autre chose, ajouta Emerson, en s’agitant, un peu gêné. Vous n’avez pas abordé le sujet devant Nefret, je le comprends bien, mais je me demandais… hum – avez-vous résolu la question des errances nocturnes de Travel-Taners ?
- Certainement, dis-je en lui jetant un regard scrutateur, et vous aviez raison, Emerson. Il semble bien qu’il y ait une affaire romanesque entre lui et Miss Camilla.
- Rom… ? s’étouffa Emerson. Avec cette horrible vieille bi… ? Mais enfin ! Comment diable le savez-vous, Peabody ?
- Sa fille m’en a parlé, répondis-je aimablement.
Lorsqu’Emerson me laissa, je restai un moment songeuse, assise sur le banc où finalement je n’avais jamais eu le loisir de prendre le thé. Je repensai à la très curieuse conversation que j’avais eue avec la jeune Miss Jane, sur la terrasse du Shepheard’s, juste avant son départ.
* * *
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09:23 Publié dans LA NUIT ROUGE DE SOBEK | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note





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