29.05.2008
chapitre 10 - d
Merci, mon cher ami, dis-je en le remerciant d’un sourire. Bien, l’histoire commence donc il y a de nombreuses années en Italie, alors que la signorina Petri, une jeune fille ravissante mais quelque peu écervelée entrait au consulat de Vérone en tant que secrétaire. Pour son malheur, elle y croisa un être machiavélique et odieux, Giovanni Ricetti, qui se trouva être son supérieur hiérarchique. Ils eurent… – hum – une relation dont naquit un fils illégitime.
- Une relation, s’étouffa Emerson en lâchant sa pipe. Bon Dieu ! Je croyais que cette immonde crapule ne pratiquait que les…
- Emerson ! m’exclamai-je avec un regard fulgurant tout en lui indiquant Nefret de la tête.
- Que signifie au juste « préférer l’amour grec » ? demanda la jeune fille – question qui fut suivie d’un silence consterné.
- Humph, grogna mon époux abominablement gêné.
- Hum, dis-je d’une voix atone tandis que Ramsès dévisageait Nefret d’un regard insondable et que David ouvrait et refermait la bouche comme une carpe. Je refuse formellement d’aborder ce sujet inconvenant, Nefret mais… – disons seulement que, par la suite, le signor Ricetti ne manifesta plus aucun intérêt pour la gent féminine. Et il n’est pas question d’approfondir la question, ajoutai-je rapidement pour couper court à une demande de précision de la jeune fille – qui pinça les lèvres et me jeta un regard boudeur. Où en étais-je, nom d’un chien ?
- Seriez-vous troublée, ma chérie ? ricana Emerson.
- Pas du tout, mentis-je. Ah oui ! Très vite, la pauvre signorina fut abandonnée par son amant et dut laisser le bébé à la garde de sa vieille nourrice – ou bien était-ce sa tante ? Aucune importance ! Le fait est qu’elle se désintéressa de l’enfant qui fut élevé loin d’elle. En réalité, elle ne fréquentait pas davantage son ancien suborneur. Nommé agent consulaire, Ricetti avait été envoyé en Egypte, et plus exactement à Louxor. Cinq ans passèrent…
Il y a tout juste vingt ans, la signorina eut également l’occasion de partir pour l’Egypte – et j’avoue ne pas exactement savoir dans quelles circonstances – et décida de prétendre avoir été mariée. Peut-être prévoyait-elle que la présence de son fils serait un jour à justifier, la nourrice (ou la tante) étant déjà âgée. Ce fut donc sous le nom de la signora Petri qu’elle fut engagée au Service des Antiquités où son… – hum – savoir-faire fut apprécié. Elle y gravit peu à peu les échelons et devint assistante du directeur. De son côté, Ricetti avait entamé à Louxor une fort lucrative carrière d’escroc. Il se tenait donc au courant du nom de ceux qui travaillaient au Service des Antiquités. Pendant un temps, il ne se manifesta pas. Cependant, quand ses exactions devinrent si outrées qu’il fût révoqué de son poste, il s’afficha ostensiblement en marge de la loi. Il se fit alors reconnaître de la signora, la menaça de révéler son licencieux passé, et obtint d’elle de précieux renseignements.
- Charmant personnage ! remarqua Emerson avec cynisme.
- Votre instinct ne vous avait pas trompé, Emerson, continuai-je, quand vous affirmiez que les vols au musée duraient depuis plusieurs années. Ainsi que l’a découvert par la suite M. Maspero, ils ont débuté il y a dix ans. L’idée en est venue à Ricetti quand il a su que le Boulaq serait en partie transféré à Gizeh. Cependant, il eut l’intelligence de comprendre que ses « prélèvements » devaient rester modestes, aussi son petit trafic a-t-il gentiment prospéré.
Avec le temps, la signora se mit à haïr le chantage dont elle était victime. Elle était alors en contact avec Mr Hawkins, une brute sans scrupules engagée au musée par herr Brugsch mais qui obéissait également aux ordres de Ricetti. Les objets volés étaient écoulés à l’étranger – et les risques minimes puisque la dispersion des sites interdisait l’inventaire des antiquités. Il y eut alors deux aléas imprévus dans ces rouages bien huilés.
Le premier fut que le fils de la signora apparut au Caire. En mourant, sa tante (ou sa nourrice) lui avait révélé la vérité sur sa naissance et il tenait à connaître sa mère. Je ne pense pas que leur première rencontre fut particulièrement chaleureuse. Il lui en voulait certainement de l’avoir abandonné – et elle souffrit de revoir ce témoin vivant de sa dramatique erreur de jeunesse. Cependant, en guise d’expiation – ou encore pour se libérer de l’emprise de Ricetti – la signora donna sa démission et proposa au Service son fils pour la remplacer, puis elle s’enferma en solitaire dans son petit appartement. Les qualifications du garçon furent jugées acceptables, je ne sais si elles furent falsifiées ou non. Comme nous le savons, peu après son arrivée, il renia le nom qu’il avait reçu en baptême – aussi Romeo Giovanni Petri devint-il John Peters, un jeune assistant solitaire qui n’avait que peu de rapports avec sa mère.
- Ricetti ne se prénomme-t-il pas également Giovanni ? demanda Nefret étonnée. Si la signora le détestait tant, pourquoi a-t-elle donné le même prénom à son fils ?
- Son choix de prénoms est très intéressant, dis-je avec assurance. Tout d’abord Romeo est une gloire reconnue à Vérone – savez-vous que Shakespeare est l’un de mes auteurs favoris ? (Je remarquai le froncement de sourcils menaçant d’Emerson.) Quant à Giovanni, c’est bien le prénom de Ricetti, mais c’était aussi celui du père de la signora. Je pense qu’elle a tenu à doter son fils de ces racines familiales pour pallier à son illégitimité.
- Amelia, grogna Emerson, ce ne sont que des suppositions inutiles qui n’ont rien à faire dans votre récit. Continuez !
- Comment réagit Ricetti en découvrant l’arrivée de son fils ? demanda Cyrus avec un intérêt manifeste.
- Il ne s’attaqua pas à lui, admis-je. Je ne sais si c’était un calcul pour l’utiliser plus tard ou une sorte de conscience paternelle –difficile à imaginer chez un tel personnage. Cependant, John Peters était le seul fils que Ricetti pourrait jamais espérer avoir, aussi peut-être pensa-t-il trouver en lui son digne successeur. De plus, il n’avait nul besoin de le menacer, et de gâcher ainsi ses relations futures avec son héritier. Il lui restait un complice au Boulaq pour remplacer la signora.
- Jeremiah Hawkins ! s’exclama Cyrus. Mais ne travaillait-il pas essentiellement pour herr Brugsch ?
- Ce faquin mangeait à plusieurs râteliers, grommela Emerson.
- En effet, dis-je. Mr Hawkins continua donc à couvrir le trafic de Ricetti. Quant à Mr Peters, il ne se rendit compte de rien, du moins au début. Ce ne fut qu’après la mort de sa mère – c’est à dire l’été passé – que la signora Pellarini…
- Ah ! s’exclama Emerson l’œil égrillard. La fameuse maîtresse bafouée. Vous ne nous avez jamais raconté le détail de votre entrevue avec cette séductrice, Peabody.
- Cette fière et remarquable jeune femme, dis-je sévèrement, était la seule amie de la signora Petri – une jeune cousine à ce qu’elle m'en a dit, qui partageait avec elle de lointains souvenirs d’enfance à Vérone. Elle m’a confié le journal intime où Elisabetta raconte la douloureuse histoire que je viens de vous rapporter. La signora Pellarini a recueilli un temps le jeune Mr Peters, mais jamais elle ne fut sa maîtresse.
- Elle a bon goût ! s’exclama Emerson. Ce vulgaire matamore…
- Je vous en prie, Emerson, coupai-je, ne nous écartons pas du sujet. Par cette jeune femme, Mr Peters apprit le nom de son père et le chantage auquel sa mère avait été soumise. Je conçois que cela ait causé un choc à ce malheureux ! Cependant, même avant cela, Mr Peters était un homme torturé, écartelé entre son atavisme italien et son vœu de devenir britannique. (Il s’était même forcé à abandonner le café pour le thé !) De plus, il méprisait profondément les femmes. A mon avis, la façon odieuse dont il se comportait envers elles – y compris avec la signora Pellarini qui ne lui témoignait que de la bonté – était une sorte de vengeance envers sa propre mère.
- Ne me tombez pas dans d’inutiles errements psychologiques, Peabody ! grogna Emerson. Revenons-en au musée. Vous avez affirmé qu’Hawkins avait tué Karim – et je veux bien l’accepter. Et ensuite ? Qui donc a tué Hawkins ?
- Mais Mr Peters, bien entendu, répondis-je calmement. En partie pour venger sa mère, en partie pour effacer définitivement tout risque d’indiscrétion quant à ses fautes passées qui auraient pu faire retomber un blâme sur elle (et sur lui). Il tenait tant à faire table rase de son passé ! Cette nuit-là, au Boulaq, il devait être dans un état de tension extrême – aussi, quand il a vu cette brute agresser le vieux gardien, je pense qu’il a réagi impulsivement.
- Il y a peut-être également été poussé par son hérédité paternelle, remarqua Nefret les sourcils froncés.
- C’est très intéressant, Mère, objecta Ramsès en me fixant droit dans les yeux, mais rien ne prouve votre théorie.
- Mais si ! dis-je avec un sourire satisfait. Hamad a été le témoin de ce meurtre. Il l’a dit à Abdullah. Par contre, il n’a pas assisté à l’agression contre Karim el Fayed. Le pauvre homme a tenté de se persuader que Mr Peters en était également responsable – tout en craignant que ce ne fut Nabil.
- Tout cela devient vraiment très curieux ! s’exclama Cyrus. Voilà deux assassins qui ont été éliminés aussitôt après leur crime. Et ensuite, Amelia, Qui a tué John Peters ?
- Cette première partie de l’histoire éclairait l’escroquerie qui s’est perpétuée au musée ces dernières années, dis-je. Emerson l’a rapportée hier à M. Maspero, occultant bien entendu tout ce qui avait trait à la signora Petri. Nous ne pourrons jamais prouver que herr Brugsch est compromis dans cette affaire, ni même qu’il était le complice d’Hawkins – ou de Ricetti. En réalité, M. Maspero tient à ne rien ébruiter. Il savait déjà que ses collections étaient mises à sac depuis des années mais, surtout après avoir obtenu d’importants crédits pour les nouveaux bâtiments de son musée, il s’inquiète de ce que penseraient les investisseurs d’une telle publicité.
- Quelle honte ! rugit Emerson dégoûté.
- C’est entendu, dis-je d’un ton paisible, mais d’un autre côté, les principaux coupables ont disparu et Ricetti est en prison pour longtemps. Notre tâche de retrouver les sceptres est accomplie, aussi je ne vois pas ce que nous pouvons faire de plus. Passons maintenant à notre seconde affaire. Je vais vous relater ce qui ressort des aveux d’Hamad al Mekkawi.
- Enfin ! grommela Emerson en levant les yeux au ciel.
- Voyons, Emerson, protesta Cyrus avec élan. Le récit d’Amelia est parfaitement structuré et tout à fait passionnant…
- Merci Cyrus, dis-je en jetant un regard sévère à Emerson. J’en arrive donc à ces disparitions et réapparitions mystérieuses au Boulaq. Comme vous le savez, Mr Flint-Fletchey, le père de notre jeune précepteur, était employé au ministère des Travaux Publics. Lui aussi venait d’Italie d’ailleurs. Je me suis d’abord méfiée de lui, mais il s’est avéré que son séjour – à Rome – fut bien plus récent que ceux de la signora et de Ricetti à Vérone. En fait, avouai-je, il n’a strictement rien à voir avec eux
- Je suis désolé que vous ayez dû renoncer à votre filière italienne et aux vengeances de la Main Noire, ricana Emerson.
- La société secrète de Ricetti s’appelait la Main Rouge, dis-je avec feu, et elle possède des ramifications dans le monde entier. C’était une piste à suivre ! Cependant, admis-je plus calmement, d’après mes sources, elle opère surtout en Amérique.
- Je n’en ai jamais entendu parler, remarqua Cyrus d’un air étonné – je lui jetai un regard froid qui le désarçonna.
- Ne nous égarons pas dans une digression inutile, cher ami, dis-je sèchement. Bien (je dus consulter mes notes pour retrouver le fil de mon discours, ces interruptions étant quelque peu éprouvantes) donc Mr Flint-Fletchey a découvert après recherche des anciens plans du musée où était bel et bien indiqué un couloir d’accès de la grande salle jusqu’au Nil – ainsi que nous le soupçonnions.
- Cet accès est complètement effondré, marmonna Emerson.
- La rapidité avec laquelle Mr Flint Flechey père a retrouvé ces plans m'a paru suspecte, dis-je, mais en réalité M. Maspero les lui avait réclamés depuis quelque temps déjà. La pièce souterraine que nous avons découverte correspond à la description qu’a faite Kevin de l’endroit où il a été enfermé. Un premier tunnel menait à la salle de Sobek – c’est la partie qui s’est éboulée le soir de la mort de Nabil – tandis qu’un autre arrivait dans le couloir devant le bureau de Mr Wellington.
- Pourquoi ont-ils emprisonné O’Connell ?
- Il posait trop de questions, dis-je, et devenait gênant. De plus, il est possible qu’il ait surpris quelque chose en retournant au musée alors qu’Emerson emmenait Abdullah. Il ne s’en souvient plus, le choc à la tête ayant occulté ses derniers souvenirs conscients. Mais oublions cela pour le moment.
Voyez-vous, je me suis souvenue d’une remarque du jeune Hafid quand nous avons emménagé à Dar el Sajara : « Toute ma famille a toujours travaillé dans la maison » a-t-il dit. Et Marjorie Fisher m’a répété par la suite quelque chose du même genre. Je savais que c’était important ! Ce qui en ressort, c’est que parfois, alors même que les propriétaires changent, la domesticité demeure et connait parfaitement les aîtres, y compris les portes dérobées. Ce fut le cas au musée. Les al Mekkawi étaient les derniers d’une longue lignée de gardiens et d’employés qui ont toujours travaillé au Boulaq, au port ou aux alentours. Hamad ne savait pas lequel de ses ancêtres avait découvert l’entrée du couloir, mais tous en avaient gardé le secret, ne le dévoilant qu’à ceux qui leur succédaient.
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01:15 Publié dans LA NUIT ROUGE DE SOBEK | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note





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