28.05.2008

chapitre 10 - c

La soirée avait été fort animée. Après la déclaration d’Emerson, l’indignation m’avait d’abord laissée sans voix – état qui bien entendu n’avait pas duré. Je n’arrivais pas à accepter que mon époux ait pu mener une telle manigance dans mon dos avec la complicité du cheik Mohammed Bahsoor. Ce charmant vieux monsieur – bien que les épithètes qui me venaient actuellement à l’esprit à son sujet soient de toute autre nature – était un Bédouin ami d’Emerson à qui nous rendions souvent visite lors de nos passages au Caire. Il appréciait Ramsès depuis son enfance et m’avait déjà proposé, quelques années auparavant, de le prendre dans sa tribu durant l’été, pour lui apprendre à tirer, à chevaucher, à devenir un véritable homme du désert. La perspective de Ramsès muni d’une arme avait suffit à me terroriser. « Bokra » avais-je répondu. Le cheik avait souri, sachant (comme moi) que ce mot arabe pour dire « plus tard » était fréquemment utilisé en Egypte pour reporter une formalité ennuyeuse ou une réponse délicate – mais de manière courtoise, sans infliger l’affront d’un refus immédiat. Se pouvait-il que « plus tard » soit désormais arrivé ? Je n’arrivais pas à l’admettre. Ramsès avait passé presque toute sa vie en Egypte où il pouvait passer sans difficulté pour un autochtone. Il avait souvent assisté aux festins offerts par le cheik, mangeant avec la plus parfaite aisance avec ses doigts – de la main droite – si discret que j’en oubliais sa présence jusqu’à évoquer sans retenue devant mon hôte amusé mon opposition à certaines coutumes musulmanes, comme la polygamie ou la dépendance des femmes. Le cheik possédait de magnifiques chevaux, et j’avais conscience que Ramsès et David profiteraient pleinement de cette opportunité. Alors, pourquoi ressentais-je un tel déchirement ? Le soir même, dans ma chambre, je me le demandais encore, regardant sans le voir mon reflet hagard dans le miroir. Emerson s’en aperçut.
- Allons, allons, ma chérie. (Il s’avança et me prit dans ses bras) Mais que vous arrive-t-il ? Je ne vous reconnais plus. Certes, notre fils a grandi – mais c’est plutôt rassurant. Nous avons déjà eu cette discussion, Peabody, me sermonna-t-il gentiment. Je comprends que vous ayez du mal à admettre que votre petit garçon devient un homme. Comme je vous l’ai déjà expliqué, lui et David se trouvent à un carrefour de leurs vies – entre deux âges, entre deux cultures – entre deux mondes. Je vous avais dit que je m’occuperais de régler ce problème.
- Il faut parler au cheik Mohammed, Emerson, dis-je d’une voix plaintive que je ne reconnus pas. Je ne veux pas qu’ils fument, ni qu’ils consomment de l’alcool…
- Voyons, ma chérie, vous déraisonnez ! s’exclama-t-il. Il n’y a pas d’alcool chez un musulman. Je vous assure que le cheik tient surtout à les laisser libres de… – hum – chevaucher.
- Je me rappelle que le cheik m’a parlé une fois de ses chevaux, dis-je pensivement. Pour les hommes du désert, ce sont de véritables compagnons, n’est-ce pas ?
- Venez vous coucher, Peabody, murmura Emerson.
Je ne compris pas la lueur – apitoyée ? – qui brillait dans son regard, mais elle éveilla mes pires appréhensions. Je ne pus cependant approfondir le sujet car Emerson se lança dans une manœuvre de diversion, qui s’avéra des plus efficace.

Je n’étais donc pas plus avancée le lendemain matin à mon réveil, mais le sujet pouvait attendre. Je me levai d’un bond, de même qu’Emerson, bien que sa tentative de localiser ses vêtements fut ralentie par son habitude de jeter ses affaires au hasard dans la pièce quand il les enlevait. Il lui fallut ainsi un bon moment pour retrouver ses bottes sous le lit. Pendant ce temps, j’avais enfilé mon pantalon, ma chemise et ma veste, qui se trouvaient là où je les avais soigneusement rangés la veille au soir.
Cyrus se présenta à peine notre petit-déjeuner avalé, s’excusant de son incorrection d’un air gêné. Je souris à l’impatience que mon vieil ami ne dissimulait pas. Le soleil de nombreux hivers en Egypte avait tanné sa peau claire tandis que cheveux d’un blond pâle s’étaient argentés. Il arborait cependant un air vif et gaillard, aussi je ne doutais pas que sa petite déception sentimentale de l’été passé ne soit complètement oubliée. J’avais un moment craint qu’il ne soit trop attaché à la jeune Miss Jane, mais le départ de celle-ci ne semblait pas l’avoir attristé.
Une fois que les enfants nous eurent rejoints, je menai tout le monde au salon. Emerson me suivit sans mot dire et s’installa auprès de moi sur le canapé. Les autres prirent place au hasard dans les fauteuils et les chaises alentour. Après avoir une dernière fois consulté mes notes, je toussotai pour m’éclaircir la voix et commençai mon exposé :
- La confession d’Hamad al Mekkawi avant de mourir apporte la lumière sur bien des éléments épars que nous avions peu à peu récoltés au cours de notre enquête (Devant ces circonvolutions, Emerson émit un grognement outré que je choisis d’ignorer.) Ce vieux gardien au maintien digne et fier nous a complètement abusé, parce qu’il était au courant de tout depuis le premier jour. Nous avons été abominablement trompés !
- Ce n’était pas le vrai coupable, Peabody, protesta Emerson, incapable de se retenir. Hamad n’a agi que pour protéger son fils
- C’est exact, dis-je d’un ton sévère, mais cela ne l’excuse pas. Je ne considère pas que « la fin justifie les moyens », Emerson.
- Je suis ravi de vous l’entendre dire, ma très chère, ricana mon insupportable époux. C’est bien la première fois que vous vous opposez ainsi à un satané aphorisme.
- Emerson, voulez-vous bien vous taire – sinon cette séance durera éternellement, dis-je. N’avons-nous pas un train à prendre dans la soirée ?
- Bon Dieu ! s’écria Emerson en s’agitant derechef, c’est exact. Dépêchez-vous, Peabody, ne traînassez pas !
- Donc, repris-je – après un silence menaçant – il me faut tout d’abord revenir en arrière dans la vie de ce vieil homme. Ainsi qu’Hamad nous l’a annoncé dès notre première rencontre, il ne travaillait au musée que depuis peu. Cette vérité est cependant ambiguë. Hamad a bien été engagé comme gardien de jour il y a deux ans – après la mort de son cousin Mohammed. Ce poste était une vraie sinécure vu le peu de visiteurs que recevait le musée de Boulaq depuis son quasi dépouillement en faveur du palais de Gizeh. Quand le pauvre Karim el Fayed (le gardien de nuit) a été assassiné, M. Maspero a tout naturellement demandé à Hamad de reprendre sa place, jugeant son ancien poste inutile puisque le musée serait dorénavant fermé au public.
Bien, ceci nous le savions déjà – Emerson arrêtez de soupirer ! Par contre, Hamad a soigneusement occulté le fait qu’il avait en réalité travaillé dans le quartier du Boulaq toute sa vie. D’une part, il avait ses entrées régulières au musée pour aider son oncle – qu’il remplaçait occasionnellement en cas de maladie – d’autre part, il était employé entre temps sur le port où il accomplissait divers petits travaux à la demande.
Nous aurions dû remarquer bien plus tôt une incohérence flagrante dans son comportement. Il était devenu gardien de nuit, n’est-ce pas ? Malgré cela, chaque fois que nous nous sommes rendus au musée dans la journée, le vieil Hamad s’y trouvait, la plupart du temps en compagnie de son fils Nabil. Ils ne craignaient pas la malédiction de Sobek, ni les afrits, ils travaillaient la nuit, le jour, et même le vendredi – bref, ils se trouvaient là en permanence ! Je me demande comment nous n’avons pas réalisé plus tôt à quel point cet excès de zèle était éminemment suspect.
- Crénom ! grommela Emerson. La vieille fripouille était habile.
- La première fois que nous avons rencontré Nabil, ajouta Ramsès, il a prétendu être venu aider à l’emballage des objets – « à la demande du moudir » a-t-il précisé. Nous n’avons pas songé à vérifier quel était l’assistant qu’il désignait ainsi.
- C’était John Peters, affirmai-je. Nabil travaillait sous ses ordres
- C’est le même jour, s’écria Nefret, qu’Hamad nous a expliqué que les autres hommes ne voulaient plus travailler au musée – à cause du mauvais sort. Eux ne le craignaient pas !
- C’est exact, dit Ramsès, j’avais même trouvé cela curieux.
- Moi aussi ! s’exclama Emerson avec emportement. J’ai même interrogé al Mekkawi à ce sujet. Il m’a servi un magnifique discours sur la grande amitié qu’il avait portée à Karim el Fayed, il a prétendu vouloir punir le meurtrier de son ami. L’ordure ! L’a-t-il tué lui-même ? Ou est-ce son vaurien de fils ?
- Oh, ce n’est pas Hamad, dis-je d’une voix attristée. En réalité, il était sincère dans ses protestations d’amitié. A mon avis, le malheureux craignait par dessus tout que l’assassin de son ami ne soit son propre fils. C’est horrible, n’est-ce pas ? Il est mort sans savoir que Nabil était innocent – au moins de ce crime-là. C’est cette brute de Jeremiah Hawkins qui a provoqué la mort de Karim el Fayed en le frappant lâchement à la tête – et ce uniquement parce que sa présence le dérangeait. Je ne pense pas qu’il ait réellement eu la volonté de tuer, mais Mr Hawkins était un homme vigoureux et violent, alors que le gardien était âgé, fragile. La commotion lui a été fatale.
- Comment pouvez-vous le savoir, Peabody ?
- C’est la seule explication logique, affirmai-je d’un ton ferme. Il s’est joué cette nuit-là au Boulaq une vraie comédie de boulevard – vous savez, ces curieux vaudevilles où chaque personnage entre et sort, sans jamais se croiser – sauf par le plus grand des hasards…
- Nous ne sommes pas au théâtre ! grommela Emerson – mais il cachait mal son sourire tout en bourrant de tabac la pipe qu’il venait de sortir de sa poche.
- J’en suis hélas bien consciente, dis-je, puisqu’il y a eu trois meurtres commis cette nuit-là – la première des nuits rouges de Sobek (Emerson s’étouffa avec sa première bouffée). Nous reviendrons plus tard aux motivations compliquées des deux al Mekkawi. Prenons tout d’abord celles des vulgaires escrocs qui avaient organisé le pillage systématique du musée. Pour cela, il me faut remonter assez loin dans le passé, mais je vous assure que c’est nécessaire pour expliquer le comportement de certaines personnes. Vous n’y voyez aucun inconvénient, j’espère ?
- Pas du tout, Amelia, s’empressa de dire Cyrus.

.../...

Ecrire un commentaire