27.05.2008
chapitre 10 - b
En fin d’après-midi, alors que j’émergeai du musée, je vis des langues de feu brûler aux confins de l’horizon dans un ciel devenu opalin. Toute la beauté des nuits orientales se révélait devant mes yeux las, éveillant en moi une mélancolie que la fatigue aggravait.
- Vous n’en pouvez plus, Peabody ma chérie, s’exclama Emerson en me prenant la taille. Je vais vous appeler un fiacre.
- C’est fini, cette fois, n’est-ce pas ? demandai-je.
- Certainement ! affirma-t-il avec emphase. Nous pourrons donc dès demain partir pour Louxor.
- Comment ? m’écriai-je, retrouvant une certaine combativité devant cette réflexion inepte. Il n’en est pas question, Emerson ! Je veux encore une journée au Caire où – hum – il me reste une ou deux petites choses à faire.
- Très bien, céda mon époux avec une complaisance suspecte. Dans ce cas, je reviendrai étudier avec Maspero cette curieuse salle – mais je ne crois pas qu’il y ait grand chose à découvrir de plus. Nous partirons pour Louxor après-demain – à l’aube.
- Nous partirons pour Louxor après-demain par le train de nuit, dis-je fermement. Je tiens à avoir une journée complète à mon arrivée. Quand je pense à la façon dont Abdullah a pu interpréter vos instructions pour notre installation, j’en ai des frémissements d’horreur.
Cyrus Vandergelt, qui nous avait suivis au musée tout l’après-midi, s’approcha alors, l’air soucieux.
- Amelia, protesta-t-il. Que s’est-il réellement passé au Boulaq durant ces dernières semaines ? Je n’ai rien compris ! J’espère, selon votre charmante coutume, que vous nous ferez un compte-rendu détaillé de cette affaire avant votre départ !
- C’est entendu, dis-je. Après-demain matin. J’ai un dernier point de détail à affiner, mais je crois avoir les principales données en main. La lecture du journal intime de la signora Petri m’a fourni la genèse de cette triste aventure.
- Quel journal ? s’exclama Emerson en me dévisageant, éberlué.
- Celui que m’a confié la signora Pellarini, répondis-je d’un ton distrait. Vous vous rappelez certainement, Emerson, de l’amie d’Elisabetta qui s’occupe de l’entretien de son appartement ?
- Jusqu’à la preuve formelle de l’existence de cette femme, admit Cyrus d’un air contrit, je n’étais pas certain que la signora Petri soit réellement décédée. Je m’étais même demandé si elle ne se cachait pas sous ce nouveau nom…
- Vous avez une imagination délirante, Vandergelt, dit Emerson sarcastique. Je m’en étais déjà aperçu. Peabody, vous êtes allée débusquer cette pauvre femme dans sa pharmacie, n’est-ce pas ? Et bien, que vous a-t-elle appris de si intéressant ?
- Vous le saurez avec les autres, mon chéri, répondis-je cajoleuse. Voici le fiacre. J’ai réellement besoin d’un bon bain.
Nefret, Ramsès et David sortirent ensemble du musée, suivis par nos amis Egyptiens. Le pauvre David s’était fort inquiété de ne pas nous voir revenir pour le déjeuner. J’avais des remords a posteriori de ne pas l’en avoir prévenu. Sr précipitant au Boulaq, le cher garçon y avait trouvé son grand-père qui lui avait expliqué la situation. En revenant du Shepheard’s, Emerson avait découvert David occupé à inspecter la salle souterraine – dont il avait ensuite établi quelques remarquables esquisses.
Pour ma part, j’en avais assez vu. Je m’étais donc réfugiée dans le bureau de Mr Wellington où j’avais enfin eu le temps de parcourir en détail le journal intime d’Elisabetta. Je fus tellement absorbée par ma difficile lecture – la petite écriture penchée de la signora était pâlie par le temps, presque illisible, et mon italien datait de quelques vingt ans – que je sursautai violemment quand M. Maspero fit irruption dans la pièce. J’avais bien entendu suivi Emerson pendant qu’il donnait au Français éberlué une version – édulcorée – des faits, tout en le promenant dans les différentes salles.
La journée avait été fort longue d’une chose à l’autre, et ce fut avec une volupté ans pareille que je me glissai dans l’eau fraîche de la baignoire installée dans la curieuse salle de bains de Dar el Sajara. Quelle idée était passée par la tête de l’architecte de cette demeure moderne pour y faire construire un bain turc (ou hammam) ? Cette très ancienne tradition, inspirée par les thermes romains, perdurait chez les musulmans depuis que le prophète Mahomet en avait fait l’apologie, affirmant que la chaleur était bénéfique à la fertilité. Pour ma part, il me semblait évident que la vapeur à haute température calmait plutôt les tensions musculaires tout en favorisant le sommeil. C’était également un parfait moyen d’hygiène. Une séance suivie d’une douche froide tonifiait et raffermissait la peau. Introduits en Angleterre depuis une cinquantaine d’années, les bains turcs avaient fait couler beaucoup d’encre. Certains médecins soutenaient qu’ils guérissaient à peu près tout, de la syphilis à la maladie mentale, en passant par la calvitie et l’alcoolisme. De ma petite baignoire métallique surélevée, j’observai songeuse le bassin en mosaïques à teintes douces où plusieurs personnes auraient pu se prélasser.
Le lendemain, Emerson partit tôt au musée, emmenant Ramsès et David. M. Maspero attendait des évènements un rapport détaillé, et nous nous étions mis d’accord sur ce qu’il convenait de dire – et de taire. Le corps d’Hamad avait été remis à un proche et serait, selon la coutume musulmane, enseveli dès le lendemain. Nous n’avions aucune raison d’assister à la cérémonie. Nefret avait choisi de rester à Dar el Sajara, affirmant avoir du courrier en retard, aussi refusa-t-elle également l’offre que je lui fis de m’accompagner à Aziyeh. Abdullah, Feisal et Selim étaient retournés chez eux la veille au soir, seul Daoud demeurait à la maison, prêt à m’escorter. Nos ennemis étaient en principe désarmés mais Emerson ne voulait prendre aucun risque.
Le petit village typique où vivait une branche de la si nombreuse parentèle d’Abdullah était fort paisible lorsque nous y arrivâmes. De nombreux enfants accoururent vers nous, avec des cris de bienvenue. Entre chaque maison, un étroit passage s’ouvrait sur une cours intérieure où les femmes plumaient des poulets ou broyaient du grain tandis que leurs hommes vaquaient à différentes tâches ou restaient simplement assis au soleil à fumer. Chacun voulut me saluer, tandis que fusaient les questions : « Quand le Maître des Imprécations viendra-t-il nous visiter ? Comment va David – et Nur Misur – et le Frère des Démons ? – Qu’Allah les bénisse ! »
Je me rendis tout droit à la maison d’Abdullah, qui me reçut avec bonté tout en m’offrant le traditionnel thé à la menthe.
- Salaam aleikum, dit le vieil homme en me regardant boire le breuvage brûlant et sucré. C’est bien d’être venue, Sitt Hakim. J’ai un problème à vous soumettre.
- Moi aussi ! affirmai-je avec véhémence – ce qui le fit glousser.
Malheureusement, le problème d’Abdullah était inquiétant. Il s’agissait de Feisal. Ainsi que l’indiqua son père, celui-ci n’accepterait jamais de m’en parler directement mais, depuis des mois, une douleur sourde le tenaillait à l’abdomen où il sentait au toucher une boule de la grosseur d’un poing. Après avoir demandé quelques précisions, je hochai la tête, consternée. Une tumeur à ce stade semblait inopérable, et je ne savais comment l'annoncer au père de Feisal. Pourtant, Abdullah comprit.
- C’est la volonté d’Allah, ma fille, dit-il d’une voix rauque. Pourriez-vous donner à son épouse Fatima quelques remèdes pour adoucir la douleur qui trouble régulièrement mon fils ?
J’acquiesçai, puis j’interrogeai mon vieil ami sur les dernières confidences qu’il avait reçues d’Hamad la veille. Abdullah répondit sans se faire prier, le visage grave, les yeux mi-clos. Je témoignai de la même sincérité en lui exposant les tenants et aboutissants de cette triste affaire. En quittant peu après notre raïs – qui devait le soir même nous précéder à Louxor – je me remémorai la phrase sibylline qu’il avait prononcée naguère, à peine revenu des portes de la mort : « Il est difficile pour un homme d’avoir une nombreuse descendance, Sitt. Il est difficile pour un père de choisir parmi ses fils. » Qu’avait-il voulu dire ?
Feisal était absent lorsque je me présentai chez lui. Je fus accueillie par sa première épouse, Fatima, qui leva immédiatement son voile en me reconnaissant. La belle-fille d’Abdullah était une femme menue, au port altier qu’acquièrent les Egyptiennes dès leur plus jeune âge en transportant de lourds fardeaux sur la tête. Agée d’une quarantaine d’années, son doux visage sans beauté paraissait usé, flétri. Malgré cela, je savais que Feisal lui était fort attaché. La pauvre femme étant stérile, elle avait insisté pour qu’il prît une seconde épouse, plus jeune – qui lui avait donné trois enfants. Celle-ci, dûment voilée, se tint modestement dans un recoin après avoir servi un plateau de thé assorti de petites pâtisseries délicates – que je n’osai refuser. Lorsque je quittai les deux femmes, j’avais laissé à Fatima des instructions précises pour soulager son époux. Elle m’annonça que Khadija, la femme de Daoud, lui avait remis également une potion à cet effet. J’avais la plus grande confiance dans le jugement de cette gigantesque Nubienne, presque aussi imposante que son époux qui filait doux devant elle. Daoud me raccompagna à Dar el Sajara où je retrouvai Nefret pour le déjeuner. Ainsi que je m’y attendais, Emerson et les garçons ne nous rejoignirent pas.
En fin d’après-midi, mes bagages étaient prêts. Alors que je travaillais encore à mettre au propre mes notes en vue de la réunion que j’avais prévu de tenir le lendemain, je reçus une visite inattendue. Hafid m’indiqua que Kevin O’Connell demandait à me voir. Je m’inquiétai d’abord d’une éventuelle rechute du journaliste, mais un simple regard sur l’Irlandais gouailleur me rassura à ce sujet.
- Et bien, Kevin ? dis-je sévèrement. Que signifie cette intrusion ? Je suis en pleins préparatifs de départ, aussi j’ai fort peu de temps à vous consacrer. Comment vous portez-vous ?
- Très mal ! se lamenta-t-il d’un ton grandiloquent, l’accent plus marqué que jamais. Je suis sur le point d’être renvoyé, Mrs E. – et c’est de votre faute !
- Je vous demande pardon ?
- Mon patron me tanne – excusez le langage, m’dam’ – pour avoir le fin mot de l’histoire de Sobek. Je suis passé au Boulaq cet après-midi. Il n’y a plus personne là-bas, que ce vieux débris d’Anglais coincé – Wellington – qui ne veut ni me laisser entrer, ni même me parler.
- Vous n’y avez pas vu Emerson ? demandai-je d’une voix posée – tandis que mon esprit travaillait fiévreusement.
- Oh, pour sûr, le professeur n’était pas là ! s’exclama Kevin. On ne peut jamais manquer de reconnaître sa voix, vous le savez. Mrs Emerson, j’en appelle à vous ! Il me faut savoir…
Je coupai sa véhémente diatribe, admettant – avec la rapidité de décision qui me caractérise – qu’une semi-vérité me débarrasserait plus certainement de lui qu’un silence obstiné. Je lui servis donc un récit expurgé, mettant en cause un Egyptien fictif « Amar el Maki » – réitérant volontairement le paronyme de Mr Thatcher au sujet de la signora Pellarini. Pendu à mes lèvres, Kevin prenait furieusement des notes. Il accepta en vrac les crimes rituels, le culte rendu à Sobek, et la motivation d’un nationalisme égyptien dévoyé. Je dois avouer avoir ressenti un choc violent, bien plus tard, quand je lus ce que ce brigand avait tiré de mes innocents propos. Je dus alors batailler ferme pour qu’Emerson ne tombât jamais sur l’article en question. Fort heureusement, mon bouillant époux était très préoccupé de sa tombe – et Kevin retourné en Angleterre, une conspiration essentiellement égyptienne n’intéressant que fort peu son triste lectorat avide de sensations fortes. Mais je m'écarte du sujet.
Malheureusement, le journaliste était encore à m’interroger, cherchant à me pousser dans mes derniers retranchements, lorsqu’Emerson revint. A sa vue, mon irascible époux poussa un rugissement féroce qui propulsa Kevin sur son chapeau – et vers la sortie.
- Je comprends bien que je dérange, professeur, bafouilla-t-il. A votre place, je dirai la même chose.
- J’en doute fort, jeune insolent, répondit Emerson avec hauteur, car si vous imaginez que vos capacités d’invectives égalent un tant soit peu les miennes, vous vous égarez complètement.
Je regardai Emerson, éperdue d’admiration. Il était superbe en s’exprimant ainsi, les poings serrés, les vêtements froissés, les cheveux hirsutes. Son aspect me fit penser à un sauvage guerrier des temps jadis, lorsque la puissance d’un homme ne s’exprimait que par sa force physique. Je m’aperçois que je digresse, mais la magnifique stature d’Emerson – sans compter sa noblesse de caractère – serait digne d’une digression plus longue encore.
- Je ne peux décidément pas vous laissez seule, grogna-t-il. Que diable racontiez-vous à ce sinistre plumitif, Peabody ?
- Que diable maniganciez-vous ? rétorquai-je sur le même ton (il eut un net sursaut en m’entendant jurer.) Et où diable étiez-vous passé cet après-midi ?
- Ne me regardez pas avec cet air outré, ma chérie ! s’exclama-t-il en m’enlaçant. Je comptais tout vous expliquer d’ailleurs. Voilà, j’ai reçu hier un courrier du cheik Mohammed…
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15:24 Publié dans LA NUIT ROUGE DE SOBEK | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note





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