26.05.2008
chapitre 10 - a
Chapitre 10
La force de la vérité est qu'elle dure. (Proverbe arabe).
Emerson fit plusieurs fois le tour du brancard avec circonspection.
- Remarquable ! s’exclama-t-il enfin. Ce brancard est authentique. Voyez comme il est pourvu de quatre longs bras qui permettaient aux prêtres de le porter sur leurs épaules. Au cours des célébrations, la momie faisait ainsi en procession le tour de son temple avant d’être déposée dans sa tombe. Pour ses adorateurs, le crocodile sacré représentait Sobek, le dieu créateur du Nil, celui de la fertilité et du renouveau – le symbole même de la force du souverain d’Egypte.
- J’ai déjà vu des crocodiles embaumés, dis-je d’un ton dégoûté, mais jamais d’aussi gros.
- Le travail a l’air soigné, fit remarquer Ramsès.
- Le résultat final d’une telle momification dépend de la qualité de l’exécutant mais aussi de la nature de la bête, déclara Emerson d’un ton docte. Dans certains cas – comme ici – seule la tête dépassait, parfois recouverte d’un masque peint reproduisant la physionomie de l’animal. Il pouvait être ensuite placé dans un sarcophage richement décoré. Quant aux poissons, on les mettait dans des réceptacles de bois peint ou encore dans le socle creux de statues en bois ou en bronze. Le plus petit animal embaumé fut un scarabée, découvert dans son petit sarcophage de calcaire.
- D’où vient ce crocodile ? demandai-je.
- Très certainement de Kôm Ombo, au nord d’Assouan, répondit Emerson. Dans cette partie de la Haute Egypte se trouve l’un des temples les mieux conservés de la période ptolémaïque – un « temple double » en réalité, dédié à deux divinités différentes : le dieu faucon Haroëris (Horus l’ancien) et Sobek, le dieu du Nil. Il y a également une chapelle dédiée à Hathor avec une nécropole de crocodiles sacrés – sans doute les animaux qui vivaient autour dutemple. Je me rappelle avoir remarqué sur l’un des murs une scène très rare en Egypte : une liste d’instruments de chirurgie.
- De chirurgie ? répéta Nefret qui écoutait passionnément. Oh ! Comme c’est étrange – presque comme un nouveau présage.
- Je vous demande pardon ? dis-je étonnée, mais la jeune fille, plongée dans ses pensées, ne s’expliqua pas davantage. Bien, Emerson, ceci est très intéressant mais je ne crois pas que ce soit le moment de nous faire un cours d’égypto…
- Mère ! coupa Ramsès la main levée – tournant vivement la tête.
Mon fils osait rarement m’interrompre – à part Emerson, peu de gens s’y essayait à dire vrai. Je fis donc suffisamment surprise par son geste pour me taire aussitôt. Dans le silence fusa soudain un gémissement, tenu mais perceptible, qui semblait provenir du fond de la salle obscure. Emerson se retourna d’un bond. De la main, il me fit signe de rester immobile, puis il s’avança à pas prudents vers l’origine du son. Ramsès hésita à le suivre, mais resta de faction près de Nefret et moi. La silhouette d’Emerson devint vite indistincte mais nous suivions d’un œil attentif la lueur de sa torche. Celle-ci éclaira le mur pendant un moment, puis un éboulis de pierres derrière lequel elle disparut.
- Emerson ! criai-je, incapable de me retenir.
- Nom de Dieu ! s’exclama la voix bien connue. Venez Peabody ! Avez-vous votre ceinture d’accessoires avec vous ?
En réalité, je ne m’étais pas complètement harnachée pour rencontrer Amine au jardin de l’Ezbekieh, mais je transportai cependant dans mes poches quelques éléments indispensables. Persuadée qu’Emerson venait de se blesser, sans même réfléchir que je n’avais entendu aucun bruit indiquant qu’il l’avait fait, je me précipitai déjà en avant lorsque mon fils me retint d’une main ferme.
- Doucement, Mère, dit-il. Laissez-moi vous aider.
Accrochée à son bras, je contournai l’énorme éboulis de pierraille dont certains blocs semblaient instables. Derrière eux, je vis Emerson accroupi près d’un tas de chiffons. Il me tournait le dos, mais je pus constater, soulagée, qu’il ne semblait pas blessé.
- Vous n’êtes pas blessé, Emerson, n’est-ce pas ? demandai-je d’une voix pressante.
- Non, répondit-il en se relevant, mais lui si.
La torche d’Emerson éclairait le sol. Dans ce que j’avais pris pour un tas de chiffons, je reconnus alors le vieil Hamad al Mekkawi étendu sur le dos, le visage blême, enroulé dans sa galabieh poussiéreuse, les bras croisés sur le torse, comme un gisant dans son cercueil. Un nouveau gémissement fusa des lèvres exsangues. Je me jetai à genoux.
- J’ai vu une jarre d’eau près de l’entrée – à côté de la paillasse, dis-je. Ramsès, pourriez-vous me la rapporter ?
Dès qu’il revint, je mouillai mon mouchoir et le pressai contre les lèvres sèches du vieil homme. Il téta avec un faible bruit de succion, puis eut un frémissement et ouvrit les yeux. J’avais déjà remarqué sur son visage ravagé les stigmates d’une mort imminente, ses iris vitreux confirmèrent mon diagnostic.
- Il n’y a rien à faire, Emerson, dis-je en me relevant tandis que le vieillard retombait déjà dans sa léthargie. Il est trop faible. Il ne supporterait même pas qu’on le déplace.
- Ramsès, ordonna Emerson. Allez cherchez Abdullah et ramenez-nous des lampes plus fortes. Dites bien à Daoud de rester posté devant l’entrée du couloir. Il en s’agirait pas que l’on nous enfermât ici.
Tandis que Ramsès s’élançait pour obéir à son père, Emerson et Nefret se mirent à faire le tour de la salle, commentant à haute voix ce qu’ils découvraient.
- Sous cet éboulis se trouve certainement l’accès du tunnel qui aboutissait dans la salle de Sobek, dit Emerson. Bien. Il ne sera plus nécessaire de poursuivre cette excavation.
- Regardez, professeur ! appela Nefret. Il y a d’autres rochers effondrés par ici. Pensez-vous qu’il y ait une troisième issue ?
- Non, répondit Emerson en rejoignant la jeune fille. Ce passage, plus important, devait mener jusqu’au Nil. Cette partie du musée est plus ancienne, et le secret des ces salles souterraines s’est perdu avec le temps. Il faudra que je regarde de plus près ces fichus plans que Flint-Machin a retrouvés car…
- Mon Dieu ! s’exclama une voix rauque derrière nous.
Il s’agissait de Mr Wellington qui avait suivi Abdullah et Ramsès. Emergeant avec peine du boyau étroit, il regardait autour de lui, stupéfait par ce qu’il découvrait. Emerson l’avait complètement oublié mais il n’était bien entendu pas question de garder notre découverte secrète. Abdullah était tout aussi éberlué mais, sans mot dire, il installa les puissantes lampes qu’il avait enlevées de la salle de Sobek où elles se trouvaient précédemment. Il s’approcha ensuite de moi, et regarda longuement le corps inerte du vieux gardien.
- Allez-vous le sauver, Sitt Hakim ? demanda-t-il.
- Non, Abdullah, dis-je tristement. C’est impossible. Je ne pense même pas qu’il reprendra conscience.
Ce fut à ce moment précis qu’Hamad se mit à parler. Je me penchai sur lui, mais il marmonnait en arabe des paroles hachées, aussi j’appelai Emerson tandis qu’Abdullah hochait la tête et lui répondait – sans que je puisse rien comprendre de leur échange. Emerson, Ramsès et Nefret s’approchèrent ensemble. Mr Wellington venait de découvrir le brancard qui portait le crocodile momifié et ses exclamations assourdies résonnaient près de l’entrée. Nous restâmes au chevet du mourant qui parla pendant de longues minutes, d’une voix rauque, pressante, presque inaudible. Lorsqu’il se tut, un long gémissement plaintif lui échappa. Il mourut peu après.
A l’heure du déjeuner, il ne fut pas question de retourner à Dar el Sajara – et j’eus une brève pensée pour la tourte que j’avais réclamée à Salah le matin même. Par ailleurs, les évènements de la matinée avaient complètement dissipé mon malaise – à moins que je n’eusse ressenti les bienfaits de mon infusion au thym et à la menthe. Emerson aurait volontiers occulté le déjeuner mais j’affirmai avec véhémence qu’une pause nous serait bénéfique, aussi accepta-t-il de « perdre » (l’expression est de lui) une heure au Shepheard’s, qui se trouvait à proximité immédiate. Dès mon arrivée à l’hôtel, je fus heureuse de me retirer un moment dans le salon des dames afin de me rafraîchir. Nefret me suivit. J’avais enfilé le matin même une tenue adaptée à une sortie dans les jardins, aussi ma jupe puce et mon chemisier de soie tabac n’étaient-il pas trop marqués par la poussière de la salle souterraine. La jolie robe bleu pâle de Nefret avait davantage souffert mais l’éclat de la jeune fille était tel que je ne pensais pas que quiconque la voyait se fut attardé à d’autres détails que son ravissant visage. Elle rayonnait littéralement, le regard brillant, les lèvres entrouvertes. J’eus une brève bouffée d’inquiétude en me demandant si cette exaltation inexpliquée – surtout en de telles circonstances – ne témoignait pas d’une quelconque attirance romantique. Après tout, la jeune fille avait dix-sept ans et il était donc envisageable que…
- A quoi pensez-vous, Tante Amelia ? demanda-t-elle en croisant mon regard attentif. Ne suis-je pas présentable ? J’ai fait de mon mieux pour réparer le désordre de mes cheveux. Quant à ma robe, (elle baissa les yeux) je ne peux rien de plus.
- Il est vrai que la matinée a été difficile, dis-je d’un ton calme. Néanmoins, ma chérie, vous êtes très en beauté.
- Il est si merveilleux d’avoir des projets d’avenir ! s’exclama Nefret avec enthousiasme.
- Certainement, dis-je quelque peu désemparée par son exaltation. C’est une grâce de savoir ce que l’on veut obtenir de la vie, Nefret, mais je ne peux m’empêcher de m’inquiéter de votre caractère impétueux. Il est important de réfléchir avant d’agir pour ne pas s’attirer de gros ennuis. Pour ma part, je trouve votre gaieté surprenante au vu des circonstances.
- Oh, Tante Amelia, protesta-t-elle aussitôt rembrunie, je suis désolée pour le pauvre Hamad, bien entendu, mais personne ne pouvait plus rien pour lui, n’est-ce pas ? Et puis, tout est terminé maintenant, le professeur doit être content. J’ai grand hâte de retrouver Louxor. Quand partons-nous ?
- Bientôt, répondis-je songeant à l’incroyable égoïsme de la jeunesse – tout en prenant la direction de la salle à manger.
- Que diable faites-vous à traînasser ainsi, Peabody ? aboya une voix furieuse. Je meurs littéralement de faim !
Nous eûmes un déjeuner fort plaisant. D’un commun accord, nous n’évoquâmes pas les tristes évènements de la matinée, mais plutôt le travail qui nous attendait à Louxor dans la tombe de la reine Tétishéri. Pourtant, à une question de Nefret, la conversation revint rapidement au sujet qui nous préoccupait tous.
- Dans les temps anciens, expliqua Emerson, de nombreuses bêtes ont été momifiées après leur mort. Il s’agissait soit d’animaux de compagnie que l’on plaçait ensuite dans la tombe de leur maître, soit d’animaux sacrés ensevelis selon un rite précis. Les galeries souterraines découvertes à Saqqarah renfermaient des milliers de momies d’ibis, de faucon et de babouins.
- Nous avions aussi exhumé un cimetière de ce genre à Abydos, il y a quelques années, rappelai-je.
- Ces genre de pratiques a caractérisé la religion populaire depuis la Basse Epoque jusqu’à la période ptolémaïque, poursuivit Emerson entre deux bouchées rapidement englouties. Les fidèles avaient coutume d’honorer un dieu particulier en lui offrant des figurines de bronze ou de faïence, ou encore une momie de l’animal associé à son culte. Cette dernière pratique se révéla une véritable aubaine pour les prêtres qui se mirent à exploiter de grands parcs d’élevages pour fournir des momies qu’ils vendaient à la demande. Les malheureux crédules pensaient que l’animal dans l’Au-delà transmettrait aux dieux leur message.
- La technique de la momification des animaux était-elle la même que pour les humains ? demanda Nefret.
- En principe, c’est exact, répondit Emerson. Le corps devait être déshydraté, puis débarrassé de ses éléments putrescibles. Pour cela, les taricheutes plaçaient à l’intérieur des linges contenant du natron et des aromates, puis recouvraient le tout de natron sec pendant quarante jours – ou plus. La sécheresse du climat aidant, le corps était aussi exposé au soleil dans sa cuve. La poudre de natron (Nda : du carbonate de soude) ne fut connue qu’à partir du Moyen Empire, auparavant ils utilisaient le bain de natron (Nda : silicate de soude), moins efficace. En réalité, il fallut sans doute un millénaire aux anciens Egyptiens pour mettre au point leur technique de momification. Les premières momies datent du début de l’Ancien Empire ( vers 2700 av JC) et devinrent parfaites au Nouvel Empire (vers 1500 av JC).
- Il est fort curieux, intervint Ramsès, que l’on n’ait retrouvé aucun texte égyptien qui traite de la momification. Le seul écrit détaillé sur la question est celui d’un Grec, Hérodote, qui date du Ve siècle av JC. Mon fils me jeta un regard insondable et se mit à déclamer : « A l’aide d'un crochet de fer, ils retirent le cerveau par les narines. Puis avec une lame tranchante en pierre d’Ethiopie, ils font une incision le long du flanc, retirent les viscères, nettoient l’abdomen et le purifient avec du vin de palme. Ensuite, ils remplissent le ventre de myrrhe, de cannelle et d’aromates et le recousent. Après quoi, ils salent le corps en le couvrant de natron. Après septante jours, ils lavent le corps et l’enveloppent de bandes de lin enduites de gomme. Les parents font faire un sarcophage de bois dans lequel ils déposent le corps, et le conservent dans une chambre funéraire où ils l'installent debout, dressé contre un mur ».
- Ramsès ! dis-je d’une voix ferme. Je ne crois pas qu’une telle description soit appropriée au cours d’un repas.
- Cela n’a coupé l’appétit à personne, que je sache ! rétorqua mon époux tout en appelant, d’un geste auguste, un commis pour lui commander le café.
En sortant de l’hôtel, nous rencontrâmes Cyrus Vandergelt sur la terrasse, en compagnie de Miss Jane Travel-Taners et sa duègne maussade. J’eus une soudaine inspiration.
- J’ai mes adieux à faire à Miss Jane, dis-je à Emerson. Je vous rejoindrai plus tard au musée – et Cyrus me raccompagnera.
Mon époux me dévisagea d’un œil suspicieux, manifestement tiraillé entre l’envie de retourner immédiatement au Boulaq et celle d’approfondir mes réelles motivations.
- Humph ! céda-t-il soudain. Je ne sais ce que vous manigancez, Peabody, mais, comme de coutume, vous n’en ferez qu’à votre tête. Ne vous attardez pas !
Nefret et Ramsès s’étaient arrêtés pour saluer les convives, et faire leurs adieux à la jeune fille qui avait été un temps leur compagne d’études. Ils me lancèrent un regard interrogateur, puis se précipitèrent pour rattraper Emerson qui s’éloignait déjà d’un pas de conquérant. Je les suivis des yeux en souriant.
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01:40 Publié dans LA NUIT ROUGE DE SOBEK | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note





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