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15.05.2008
chapitre 8 - d
Je consultai ensuite ma montre et pris une décision rapide – selon mon habitude.
- Cyrus, dis-je d’un ton ferme. Il m’est venu la nuit dernière une idée intéressante que j’aimerais vérifier le plus tôt possible. Je ne peux pas attendre qu’Emerson soit disponible – il risque d’être retenu au musée jusqu’au déjeuner et probablement même toute la journée. J’ai besoin de votre aide, mon cher ami.
- Elle vous est toute acquise, Amelia, répondit-il aussitôt.
Je lui expliquai mon plan et peu après nous nous retrouvions ensemble dans un fiacre que j’avais envoyé Hamid quérir. J’avais également laissé un mot bref à l’intention d’Emerson mais j’espérais bien être de retour avant qu’il ne puisse réaliser mon escapade. J’avais le très net sentiment qu’il ne l’apprécierait guère.
La voiture nous arrêta dans la shareh el Manakh, devant la bijouterie Cohen où entrait justement une jeune personne outrageusement fardée – à une heure aussi matinale, vraiment ! – accompagnée d’un vieux gentleman dont la veste (trop) cintrée ne dissimulait pas la bedaine. Je suivis ce triste couple d’un œil sévère mais Cyrus, fort gêné, m’entraîna rapidement après avoir réglé la course. Nous entrâmes dans l’immeuble où avait vécu la signora Petri. Le même petit concierge voûté vint à notre rencontre. Il reconnut manifestement Cyrus et se courba aussitôt en un salut chaleureux. Je n’eus même pas le temps de justifier cette seconde visite qu’il nous tendait déjà son trousseau de clefs. Je décidai donc de revoir à l’appartement avant d’interroger le vieil homme. Cette fois, la porte était bel et bien verrouillée, et les fenêtres intérieures closes. J’eus un bref hochement de tête satisfait. Les pièces désertes étaient parfaitement rangées, les articles de toilettes bien alignés sur la coiffeuse. Je revis Nefret les passer en revue d’une main machinale et réprimai un sourire. J’avais donc eu raison – ce qui, bien entendu, ne me surprenait nullement.
- Pourquoi sommes-nous montés, Amelia ? demanda Cyrus après un moment. Je croyais que vous deviez interroger le gardien.
- Je voulais auparavant vérifier quelques détails, expliquai-je. Voyez-vous, j’aurais dû réaliser immédiatement qu’il n’était pas logique que la porte de l’appartement – en principe inhabité – ait été déverrouillée à notre premier passage. De plus, je ne sais si vous vous en rappelez, mais la fenêtre donnant sur le balcon était entrebâillée, et ces voilages (je passai la main sur les rideaux de tulle doré) ondulaient alors dans le courant d’air. Je m’en suis souvenue cette nuit en voyant ceux de ma proche chambre… Hum. L’appartement était aussi parfaitement en ordre – et il l’est toujours – mais je peux vous assurer que quelqu’un est passé depuis notre visite de l’autre jour, quelqu’un qui a réaligné les flacons de la coiffeuse, fait le ménage, fermé la fenêtre...
- De qui s’agit-il donc ? demanda Cyrus en écarquillant les yeux. Le fils unique de la signora est mort. Qui habite depuis lors cet appartement ? Qui en possède les clefs ?
- En ce qui concerne les clefs, répondis-je, il y a déjà le concierge, et nous avons pu constater qu’il les prête volontiers. Nous allons redescendre lui poser quelques questions. Pour ce qui est du propriétaire actuel, je vais me renseigner. J’aurais dû envisager que ces robes sombres n’appartenaient peut-être pas la signora Petri. La femme dont j’ai gardé le souvenir n’aurait jamais porté de si ternes couleurs. Soit elle a beaucoup changé, soit une autre femme vit désormais dans ses meubles.
- Amelia ! s’exclama Cyrus horrifié. Voulez-vous dire que nous nous trouvons actuellement chez une dame sans son accord ?
- Allons, Cyrus, camez-vous, dis-je d’une voix paisible. Nous ne pouvions pas le savoir et avons donc agi en toute bonne foi. D’ailleurs, les papiers que vous avez examinés dans le scriban étaient bien ceux de la signora, n’est-ce pas ? De plus, John Peters – le seul légitime propriétaire à mon sens – n’est mort que depuis quelques jours – semaines. Après tout, je me trompe peut-être et la signora a pu changer d’allure avec le temps.
- Amelia, fit remarquer Cyrus. S’il y a un nouveau – une nouvelle propriétaire, ce n’est pas un autre héritier de la signora qu’il nous faut chercher, mais celui – ou celle – de John Peters.
- Vous avez raison, dis-je. C’est une idée intéressante.
- Où est le portrait du fils de la signora ? demanda Cyrus en regardant autour de lui. Il n’est plus dans le salon.
- Hum, fis-je. Je l’avais emporté, (je croisai alors le regard étonné – et même un peu choqué – de Cyrus.) C’était pour aider à mon enquête, bien entendu. Je ne l’ai pas encore utilisé.
Je l’avais en réalité complètement oublié, mais je ne crus pas nécessaire de le souligner. Je sortis de mon sac la photographie en question, et l’examinai à nouveau. Elle datait de quelques années au moins, et une seule indication était notée au dos de l’épreuve d’une petite écriture penchée : Giovanni, 20 ans.
- Les vêtements sont très démodés, remarqua Cyrus qui s’était rapproché. S’agit-il bien de John Peters – ou bien serait-ce le mari de la signora ? Quel était le prénom du signor Petri ?
- Voici une excellente question, mon cher ami, dis-je sincèrement. Je n’en ai pas la moindre idée.
Lorsque nous descendîmes, le vieux concierge nous guettait. Je n’eus donc aucune difficulté à obtenir de lui l’entretien que j’avais prévu. Cyrus lui remit ensuite un bakchich généreux et nous reprîmes le fiacre qui nous avait attendus.
- Dépêchons-nous ! dis-je d’un ton joyeux. Nous avons encore le temps d’arriver avant Emerson. Ce fut une matinée plutôt productive après tout.
- Vous avez réellement fait preuve d’une intuition remarquable, Amelia ! s’exclama Cyrus avec enthousiasme. Me prendriez-vous pour un écornifleur si je sollicitais de votre part une invitation à déjeuner ? J’aimerais vraiment entendre ce que mon vieil ami Emerson aura à nous raconter.
- Volontiers, Cyrus, dis-je aimablement, vous êtes toujours le bienvenu. J’allais justement vous proposer de rester déjeuner avec nous.
* * *
Manuscrit H
En se dirigeant vers le salon, Ramsès se sentait la tête vide et les yeux brûlants. Les autres n’étaient guère plus vaillants - Nefret ne cessait de bâiller derrière sa main et David avait le regard fixe et vitreux. Quant à Miss Jane, Ramsès avait entendu sa mère demander si elle avait besoin d’une aide médicale quelconque. Il comprenait le sens de cette question. La jeune fille avait le teint gris et des cernes bleuâtres sous les yeux. Cela lui donnait un air encore plus éthéré que de coutume, attendrissant et troublant à la fois. Ce devait être aussi l’avis d’Archibald Flint-Flechey qui bafouillait d’émotion chaque fois qu’il la regardait. Le jeune précepteur était le seul à arborer le teint frais et la mine reposée de celui qui a bénéficié d’une nuit paisible. Ramsès en ressentit une bouffée d’envie et détourna les yeux. Lorsque son attention se porta machinalement sur Miss Camilla, assise en retrait selon son habitude, il fut étonné que la vieille demoiselle le fixât également. Elle baissa immédiatement ses yeux bleu pâle et Ramsès, éberlué, se demanda s’il avait rêvé ou non la lueur calculatrice qu’il avait cru y voir briller. La dame de compagnie réussissait la plupart du temps à devenir transparente, son infirmité aidant à ce qu’on l’oubliât malgré le cliquètement régulier de ses aiguilles. Le tricot qu’elle tenait entre ses mains noueuses avait changé, il s’agissait désormais d’une écharpe d’un jaune bilieux du plus affreux effet. Ramsès eut un frisson presque nauséeux. Se détourna, il reporta son attention vers Flint-Flechey
- Je pense au contraire, disait le jeune homme, que la lucidité consiste à savoir regarder la plupart des choses en y appliquant la dérision et le recul nécessaire – y compris sur soi-même – sans accepter systématiquement ce qu’un ramassis de fossiles pompeux nous assènent comme des vérités.
Nom d’un chien ! pensa Ramsès, voici des paroles qui pourraient provenir de Père. Il s’étonnait de trouver le jeune précepteur si libéral dans ses idées. Il n’était pas ainsi l’année précédente, aussi Ramsès se demandait-il souvent ce qui avait pu le faire changer. De quoi parlait-il au juste ? D’économie. A ce sujet, Ramsès se rappela les propos d'un autre jeune homme qu’il avait rencontré l’été précédent, alors qu’ils suivaient ensemble une conférence économiste à Cambridge. John Maynard Keynes l’avait surpris par la liberté inaccoutumée de sa vision et son interprétation personnelle des nécessités économiques d’une nation. « L’important, avait dit le jeune homme à son voisin, n’est pas tant de comprendre les idées nouvelles que d’échapper aux idées anciennes qui ont poussé leurs ramifications dans l’esprit des personnes ayant reçu la même éducation que le plupart d’entre nous. » Une invitation en somme à repousser toute orthodoxie dominante ! Archibald Flint-Flechey semblait partager les mêmes vues par rapport aux conventions.
Ramsès tomba ensuite dans une sorte de torpeur éveillée dont il ne sortit qu’à la toute dernière demi-heure. Nefret intervint en effet sur la poésie du vicomte de Châteaubriant, indiquant qu’elle avait trouvé l’écrivain quelque peu borné dans son analyse de l’Orient.
- Je vois ce que vous voulez dire, admit le précepteur. Je vous apporterai donc l’ouvrage d’un autre poète français, Gérard de Nerval, qui écrivit sur le même thème son Voyage en Orient, publié en 1851. Fondamentalement il portait un regard de bienveillance à l’égard de l’Orient, dénué d’a priori, adoptant les mœurs des peuples qu’il visitait, partageant avec eux leurs plaisirs, leurs rêves – en bref leur vie. Il affirmait ainsi avoir été initié aux mystères druzes en Syrie (Nda : un groupe religieux d’origine islamique). Son œuvre est fortement teintée d’ésotérisme et de symbolisme, notamment alchimique. Il séjourna au Caire pendant plusieurs mois avec l’originalité de ne pas s’y être comporté en occidental – comme Châteaubriand ou Flaubert pour qui l’Orient ne fut jamais que le miroir de leurs fantasmes ou le faire valoir de leur intelligence. De Nerval a appris l’arabe et vécu comme un autochtone. Il est en cela un précurseur. Il écrivit ensuite : « Je ne regrettai pas de m’être fixé pour quelque temps au Caire, et de m’être fait sous tous les rapports un citoyen de cette ville, qui est le seul moyen de la comprendre et de l’aimer. » Cela témoigne pour l’époque d’une belle ouverture d’esprit par rapport à l’ethnocentrisme ambiant, n’est-ce pas ? Je sais par ailleurs que de Nerval déplorait aussi l’européanisation architecturale galopante de la ville.
- J’ai lu quelque chose à son sujet, s’écria Nefret les yeux brillants. Ne cherchait-il pas à découvrir un sens à sa vie ? Ne parlait-il pas d’une étoile singulière apparue dans la nuit obscure de sa déréliction ?
- C’est exact, approuva le jeune homme avec un sourire ravi. Cette Étoile désignait justement l’orient métaphysique, ce Monde de l’Âme, cette sorte d’entre-deux entre le Ciel et la terre, au sein duquel surviennent les visions ésotériques. « Une étoile a brillé tout à coup et m’a révélé le secret du monde et des mondes », écrivit de Nerval dans ses Mémorables.
De Nerval ? pensa Ramsès en rassemblant ses souvenirs et un vers surgit de sa mémoire : « Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé… »
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10:52 Publié dans LA NUIT ROUGE DE SOBEK | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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