« chapitre 8 - b | Page d'accueil | chapitre 8 - d »

14.05.2008

chapitre 8 - c

* * *

Je ne dormais toujours pas quand l’horrible cri avait retenti. Je me dressai d’un bond, passai rapidement une robe d’intérieur et me précipitai sur le balcon qui surplombait le jardin. La nuit était noire, je ne vis rien et n’entendis que les bruits sourds d’une bataille, des hurlements de rage mêlés à des imprécations en arabe. Il me sembla reconnaître la voix d’Abdullah, aussi, très inquiète, je revins dans la chambre où Emerson, à peine réveillé, m’appelait à grands cris.
- Que se passe-t-il ? beugla-t-il en se levant (j’entendis le grincement du sommier libéré de son poids.) Nom de Dieu ! s’exclama-t-il furieux parce que – d’après le bruit – il venait de se heurter violemment le pied contre un meuble. Je ne vois rien. Où diable avez-vous mis mes foutues bottes ?
- Aucune idée, dis-je en sortant précipitamment de la chambre – ceci répondant en réalité à ses deux questions.
- Amelia ! rugit mon époux derrière moi. Attendez-moi !
Emerson devait être d’une humeur effroyable, pensai-je en descendant l’escalier agrippée à la rampe. Il avait toujours du mal à reprendre ses esprits après un réveil brutal mais, toute à mon inquiétude pour Abdullah, je n’avais pas le temps de me préoccuper de lui. J’entendis derrière moi des pas légers et vis Nefret qui me suivait.
- Que se passe-t-il, Tante Amelia ? chuchota-t-elle.
Elle avait – comme moi – eu la prévoyance de se munir d’une torche. A la lumière de celle-ci, je vis son visage pâle et ses yeux inquiets, rougis par le manque de sommeil.
- Pensez-vous qu’Amine soit revenu ? ajouta la jeune fille.
- Oh ? Vous croyez vraiment que… dis-je avec étonnement. En réalité, je m’inquiétais plutôt d’Abdullah, mais il ne doit pas être si souffrant vu la façon virulente dont il glapissait.
Tout en parlant, nous étions arrivées dans le jardin où une furieuse agitation perdurait. Nos torches éclairèrent une créature monstrueuse, gigantesque, qui paraissait posséder plusieurs bras. Nefret poussa un cri affolé. Le groupe se dissocia alors et je finis par distinguer Ramsès et David qui soutenaient Abdullah tandis que Daoud essayait de les porter tous en même temps. Ils se mirent tous ensemble à parler.
- Silence ! hurla une voix tonnante dans mon dos – et, de surprise, je faillis en laisser choir ma torche.
Un bras musculeux me saisit par la taille tandis qu’une voix furieuse sifflait à mon oreille : « Vous, ma chère, j’aurais deux mots à vous dire par la suite en privé. » Je ne l’avais pas entendu arriver. J’avais oublié cette étonnante capacité qu’a Emerson en cas d’urgence à se déplacer du pas rapide et silencieux d’un fauve. En dévisageant mon époux, je vis qu’il avait réussi à trouver son pantalon – mais pas davantage : ses pieds étaient nus, sa poitrine aussi. Il était ainsi superbe et sauvage à la fois, et un petit frisson d’anticipation me saisit. La nuit serait peut-être plus intéressante que prévu après tout ?
Au milieu des explications des uns et des autres, un récit quelque peu cohérent des évènements finit par apparaître, une fois triés les commentaires indignés ou affolés des divers participants. Vu qu’Emerson perdit son calme à plusieurs reprises, je crois plus simple d’informer mon aimable lecteur par un récit structuré et concis.
Abdullah avait commencé à s’ennuyer dans le repos forcé où nous le condamnions. Il n’avait pas osé nous en parler, mais le récit de Feisal concernant les dernières activités d’Emerson au musée l’avait convaincu que nos ennemis se rapprochaient et qu’ils risquaient aussi de tenter une ultime manœuvre pour remettre la main sur la victime qui leur avait échappé – je ne compris pas très bien, au milieu de ces explications ampoulées, si Abdullah pensait alors au journaliste Irlandais ou bien à Emerson qui était sorti sain et sauf de l’éboulement qui l’avait manqué de si peu. En homme d’action, Abdullah ordonna donc à son fils aîné, fort secoué par les dernières heures éprouvantes qu’il venait de vivre, de se reposer tandis que lui-même s’entendait avec Daoud pour monter une garde active dans le jardin. Ils n’étaient plus que deux à pouvoir le faire car, sur un ordre d’Emerson, le jeune Selim était retourné à Aziyeh en fin d’après-midi.
A ce moment de son récit, Abdullah bafouilla un peu, parlant de quelques allées et venues dans le jardin tandis que son regard coulait subrepticement vers David et Ramsès, aussi je fronçai les sourcils en repensant à mes soupçons concernant les garçons – mais je n’eus pas le temps d’approfondir ce dernier point car Emerson s’impatientait aussi le raïs continua-t-il son récit. Au plus noir de la nuit, il avait entendu remuer dans des buissons et s’était tapi pour attendre sa proie. De son côté, Daoud s’inquiétait de l’agitation fébrile de son vieil oncle. Il le surveillait de près, aussi avait-il sauté sans réfléchir au milieu de la haie pensant surprendre son adversaire. Il n’avait surpris qu’Anubis – qui n’avait pas apprécié cette familiarité, d’autant qu’il avait malencontreusement jailli de sa cachette droit dans les jambes d’Abdullah. Dans son affolement, le félin hors de lui avait tenté d’escaler l’obstacle, plantant ses griffes, à travers la galabieh flottante, dans le corps décharné du vieil homme qui battait des bras pour se débarrasser du poids de la bête tandis que Daoud essayait maladroitement de les séparer. Anubis était un énorme chat qui pesait bien huit kilogrammes aussi Abdullah, quoique sec et nerveux, avait-il été renversé sous son poids. Il se relevait à peine, avec force malédictions que j’avais entendues, quand David avait surgi et s’était jeté sur lui – le renvoyant derechef au plancher – tandis que Ramsès, dont la vision nocturne était excellente, tentait pour l’en empêcher. Daoud relevait les corps enchevêtrés au moment où nous avions surgi à notre tour. A la fin de cet incroyable récit, il y eut un long silence.
- Hum, dis-je enfin. Abdullah, êtes-vous blessé ?
- Je suis mort, Sitt, gémit l’autre d’un ton peu convaincant. Ce sheïtan m’a tué. C’est un afrit, un démon possédé…
- Yaouili-ouili (Nda : hou lala) gémit Daoud en se tordant les mains tandis que ma torche éclairait Abdullah. L’afrit a blessé mon vénéré oncle, il saigne… Il faut le sauver, Sitt Hakim !
- La situation devient quelque peu irréaliste, marmonna Emerson en secouant la tête, médusé. Je ne sais vraiment pas comment nous réussissons ce genre de choses. Abdullah, cessez immédiatement de terroriser votre neveu ! Daoud, ça suffit ! Peabody, allez chercher votre satanée trousse de soins.
Ce fut David qui se précipita pour chercher mes affaires et je badigeonnai peu après de teinture d’iode les bras et le visage de mon vieil ami, le transformant ainsi en un masque effrayant. Anubis, qui n’y avait pas été de main morte, n’avait raté les yeux que de peu. Abdullah ne broncha pas pendant mes soins, tandis que David le dévisageait d’un air inquiet, le teint blafard, les yeux rougis par la fatigue. Aussi, une fois mon patient dûment pansé, j’envoyai tout le monde au lit.
Une fois remontée avec Emerson, je pus enfin lui faire part de l’idée étonnante qui m’était venue un peu plus tôt. Il m’écouta avec une attention au départ maussade, puis de plus en plus passionnée. Tellement passionnée ne réalité, que j’en perdis un peu la fin de mes explications – mais je ne m’en plaignis pas. Cette fois-ci, je trouvai le sommeil sans la moindre difficulté.

La nuit ayant été fort agitée, nous nous réveillâmes tous tardivement le lendemain matin. J’en fus contrariée, ayant eu de nombreux projets pour la matinée. Emerson n’était pas de meilleure humeur. Malgré ses violentes protestations, il dut se rendre seul au musée où le corps de Nabil avait dû être découvert. M. Maspero n’était certainement pas revenu d’Assouan mais ses assistants méritaient une explication. Emerson devait également organiser l’excavation du souterrain, et réunir une équipe. Il emmena avec lui Abdullah, à la demande instante du vieil homme qui affirmait que son expérience pour le travail d’excavation pouvait être utile. Ses blessures n’étaient pas infectées, aussi je n’insistai pas pour qu’il se reposât. Je refusai fermement que les garçons les accompagnassent, ils n’auraient pas eu le temps de revenir pour leur cours quotidiens avec Mr Flint-Fletchey. Je rappelai à Emerson que le lendemain étant un dimanche, les cours n’auraient pas lieu ce jour-là, mais je ne crois pas utile de rapporter les propos impies qu’il crut bon de me répondre. Il partit en claquant la porte et je secouai la tête devant une si puérile manifestation.
Cyrus Vandergelt accompagnait Miss Jane, Miss Camilla et le jeune précepteur. Je remarquai que la jeune fille avait le teint plombé et de grands cernes sous les yeux. Cependant, lorsque je lui demandai si je pouvais lui apporter une aide médicale quelconque, elle se contenta de secouer la tête sans répondre, avec un sourire un peu absent. Je trouvais à cette jeune personne avait un comportement quelque peu curieux, aussi je la suivis des yeux d’un regard suspicieux.
- Que fixez-vous ainsi, ma chère Amelia ? demanda aimablement Cyrus.
- Miss Jane, répondis-je sincèrement. Vous parle-t-elle parfois, Cyrus ? Je veux dire pendant les trajets en voiture que vous faites régulièrement en sa compagnie ?
- Oui, bien entendu, répondit-il étonné. C’est une jeune fille délicieuse à regarder, n’est-ce pas ? et elle a un comportement extrêmement attachant. Elle parle peu, mais ses rares paroles sont à la fois étranges et réconfortantes. Savez-vous qu’elle m’a annoncé une rencontre heureuse ?
- Je vous demande pardon ? fis-je interloquée.
- Et bien, cela s’est passé ce matin même, alors que je racontais un rêve que j’ai fait la nuit passée. Vous-même – ou bien était-ce Emerson ? – m’aviez dit un jour que rêver d’un chat était un présage de bonheur en ancienne Egypte.
- Je l’ai entendu dire aussi, dis-je en plissant le front pour me souvenir, par Ramsès si je me souviens bien. Mais j’ai fait plus que rêver d’un chat la nuit passée, et je vous raconterai plus tard nos propres aventures. Mais je ne comprends pas… Quel est le rapport entre votre rêve et la prédiction de Miss Jane ?
- Une fois mon récit terminé, répondit Cyrus en rougissant un peu, elle a tourné vers moi son merveilleux regard et m’a dit : « Elle viendra. Bientôt. Cat vous apportera le bonheur et le fils que vous espérez. » N’est-ce pas étrange ? Je n’avais pas donné à cette jeune fille le nom de la chatte de mon rêve. Les détails m’échappent un peu mais je me souviens qu’il s’agissait d’une jolie chatte aux yeux verts, au sourire légèrement ironique – il me semble bien que je l’appelais Cat, ce qui n’est guère original, j’en conviens.
- Nous préfèrons donner à nos chats des noms de dieux égyptiens, dis-je amusée. Nefret a nommé nos derniers chatons Horus pour le mâle, Sekhmet, Nephtys et Isis pour les femelles. Je ne crois pas aux prédictions, mon cher ami, mais le subconscient à un fonctionnement étrange, aussi avez-vous sans doute interprété les paroles de cette jeune fille en fonction de vos attentes. N’êtes-vous pas encore guéri de votre mésaventure de l'été passé, Cyrus ?
- Oh ! fit-il avec un geste large. Bien sûr que si ! Je n’y pense plus du tout, Amelia, je vous assure.
Je n’insistai pas et conduisis Cyrus au jardin afin de lui faire part de nos dernières aventures. Il se montra bien entendu très attentif.

.../...

Ecrire un commentaire