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09.05.2008
chapitre 8 - a
Chapitre 8
Ce qui est passé a fui ; ce que tu espères est absent ; mais le présent est à toi. (Proverbe arabe)
Emerson et Feisal portèrent le corps toujours inanimé de Kevin jusque dans le fiacre où Nefret et moi montâmes. David nous suivit tandis que Selim s’installait à côté du conducteur. Celui-ci avait observé nos faits et gestes avec un intérêt mitigé d’inquiétude. Obéissant à l’ordre d’Emerson, il claqua de la langue et le cheval s’élança. En regardant en arrière, je vis rapidement s’estomper la silhouette de mon cher époux. Je n’aimais pas l’idée de le laisser seul.
- Etes-vous inquiète, Tante Amelia ? demanda gentiment David.
- Qu’avez-vous vous déduit de l’examen du corps ? interrogea Nefret en même temps.
Je ne souhaitais pas évoquer mon inquiétude concernant ceux qui demeuraient au musée, aussi je répondis à la jeune fille. Avant de quitter le musée, je m’étais en effet penchée sur le cadavre rigide de Nabil al Mekkawi qu’Emerson avait posé sur un coffre dans le hall. Je n’avais pas découvert de blessures suspectes, à part la meurtrissure sur la tempe qui avait encore augmenté de volume à ce qu’il me semblait. Les traits aquilins du jeune homme étaient graves et sévères, mais sereins, comme s’il dormait. Son agonie n’avait pas été douloureuse car aucune crispation ne déformait ses traits. Nous l’avions vu au cours de la journée, où s’était-il rendu en quittant le musée ? Et où était Hamad, son père ? Etait-il mort lui aussi ? Je ne parvenais pas à comprendre comment le corps avait pu être amené devant Sobek en si peu de temps, à moins que le garçon ne soit précisément mort dans ce souterrain secret dont l’existence commençait à me paraître évidente. Je jetai un regard vers Kevin, espérant que je pourrais au moins sauver celui-ci. L’obscurité ne me permettait pas de distinguer son visage mais son immobilité était de mauvais augure. David tenait entre ses mains les sceptres si mystérieusement réapparus. Notre mystérieux ennemi se moquait-il de nous ? Ou avait-il déposé cette offrande pour nous faire cesser nos recherches ? Il nous connaissait bien mal.
Le trajet me parut fort long mais nous finîmes par arriver devant la ruelle, et David courut chercher Daoud afin de nous aider. Le géant emporta Kevin en travers de ses bras, comme un enfant, et le déposa selon mes instructions dans la chambre des garçons au rez-de-chaussée. Peu après, je pus enfin me pencher sur le malheureux journaliste. Pendant que je prenais le temps de me changer, Daoud et David avaient dévêtu et nettoyé le blessé, qui gisait sur le lit, décemment rhabillé de vêtements propres. Daoud m’adressa un sourire, puis il retourna à l’extérieur monter sa garde, que Selim avait assuré en attendant. L’inspection des membres et de la poitrine de l’homme inconscient ne montra aucune fracture, ni blessure. Silencieuse et efficace, Nefret m’assistait. Le journaliste ne tressaillit pas quand je versai de l’antiseptique sur la plaie de son crâne.
- Cela pourrait être pire, dis-je enfin. Il a une vilaine entaille à l’arrière de la tête, mais aucun signe de commotion. Celui qui l’a attaqué cherchait à assommer, pas à tuer.
- Pourquoi ne se réveille-t-il pas ? demanda David en se penchant vers le lit.
- Il est drogué, dis-je en relevant les paupières sur les yeux complètement vitreux. Du haschich.
- Nom d’un chien ! s’exclama Nefret. Voulez-vous dire qu’il ne souviendra de rien ?
- Je ne peux encore me prononcer, répondis-je d’un ton las. Mais il ne risque plus rien, il ne sera pas nécessaire de veiller cette nuit à son chevet.
- Je dormirai cependant à côté de lui, dit David avec chaleur. Je vous préviendrai s’il se passe quoi que ce soit.
Une agitation soudaine dans l’entrée de la maison me poussa alors à sortir précipitamment de la chambre. J’avais reconnu la voix d’Emerson – son organe vocal est caractéristique. Je poussai un cri d’horreur à la vue de mon époux, Ramsès et Feisal, gris de poussière, saignant d’écorchures multiples sur les mains et le visage.
- Mon Dieu ! dis-je en m’approchant d’eux. Que s’est-il passé ?
- Nous avons trouvé l’entrée de ce foutu souterrain, s’exclama Emerson d’une voix tonnante. Malheureusement, il s’est effondré sur nous et les pierres ont roulé partout.
- Avez-vous été blessés ? demandai-je en les examinant les uns après les autres.
- Pas du tout, dit Emerson en repoussant ma main. Réfléchissez, ma chère, nous n’étions pas encore engagés dans le souterrain, sinon nous serions tous morts à l’heure actuelle.
- Oh ! fis-je sans voix tandis que cette affreuse évocation me coupait le souffle.
- D’où vient le sang de vos mains, professeur ? demanda Nefret qui semblait infiniment plus calme que moi.
- Père a tenté de déblayer le souterrain à mains nues, avoua Ramsès en esquissant un sourire.
- Emerson ! m’exclamai-je. Comment avez-vous pu…
- J’ai abandonné très vite, Peabody, marmonna mon époux un peu penaud. C’était inutile. Tout est plus que comblé.
- Est-ce un accident ou un attentat ? demandai-je soudain.
- Aucune idée, fut la franche réponse.
Je décidai de parer au plus pressé et emmenai Emerson se laver et se changer tout en ordonnant à Ramsès de faire la même chose. Feisal avait déjà disparu dans le jardin. De sa propre initiative, David se dirigea vers la cuisine afin de nous préparer un en-cas. Nefret le suivit.
Nous nous retrouvâmes tous les cinq peu après dans le salon, un verre de whisky-soda à la main – du moins pour Emerson et moi – devant une appétissante pile de petits sandwiches. Pour ma part, je n’avais aucun appétit mais les jeunes gens et Emerson se jetèrent dessus. Dans le même temps, les questions se mirent à fuser à tort et à travers, et je levai fermement la main pour réclamer le silence.
- Il est fort tard et nous ne devrons pas tarder à nous retirer pour la nuit, dis-je d’une voix sévère. Aussi serait-il préférable que la discussion ne s’égare pas.
- C’est à dire que vous tenez à la mener, grommela mon époux. Très bien, ma chère, allez-y.
- Où était le souterrain ? Comment avez-vous trouvé l’entrée ? Pourquoi y a-t-il eu un éboulement ? A mon avis…
- Cela suffit, Peabody, s’exclama Emerson avec un rire bref. Le souterrain – comme nous l’avions deviné – partait de la salle de Sobek. Il y avait une sorte de ressort dans la pierre, non loin des taches d’huile que j’avais déjà remarquées. Cela faisait basculer un dalle juste derrière la statue de Sobek – le pauvre dieu aurait aussi bien pu se trouver en porte-à-faux d’ailleurs ! De là partait un escalier. J’en ai examiné la maçonnerie. C’est du travail assez ancien, une cinquantaine d’années pour le moins.
- Oh ! fis-je déçue. Pas davantage ?
- Cela ne date certainement pas de l’époque des pyramides ! grommela Emerson. Votre imagination vous égare comme de coutume, ma chère.
- Qu’y avait-il au bas de cet escalier ? demanda Nefret avec une curiosité qui faisait briller ses yeux bleus.
- Nous n’avons pu descendre que quelques marches avant de voir le début d’un couloir, répondit Emerson. C’était plutôt étroit, et branlant. J’ai levé la main pour vérifier la solidité des étais avant de m’engager. C’est là que tout s’est éboulé. Doucement d’abord, puis de plus en plus fort. Je suis bien entendu remonté dans l’escalier. A la fin de l’effondrement, malgré une courte tentative, je n’ai pas réussi à dégager l’accès.
- Le tenterez-vous demain avec davantage d’hommes ? demandai-je.
- Certainement ! répondit Emerson avec force.
- Qu’est devenu le corps de Nabil ? demanda David.
- Nous l’avons laissé sur place, admit Emerson. Je ne voyais pas l’utilité de transporter un cadavre. Il n’y a plus rien à faire pour lui. Où sont les sceptres ?
- Dans notre chambre, dis-je. Pourquoi ?
- Je préfèrerais qu’on ne nous les vole pas une seconde fois, dit Emerson en se passant nerveusement une main dans les cheveux. (Son épais bandage le gêna visiblement et il y jeta un œil noir.)
- La façon dont ces sceptres nous ont été rendus est extrêmement curieuse, dis-je pensivement. Notre mystérieux ennemi se moquerait-il de nous ? Ou bien a-t-il déposé cette offrande pour faire cesser nos recherches ?
- Il me connait bien mal ! s’exclama Emerson. Je ne m’arrêterai pas avant d’avoir la peau de cette crapule !
- Au fait, Emerson pourquoi avez-vous quitté le musée ? demandai-je.
- Le souterrain étant comblé, il ne peut plus y avoir de visites nocturnes, dit Emerson en ricanant. Aussi j’ai décidé que notre guet ne signifiait plus rien. J’ai tout est bouclé en partant.
- Les linges rouges de Sobek sont réapparus d’une bien sinistre façon, remarqua Nefret. Qu’est-ce que cela signifie ? Nabil aurait-il été offert en sacrifice ?
- Le modus operandi est différent, dis-je. Contrairement à ce pauvre John Peters, Nabil al Mekkawi n’avait pas les mains liées, ni la gorge tranchée.
- De quoi est-il mort ? demanda Ramsès qui parlait pour la première fois depuis son retour. Avez-vous pu le découvrir en examinant son corps, Mère ?
- Je ne peux bien entendu rien affirmer de façon définitive après une inspection sommaire sous une lumière restreinte, dis-je, mais je pencherais pour une hémorragie cérébrale. C’est le nom qui est donné à un saignement à l’intérieur du crâne, à la suite de la rupture d’une veine ou d’une artère. Si ce saignement survient en profondeur, il est mortel. Ceci est lié à un traumatisme causé par un violent choc à la tête.
- N’est-ce pas également ce qui a tué Karim el Fayed ? demanda Nefret qui avait suivi mes explications avec attention.
- Si, je le pense, dis-je. Mais je n’ai pas vu son corps. L’assassin semble avoir une prédilection pour les coups lâchement assenés par derrière. C’est également ce qui est arrivé à Kevin O’connell.
- Humph, grommela Emerson ? Où en est-il celui-là ?
- Il a été assommé et drogué, dis-je. Je pense qu’il s’en sortira mais il ne se réveillera pas avant demain matin, au mieux.
- Risque-t-il aussi une hémorragie du cerveau ?
- Je ne le pense pas, dis-je. Son pouls est lent mais régulier. De plus, il est jeune et a le crâne solide.
- Nabil était jeune lui aussi, remarqua David les yeux tristes.
- Il a été frappé à la tempe, expliquai-je. C’est un endroit particulièrement fragile.
- Peabody, soupira Emerson, le manque de sommeil commence à vous égarer. La blessure à la tempe de Nabil provenait de la chute d’une caisse, ne vous en souvenez-vous pas ?
- Si, bien entendu, dis-je en lui lançant un regard acéré. Il me semble cependant que la meurtrissure était moins accentuée lorsque nous l’avons vue cet après-midi.
- Crénom ! s’exclama Emerson. Je reconnais bien là votre volonté à avoir toujours raison. Bien, je suis fatigué et je voudrais dormir. Le reste attendra demain mais il y a un dernier point qui me paraît important et que nous n’avons pas encore évoqué.
.../...
10:40 Publié dans LA NUIT ROUGE DE SOBEK | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



