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05.05.2008

chapitre 7 - d

* * *
Manuscrit H

Une fois seul dans la maison, à part les domestiques, Ramsès se pencha effectivement sur ses papyrus. C’était un vrai soulagement de ne pas avoir ses parents sur le dos pendant quelques heures. Il n’était jamais facile de se concentrer sur son propre travail quand Emerson avait une autre idée en tête, et les derniers jours avaient été difficiles à gérer. Ramsès constata cependant que son esprit, au lieu de se concentrer, ne cessait de vagabonder – passant des problèmes d’identité qu’avait à affronter son ami David aux meurtres sanglants que son père voulait résoudre avant de quitter le Caire, puis dérivant de ce qui les attendait à Louxor dans la tombe de Tetisheri aux ambitions inattendues de Nefret, et enfin à son propre avenir encore incertain. Venant du jardin, il entendait la voix animée d’Hafid qui interpellait son oncle en arabe puis il vit Anubis se glisser par la porte-fenêtre entrebâillée avant de sauter d’un bond souple sur le canapé. Un soudain appel d’air fit s’enrouler les morceaux de papyrus épars sur la table que le chat fixa d’un regard attentif.
- J’aimerais que Bastet soit là, marmonna Ramsès en se levant.
Il s’approcha machinalement de la porte où il s’attarda, inspirant à pleins poumons pour calmer son accès de nostalgie. L’air ambiant était tout imprégné de l’odeur des fleurs et des buissons épanouis. D’où il se tenait, Ramsès apercevait l’allée sablée qui menait à la maisonnette d’Abdullah et, au fond du jardin, le banc sous les tamaris où son père aimait s’asseoir pour fumer sans que sa mère ne le lui reproche. Ramsès était sur le point de retourner travailler quand quelqu’un bougea sur le chemin. C’était Hafid, mais il agissait d’une façon furtive qui correspondait peu à son allure coutumière, en regardant fréquemment par dessus son épaule. Il atteignit le fond du jardin, jeta un dernier coup d’œil alentour, et disparut.
Etonné, Ramsès attendit un moment. Le garçon ne réapparaissait pas. Poussé par la curiosité, Ramsès décida qu’il ferait mieux de vérifier la raison d’un si inhabituel comportement. Il traversa le jardin de son pas souple et parfaitement silencieux. Les roses blanches et pourpres avaient répandu sur le sol leurs pétales dont l'arôme sucré montait dans la chaleur. Alors que Ramsès arrivait à l’endroit où Hafid avait contourné le tronc noueux d’un palmier dattier, celui-ci réapparut et sursauta à sa vue. Il serrait quelque chose contre sa poitrine.
- Que se passe-t-il ? demanda Ramsès. Où étiez-vous ?
Hafid secouait la tête sans parler. Son visage avait pâli, sa barbe étique tremblotait et ses beaux yeux noirs s’étaient écarquillés.
- Je suis désolé, bafouilla-t-il enfin. Je croyais que vous étiez parti avec les autres.
- Je suis resté, dit Ramsès d’une voix froide. Que cherchiez-vous ?
Il tendit la main pour saisir le panier en fibres tressées que l’autre tenait contre lui. Hafid ne résista pas. Dedans était une lourde marmite en terre cuite contenant une soupe épaisse et un linge soigneusement plié d’où montait une odeur pénétrante d’épices et d’aromates.
- Que signifie ceci ? demanda Ramsès interloqué.
- C’est ma mère qui a apporté des koubebas et une moulokhia, gémit Hafid effondré.
Ramsès connaissait bien cette spécialité originaire de Syrie – des boulettes de blé concassé farcies de viande, de pignons et d’oignons – ainsi que la soupe égyptienne faite d’une sorte de cresson ou de bette. Voyant qu’il ne criait pas, Hafid se rassura un peu et expliqua que son oncle Salah, qui travaillait depuis si longtemps pour des Français ou des Anglais, ne connaissait que la cuisine européenne. La demande inattendue d’Emerson concernant des mets égyptiens l’avait donc amené à appeler à l’aide sa sœur, Dounia, pour quelques préparations qu’Hafid se chargeait de récupérer. Rapidement, Ramsès leva la main pour faire cesser le verbiage du garçon, et lui demanda comment il sortait de la maison. Hafid déposa son panier et le mena derrière la haie de palmier. Un abri grossier – où étaient entreposés divers outils de jardin et une vieille brouette rouillée – s’adossait le long du mur de clôture. Au fond de l’abri, Hafid désigna une porte dérobée dont le panneau ne comportait pas de serrure, mais seulement un mécanisme qui le faisait pivoter. Ramsès l’ouvrit et sortit dans une ruelle déserte, un passage étroit et sombre entre de hauts murs, sans la moindre fenêtre. Extérieurement, la porte ne se distinguait pas sur le crépi grisâtre qui enduisait le mur.
- Surprenant, remarqua-t-il.
Il n’y avait personne en vue. La mère d’Hafid avait disparu, une fois son colis délivré. Ramsès revint sur ses pas après avoir soigneusement refermé le panneau derrière lui.
- Depuis quand connaissez-vous cette issue ? demanda-t-il au garçon qui le fixait d’un regard circonspect.
- Depuis toujours, fut la réponse hésitante. Mon père l’a appris de son propre père. Nous avons toujours travaillé dans cette maison.
- Le major Fisher était-il au courant ? demanda encore Ramsès, mais il ne s’étonna pas d’apprendre que ce n’était pas le cas.
Il laissa repartir Hafid et se rendit, songeur, jusqu’à la maisonnette où Abdullah l’accueillit avec une joie mitigée d’indignation.
- Le Maître des Imprécations est parti sans moi, grommela le vieil homme. Je ne suis plus bon à rien, il ne me reste qu’à mourir.
Avec une affection bourrue, Ramsès s’employa à réconforter le fidèle raïs en lui parlant du travail qui les attendait à Louxor. Entendant des voix, Daoud sortit de la maison et une agréable conversation s’ensuivit entre les trois hommes, d’âge et d’origines différentes, mais qu’animaient une amitié sincère et une même passion pour l’égyptologie.

* * *

Emerson avait envoyé un mot au cheik Mohammed mais notre ami bédouin s’était absenté et nous ne savions pas quand il reviendrait. Notre dîner chez lui se trouvait donc reporté. Ramsès nous avait rapporté sa découverte de l’après-midi et nous étions tous allés voir cette curieuse porte. Les maisons arabes comportaient souvent de telles issues et je m’ébaudissais fort qu’une construction européenne ait ainsi privilégié un accès secret. Emerson fit quelques grossières plaisanteries sur les intentions du concepteur, et je dus l’interrompre tandis que Nefret gloussait sans la moindre retenue.
Au cours du dîner – qui comportait quelques excellents plats égyptiens – nous avions discuté de nos découvertes de l’après-midi, peu de choses en réalité. Il me fallait avouer que notre enquête piétinait.
- Je trouve éminemment suspecte la disparition de Kevin O’Connell, remarquai-je soudain. Pour qu’il n’ait rien écrit concernant l’autre nuit, il faut qu’il y ait une raison !
- Il est peut-être simplement conscient du danger qu’il y aurait à m’irriter davantage, grogna Emerson en levant un sourcil goguenard.
- Peut-être a-t-il été enlevé et enfermé dans une caisse du musée ? proposa Nefret en riant.
- Ce n’est pas drôle, Nefret, dit Ramsès le visage impassible. Mais cette histoire de caisse tombée sur Nabil me semble louche. Elle a pu être poussée sciemment. N’a-t-il rien vu ou entendu ?
- Si j’avais pu remettre la main sur lui, je lui aurais certainement posé la question ! s’emporta Emerson.
- Croyez-vous Mr Thatcher innocent ? demanda David.
- Il semble trop couard pour être impliqué, admit Emerson. Et ce qu’il nous a dit confirmait d’autres informations.
- Nous en revenons toujours à Jeremiah Hawkins, dis-je.
- C’est certain, s’écria Emerson. Mais le rôle de Peters n’est pas clair non plus. Je l’avais cru complice d’Hawkins, mais il semble plutôt avoir été en concurrence avec lui. Peut-il vraiment y avoir eu deux voleurs qui agissaient sans se connaître ?
- L’un pouvait travailler à Gizeh et l’autre au Boulaq, signalai-je. Cette dispersion ne nous simplifie pas la tâche !
- Il y a bien trop de monde au palais de Gizeh, rétorqua Emerson les sourcils froncés. Au Boulaq par contre, la surveillance était relâchée puisqu’il ne restait que des objets intransportables ou enfermés dans des vitrines verrouillées.
- Les verrous n’arrêtent pas tout le monde, dis-je imprudemment.
- Je vous serais très obligé, Amelia, répondit sèchement Emerson, de ne pas évoquer devant moi vos accointances douteuses avec la pire lie des pilleurs de tombes.
Avant que je ne puisse exprimer toute mon indignation devant cette accusation inepte, Ramsès s’empressa de changer de sujet :
- J’ai découvert quelque chose d’intéressant dans l’un de mes papyrus au cours de l’après-midi, dit-il. Il traitait de magie noire qui, comme vous le savez, était aussi utilisée en médecine.
- C’est exact, dit Emerson, on a même retrouvé à Gizeh des figurines en terre cuite destinées à des envoûtements.
- Justement, Père, souligna Ramsès. Le papyrus parle d’une statuette qui représentait un homme agenouillé avec le cou tranché tandis qu’un flot de sang s’échappait de sa gorge.
- Mon Dieu ! m’écriai-je. N’est-ce pas exactement ainsi que Mr Peters a été découvert ? Ne vous avais-je pas signalé Emerson, qu’il avait été immolé au cours d’un culte démoniaque ?
- Cela suffit, Amelia ! rugit mon époux. Vous n’allez pas recommencer ! Ramsès, faut-il vraiment que vous incitiez votre mère à se comporter d’une façon aussi ridicule ?
- Mais, Père…
- Voyons, Professeur chéri, intervint Nefret, c’est si intéressant.
- Je croyais que votre foutu papyrus traitait de médecine et de thanatopraxie antique, grommela Emerson.
- J’en ai plusieurs en cours, répondit Ramsès calmement. L’un d’eux cite même Imhotep.
- C’est le plus célèbre de leurs guérisseurs, admit Emerson.
- Les Egyptiens furent l’un des premiers peuples à user de médecins, dit David avec une fierté manifeste.
- Ils utilisaient de nombreuses substances naturelles pour leurs traitements, dis-je sans que personne ne m’écoute.
- Ils étaient également capables de compter les battements du cœur en se servant d’une horloge à eau, précisa Emerson. Mais, ainsi que l’indique Ramsès, la religion, la médecine et la magie ont toujours été liées.
- La magie repose sur la foi en des forces mystérieuses, dis-je.
- C’est la même chose pour cette satanée religion, Peabody, grommela Emerson. Les prêtres ne se privaient pas d’utiliser la superstition en adressant par exemple des « lettres aux morts ». Pour les Egyptiens, comme vous le savez, le nom d’un individu correspond à l’individu lui-même. Lire son nom permettait d’agir sur lui ou d’invoquer son aide.
- Certains papyrus incantatoires, intervint Ramsès, s’adressaient directement à la maladie : « Sort, toi qui es entrée, et n’emporte rien en t’en allant, quoique que tu n’aies pas de main ! Enfuis-toi de moi, je suis Horus ! Va-t-en, je suis le fils d’Osiris ! Les formules magiques protègent mon corps, de sorte que rien de mal ne peut arriver à mes membres et le meshpent ne peut s’établir dans mon corps. Sors ! » Une formule qui convenait de prononcer sept fois pour la rendre efficace.
- Indépendamment de ces formules, continua Emerson, la magie médicale utilisait des substrats matériels variés à titre préventif ou curatif. Représenter un être (ou un objet), c’est introduire dans la représentation figurée une part de la personnalité, de sorte que toute action sur cette représentation peut atteindre le modèle. Les Egyptiens utilisaient cette notion analogique d’où le pouvoir des amulettes adaptées à chaque cas particulier. Foutue superstition !

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