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04.05.2008

chapitre 7 - c

Comme convenu, David et Nefret nous attendaient devant le musée. Je vis non sans amusement que Cyrus Vandergelt s’était joint à eux.
- Encore vous, Vandergelt ! remarqua grossièrement Emerson.
- Mes hommages, Amelia, répondit aimablement Cyrus. Bonjour, Emerson, moi aussi je suis ravi de vous revoir. J’ai croisé ces deux jeunes gens devant le Shepheard’s et, dès qu’ils m’ont indiqué où ils se rendaient, j’avoue avoir été dévoré par la curiosité.
- Humph, grommela Emerson.
Il ouvrit la lourde porte cloutée qui grinça en tournant sur ses gonds. Il y avait quelques jours que je n’étais pas revenue au Boulaq. Le travail avait bien avancé et les salles semblaient vides, désertes, abandonnées. Nos pas résonnaient lugubrement dans le silence tandis que la poussière s’envolait sous nos pieds en particules serrées.
- Pourquoi n’y a-t-il personne ? demandai-je un peu oppressée.
- Les hommes ne travaillent pas le vendredi, souligna David.
Comme pour le contredire, Hamad al Mekkawi et son fils, Nabil, apparurent soudain et demandèrent, étonnés, comment nous étions entrés. Lorsqu’Emerson leur montra la grosse clef que lui avait confiée M. Maspero, il me sembla que les deux hommes la regardaient d’un œil interloqué, presque choqué – mais je ne pus m’expliquer pourquoi. D’ailleurs leur apparence avait déjà de quoi détourner mon attention. Malgré son maintien toujours digne, le vieux gardien semblait las et son visage fripé exprimait une sourde préoccupation. Le jeune Nabil n’était pas en meilleur état avec son turban gris de poussière – ou de cendres – et une meurtrissure sombre qui marquait sa tempe droite. Ses traits aquilins, si semblables à ceux de son père, étaient creusés par la douleur et la fatigue.
- Vous êtes blessé, Nabil, remarquai-je. Comment est-ce arrivé ?
- Une pile de caisses s’est effondrée alors que je passais à côté, Sitt Hakim, répondit le jeune homme.
- Mon Dieu ! m’écriai-je. Quand est-ce arrivé ?
- Cet après-midi, répondit le père avec un regard soucieux dirigé vers son fils. Nous ne pouvions pas quitter le musée, Sitt, le moudir nous a demandé de rester vigilants – mais mon fils souffre, et il s’est aussi blessé à l’épaule.
Le jeune homme refusa formellement que je l’examine aussi Emerson me demanda rapidement de cesser mes vaines objurgations.
- Ces caisses sont-elles tombées toutes seules ? demanda-t-il.
- Je ne sais pas, Maître des Imprécations, répondit Nabil en roulant des yeux.
Nous nous rendîmes en procession jusqu’à la salle des entrepôts où s’était produit l’accident. Les piles branlantes semblaient en ordre mais Hamad al Mekkawi nous indiqua que son fils et lui avait déjà redressé l’éboulement. En me retournant, je constatai avec humeur qu’Emerson disparaissait déjà dans le labyrinthe créé par les empilements.
- Que cherchez-vous donc ? demandai-je en haussant la voix.
- L’Irlandais, fut la furieuse réponse.
- Comment ? m’exclamai-je avec surprise. Voulez-vous parler de Kevin O’Connell ? Mais enfin, Emerson, vous ne pouvez imaginer qu’il ait pu sciemment provoquer un accident qui aurait pu avoir des conséquences tragiques. A mon avis…
- Taisez-vous, Peabody ! s’écria Emerson en ressurgissant si brusquement que j’en poussai un cri. Vous avez réellement un don pour m’embrouiller les esprits, ma très chère. Non – puisque je dois vous le préciser – je n’accuse pas ce damné journaleux de tentative de meurtre. Crénom ! Je pensais plutôt à un malencontreux hasard causé par la curiosité de ce fouinard. Il était caché là l’autre soir – mais cette fois, je ne le trouve pas… admit-il avec regret.
- Il n’a rien publié des incidents de l’autre nuit, fis-je remarquer.
- Justement ! s’écria Emerson à nouveau furieux. C’est éminemment suspect. Il doit se sentir coupable de quelque chose mais du diable si je peux imaginer de quoi… Où sont les autres ? demanda-t-il en regardant autour de lui.
- Dans la salle de Sobek, dis-je calmement.
- Bon Dieu ! fit-il en s’élançant aussitôt.
Je le suivis en secouant la tête devant une agitation aussi inutile. David et Nefret avaient déjà installé leur matériel photographique et s’occupaient aux prises de vue de la salle et de la statue centrale. Puis, sur un ordre d’Emerson, David sortit une feuille de dessin et établit de la salle un métré détaillé tandis que Nefret et moi lui indiquions les mesures de chaque mur. Cyrus se promenait au travers de la pièce, tapotant les pierres, sondant le sol dallé. Il s’arrêta enfin longuement devant la lourde statue de pierre. Le dieu, représenté avec un corps d’homme et une tête de crocodile, remettait le signe de vie, la croix ankh, au pharaon qui se tenait près de lui. Le museau allongé du saurien, éclairé par la lumière d’en dessous, surplombait la tête levée de Cyrus comme une ombre maléfique et menaçante.
- Il n’y a plus de traces de sang, remarqua notre ami.
- Maspero m’a dit avoir tout fait nettoyer une fois la police passée, répondit Emerson d’une voix brève. Ces incapables ont jugé qu’il ne s’agissait que d’une farce de mauvais plaisants, sans doute pour rappeler l’égorgement de Peters. Humph ! ajouta-t-il les dents serrées. Voici une idée qui aurait parfaitement pu venir à un journaliste peu scrupuleux.
- Cette statue ne doit-elle pas être enlevée ? demanda Cyrus.
- En tout dernier lieu, répondit Emerson en se rapprochant. Elle pèse son poids, n’est-ce pas, aussi n’est-il pas indispensable de l’entreposer ailleurs avant que le nouveau musée ne soit prêt à la recevoir.
- D’où vient-elle ? demanda encore Cyrus qui semblait fasciné.
- Du Fayoum, répondit Emerson en contemplant la statue. Dans certains textes de l’Ancien Empire, ce vieux Sobek y est considéré comme le fils de la déesse Neith et du dieu Geb. On le dit parfois l’époux d’Hathor, bien que la plupart du temps, aucune compagne divine ne lui soit attribuée.
- Dans le Livre des Morts, ajoutai-je, Sobek apporte son aide à la naissance d’Horus. C’est lui qui va chercher Isis et Nephtys pour protéger le défunt et aider à la neutralisation de Seth.
- Je me rappelle que vous aviez traduit le mythe d’Osiris, il y a quelques années, remarqua Cyrus avec un sourire à mon endroit. Une légende passionnante !
- Dans le Fayoum, intervint Emerson en frottant du doigt la fossette qu’il portait au menton, il y a de nombreux sanctuaires dédiés à Sobek. Il pouvait porter d’autres appellations – ainsi, il était parfois Pneferôs « celui au beau visage », ou Socnopaios « Le maître de l’île » – mais toutes ces appellations renvoyaient au même dieu et témoignaient seulement du vif attachement des habitants à leur propre forme de la divinité. Souvent aussi, le dieu apparaissait à ses fidèles sous sa forme animale. Saurien vorace surgi des ténèbres du monde primitif, le crocodile divin est associé aux monstres de l’univers souterrain et aux ennemis de l’équilibre terrestre. Concernant Osiris, il y a d’autres versions que la vôtre, Peabody, ricana mon époux. Mi-homme, mi-alligator, Sobek était considéré comme l’allié de Seth qui se serait même revêtu d’une peau de crocodile pour échapper au châtiment qu’il encourait. De plus, c’est parce qu’il se serait régalé des fragments du corps dépecé que le crocodile était pourvu d’une grande gueule et de si nombreuses dents.
- Quelle horreur ! dis-je et j’entendis le rire cristallin de Nefret.
- La conception même de Sobek est amusante, continua Emerson très en verve, parce que notre terreur des marais viendrait de la métamorphose d’une mèche de cheveux. Pour asseoir sa puissance Geb déroba à son père Rê, l’uraeus royal représenté par un cobra enroulé autour du disque solaire et crachant des flammes pour anéantir les ennemis du dieu-soleil. Mais le souffle du serpent divin brûla Geb au visage, aussi il dut appliquer sur sa blessure une mèche de cheveux de Rê. Bien des années plus tard, pour la purifier, celle-ci fut plongée dans les eaux et se métamorphosa en Sobek.
- C’est très intéressant, Emerson, dis-je d’un ton impatient, mais est-ce vraiment l’endroit pour une telle conférence ?
- Absolument ! rugit mon époux avec un mouvement d’humeur en désignant la statue tutélaire qui nous surplombait – et je dus reconnaître qu’il avait raison.
Peu après, je me penchai sur l’endroit où Emerson avait constaté des traces d’huile. Elles étaient toujours là, des petites taches rondes et irrégulières provenant probablement d’une lampe posée brutalement d’où le liquide aurait débordé. Je ne pus cependant leur trouver aucune explication suspecte. Malgré notre inspection approfondie, la salle de Sobek n’avait apporté aucun élément nouveau et cet échec énervait prodigieusement Emerson. Les deux al Mekkawi avaient disparu. Nous ne les retrouvâmes pas en revenant sur nos pas.
- Ils ont dû rentrer chez eux afin de soigner Nabil, dis-je d’une voix apaisante tandis qu’Emerson tempêtait. Ils n’avaient pas besoin de s’attarder puisque nous étions là.
- Ils n’ont même pas verrouillé la porte !
- Ce n’est qu’un oubli, Emerson, dis-je calmement. N’avez-vous pas remarqué qu’ils semblaient perturbés et plutôt fatigués.
- Hamad al Mekkawi est gardien de nuit, souligna Nefret le front soucieux. Hors il est souvent là aussi dans la journée. A son âge, ce n’est guère prudent de tant se fatiguer.
- Mon grand-père m’a parlé de lui, intervint David. Il dit que c’est un homme consciencieux et très attaché aux traditions.
Un coup frappé à la porté d’entrée nous interrompit et Emerson se précipita pour ouvrir. James Thatcher le second assistant de Wellington, se tenait sur le seuil. Le petit homme aux yeux chafouins, pliait déjà son échine servile tout en couinant une incompréhensible excuse pour se justifier de son retard.
Nous nous repliâmes dans le bureau de Wellington. La pièce était petite et nous nous trouvions fortement entassés, aussi David et Nefret restèrent-ils debout près de la porte. Emerson s’installa dans le fauteuil face au bureau tandis que Cyrus, Mr Thatcher et moi-même lui faisions face. Je remarquai avec chagrin que la plante verte en pot placée devant la fenêtre avait déjà dépéri. Dans une tentative dérisoire, elle tendait vers la lumière ses feuilles irrémédiablement fanées.
Mr Thatcher regardait autour de lui avec l’expression d’un rat acculé. Les premières questions d’Emerson concernèrent John Peters, aussi Mr Thatcher se détendit peu à peu.
- Je ne le fréquentais pas beaucoup, dit-il, les yeux fixés sur ses mains serrées l’une contre l’autre. Il était assez imbu de lui-même, vous savez. Pourtant il ne travaillait au Service des Antiquités que depuis cinq ans – comme moi – mais il avait tendance à se pousser du col.
- Il nous a été rapporté qu’il avait de nombreuses conquêtes féminines, dit Emerson avec un regard gêné envers Nefret dont le frais visage ressortait dans la pénombre ambiante.
- Il s’en vantait assez ! siffla l’autre d’une voix aigre.
- Peters aurait habité chez l’une de ses maîtresses durant la dernière année, insista Emerson en fronçant les sourcils. Savez-vous de qui il s’agissait ?
- La signora Pellari était trop bien pour ce sagouin, s’indigna Mr Thacher avec une chaleur soudaine. Elle travaillait à la pharmacie italienne Montini, vous voyez où c’est ? Dans immeuble Zogheb, devant l’Opéra hhédivial – nous hochâmes tous la tête. Elle est retournée en Italie.
- Quand ? demanda aussitôt Emerson.
- Il y a déjà quelques mois, dit Mr Thatcher d’une voix un peu hésitante. Oui, je crois que c’est au courant de l’été. John l’avait abandonnée peu de temps auparavant. Il a vécu ensuite dans l’appartement que lui avait légué sa mère.
- Il y avait eu une dispute entre Peters et Hawkins, dit Emerson en changeant de sujet. Vous étiez au courant. (Ce n’était pas une question.) Quel en était le motif ?
- J’ai entendu Peters en parler à Mr Wellington, admit Thatcher avec un regard affolé. Ils parlaient très fort et je… – hum – passais par là. Je sais qu’Hamad prétend que j’écoutais aux portes mais lui aussi le fait tout le temps, c’est un fouineur et… (Il croisa le regard fulgurant d’Emerson et se recroquevilla.) Peters se plaignait parce que Hawkins s’absentait souvent, qu’il avait des horaires irréguliers et des rentrées d’argent inexpliquées.
- Etes-vous certain d'avoir entendu cela ? intervint Emerson.
- Il l’avait peut-être dit à une autre occasion, bredouilla Mr Thatcher. Je ne sais plus. Jeremiah Hawkins était une brute fieffée et je devais me protéger de lui. Il y a eu détérioration de certains objets dont il s’occupait et il en a fait porter la faute sur moi. Herr Brugsch…
- Laissons Herr Brugsch de côté pour l’instant, coupa Emerson. Vous détestiez donc Hawkins, n’est-ce pas ?
- Pas plus que tout le monde, fut la réponse immédiate – et probablement sincère.
Lorsque Mr Thatcher nous quitta, il semblait un peu rasséréné comme si le fait que nous l’ayons cru le soulageait d’un grand poids. J’avais sans arrêt eu en tête la curieuse réflexion de Oliver Newton-Jones à son sujet : « James semble toujours craindre que je représente une menace pour sa place. » Mr Thatcher avait effectivement un tempérament inquiet qui le poussait à espionner les autres pour garantir ses arrières. Comment usait-il des secrets qu’il avait ainsi été à même de découvrir ? J’avais pris de nombreuses notes durant son interrogatoire et j’avais vu à plusieurs reprises son regard en dessous se diriger vers moi, méfiant et haineux, comme celui de ces chiens à moitié sauvages qui trainent si souvent dans les villages égyptiens.

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