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03.05.2008

chapitre 7 - b

Emerson n’était pas content. D’abord M. Maspero nous avait fait attendre – ce qui était prévisible vu que mon bouillant époux n’avait pas pris la peine de le prévenir de son arrivée, ou plutôt de son irruption. Ensuite, nous ne fûmes introduits que pour nous entendre dire que le directeur du Services des Antiquités devait impérativement s’absenter (un train à prendre) et qu’il n’avait que quelques minutes à nous accorder. J’empêchai donc Emerson de perdre du temps en des récriminations inutiles et intervins avec fermeté :
- Notre enquête avance, M. Maspero, affirmai-je – et cette assertion un peu prématurée surprit assez Emerson pour le faire taire. Mais nous aurions besoin de quelques renseignements supplémentaires afin d’étayer nos accusations.
- Comme je l’ai déjà dit à votre époux, soupira M. Maspero en retombant lourdement dans son fauteuil. Je ne possède aucun plan du vieux musée de Boulaq – et je dois aussi avouer que je ne crois guère à l’existence d’un soi-disant passage secret qui relierait la salle de Sobek au Nil.
- Ne vous occupez pas de cela, dis-je avec assurance, nous nous en chargerons. Cependant, il nous faut savoir si les sceptres sont les seuls objets manquants de notre collection – hum – je veux dire des découvertes que nous avons faites personnellement.
- Je ne comprends pas, Mrs Emerson, bafouilla M. Maspero qui ouvrait de grands yeux. Que voulez-vous dire par là ?
- Il est souvent assez délicat de suivre les méandres de la pensée de mon épouse, grommela Emerson d’une voix bourrue – mais je savais qu’il réprimait un sourire.
- Je voudrais déterminer, expliquai-je avec patience, si les vols ont été volontairement dirigés contre nous ou si, au contraire, le musée a été victime d’une escroquerie généralisée.
- Oh, fit l’autre. (Il y eut un silence.) Eh bien – hum… – en réalité, c’est à dire que…
- Bon sang ! s’exclama Emerson furieux. Je le savais ! Vous avez découvert que vos collections étaient mises à sac depuis des années et vous ne tenez pas à ce que cela se sache !
- Mettez-vous à ma place ! se justifia M. Maspero en se passant la main dans les cheveux d’un air accablé. Nous avons dû demander des crédits importants pour les nouveaux bâtiments… Que penseraient nos investisseurs ?
- Calmez-vous, Emerson, dis-je. Et expliquez-vous, M. Maspero.
- Il est probable que tout a commencé quand une partie des pièces du musée de Boulaq fut transféré jusqu’à Gizeh dans une annexe du palais d’Ismaïl Pacha, alors khédive d’Égypte. D’après ce que nous avons pu déterminer, les vols sont restés modestes – des petites pièces, des statuettes, des ouchebtis, des papyrus – mais rien d’ostentatoire.
- Vous avez donc ré-ouvert vos satanées caisses, aboya Emerson.
- Bien sûr que non ! s’exclama M. Maspero en essuyant son front moite. Ce serait absolument impossible à l’heure actuelle, mais – hum – nous avons effectué quelques sondages dans les entrepôts.
- Qui s’est occupé de ces vérifications ? demandai-je – mais je connaissais déjà la réponse.
- John Peters, admit M. Maspero avec réticence.
- C’est pour cette raison qu’il se trouvait au musée la nuit où il est mort, n’est-ce pas ? demandai-je avec animation. Il voulait prendre le voleur sur le fait.
- Je n’en sais absolument rien, s’écria l’autre avec un incontestable accent de sincérité. John était extrêmement engagé dans son enquête depuis plusieurs mois, mais jusque là, il travaillait davantage à Gizeh. Il a dû découvrir des indices qui l’ont dirigé vers le Boulaq mais il ne m’a pas tenu au courant de ses plans. Le vol des sceptres l’avait stupéfié. Ils sont difficilement revendables – sauf à de très riches collectionneurs étrangers qui se croient hors des lois. Cela ne collait pas du tout avec ce qu’il avait découvert jusque là.
Nous ne pûmes rien tirer de plus du malheureux directeur qui nous quitta peu après, le pas lent, le front soucieux. Il nous envoya cependant son premier assistant qu’Emerson tenait à interroger une nouvelle fois. Manifestement, Mr Wellington se rappelait parfaitement de sa dernière entrevue avec Emerson. Il entra dans le bureau de son supérieur d’un pas réticent, la nuque raide, le regard inquiet.
- C’est vous qui êtes chargé de veiller à ce que le déménagement du Boulaq ne prenne pas de retard, attaqua Emerson d’une voix brève. Et John Peters travaillait sous vos ordres, n’est-ce pas ?
- Oui, professeur, balbutia l’autre. Mais M. le directeur avait également donné à John une mission qui n’était pas de mon fait.
- Le vol des antiquités de Gizeh, soulignai-je.
- Nous ne savons pas s’il y a eu vol ! s’empressa-t-il de répondre. (Il eut un regard en biais.) Hum – mais certaines antiquités manquent. Je n’interviens pas à Gizeh, précisa-t-il.
- Il y a aussi eu des vols au Boulaq, jeta soudain Emerson.
Cette affirmation eut un effet remarquable sur Mr Wellington. Après un affolement authentique – ou remarquablement joué – il voulut savoir pourquoi il n’avait pas été tenu au courant puis se justifia en évoquant de sa longue et honorable carrière d’une voix rendue larmoyante par l’émotion. J’eus pitié de lui.
- Calmez-vous, Mr Wellington, dis-je. Vous n’êtes pas soupçonné (Emerson ricana) mais nous aimerions en savoir davantage sur Mr Peters et comprendre la raison de sa présence cette nuit-là au musée.
Mr Wellington répondit à nos questions d’un débit haché. Il affirma – confirmant ainsi sans le savoir les dires de Mr Newton-Jones – que son ancien assistant avait terriblement changé au cours des derniers mois, qu’il était devenu amer, et secret. Bien que fort peu observateur, Mr Wellington avait attribué cet état à une complication sentimentale (il me jeta un regard gêné), John Peters étant généralement imbriqué dans de fort complexes histoires féminines. Lorsque j’évoquai comme autre justification éventuelle, le récent décès de la signora Petri, il écarquilla des yeux stupéfaits :
- Mais il la voyait très peu, Mrs Emerson, s’écria-t-il en secouant la tête. Il avait été élevé en Italie, par une lointaine parente et n’était arrivé en Egypte que depuis cinq ans, lorsque sa mère avait proposé son nom comme remplaçant à son poste. Je me souviens parfaitement que John s’est effectivement absenté au début de l’été pour régler les obsèques de la signora, mais je ne vois pas en quoi cette disparition aurait pu tant l’affecter.
- Où vivait-il ? demandai-je soudain.
- Il louait une chambre en ville jusqu’à l’an passé, répondit Mr Wellington en s’agitant un peu, mais ensuite il s’était s’installé chez sa dernière maîtresse. Il pensait aussi conserver l’appartement que sa mère lui avait légué. Je n’en sais pas plus.
- Il y a cependant un dernier point que je voudrais vérifier avec vous, Mr Wellington, dis-je en consultant mes listes. Il s’agit d’une dispute qui nous a été rapportée entre Peters et Hawkins. Pourquoi ne pas nous en avoir fait part ?
- John s’était en effet plaint à moi, avoua Mr Wellington la voix hésitante. Il trouvait Hawkins arrogant et paresseux. Mais c’était un protégé de Brugsch (il se racla la gorge) et vous savez que celui-ci a toute l’indulgence de notre directeur. J’ai indiqué à John que je ne pouvais pas interférer. Il n’y a rien eu de plus. Je n’y pensais plus, ajouta-t-il, et je ne vois pas en quoi cela a une importance pour l’enquête.
- Vous ne voyez pas grand chose, dit Emerson sans ambages. Pourtant ni Hawkins ni Peters n’aurait dû se trouver au musée la nuit où ils y sont morts. S’ils ne s’entendaient pas, il est peu probable qu’ils aient organisé leur affaire ensemble. Il ne reste donc qu’une autre possibilité.
- Vous pensez que John surveillait Hawkins ? s’exclama Wellington effaré. Et qu’un troisième homme les aurait surpris et tués ?
- Nous ne pouvons encore rien prouver, dis-je fermement. Mais Mr Hawkins n’était pas très apprécié à ce que j’ai compris.
- C’est exact, reconnut Mr Wellington. Je ne peux pas dire que je comprends ce que Brugsch lui trouvait – à part qu’ils ont travaillé ensemble jadis.
- Maspero a toujours refusé de tenir compte de mes accusations contre son protégé, grommela Emerson. Et si ces deux scélérats se connaissaient depuis longtemps, cette affaire scandaleuse de Saqqarah pouvait aussi bien les concerner ensemble.
- Je ne sais rien de plus, s’affola Mr Wellington en clignant des yeux devant la colère de mon époux.
Nous en convînmes et Emerson le libéra, tout en demandant à voir Mr Thatcher. Celui-ci se trouvant en déplacement, il fut convenu qu’il nous rejoindrait au Boulaq en fin de journée. Mr Newton-Jones frappa peu après à la porte. A peine entré, il s’informa de la santé de Miss Jane, ce qui amena un froncement de sourcils menaçant d’Emerson.
- Nous ne sommes pas là pour faire des mondanités, jeune homme, grogna-t-il, mais pour obtenir des renseignements.
- Bien, professeur, répondit l’autre d’un air soumis.
- Que pourriez-vous nous dire de Mr Peters ? demandai-je.
- Je vous en ai déjà parlé, Mrs Emerson, fut la réponse immédiate. John était plus âgé que moi et nous nous rencontrions assez peu. C’était un homme assez prétentieux, volontiers arrogant, mais qui accomplissait son travail avec sérieux.
- Il y a eu une dispute entre lui et Hawkins, annonça Emerson. Le saviez-vous ?
- James m’en a parlé, admit Mr Newton-Jones.
- James ? Vous voulez sans doute parler de Mr Thatcher, dis-je d’une voix insidieuse. Parlez-nous de lui. Après tout, celui-ci a le même âge que vous, n’est-ce pas ?
- Certes, mais… – hum, nous ne nous fréquentons guère. James semble craindre que je sois une menace pour sa place. Il a un caractère… disons inquiet, aussi il se livre très peu.
- Ce n’est qu’un sale petit cafard ! s’exclama Emerson.
- Il fait du bon travail, souligna Mr Newton-Jones avec un certain courage. A son sujet, je sais seulement qu’il n’aimait pas du tout Hawkins qui le raillait souvent.
Lorsque nous quittâmes les lieux, peu après, Emerson partit d’un pas conquérant que je lui fis rapidement ralentir. Je m’accrochai à son bras, telle une petite épouse délicate, et nous nous rendîmes au musée de Boulaq en devisant calmement.


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