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02.05.2008

chapitre 7 - a

Chapitre 7
Ne coupe pas l'arbre qui te donne de l'ombre. (Proverbe arabe)



Emerson voulait se précipiter sur le champ à l’Ezkebieh et je frémissais d’horreur en l’imaginant courant comme un forcené à travers les jardins, hurlant à pleins poumons le nom d’Amine.
- Me prendriez-vous par hasard pour un demeuré, Peabody ? demanda mon époux d’une voix ronronnante lorsque je lui fis – fort imprudemment – part de mon inquiétude.
- Je vous sais si impulsif, mon chéri ! répondis-je avec chaleur. (En haussant un sourcil sceptique, il me jeta un regard sombre, aussi je n’insistai pas.) Hum – alors que faisons-nous ?
- Je m’occuperai très prochainement du cas d’Amine, répondit Emerson avec hauteur, mais je vous accorde que cette petite vermine n’est pas prioritaire. Auparavant, je veux retourner au musée pour interroger ces satanés assistants, ensuite je compte inspecter de fond en comble la salle de Sobek, et enfin je vais creuser le passé de Peters – et accessoirement celui de sa mère.
- Voici un programme chargé, dis-je, et vous n’aurez certainement pas le temps d’en venir à bout dans ce qui reste de la matinée. Nous pourrions partir juste après le déjeuner et…
- Parce que vous comptez venir aussi ? grogna mon tendre époux.
- Mais bien entendu, mon chéri, dis-je avec un sourire mielleux. Imaginez que vous soyez encore assommé, poignardé ou tailladé par nos mystérieux ennemis. Je me dois de veiller sur vous !
Je crus que c’était l’indignation qui empêchait Emerson de répondre – mais il partit alors d’un immense éclat de rire et me serra dans ses bras avec emportement. Je fus extrêmement contrariée lorsque le carillon de l’entrée interrompit ce moment privilégié.
- Crénom ! s’écria Emerson. Qu’est-ce encore ?
- Le précepteur, je présume, soupirai-je. Je vais devoir descendre pour accueillir Cyrus. Tiens, m’étonnai-je en regardant autour de moi. Où est donc passé Anubis ?
- Il a dû s’enfuir dans le jardin, grommela Emerson. Et je le comprends – avec le manque d’intimité dont nous jouissons ici. Je vais suivre son exemple. Il me faut parler à Abdullah.

J’eus une surprise inattendue en descendant. En effet, ce n’était pas Cyrus Vandergelt qui accompagnait ce jour Mr Flint-Flechey et Miss Jane, mais le père de cette dernière : Brian Travel-Taners. Il me salua avec courtoisie. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, bien charpenté, les épaules larges, le visage carré. Ses petites lunettes rondes ne cachaient pas son regard brun et pénétrant, sa barbe châtaine était soignée et coupée court. Tandis que les enfants et Miss Spencer s’en allaient en procession derrière Archibald Flint-Flechey, j’invitai Mr Travel-Taners à visiter notre jardin.
Avant d’accepter, il suivit des yeux le groupe, s’attachant particulièrement – à ce qu’il me sembla – au jeune percepteur. Celui-ci, bien apprêté dans sa veste cintrée couleur pastel, ses vaporeux cheveux soigneusement plaqués, avait l’aspect d’un poète romantique. Je crus que Mr Travel-Taners s’inquiétait d’éventuelles complications sentimentales pour sa fille – mais il n’en était rien.
- M. Maspero m’a présenté avant-hier le père de ce jeune homme, expliqua-t-il en croisant mon regard – sans doute inquisiteur. Il se trouve que nous avons à Londres des connaissances en commun, et même un éventuel, quoique lointain, lien de parenté. Harry Flint-Flechey a émis des remarques sensées concernant l’aménagement du musée, ausi je dois le revoir pour certains détails de la plaquette que je conçois actuellement.
- Vraiment ? dis-je avec une certaine surprise.
Il n’était pas dans le caractère britannique de frayer si rapidement avec un quasi-inconnu. Les explications avancées étaient certes cohérentes mais je me demandais s’il ne s’agissait pas plutôt de prétextes soigneusement mis au point. Je ne voyais cependant aucun motif à une telle manœuvre – à moins qu’il ne s’agisse de dissimuler que les deux hommes se connaissaient déjà. La perspective était troublante….
- Je n’avais pas encore eu l’occasion de vous remercier, Mrs Emerson, continuait Mr Travel-Taners avec un sourire débonnaire. Il est si aimable à vous d’avoir ainsi favorisé l’acclimatation de ma fille. Ainsi que vous avez pu le constater, Jane est assez timide, et la compagnie de votre charmante pupille ne peut que lui être profitable. M. Maspero ne tarit pas d’éloges sur votre famille, aussi je n’ai pas hésité un seul instant à accepter votre hospitalité pour ma fille.
- Il y a aussi Miss Spencer qui ne la quitte jamais, soulignai-je.
- Oh, s’esclaffa Mr Travel-Taners. Cette chère Camilla est sourde comme un pot, aussi sa présence ne pèse-t-elle guère à Jane. Mais il est exact qu’elles s’entendent fort bien.
- Miss Camilla est sourde ? m’exclamai-je surprise. Je l’ignorais.
- Elle peut lire sur les lèvres, admit l’autre un peu gêné. Je vous ai révélé son secret pour éviter toute ambigüité, voyez-vous, parce que ce handicap provoque parfois quelques impairs.
- Je vous remercie, dis-je avec un sourire forcé.
- Le jeune Archie m’a parlé de ses élèves, continua aimablement mon interlocuteur. Ils ont une formation peu conventionnelle, n’est-ce pas ? Ma fille a également été éduquée à la maison, vous savez. Elle est de santé fragile et Camilla, qui est notre cousine au second degré, s’occupe d’elle depuis le décès de mon épouse, il y a près de quinze ans.
- De santé fragile ? répétai-je un peu interloquée devant cette avalanche de confidences inattendues.
- Vous avez bien dû remarquer que ma fille est fort peu loquace, insista Mr Travel-Taners avec un regard appuyé, mais elle retient tout ce qu’elle entend et écrit avec beaucoup d’aisance. Elle m’assiste souvent dans mon travail.
Nous rentrâmes peu après. La visite du jardin n’avait été qu’esquissée. Je n’avais pas eu l’impression que mon hôte se serait intéressé à l’horticulture. Il me quitta sur de nouvelles salutations alambiquées. Je regardais s’éloigner sa calèche avec un sentiment étrange. Pourquoi était-il venu ? Qu’avait-il cherché à me dire précisément ? S’agissait-il uniquement d’une curiosité – somme toute naturelle – ou avait-il aussi cherché à reconnaître les lieux ?
Emerson éclata de rire lorsque je lui fis part de mes soupçons. Etalé aux côtés d’Abdullah sur le banc du fond du jardin, il fumait avec délectation devant un plateau de café turc servi dans des petites tasses que je ne reconnus pas. C’est Daoud qui avait dû les apporter.
Abdullah avait retrouvé ses couleurs et son visage buriné était illuminé de la joie qu’il éprouvait à notre compagnie. Emerson et lui avaient de toute évidence discouru de la saison archéologique à venir, et les plans de la tombe de Tetisheri étaient étalés devant eux.
- Où sont Feisal, Selim et Daoud ? demandai-je.
- Daoud doit dormir, répondit Emerson. Il monte la garde toutes les nuits. Les deux autres sont retournés à Aziyeh voir leur famille. Je n’ai plus besoin d’eux pour le moment – mais Selim tient à revenir pour être aux côtés de son père.
- C’est un bon fils, grommela Abdullah, mais s’il me croit devenu impotent, je vais lui prouver qu’il se trompe.

* * *

Manuscrit H

Ramsès ne l’aurait pas avoué sous la torture mais il avait un goût tout particulier pour la poésie, essentiellement romantique. Le chant triste des vers, leur lyrisme destiné à exprimer des sentiments intimes, de préférence mélancoliques, le plaisir esthétique du sanglot répondaient en écho à sa nature tourmentée. Il adhérait complètement à la thèse de la souffrance comme moteur de la création artistique.
Archibald Flint-Flechey leur parlait justement d’un poète français du siècle dernier, François-René, vicomte de Chateaubriand, et en particulier de son long voyage en Orient pour étudier le paganisme expirant et la religion naissante. L’écrivain se retrouva ainsi en Égypte durant l’année 1806. A son retour, il fut exilé par Napoléon et en profita pour mettre au propre les notes de son voyage. « L’Egypte m’a paru le plus beau pays de la terre, écrivit-il, j’aime jusqu’aux déserts qui le bordent et qui ouvrent à l’imagination le champ de l’immensité. » En jetant un regard en coin vers les autres, Ramsès s’aperçut que David, Nefret et Miss Jane avaient le même regard brumeux devant l’évocation suggérée. Le précepteur lut un nouveau passage : « Mon itinéraire est la course d’un homme qui va vers le ciel, la terre et l’eau, et qui revient à ses foyers avec quelques images nouvelles dans la tête et quelques sentiments de plus dans le cœur. »
Au cours du déjeuner, Emerson annonça son programme pour l’après-midi : interroger à nouveau (et vigoureusement) les assistants au musée, puis fouiller la salle de Sobek. Bien entendu, sa femme se déclara prête à le suivre. Emerson requit également la présence de David pour prendre des plans et des mesures et Nefret offrit de les aider. Se sentant légèrement abandonné, Ramsès choisit de rester à Dar al Sajara, et affirma avoir du travail en cours sur les papyrus que sa mère lui avait achetés.
- Ah ! grogna Emerson en lançant un regard sombre à son épouse. Je n’ai toujours pas vu vos fameux achats de chez Aslimi – et pas davantage ceux de Vandergelt.
- Il ne sait que trop ce que vous pensez de ce genre d’acquisitions aux marchands, mon chéri, répliqua la mère de Ramsès. Pour ma part, j’ai seulement acheté trois papyrus, mais Cyrus a trouvé des objets intéressants : deux morceaux de pierre sculptée – des abeilles, il me semble – et une petite statuette d’Horus piétinant un crocodile.
- Revoilà donc ce vieux Sobek ! s’exclama Nefret.
- C’est sans doute une statue guérisseuse, précisa Emerson en se frottant le menton. L’un de ces objets étranges dont usaient les anciens Egyptiens en guise d’amulettes.
- Pour se protéger des mauvais sorts ? demanda Nefret.
- Plus précisément pour guérir les maladies, souligna Emerson. La médecine égyptienne était fondée sur un mélange de sorts magiques et religieux, et les remèdes les plus courants utilisaient des amulettes pour renforcer le pouvoir de leurs médications. Les maladies étaient censées être provoquées par une intention malveillante. Bien entendu, les guérisseurs avaient aussi leurs traitements et transcrivaient leurs instructions sur des rouleaux de papyrus pour que les prêtres accomplissent les actes rituels.
- Mes papyrus sont de cette sorte, intervint Ramsès. Deux sont incantatoires et le dernier est un recueil médical assez complet qui permet d’entrevoir les procédures et les pratiques en cours. Il donne des détails sur plusieurs maladies et différents remèdes à base de plantes et de sortilèges.
- Les plus célèbres papyrus médicaux sont ceux de Smith et Ebers – du nom des personnes qui les ont découverts, dit Emerson les sourcils froncés. Ils présentent des procédures chirurgicales et des préparations compliquées mais également des formules magiques de la XVIII° et de la XIX° dynastie. Il est cependant probable que ce ne sont que des copies de textes plus anciens.
- Les Egyptiens ont été les premiers médecins holistiques, s’exclama Nefret d’une voix passionnée. Un concept qui s’oppose à la seule perception analytique de la personne et considère que les diverses parties du corps forment un ensemble solidaire, chaque aspect étant organisé par rapport à un tout qui définit leur utilité. Les anciens Egyptiens traitaient aussi leurs patients d’un point de vue physique, mental et spirituel. Savez-vous qu’une grande partie des herbes médicinales dont nous nous servons aujourd’hui leur étaient déjà connues ?
- Ils possédaient une remarquable connaissance de l’anatomie, ajouta Emerson, grâce au savoir qu’ils avaient tiré du processus de momification au cours duquel les organes internes étaient retirés et examinés. Comme le prouvent certains squelettes, ils pratiquaient aussi des interventions chirurgicales.
- Et pour en revenir à la statuette de Cyrus, dit la mère de Ramsès, que soignait donc Sobek ?
- Au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, Peabody, ricana Emerson, le crocodile est piétiné et représente plutôt le mal dont le sauveur est Horus – ou parfois Bès. Ces amulettes étaient courantes et présentées sous forme de statuette ou de stèle. Il faudrait lire les hiéroglyphes de l’objet en question pour en savoir plus mais, en général, il fallait y faire couler de l’eau pour que le liquide s’imprègne de vertus magiques. Versée ensuite sur la plaie – ou bue – celle-ci guérissait des morsures. Je me souviens d’une statuette du même genre au musée français du Louvre où était inscrit « Bastet s’empare de tout ennemi, de tout serpent, de tout scorpion, de tout animal venimeux qui aura piqué l’homme qui boit de cette eau... Fortifié grâce aux protections magiques, le venin n’entre pas dans son cœur. »
- C’est très curieux, reprit la mère de Ramsès. Et cette image d’Horus foulant aux pieds le saurien m’évoque irrésistiblement le mythe de saint Georges terrassant le dragon.
- On retrouve le même héritage antique dans d’autres dogmes bibliques, s’écria Emerson avec force, qu’il s’agisse de Caïn et Abel – Seth et Horus – ou de la Trinité – Osiris, Isis, Horus. Contrairement à ce que croient tant d’Européens prétendument de race supérieure, l’ancienne Egypte a pratiqué bien avant eux la croyance en une force divine, en la survie. La sagesse et la dignité humaine, l’ordre du monde, la pensée profonde, tout que nous retrouvons dans les civilisations les plus évoluées était à la base même de la vie égyptienne.
- Je me rappelle avoir lu sur certaines stèles votives : « J’ai donné du pain à l’affamé, de l’eau à l’assoiffé, et vêtu celui qui n’avait pas de vêtements. » remarqua David les yeux brillants.
- N’est-ce pas exactement ce que préconise la charité chrétienne ? s’exclama avec enthousiasme la mère de Ramsès.
- Ne commencez surtout pas à vous égarer dans des ratiocinations religieuses, Peabody, gronda Emerson en se levant. Et si vous n’êtes pas prête dans cinq minutes, je pars sans vous !


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