« 2008-04 | Page d'accueil
| 2008-05 »
01.05.2008
chapitre 6 - fin
Je me réveillai maussade le lendemain matin, après une nuit agitée qui me laissait la tête lourde et douloureuse. Voir Emerson paisiblement endormi, sur le dos, les mains croisés, comme un pharaon dans son sarcophage n’améliora en rien mon humeur. Lorsque je descendis un peu après, j’avais au moins réussi à le rendre aussi irritable que moi, ayant fermement refusé les privautés qu’il m’avait proposées au réveil. Je trouvai les enfants attablés en silence dans la salle à manger, David et Ramsès avaient le visage tiré et les yeux cernés. Seule Nefret rayonnait littéralement tout en dévorant ses toasts à la marmelade d’oranges avec un appétit juvénile.
A peine Emerson était-il apparu que Daoud se présenta et demanda à nous parler. Nous le fîmes immédiatement entrer.
- Un homme a essayé de pénétrer dans la maison, hier soir, Maître des Imprécations, annonça le géant qui continua d’une voix désolée : Je n’ai pas réussi à l’attraper mais je lui ai arraché cela.
Dans sa paume immense brillait un long coutelas à la lame acérée.
S’ensuivit bien entendu un brouhaha de questions et exclamations auquel Emerson mit fin d’un beuglement féroce. Il interrogea ensuite le brave Daoud qui déroula son récit d’une voix grave et lente, quasiment envoutante. J’ignorais qu’il eût un tel talent de conteur !
- Comme me l’avait ordonné mon vénéré oncle, commença le géant, je montais la garde dans le jardin – comme tous les soirs. Au plus sombre de la nuit, j’ai entendu un homme escalader le mur. Il ne m’a pas vu. Je suis resté immobile, caché dans l’ombre de la maison. J’ai laissé s’approcher ma proie pour mieux la surprendre. Alors que je me préparais à l'assommer, un rayon de lune est tombé droit sur cet intrus. Il était si jeune ! Un enfant effrayé avec de grands yeux noirs écarquillés…
- Amine ! rugit Emerson.
- Nous ne pouvons pas en être certains, Emerson, soulignai-je.
- Parce que vous connaissez beaucoup d’autres gamins aux yeux noirs qui sont à nos trousses armés d’un couteau ? grommela mon époux en me jetant un regard ulcéré. C’est certainement cette petite vermine qui a déjà agressé David l’autre jour.
- Je ne pouvais pas le savoir, Maître des Imprécations, remarqua Daoud. Et je ne savais pas non plus que le garçon était armé. Devant sa jeunesse, j’ai retenu mon bras et je lui ai simplement ordonné de venir avec moi. Mais il a bondi comme une sauterelle et s’est enfui à la vitesse du vent. Quand je l’ai rattrapé, il a sorti son couteau, aussi j’ai perdu un peu de temps – et alors il s’est enfui.
- Avez-vous été blessé, Daoud ? demandai-je soudain inquiète.
- Juste une égratignure, Sitt, répondit l’autre. Je m’en suis déjà occupé.
A ma demande formelle, il remonta cependant la manche de son imposante galabieh et exposa sous nos yeux ébahis son énorme bras recouvert d’une immonde pâte verdâtre et odorante. Je reconnus le fameux onguent aux herbes de son épouse d’origine nubienne, Khadija. Cette femme presque aussi imposante que son époux (qui lui obéissait d’ailleurs au doigt et à l’œil) en tenait de sa famille la recette ancestrale et assurait que cette mystérieuse préparation possédait d’étonnantes vertus thérapeutiques. J’en avais déjà eu la preuve, aussi je ne fis aucune remarque – bien que je sache d’expérience que ce baume laissait des traces persistantes sur la peau et les vêtements.
- Vous auriez dû nous réveiller immédiatement, Daoud, grogna Emerson mécontent.
Je savais que l’agressivité de mon époux provenait de sa vexation d’avoir dormi assez profondément pour ne rien remarquer mais je ne pus supporter le remords attristé qu’afficha le bon visage du pauvre Daoud devant cette injuste critique.
- Pas du tout, affirmai-je. Daoud a agi au mieux et vous aviez du sommeil à rattraper, Emerson. D’ailleurs, le garçon s’était déjà enfui. Vous n’avez rien remarqué d’autre au cours de la nuit, Daoud ? ajoutai-je avec un sourire bienveillant.
Il me sembla que le brave homme marquait une légère hésitation, et que ses yeux dérivèrent – à peine – vers David qui se tenait à côté de Ramsès. Pourtant, il secoua la tête et répondit d’une voix assurée :
- Non, Sitt Hakim, rien d’important.
Ce fut alors Hafid, précisément occupé à desservir la table du petit déjeuner, qui nous offrit une surprise inattendue.
- Y aurait-il un problème avec Amine, Sitt Hakim ? demanda-t-il.
- Crénom de nom ! rugit Emerson tandis que nous nous figions tous, interloqués. Comment diable le connais-tu, Hafid ?
- Il est venu demander après vous, Maître des Imprécations, balbutia le malheureux garçon dont le visage s’altérait à vue d’œil sous le feu de nos regards convergents. Il a dit… – qu’il vous connaissait bien… alors – hum...
- Tu l’as laissé entrer, dit Emerson – et ce n’était pas une question.
- Juste dans le jardin, protesta le domestique d’une voix atone. Il a dit qu’il venait rendre visite à ses cousins. Vous êtes vraiment très proches d'eux - je veux dire d’Abdullah et des membres de sa famille, aussi j’ai cru…
- Tu n’as rien fait de mal, grogna Emerson à contrecœur.
Nous posâmes encore quelques questions à Hafid mais il ne put rien ajouter de plus et quitta la pièce peu après, manifestement effondré de son manque de discernement, bien que je lui eusse à nouveau affirmé que nous ne lui en gardions aucunement rancune.
- Je n’aurais jamais pensé que ce satané gamin ait l’insupportable culot de venir fouiner ici, remarqua Emerson après son départ. Qu’a-t-il bien pu trouver dans le jardin ?
- Peut-être simplement le meilleur endroit où franchir le mur la nuit suivante, proposa Ramsès. C’est ce que j’aurais fait.
- Emerson, dis-je fermement un peu plus tard, lorsque nous nous retrouvâmes seuls. Je suis sûre que Daoud ne nous a pas tout dit. Il a dû voir David et Ramsès faire quelque chose que je n’aurais pas approuvé. J’avais déjà remarqué l’autre jour une odeur suspecte sur leurs vêtements. Je vous en avais parlé, vous en souvenez-vous ? Croyez-vous qu’ils puissent ressortir la nuit pour fumer en cachette ?
- Nous avons déjà eu cette discussion, ma chérie, me sermonna gentiment Emerson. Vous avez du mal à admettre que votre petit garçon devient un homme, n’est-ce pas ? Lui et David sont à un carrefour important, et je ne veux pas… Il s’interrompit, puis ajouta sans le moindre à propos : Nous irons déjeuner demain chez le cheik Mohammed.
- Mais enfin, Emerson ! m’écriai-je outrée. Je ne vois pas du tout ce que cela vient faire dans notre conversation !
- Laissez-moi faire, Peabody. Ceci est une affaire d’hommes.
Je ne peux pas dire que cette assertion inepte m’apporta le moindre soulagement ! Par contre, il m’était venu une autre idée que j’entrepris de mettre immédiatement en application.
* * *
Manuscrit H
Le visage sombre, Ramsès avait suivi David dans leur chambre.
- Daoud nous a vus, annonça-t-il dès qu’ils se retrouvèrent seuls. Comment ai-je pu être assez stupide pour ne pas y penser !
- Pourquoi ne nous a-t-il pas arrêtés ? demanda David en riant. Nous aurions vraiment eu l’air fin s’il nous avait assommés et ramenés à tes parents par le col.
- Il a dû nous reconnaître, admit Ramsès d'un ton chagrin. Mon déguisement n’est peut-être pas si bon que cela.
Il avait entendu les pas légers de Nefret qui arrivait mais n’avait pas baissé la voix pour autant. La jeune fille avait le droit d’être tenue au courant de ce qui se passait.
- Ne soit pas si vexé, mon garçon ! s’exclama-t-elle gaiement. Ton déguisement est excellent et je t’assure que même tes parents ne te reconnaitraient pas. Je crois que Daoud vous aura tout simplement entendu parler en quittant votre chambre.
- Oh ! fit simplement Ramsès en la dévisageant.
Le soleil matinal allumait des languettes dorées dans les cheveux blonds roux qui moussaient autour de son visage. Elle était ravissante, lumineuse et aussi immatérielle qu’une fée. Il repensa avec amertume à la question posée par David la nuit dernière : « N’es-tu donc jamais tenté ? » et réprima un soupir.
- Nefret a raison, disait David. Tu ne prends pas la peine de déguiser ta voix avant d’être sorti d’ici, Ramsès, aussi Daoud a su que nous quittions la maison et ne s'en est pas inquiété.
- Il nous a même laissé faire, remarqua Ramsès le front soucieux, mais il a dû en parler à son oncle Abdullah.
- Je n’avais pas pensé à cela ! s’exclama David consterné. Tu as pourtant raison, et il en parlera aussi au professeur... à moins que ce ne soit mon grand-père qui s'en charge.
- Que vous êtes bêtes ! s’exclama Nefret en gesticulant. Quelle importance cela a-t-il désormais ? Vous n’avez plus besoin de sortir dans les cafés à la poursuite d'Amine puisqu'il ne cherche qu’à nous retrouver. Alors autant l'attendre ici, n’est-ce pas ?
- Ce n’est pas faux, admit Ramsès.
Et il eut beaucoup de mal à conserver son visage impassible devant la joie délirante que manifesta Nefret à l’idée qu’il n’y aurait plus de sorties dont elle était exclue. Une discussion animée s’engagea cependant pour déterminer les tours de garde qu’ils mèneraient la nuit suivante autour de la maison. Ramsès ne pensait pas qu’Amine risquerait une nouvelle tentative si rapprochée, mais Nefret tenait absolument à vivre elle-aussi une "aventure nocturne". Les deux garçons, quand elle formula ainsi son vœu, eurent quelques difficultés à garder leur sérieux. Etre un gentleman s’avérait parfois délicat, songea Ramsès en serrant les dents.
* * *
Ainsi que je m’y attendais, je découvris Gamal Mahfouz en plein travail. Il était encore tôt mais je le savais matinal. Après les salutations d’usage, je le félicitai sur son travail et échangeai avec lui quelques plaisantes remarques sur l’ordonnancement du jardin. J’appréciais tout particulièrement les petits canaux d’irrigation qu’il avait creusés au milieu de ses massifs fleuris, les buissons bien taillés, la vigne qui tapissait la petite pergola sous les sycomores et les tamaris. Un perséa (nda : arbres à feuillage persistant de la famille des lauracées dont l’espèce la plus connue est l’avocatier) aux riches couleurs présentait ses fruits sombres près d’un carré d’herbes aromatiques et médicinales qui embaumait non loin de nous.
Le jardinier à la longue barbe noire était un homme très grand. Je devais un peu renverser la tête pour lui parler, ce qui était désagréable à l’usage – aussi j’en vins au but de ma démarche.
- Gamal, dis-je, il y a un garçon – un étranger – qui est venu dans le jardin, il y a deux ou trois jours – je réalisai que nous avions omis de faire préciser le jour exact à Hafid. L’auriez-vous vu ?
- Oui, Sitt Hakim, répondit l’homme sans hésiter. Il est sorti de la maison et a traversé tout droit. Puis il s’est arrêté près du muret de verdure (il fit un geste vers les buissons qui partageaient le jardin en deux.) Il a attendu un moment en regardant les baladi (roses), puis il a longé le mur d’enceinte et a disparu.
Il y eut un moment de silence. Je réfléchissais et Gamal attendait avec la patience innée des Egyptiens. Son regard sombre était calme et serein tandis que je sentais monter en moins la fièvre d’agir et de me lancer à la poursuite du serpent qui était ainsi entré dans mon jardin d’Eden. Je ne sus pas exactement pourquoi je posai au père d'Hafid une dernière question :
- Connaissez-vous ce garçon ? demandai-je impulsivement.
- Je ne connais pas son nom, Sitt, fut la franche réponse, mais je l’ai souvent vu dans les jardins de l’Ezbekiev quand j’allais y acheter des plants que le major voulait rajouter dans son jardin. Le garçon travaille souvent là-bas. Son père y est jardinier.
21:35 Publié dans LA NUIT ROUGE DE SOBEK | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



