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30.04.2008
chapitre 6 - e
Je fis un rêve étrange la nuit suivante. Il commença par une violente douleur au cœur. Je crus un instant que j’étais victime d’un malaise cardiaque, comme Abdullah peu de temps auparavant. Alors que je m’affolais déjà à l’idée que personne ne saurait utiliser les comprimés de digitalis lanata qui étaient dans ma trousse, la voix bien connue de Nefret résonna près de moi, mais sur un ton plus grave, plus adulte : « Je suis docteur » disait-elle. Sans m’arrêter à cette assertion inepte, je compris soudain que la douleur qui m’étreignait provenait de la perte d’un être cher que je serrai contre mon cœur. Qui était-il ? Je ne saurais le dire. Il était mort, je le savais – mais je ne parvenais pas à l’accepter et ses dernières paroles chuchotées vibraient encore à mon oreille : « Je vous attendrai à Deir el Bahari ». Pour répondre à ce rendez-vous onirique, sans réelle logique comme c’est souvent le cas dans les rêves je me mis à escalader la falaise que je connaissais bien. Arrivée au sommet, je saisis la main qu’un être de lumière vêtu de blanc me tendait – un ange sans doute ? Il me hissa jusqu’à lui. Les rayons du soleil levant apparaissaient déjà, dans un flamboiement de rouge et d’or. La vallée était encore dans l’ombre, depuis les contours lointains des temples de Thèbes au delà du fleuve jusqu’aux portiques pâles du palais d’Hatshepsout. Lentement l’ascension de l’orbe glorieux illumina l’eau qui miroitait, le vert luxuriant des champs cultivés, et le désert devint couleur d’or pur. Le monde s’éveillait à la vie après la nuit – comme une promesse de vie éternelle. Lorsque je voulus évoquer cette idée, mon mystérieux compagnon avait disparu et un manque douloureux me saisit. Je vis sa silhouette souple qui descendait vers la Vallée des Rois et poussai un cri pour le retenir. « Pas encore » furent les paroles que m’apporta le vent…
Je me réveillais en sursaut. Emerson n’était pas retourné au musée cette nuit et sa présence rassurante était un vrai réconfort à mes côtés. Je le secouai sans ménagement :
- J’ai rêvé de Deir el Bahari, dis-je d’une voix trop aigüe que je ne reconnus pas.
- Nous y retournerons très bientôt, ma chérie, marmonna mon époux d’une voix rauque mais quand je voulus lui raconter la suite de mon rêve, il s’était déjà rendormi.
* * *
Manuscrit H
Ramsès était heureux que son père soit resté à Dar el Sajara cette nuit-là. Il n’éprouvait ainsi aucun remords à quitter la maison. Nefret leur avait jeté un regard lourd de reproches en montant se coucher, mais ses regrets étaient sans remède. Ramsès avait demandé à David, toujours très sombre, s’il souhaitait réellement l’accompagner mais son ami n’avait même pas répondu, se contentant d’enfiler son déguisement et de fixer sa barbe, le regard farouche.
Les deux garçons commencèrent par errer sous les beaux ombrages de la place de l’Ezbekieh où de nombreux touristes prenaient un dernier café dans les établissements qui bordaient la promenade. Ils écoutèrent les conversations, sans rien apprendre de particulier. Ramsès n’en attendait pas davantage, souhaitant seulement que leurs silhouettes deviennent connues des habitués pour que peu à peu les langues se délient en leur présence.
Plus tard, les deux garçons pénétrèrent dans l’intérieur de la ville, là où se trouvaient de petites boutiques, sombres, étroites, enfumées. Les Egyptiens ne restent quasiment jamais enfermés chez eux. Dès qu’ils ne travaillaient pas, ils aimaient à se retrouver dans les cafés, véritables lieux de vie. Les hommes – car ces rendez-vous étaient interdits aux femmes – y menaient des discussions très animées, évoquant la politique ou les dernières nouvelles, buvant du thé ou du café, fumant la pipe à eau, et jouant aux dominos. Pour un Egyptien, le choix de son café attitré était important et se faisait d’après ses affinités politiques, professionnelles et/ou intellectuelles.
Dans chaque endroit visité, Ali le Rat s’asseyait sur un banc de bois ou de pierre et se présentait tandis que son compagnon regardait autour de lui, grave et silencieux. Ramsès était accoutumé à l’indolence orientale et appréciait même que, dans ces pauvres lieux, la dignité humaine ne subisse pas l’affligeante dégradation que l’ivresse causait dans d’autres endroits prétendument civilisés. Au fur et à mesure que la soirée avançait, les deux garçons ingurgitèrent plusiuers boissons assorties de petits casse-croûte, du thé égyptien à la saveur âcre et surtout du café turc. Très différent de la boisson européenne du même nom, ce breuvage populaire était apparu au Caire au XV° siècle et devait son caractère marqué à son mode de préparation particulier : en infusion et à vase ouvert. En mélangeant de l’eau, du sucre et du café moulu, quelques particules restaient en suspension dans la boisson finale, à la consistance dense et sirupeuse.
Le véritable café turc se préparait dans le cezve, un pot spécial en cuivre ou en laiton muni d’un long manche. Il était ensuite servi dans de petites tasses basses où il fallait attendre que la poudre, parfois aromatisée avec des épices comme la cardamone et la cannelle, se dépose au fond de la tasse. Ramsès et David pouvaient en prendre plusieurs tasses de suite sans inconvénient, et sans la moindre douleur d’estomac. En dernier lieu, ils se trouvèrent dans un café encore bondé, s’y accroupirent avec souplesse et commandèrent du thé. A nouveau, les habitués se montrèrent curieux et les soumirent à un questionnaire impitoyable mais amical, en demandant leurs noms, d’où ils venaient, leurs affaires en cours et leurs ascendances.
Il ne fallut pas longtemps à Ramsès pour établir sa bonne foi en tant qu’Ali le Rat, revendeur malchanceux venant de Louxor, et de vives critiques fusèrent contre les Inglizi qui empêchaient les hommes de vivre du pillage des tombes comme ils l’avaient toujours fait.
C’était une bonne ouverture et Ramsès en tirait profit. Ses questions et commentaires sur le musée en déménagement suscitèrent à nouveau un flot d’informations, pour la plupart hautement fantaisistes, mais aussi quelques descriptions exactes des divers assistants. Lorsque la nuit devint totale, les gens commencèrent à se disperser.
Ramsès et David s’en revinrent lentement, à pied, tandis que le clair de lune qui filtrait à travers les hautes maisons créait des dessins étranges sur le sol. Derrière les murs clos, les feuilles des arbres bruissaient sous le vent nocturne.
- Tu n’as pas posé beaucoup de questions, dit soudain David. Comment ces gens pourraient-ils connaître Amine ? Pourquoi ne pas retourner chez Bassam ?
- Nous irons plus tard, répondit Ramsès. Il vaut mieux éviter les questions trop directes. Nous n’en sommes encore qu’aux prémices de nos nouvelles personnalités.
- Je suis déjà saturé de café, grommela David.
- N’est-ce que cela ? demanda Ramsès d’une voix soigneusement contrôlée. David ? Si je peux faire quelque chose...
- Je ne sais plus où j’en suis, répondit l’autre après un silence.
- A quel point de vue ?
- Feisal et Selim n’arrêtent pas de me charrier parce que je ne suis toujours pas marié, avoua David, un peu gêné. Je ne souhaite pas le faire – pas encore – pas maintenant. Je ne me sens sans doute pas aussi Egyptien que je le devrais.
- Il n’y a donc aucune femme qui t’attire, remarqua Ramsès.
- Si ! s’exclama David avec un rire insouciant. Toutes ! Et Feisal prétend qu’un bâton perd de sa vigueur s’il n’est pas utilisé.
- Charmante métaphore, grommela Ramsès soudain heureux que la nuit soit si sombre. Tu sais, finalement, je ne pense pas pouvoir t’aider sur ce problème précis.
- N’es-tu donc pas tenté toi aussi ? demanda David étonné. J’ai bien vu comment ces filles sur le bateau te regardaient.
- Quelles filles ? s’étonna Ramsès. Oh – tu veux parler de Daisy et Lily Ashton. Ce n’étaient que des gamines un peu timides.
- Timides ? s’esclaffa David. Nefret a raison et tu es aveugle, mon frère. Ces fleurettes (Nda : Daisy et Lily = marguerite et lys) te dévoraient des yeux, comme un homme dont elles avaient envie.
- David ! Un gentleman n’aborde pas ce genre de sujets ! souligna Ramsès d’une voix guindée.
- Mais justement, reprit David devenu grave, je ne suis pas un gentleman, Ramsès, et je ne le serai jamais. Tes deux Anglaises ne m’ont même pas regardé.
- Elles disaient que leur père allait travailler à Assouan, se souvint Ramsès. Sans doute au sujet de l’élévation du barrage.
- Tu cherches à changer de sujet, remarqua David. La pudeur britannique, sans doute. Nous sommes pourtant dans un quartier où notre conversation prend tout son sens.
Ramsès essaya de contenir sa colère et regarda autour de lui. Il était un peu embarrassant pour les autorités britanniques que l’infâme quartier des Volets Rouges soit ainsi situé à proximité des jardins de l’Ezbekieh et des hôtels luxueux. Dans les bordels d’el Wasa, les femmes travaillaient toute la nuit. Chacune – Egyptienne, Nubienne ou Soudanaise – y exerçait son commerce dans des conditions sordides. Non loin de là, à el Binka, d’autres établissements étaient fréquentés par des Européens. Malgré l’heure tardive, la rue était encore très animée et une puanteur agressive montait des ordures qui stagnaient dans les ruisseaux. Il n’y avait aucun écoulement.
- Cette fornication est sordide, dit Ramsès le cœur soulevé. Je ne m’abaisserai jamais à ce genre de trafic.
- Bien entendu, dit David en refusant du geste une proposition osée. Mais où trouverons-nous alors à exercer nos bâtons ?
* * *
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29.04.2008
chapitre 6 - d
Mon petit chou,
Vous me manquez toujours mais la vie est devenue trépidante depuis notre arrivée en Egypte aussi je m’excuse de ne pas vous avoir davantage écrit ! Figurez-vous qu’un voleur a dérobé les sceptres méroïtiques que le professeur et Tante Amelia avaient découverts il y a quelques années. (Je suis sûre que vous devinerez desquels je veux parler !) Aussi, au lieu d’être déjà de retour à Louxor, nous traquons les assassins du musée de Boulaq à travers tout le Caire. Enfin, je dis «nous» mais je ne trouve pas que mon rôle soit très actif. Ramsès et David ne veulent pas m’emmener durant leurs tournées, le professeur non plus, aussi je dois me contenter de faire les courses dans les souks ou de prendre le thé avec Tante Amelia. C’est très injuste, n’est-ce pas ? Je joins à ma lettre un article de journal qui vous expliquera toute l’affaire.
Nous avons repris nos cours avec Mr Flint-Flechey. Vous vous rappelez que je vous avais parlé de notre jeune précepteur ? Je le trouve plus intéressant que l’an passé. Nous avons une jeune fille avec nous, que Tante Amelia a invitée pour de sombres machinations. Elle s’appelle Jane Travel-Taners. Elle est vraiment très jolie avec d’immenses yeux noirs et une poitrine avantageuse – pas comme moi qui suis plate comme une limande. Dommage que son horrible duègne l’habille comme une enfant attardée. J’ai cru au début que Jane était idiote mais en fait, elle se fiche simplement de ce qui se passe autour d’elle parce qu’elle vit dans une autre dimension.
Hier, pendant le cours, elle s’est à un moment tournée vers moi et m’a dit : «Vous y réussirez, ce sera difficile mais vous deviendrez chirurgien.» Je n’ai pas pu parler pendant tout le reste de la matinée sous le coup de l’émotion. Comment peut-elle avoir dit cela ?
Le pauvre Abdullah a eu une attaque cardiaque l’autre soir, et nous nous sommes tous inquiétés pour lui. Tandis que Tante Amelia le ramenait à la vie de justesse, j’ai compris que la médecine serait ma voie et mon avenir, quelles que soient les difficultés à affronter. J’y pensais déjà depuis un moment mais ma décision s’est affermie ce matin-là. Et, un peu plus tard, Jane l’a lu dans mes yeux – bien qu’elle ne m’ait même pas regardée. Cette fille serait-elle un peu sorcière ?
Le pauvre David – je sais que vous l’aimez beaucoup – a été très touché de la maladie de son grand-père. Il semble un peu tourmenté en ce moment, mais je ne sais pas pourquoi. Peut-être s'inquiète-t-il aussi de son avenir ?
Je suis heureuse quant à moi d’avoir un projet. Il est un peu difficile dans cette famille si active de trouver sa juste place. Je ne veux pas me contenter d’un rôle annexe. J'espère que vous me comprenez, ma chérie, vous qui connaissez mon orgueil, et qui êtes si gentille de ne jamais m’en critiquer.
Oh, mon Dieu ! Je voudrais obtenir tant de la vie, je le voudrais si passionnément mais je ne sais pas encore exactement quoi…
A bientôt ma très chère,
Tendrement,
Nefret
* * *
Manuscrit H
Ramsès n’avait pas accompagné David rendre visite à son grand-père, jugeant que son ami avait besoin de lui parler seul à seul. Il réalisait que David traversait une sorte de crise existentielle, partagé entre son atavisme égyptien et son éducation britannique. De plus, son ami avait atteint un âge où tous ses cousins étaient déjà mariés et chargés de famille. Le décalage s’accentuait et Ramsès ne savait comment aider David à traverser cette difficile étape. Il espérait que la sagesse tutélaire d’Abdullah pourrait y remédier.
La nuit dernière avait été longue et peu productive. Malgré sa fatigue, Ramsès se sentait incapable de dormir. Pour se changer les idées, il se pencha sur l’un des papyrus que sa mère lui avait achetés chez Aslimi. Il était écrit en hiératique, la forme cursive des hiéroglyphes. Réservée aux documents administratifs et aux documents privés, elle avait divers support, le papyrus bien entendu mais aussi les ostraca (Nda : tessons de poterie ou calcaire), le parchemin ou encore des tablettes de bois. On distinguait le hiératique des hiéroglyphes dits linéaires qui étaient peints sur les sarcophages et les Livres des morts. Ces derniers conservaient l’aspect figuratif des hiéroglyphes gravés – bien qu’ils fussent tracés avec moins de précision. L’étude des langues antiques était la spécialité de son oncle Walter et Ramsès partageait sa passion. Il savait qu’à partir de l’époque saïte – à la XXVI° dynastie – le hiératique fut peu à peu supplanté par une nouvelle écriture cursive, le démotique, une forme simplifiée réservée aux actes administratifs et aux documents de la vie courante. Le hiératique ne fut dès lors utilisé que pour consigner des textes religieux avant l’époque ptolémaïque où le grec s’imposa définitivement comme la langue administrative.
Ramsès avait déjà réalisé que le papyrus qu’il avait sous les yeux était de type médical et qu’il permettait d’entrevoir certaines pratiques de l’Égypte antique. Il avait entendu parler d’autres papyri qui donnaient ainsi de nombreux détails sur la maladie, le diagnostic et les traitements envisagés : remèdes à base de plantes, chirurgie ou sorts incantatoires. Le papyrus de Ramsès, qu’il évaluait à environ -2000, traitait de problèmes urinaires, sanguins, et des morsures. Il relatait les notes d’un homme qui avait exercé sous la XVIII° dynastie et qui s’était inspiré d’autres œuvres dont, selon l’avis de Ramsès, le document Ebers, papyrus médical découvert quarante ans auparavant.
Lorsque David revint enfin, Ramsès déposa son travail, jaugea du regard son ami mais il ne l’interrogea pas. David était épuisé. Il se coucha et Ramsès put enfin prendre du repos. Pour les deux garçons, la nuit à venir serait à nouveau consacrée à rechercher le jeune Amine.
* * *
Emerson n’avait pas trouvé M. Maspero à son bureau et s’en était bruyamment offusqué. Il avait rudoyé en vain tous ceux sur lesquels il avait pu mettre la main – au sens littéral à mon avis. Malgré cela, il n’avait pas trouvé le moindre plan du musée de Boulaq.
Il revint donc furieux à Dar el Sajara, et nous retrouva attablés devant une table bien garnie au fond du jardin. Nos amis Egyptiens s’étaient joints à nous, à la grande stupéfaction d’Hafid qui nous avait servis en arborant une mine hautement réprobatrice.
Après le thé, Emerson proposa une promenade le long du Nil jusqu’au Boulaq, afin de voir les lieux in situ ainsi qu’il nous l’indiqua.
Bien que situé sur le bord du fleuve, le Vieux Caire authentique était un endroit à peu près mort. Toute la vie et les commerces s’étaient concentrés au Boulaq, le vrai port du Caire. Nous eûmes à traverser la vieille ville. Sauf quelques rues marchandes animées, tout n’y était que silence et solitude. C’était là un des contrastes singuliers du Caire, au sortir de la foule, du tapage et de l’encombrement, on se retrouvait soudain dans des ruelles désertes qui paraissaient inhabitées. Toutes ces maisons hermétiquement closes, avec leurs fenêtres grillées et leurs portes basses et massives auraient eu quelque chose de sinistre sans le soleil éblouissant qui, malgré les toiles tendues, les nattes et les balcons entrecroisés, jetait une teinte chaude sur leurs murailles grises. Après avoir cheminé un moment dans ce labyrinthe, nous suivîmes un sentier poudreux au travers d’une plaine couverte de monceaux de ruines et de débris où erraient des chiens affamés. Nous étions au bord du Nil, derrière le musée.
- Ce fut Ismail Pacha, alors vice-roi d’Égypte, qui inaugura officiellement ce musée en 1863, expliqua Emerson avec un grand geste de son malodorant brûlot. Il fut bâti, je dois le dire, grâce à la ténacité de Mariette qui était convaincu que l’Égypte devait protéger ses antiquités de la destruction et les soustraire aussi aux convoitises étrangères et aux déprédations sauvages. Il avait parfaitement raison ! Et depuis lors, le directeur du Service des Antiquités remplit également la fonction de conservateur du musée. Le musée originel se trouvait ici même, dans cet ancien édifice de la Compagnie fluviale, mais il s’est sensiblement accru avec le temps pour accueillir les résultats de nombreuses fouilles archéologiques.
- Ne craignaient-ils pas les crues du Nil en un tel endroit ? demandai-je en regardant autour de moi.
- Si, bien entendu, répondit Emerson. Cette menace constante alliée à l’accroissement exponentiel des collections ont provoqué le premier transfert d’une partie du musée à Gizeh, il y a dix ans. Le futur édifice de Qasr el Nil sera donc le troisième en date.
- Pourquoi le Boulaq n’a-t-il pas été complètement vidé ? demandai-je.
- Parce que le palais de Giseh n’était qu’un emplacement provisoire, ma chérie, répondit Emerson. Avec près de cent mille pièces exposées et cinquante mille autres dans ses entrepôts, vous comprendrez bien que le Services des Antiquités ait besoin de place. De plus, les découvertes incessantes nécessitent un changement permanent des expositions originelles, ainsi que la création de nouveaux secteurs. Il y eut l’arrivée massive des bijoux des princesses du Moyen Empire, il y a cinq ans, puis la tombe de Tetisheri, mais aussi des objets provenant de Tell el Amarna, de Deir el Medina, du Fayoum et maintenant arrivent bon nombre d’objets du territoire nubien à la suite du projet de réaménagement du barrage d’Assouan.
- M. Maspero parlait de créer un jardin dans son nouveau musée, dis-je pensivement.
- Vous faites vraiment une obsession sur la verdure, ma chère, s’exclama Emerson, mais vous avez raison. Au beau milieu de la circulation cairote, ce sera donc dans un "musée en plein air" que reposera dorénavant le sarcophage de Mariette.
- M. Maspero vient de fonder les Annales du Service des antiquités, annonça Ramsès, une revue scientifique périodique à travers laquelle il compte diffuser des informations sur les fouilles en cours sur le territoire égyptien.
- Oh, grommela Emerson, encore un moyen de se faire de la publicité, j’imagine.
- Vous êtes injuste Emerson, m’écriai-je. Ce sera au contraire une incitation pour les études égyptologiques.
Nous eûmes beau arpenter les quais plusieurs, fois, aucune entrée particulière n’attira notre attention, aucun badaud interrogé n’offrit la moindre indication utile. Il se faisait déjà tard, aussi je signalai à Emerson que nous devions rentrer.
Comme nous revenions vers le Mouski, nous entendîmes soudain, au milieu du brouhaha général, un cri plus perçant que les autres. On eût dit le gloussement suraigu d’une poule effrayée appelant ses poussins. J’eus un geste de protection envers les enfants mais ils s’étaient déjà avancés pour mieux voir. Ce hululement était poussé par plusieurs femmes agglutinées autour d’une voiture où se trouvaient deux musulmanes richement vêtues. C’était un cortège de mariage qui conduisait la fiancée chez son époux. J’aurais dû reconnaître ce gloussement étrange, appelé en arabe zagarit, (ou plus communément youyou) un signe de réjouissance habituel pour les fêtes de famille.
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26.04.2008
chapitre 6 - c
* * *
Une fois changée, je décidai de passer prendre des nouvelles d’Abdullah avant de quitter Dar el Sajara. Je ne risquai pas de faire attendre Cyrus et Nefret, lui parlait avec Emerson – d’égyptologie à ce que j’entendais de leur voix animées – tandis que la jeune fille n’était pas encore descendue. Je traversai donc le jardin jusqu’à la maisonnette qui en formait le coin le plus éloigné. En m’approchant, je vis que David était assis à côté de son grand-père.
- Tu seras un bon raïs, mon fils, lui disait Abdullah d’une voix empreinte de fierté. Ce que tu apprends chez les Inglizi te rend bien plus savant que moi.
Je m’arrêtai net. Puis je me mis à observer avec une attention particulière le jardin autour de moi. En son centre, une vieille fontaine égouttait un chant monotone. Le pourtour était bordé d’un rideau de sycomores, alternant avec des tamaris et deux palmiers, et sous les treilles était installé le banc et la table de bois que nous avions déjà utilisés. La surface était divisée en deux par un mur de buissons, et des parterres de fleurs s’égayaient de chaque côté. Je vis des baladi (roses) aux multiples couleurs, du rouge vif au rose pâle, des arbustes de violettes, chaque fleur germant sur une branche à limbe court. Je humai les yeux clos leur parfum pénétrant, associé à celui du narcisse. Plus loin, des camélias blancs étaient plantés à l’ombre d’un acacia, bénéficiant ainsi de beaucoup de lumière et peu de soleil. Je remarquai également des giroflées aux petites fleurs composées chacune de huit pétales. A leur vue, il me vint à l’idée d’en faire macérer quelques plants pour préparer un remède qui calmerait les maux des dents.
Pendant ce temps, la conversation s’était interrompue entre les deux hommes. Je vis David qui s’éloignait. Je n’avais jamais envisagé de remplacer Abdullah. L’idée que notre fidèle contremaître puisse disparaître m’était horriblement pénible. Mais lui y avait pensé. Je m’étonnais qu’il n’ait pas désigné son fils aîné pour lui succéder. Bien entendu, je savais qu’Emerson considérait Feisal comme un homme travailleur mais assez lent, un ouvrier compétent mais qui n’avait pas l’étoffe d’un meneur. Mon époux pensait davantage au dernier fils d’Abdullah, Selim, pour succéder à son père. Le jeune garçon était intelligent, vif, avide d’apprendre, mais il était encore très jeune. Ni Emerson ni moi n’avions jamais songé à David. C’était un artiste bien trop doué pour se satisfaire d’une tâche uniquement manuelle. De plus, nous donnions au garçon la même éducation qu’à Ramsès, ce qui le mettrait mal à l’aise parmi des hommes plus frustres. Avions-nous donc contribué à le séparer des siens ?
Lorsque je m’approchai enfin, Abdullah fumait benoîtement au soleil, la tête renversée en arrière, les yeux clos.
- Bienvenue, Sitt Hakim, dit-il en me voyant, son noble visage tout plissé de rides tandis qu’un sourire montrait l’éclat de ses dents au milieu de sa longue barbe blanche.
- Est-ce bien raisonnable de fumer, Abdullah ? demandai-je les sourcils froncés. Vous avez été plutôt secoué il y a peu.
- Je ne suis pas encore mort, Sitt Hakim, répondit le vieil homme. A quoi bon vivre s’il faut se priver des plaisirs de la terre ?
- Je ne veux pas entendre parler de votre mort, dis-je fermement. J’ai besoin de vous, nous avons tous besoin de vous !
- Je sais, répondit-il en refermant les yeux.
Il y eut un long silence. Croyant qu’il s’était endormi, je m’apprêtais à m’en aller sans bruit lorsqu’il parla soudain, sans ouvrir les yeux.
- J’ai vu de près la lumière d’Allah, Sitt, dit-il d’une voix rauque. Ce fut un étrange voyage… Je montais au lever du soleil un des chemins de la Vallée des Rois. Ensuite, sur les falaises au dessus de Deir el Bahari, je vous ai attendue. Vous escaladiez la pente escarpée des falaises de Deir el Medina et le soleil poussait votre ombre devant vous. Ensemble, nous avons regardé la lumière de Rê se répandre sur le fleuve, les champs et jusque dans le désert. C’était magnifique ! Il y avait les colonnes du temple de la reine-pharaon qui étincelaient juste en dessous de nous.
- C’est une vue que nous avons souvent admirée ensemble, dis-je avec émotion. Quand je me sens fatiguée après l’ascension, c’est là que je m’arrête toujours pour reprendre souffle, à mi-chemin. C’est l’un de mes endroits préférés en Egypte.
- Oui, dit Abdullah en souriant à nouveau. Je sais. Durant ce songe étrange, j’étais redevenu jeune, Sitt, avec une barbe noire et un corps vigoureux, tel que vous ne m’avez jamais connu…
- Je vous imagine très bien ainsi, dis-je en riant. Il me suffit de regarder votre fils Selim !
- Il est parfois difficile pour un homme d’avoir une nombreuse descendance, Sitt, dit Abdullah en ouvrant les yeux. Il est parfois difficile pour un père de choisir parmi ses fils.
- Que voulez-vous dire ? demandai-je étonnée.
J’entendis alors Nefret m’appeler, et un beuglement d’Emerson qui couvrait la voix de la jeune fille. Je me levai.
- Je dois y aller, Abdullah, dis-je. Reposez-vous bien.
J’avais déjà fait quelques pas lorsqu’une dernière question me vint à l’esprit :
- Ce rêve que vous avez eu – celui de Deir el Bahari – il a une signification, n’est-ce pas ? Pourquoi me l’avoir raconté ?
- Parce c’est vous qui m’avez fait revenir, Sitt, répondit Abdullah tranquillement. J’étais déjà sur la route, vers le portail d’Horus, mais j’ai entendu votre appel et j’ai su que mon temps n’était pas encore venu, que je devais demeurer à vos côtés.
- Je suis heureuse que vous soyez resté, Abdullah, dis-je avec sincérité mais il avait refermé les yeux et je ne sus pas s’il m’avait entendue.
Le fiacre nous déposa, Cyrus, Nefret et moi, au midan (rond-point) Soliman Pacha non loin de la place du même nom. L’élégante coupole de l’hôtel Savoy rayonnait sous le soleil et l’ambiance était résolument européenne.
- On se croirait facilement à Passy, remarqua Cyrus à qui je fis cette réflexion. Je viens par ici chaque fois que je dois me rendre au Consulat des Etats-Unis.
Le consulat se trouvait effectivement shareh Gameh Charkass, au coin de la shareh Hawayati, dans une villa voisine du palais du Prince Mohamed-Ali Tewfick. La luxuriance des jardins de l’Ezbekieh s’étendait derrière nous. Nous passâmes devant la célèbre pharmacie Norton, établie sur ce qui fut le jardin de Mohamed Sabet pacha, et la fabrique de Cigarettes Isherwood, à deux pas du Turf Club, le bastion de la haute société britannique au Caire. Ni Emerson, ni moi-même n’avions jamais honoré de notre présence ce sinistre établissement – où je crois d’ailleurs que les femmes n’étaient pas acceptées.
Comme nous l’avait indiqué M. Maspero, nous nous arrêtâmes dans la shareh el Manakh. La Bijouterie Cohen présentait aux passants sa vitrine trop surchargée et de l’autre côté, le magasin autrichien Krupp vendait des équipements électriques. L’entrée entre les deux était impossible à manquer. Nous y entrâmes. Un concierge se présenta aussitôt et je lui exposai le but de notre visite. Fort heureusement, le nom de M. Maspero – à moins que ce ne soit celui d’Emerson – lui parut un viatique suffisant et il nous remit un lourd trousseau de clefs. Il remercia plusieurs fois Cyrus du généreux pourboire que celui-ci lui octroya.
Il n’y eut (bien entendu) aucune réponse lorsque nous frappâmes en arrivant devant l'appartement que la signora Petri avait occupé. Je réalisai que nous n’avions pas d’autre choix que d’entrer.
Curieusement, la porte n’était pas verrouillée. Nous pénétrâmes dans un petit vestibule assez sombre qui ouvrait sur un salon peu meublé. Une haute fenêtre qui donnait sur un balcon était entrebâillée, et les voilages dorés ondulaient dans le courant d’air. Dehors, un soleil violent embrasait le ciel, la pièce était surchauffée mais parfaitement en ordre, ainsi que la chambre à coucher attenante et la salle de bains. Des vêtements remplissaient l’armoire, des articles de toilettes s’alignaient encore sur la coiffeuse, et de nombreux papiers s’entassaient sur le scriban du salon. Je passai rapidement les vêtements en revue, rien de très somptueux, des couleurs sombres et des tenues discrètes. La dame avait changé d’allure depuis que je l’avais rencontrée. Nefret remua les rares flacons de parfums et chuchota d’un ton troublé :
- N’est-ce pas un peu gênant de fouiller ainsi l’intimité d’une inconnue, Tante Amelia ?
- Elle est morte, dis-je fermement. Et nous ne cherchons qu’à découvrir qui a assassiné son fils. Cyrus, dis-je, pourriez-vous regarder parmi les papiers de banque afin de savoir si cette dame avait des problèmes financiers ? Je vais regarder les lettres personnelles qu’elle a laissées.
Lorsque nous descendîmes, une heure après, nous étions fort peu avancés. La signora Petri avait une situation parfaitement claire. Elle possédait en banque un petit capital qui lui fournissait une rente régulière mais peu importante. Son fils n’avait même pas eu le temps d’en user. Son courrier ne comportait que des lettres de vagues connaissances, ici même au Caire – rien ne provenait d’Italie. La seule photo que nous avions découverte était celle de son fils, une dizaine d’années auparavant, avec une indication notée au dos d’une écriture fine : Giovanni, 20 ans. Il n’y avait aucune trace dans le petit appartement du signor Petri.
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25.04.2008
chapitre 6 - b
- Que signifie le nom de Sobek-Néférou ? demanda alors Nefret.
- Humph, fit Emerson, un peu calmé. Conformément aux règles de la titulature en usage depuis la V° dynastie, le pharaon Sobek-Néférou porte le nom de la lumière divine (Rê) et celui de la beauté parfaite (Néférou), le tout relié à Sobek. Par ses noms, cette femme définissait son programme de gouvernement et son mode d’action spirituel. Ce qui est plutôt surprenant est qu’elle prétend incarner la beauté parfaite du dieu crocodile Sobek – qui lui-même représente déjà la puissance de la lumière.
- J’ai déjà contemplé de près un crocodile, dis-je en plissant le nez, et le mot beauté n’est pas le premier qui me vient à l'esprit.
- C’est vrai, ma chérie, admit Emerson, mais les Égyptiens considéraient Sobek, c’est à dire l’incarnation du principe créateur, comme un grand séducteur – également capable de châtier l’adultère. C’est sans doute pour conjurer le danger que Sobek-Néférou transforma en beauté l’agressivité du saurien. Elle-même devint aussi crocodile comme le précise son titre : Sobek du Fayoum.
- Nous avions déjà évoqué le Fayoum, dis-je pensivement.
- Cette région est un petit paradis à une centaine de kilomètres au sud-ouest du Caire, dit Emerson. Les pharaons du Moyen Empire se sont attachés à sa mise en valeur, notamment grâce à d’importants travaux d’irrigation qui en firent un immense jardin, doublé d’une réserve de pêche et de chasse. Le dieu de la principale ville du Fayoum, Shedet, la Crocodilopolis des Grecs, était précisément Sobek dont l’une des fonctions consistait à faire monter le soleil du fond des eaux afin de faire jaillir la lumière sur la terre, déclenchant ainsi sa fertilisation. Considéré comme le grand poisson, le maître des rives et des marais, Sobek était bel et bien la puissance de la lumière divine, apte à extraire la vie de l’océan ténébreux de l’origine et à rendre le pays verdoyant. Telles étaient également les tâches que s’était fixées Sobek-Néférou, le pharaon crocodile.
Il s’interrompit pour étouffer un formidable bâillement.
Vous avez eu une nuit épuisante, mon chéri, dis-je aussitôt. Vous devriez aller vous reposer. Je vais aller vérifier si tout va bien du côté d’Abdullah. Quant à vous jeunes gens, ajoutai-je en me tournant vers les enfants qui faisaient aussi mine de se lever. Je vous rappelle que Mr Flint-Flechey ne va pas tarder à arriver. Aussi ne vous sauvez pas !
* * *
Manuscrit H
Á la fin du cours Ramsès suivit les autres et rejoignit au jardin ses parents et Cyrus Vandergelt. A voir l’expression de ce dernier, il avait été mis au courant des évènements de la nuit. Il se leva galamment pour saluer Nefret et serra ensuite vigoureusement la main des deux garçons à la mode américaine.
Peu après, tous se trouvèrent réunis autour de la grande table de la salle à manger, où la conversation devint vite animée.
Hafid servit le premier plat, et Ramsès remarqua que le cuisinier avait obtempéré à la demande d’Emerson. Le menu était simple mais typiquement égyptien, une salade de fèves macérées dans l’huile et arrosée d’un filet de citron (foul moudammas), une soupe de lentille garnie de croûtons suivie d’un plat de viande garni de céréales et de légumes. Des galettes de pain, des crudités et un bol de lait caillé accompagnaient les mets. Tous y firent honneur, même Cyrus qui était moins accoutumé à ces préparations fortement épicées.
Ramsès écoutait sa mère donner sans ambages son avis sur l’apparition – et la disparition – mystérieuse des linges pourpres de Sobek. Elle avait l’habitude amusante d’employer des dictons, d’énoncer des principes, ou d’utiliser des métaphores à tout propos. « A chaque jour suffit sa peine », dit-elle au même moment. Ramsès se demandait parfois où elle trouvait son inspiration pour certains aphorismes imagés qu’elle illustrait d’une explication lorsque Emerson lui en laissait le temps. Si son époux osait la contredire, elle répondait fréquemment : « Vous verrez bien que j’avais raison ! » Ensuite, lorsqu’un événement venait confirmer ses prédictions, elle affichait un air suffisant – oubliant les multiples fois où ses prédictions ne s’étaient pas réalisées.
- Je ne m’explique pas la présence de ce morceau de statue de Sobek-Néférou, disait sa mère, mais le linge exprime de toute évidence la fascination pour la pourpre royale liée au pouvoir pharaonique. Cela expliquerait qu’une bande de voleurs – et d’assassins – ait…
- Amelia ! rugit Emerson. Je ne vois pas comment vous pouvez tirer des conclusions aussi hâtives sans le moindre élément de preuve – en les appelant de plus des évidences ! Je vous rappelle que le pourpre est également votre couleur fétiche et que vous n’avez rien d’un pharaon, ni d’un assassin.
Quant à cette dernière assertion, Ramsès n’en était pas aussi certain à en juger par l’expression de sa mère.
- Le mystérieux signe du crocodile réapparait, dit Cyrus qui tenait la statuette brisée dans ses mains et la contemplait d’un air extasié. Je n’avais jamais entendu parler de cette reine pharaon. Une autre femme aussi énergique que vous, Amelia.
- Une civilisation se modèle toujours sur un ensemble de mythes, s’empressa-t-elle de répondre avec un sourire flatté. Dans le monde judéo-chrétien, notre mère Ève est pour le moins suspecte, mais il n’en allait pas de même dans l’univers égyptien. Après tout, c’est à travers la grandiose figure d’Isis que fut découvert le secret de la résurrection.
- Les femmes pharaons se comptent néanmoins sur les doigts de la main, ricana Emerson.
- Je ne connais qu’Hatchepsout, remarqua Nefret.
- C’est la plus célèbre, admit Emerson. Il y eut d’abord Merneith – ou Méryt-Neith, Méryet-Neith, Méretneith – qui vécu dans les toutes premières périodes de l’Egypte pharaonique.
- On ne peut pas affirmer qu’elle a réellement régné, souligna Ramsès. Elle n’apparaît pas dans les listes royales.
- Cependant, grogna Emerson avec un regard sombre envers son héritier, plusieurs indices laissent supposer que tel fut bien le cas ! Petrie s’est complètement égaré lorsqu’il découvrit une stèle funéraire portant son nom dans la nécropole d’Abydos. Il l’a attribuée à un roi bien qu’il y manque le nom d’Horus.
- C’est la traduction de son nom, aimée de Neith, qui permit de comprendre qu’elle était une femme, dit Ramsès.
- Un autre argument, ajouta Emerson d’une voix forte, est la découverte d’un second monument funéraire sur le site de Saqqarah, doté d’une barque solaire permettant le voyage de son esprit en compagnie du dieu-soleil, jusque dans l’au-delà.
- Quelles sont les autres reines-pharaons ? demanda Nefret.
- Nitocris, répondit Emerson, la première femme officiellement considérée comme un pharaon régnant. Elle succéda à Mérenrê II et régna, selon Manéthon, à la fin de la VI° dynastie alors passablement affaiblie. Ensuite il y a notre Sobek-Néférou, puis Hatchepsout, la grande épouse royale de Thoutmosis II, fille de Thoutmosis Ier et petite-fille d’Ahmosis le fondateur de la XVIII° dynastie.
- J’aime cette phrase de la grande reine, ajouta la mère de Ramsès : J’ai reconstruit ce qui avait été détruit et parfait ce qui était incomplet.
- Ne soyez pas aussi inutilement grandiloquente, Peabody, grogna Emerson.
- Ne dit-on pas aussi que Néfertiti aurait exercé la corégence avec Akhenaton ? demanda rapidement Cyrus Vandergelt.
- En effet, admit Emerson avec un sourire appréciateur envers son vieil ami. Á la mort du roi, elle serait devenue souveraine et pris le nom de Smenkhkarê, que certains considèrent plutôt comme un jeune frère du roi défunt. Toutefois, il en manque la preuve tangible. Les deux dernières reines-pharaons sont Taousert qui accéda à la couronne d’Égypte durant les luttes intestines de la fin de la XIX° dynastie et bien entendu Cléopâtre qui monta sur le trône à la mort de son père Ptolémée XII en 51 avant JC.
- J’avais oublié Cléopâtre, admit Nefret en hochant la tête.
- Que faisons-nous cet après-midi ? demanda Cyrus Vandergelt. J’espère, les amis, que je pourrais me joindre à vous pour poursuivre l’enquête !
Ramsès et David répondirent avec un bel ensemble qu’ils avaient du travail à compléter – en réalité du sommeil à rattraper. Le regard de sa mère fouilla Ramsès avec circonspection mais elle hocha la tête.
Il fut décidé que Nefret et Cyrus l’accompagneraient « enquêter » au domicile de la signora Petri tandis qu’Emerson chercherait à obtenir de Maspero d’ancien plans du musée de Boulaq, "si tant est qu’ils ne soient pas déjà embarqués dans les archives préparées à être déménagées !" grommela-t-il en se levant.
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24.04.2008
chapitre 6 - a
Chapitre 6
Si tu veux que quelqu'un n'existe plus, cesse de le regarder. (Proverbe arabe)
J'avais bien entendu – mais à une allure plus modérée – poursuivi Emerson jusque dans notre chambre. Lorsque je le rejoignis, il avait déjà projeté ses affaires souillées à travers toute la pièce. Une fois qu’il fut lavé, je vis qu’il portait une profonde entaille à la main et une coupure au front. Je pansai ses blessures en silence car son regard me défiait sous ses noirs sourcils froncés. Sans nous attarder, nous redescendîmes ensemble. Avant de quitter la chambre, Emerson avait repris dans la poche de son vieux pantalon un objet qu’il tenait serré dans sa main. Un morceau de pierre à ce que j’en vis.
Nous rejoignîmes dans le salon Ramsès, David et Nefret qui nous attendaient. Avant de commencer la session, je demandai à Hafid de nous apporter un plateau de thé accompagné de quelques mets reconstituants car ni Emerson ni les garçons n’avaient déjeuné.
- C’est le vieil Hamad al Mekkawi qui nous a accueillis au musée, commença Emerson après avoir bu une tasse du bienfaisant breuvage et avalé plusieurs sandwichs. Vous pensez bien que Wellington et ses acolytes étaient déjà rentrés chez eux depuis longtemps ! J’ai laissé Feisal dans l’entrée, là où a été retrouvé le corps de Karim el Fayed, puis j’ai confortablement installé Abdullah dans le propre fauteuil de Wellington, dans son bureau – dommage qu’il ne le sache pas, ce sot prétentieux bouffi de préjugés en tomberait raide d’indignation, n’est-ce pas ? – et je suis enfin allé me poster dans la salle de Sobek.
- Vous étiez ainsi tous placés aux endroits où ont été commis les meurtres, soulignai-je en prenant quelques notes.
- En réalité, ce ne sont que les endroits où ont été retrouvés les corps, précisa Emerson. Maspero affirme que celui d’Hawkins a été déplacé d’après les traces de sang qui maculaient le sol autour de lui le matin où ils l’ont découvert. Cette andouille de Wellington a fait tout nettoyer avant même que la police ne soit intervenue.
- N’est-ce pas extrêmement suspect de sa part ? demandai-je.
- C’est surtout extrêmement crétin, ce qui ne m’étonne nullement de la part de ce faquin, répondit Emerson d’un ton rogue. Comme Maspero avait déjà vu ces traces, je ne vois pas ce que Wellington avait à cacher. Nom d’un chien, Peabody ! Allez-vous oui ou non me laisser parler ?
Je pense plus sage de donner à mon aimable lecteur le résumé du récit d’Emerson que je rapportai par la suite dans mon journal.
Comme il nous l’avoua sans fard, Emerson s’attendait seulement à passer une seconde nuit aussi inutile que la première. En réalité, il n’était revenu au musée que poussé par un désir d’agir, même en vain.
Plusieurs longues heures s’écoulèrent sans la moindre animation. La nuit était bien avancée et le gardien, Hamad al Mekkawi, venait de finir sa seconde ronde lorsqu’Emerson eut l’idée d’examiner plus en détail la grande salle où trônait le dieu crocodile. Comme Ramsès l’avait fait avant lui – et lorsque mon fils nous le signala, il s’attira un regard noir de son père – Emerson sonda l’un après l’autre les murs nus dont les grosses pierres carrées semblaient dater des âges antiques, puis au sol les dalles creusées par des milliers de pas. Il ne remarqua rien de particulier sauf de curieuses traces d’huile au bas d’un mur, tout au fond de la pièce. Alors qu’il se penchait pour les étudier de plus près, il perçut un bruit sourd, sans trop pouvoir dire d’où il provenait. Sans précaution aucune, il se précipita jusqu’au bureau de Wellington où il trouva Abdullah debout, alerté également par le bruit. Ils coururent ensemble jusqu’à l’entrée où ils trouvèrent Feisal près du gardien, chacun regardant autour de lui d’un air inquiet, incapable de déterminer d’où venait le son entendu. Décidé à fouiller le musée de fond en comble, Emerson se rendit d’abord dans la salle d’entrepôt qui lui paraissait la pièce la plus apte à fournir une cachette à un voleur audacieux. Effectivement, il sortit de derrière une pile de caisses - en le tenant par le cou - le journaliste Kevin O’Connell qui n’en menait pas large. Sommé de s’expliquer, quasiment étranglé par une poigne féroce, l’Irlandais indiqua avoir réussi à pénétrer dans le bâtiment plus tôt dans l’après-midi en profitant de l’agitation des départs de fin de journée. Il avait entendu parler de la présence d’Emerson sur les lieux et décidé de se mettre également « en planque » pour récolter quelques informations en vue d’un article inédit.
« Nos lecteurs s’impatientent quand il ne se passe rien de nouveau! » avait-il marmonné pour se justifier devant le regard furieux qui le toisait. Ainsi qu’il nous le précisa, Emerson avait été fortement tenté d’assassiner le journaliste afin d’offrir sa nécrologie à l’avidité de ses lecteurs mais, bien entendu, son bon sens (et je veux aussi l’espérer son bon cœur) l’avait empêché de mener cette opération à terme. Kevin avait également entendu un cri étouffé mais il avait pensé que c’était l’un des autres qui l’avait provoqué. Il affirma que le son ne provenait pas de la salle où il se trouvait. Emerson le relâcha et continua sa fouille. La salle d’entrepôt ne lui fournit aucune autre indication. La surprise fut donc totale lorsqu’Emerson revint dans la salle de Sobek. Une étoffe d’un rouge sanglant avait été drapée autour la statue et un liquide sombre dégoulinait de la pierre pour s’étaler en flaque noire sur le sol dallé. La lampe qu’Emerson avait laissée en partant s'était éteinte mais il lui sembla cependant percevoir une forme sombre dans le fond de la pièce. Tandis que les quatre autres, en pleine crise d’hystérie, hurlaient des imprécations et/ou des prières, mon vaillant époux se précipita tête en avant, mais il glissa sur le liquide répandu et chuta lourdement en se cognant la tête contre le socle de la statue. Alors qu’il se relevait, plus qu'à moitié assommé, il sentit qu’une forme le frôlait. Il tendit une main pour l’intercepter, agrippa une arrête coupante qui lui entailla la paume et entendit le choc sourd d’un lourd objet qui tombait et roulait jusqu’à lui. Il le ramassa et le mit dans sa poche d’un geste machinal. D’une voix tonnante, il fit ensuite taire les cris stridents qui l’assourdissaient et ordonna qu’on lui apportât une nouvelle lampe. Curieusement, ce fut Kevin O’Connell qui osa s’en retourner seul jusqu’à la salle des entrepôts pour en revenir peu après avec la lumière demandée. A la vue d’Emerson rugissant et sanglant, le journaliste manqua lâcher sa lampe et Abdullah eut un hoquet violent avant de s’effondrer dans les bras tendus de son fils qui se tenait derrière lui. Jurant toujours à pleins poumons, Emerson se rua auprès du corps effondré de son vieil ami. D’une voix rendue incohérente par la crispation nerveuse de ses mâchoires, Abdullah évoqua une douleur à la poitrine (où il crispait sa main brune et fripée) qui irradiait jusque dans son bras, puis il perdit connaissance. Emerson l’enleva dans ses bras et l’emporta jusqu’à l’entrée, mieux éclairée. Il l’étendit sur un banc et le fit revenir à lui avec de l’eau fraîche et de petites tapes. Le laissant ensuite se reposer et récupérer, mon indomptable époux, muni d’une lampe puissante, retourna jusqu’à la salle de Sobek. Le sol était effectivement inondé d’une substance sombre et gluante – du sang vérifia-t-il en y goûtant. La cape rouge avait disparu. Seul un long fil de coton resté accroché à un angle de la pierre, témoignait qu’il n’avait pas été victime d’une hallucination. Perplexe, Emerson ressortit de sa poche le caillou qu’il avait ramassé et resta un long moment figé devant ce qu'il découvrit.
Un cri de Feisal le fit alors revenir en courant auprès d’Abdullah qui avait à nouveau perdu connaissance. Inquiet, Emerson s’aperçut que le pouls du vieil homme devenait erratique. Il n’y avait pas de temps à perdre. Il envoya Kevin O’Connell à la recherche d’un fiacre et, dès que celui-ci arriva, il y monta en portant le corps inerte Abdullah. Feisal les suivit en gémissant. Emerson ne savait pas ce qu’était ensuite devenu le journaliste et ne s’en souciait aucunement. Il ne pensait qu’à rentrer le plus vite que possible à Dar al Sajara.
Á la fin de cet incroyable récit, il y eut un long silence. Puis, bien entendu, les questions fusèrent toutes en même temps.
- Quel était donc ce caillou, Père ? demanda Ramsès.
- Comment a-t-on pu enlever la cape rouge dans la salle de Sobek sans que vous ne vous en aperceviez ? demandai-je.
- Le sang répandu venait-il vraiment d’un poulet ? demanda Nefret.
- Mon vénéré grand-père va-t-il s’en sortir ? demanda David.
C’est à cette dernière question posée d’une voix blanche qu’Emerson choisit de répondre en premier.
- Je l’espère, mon garçon, dit-il en tapant amicalement sur l’épaule affaissée de David. Abdullah est un vieil homme, certes, mais il est encore solide et nous veillerons tous à ce qu’il ne se surmène pas davantage.
- J’ai apporté avec moi tout ce qui se fait de mieux comme remèdes pour les affections cardiaques, dis-je gentiment. Il faut qu’Abdullah garde en permanence sur lui des comprimés de digitalis lanata, cela traite les troubles du rythme cardiaque.
- La digitaline est un cardiotonique, dit Nefret. C’est exact.
- Pour répondre à votre question, Peabody, s’écria Emerson les sourcils froncés (il n’aimait guère me voir usurper le rôle de médecin), je n’en ai pas la moindre idée ! Mais un ou plusieurs individus ont bel et bien réussi à entrer cette nuit dans le musée et à s’y déplacer à leur guise, juste sous mon nez – ce qui me déplait profondément. Je vais vérifier si Maspero ne possède pas d’anciens plans des lieux sinon je vous jure bien que je désosserai pierre par pierre la salle où se trouve cette satanée statue de Sobek. Je suis certain que la solution se trouve là ! Il doit y avoir une sorte de passage secret. C’est très logique d’ailleurs. Ces vieux bâtiments possédaient souvent un accès direct jusqu’au Nil pour pouvoir y décharger les barques – et en particulier les pierres lors de leur construction.
- Comment savez-vous que le sang répandu autour de la statue provenait d’un poulet ? demanda à nouveau Nefret.
- Je n’en sais rien, ma chérie, s’écria Emerson avec un ricanement. J’ai simplement dit cela pour asticoter Peabody – il me lança un regard goguenard. Si les auteurs de cette petite farce souhaitaient obtenir un effet dramatique, c’était plutôt réussi, mais vu la quantité de sang répandu, c’est plutôt un hippopotame qu’ils ont dû immoler !
- Comment avez-vous été blessé à la main ? demandai-je en réprimant un sourire involontaire.
- Humph, répondit Emerson en regardant son imposant bandage les sourcils froncés. Je me suis agrippé à quelque chose que cet énergumène trimbalait au côté, une sorte de sabre ou un long coutelas. Il portait aussi une longue galabieh, mais cela ne veut rien dire. Il pouvait parfaitement s’agir d’un Européen déguisé. Il n’a pas prononcé un seul mot. L’autre non plus.
- Etes-vous certain qu’ils étaient plusieurs ? demanda Ramsès.
- Non, reconnut Emerson. Les impressions dans le noir peuvent être faussées. Je crois cependant qu’il y en avait au moins deux.
- Et la pierre que vous avez ramassée, Père ? insista Ramsès.
Emerson avait su ménager ses effets. Il sortit lentement de sa poche le fragment d'une statuette qu’il nous présenta en pleine lumière. La pierre représentait les seins d’une femme en partie couverts de la longue robe traditionnelle et, par dessus, un tablier de pharaon.
- Ce type de vêture est unique dans la statuaire pharaonique, dit Emerson d’une voix devenue rauque. D’ailleurs, il y a aussi son nom en hiéroglyphes sur la ceinture. Sobek-Néférou.
- Seigneur ! s’exclama Ramsès.
- En quoi est-ce unique ? demandai-je sans comprendre.
- Par-dessus son vêtement féminin, précisa Emerson la reine a revêtu le vêtement masculin du pharaon. En alliant ainsi les deux vêtures, elle s’affirme en tant qu’Horus féminin.
- Mais qui est donc cette Sobek-Néférou ? demanda Nefret interloquée.
- Elle a régné en tant que pharaon à la XII° dynastie, répondit Emerson. Il semblerait que ce soit la fille d’Amenemhat III et l’épouse de son frère – ou demi-frère – Amenemhat IV, mais rien n’est prouvé car elle est encore très peu connue. Elle monta (en principe) sur le trône à la fin du Moyen Empire et exerça seule le pouvoir souverain comme le fit plus tard la reine Hatchepsout. On lui attribue la pyramide inachevée de Mazghouna, près de Dachoûr – celle où nous avons travaillé autrefois, vous vous souvenez Peabody ? C’est là qu’elle est censée être enterrée mais les fouilles de sa pyramide (je suis bien placé pour le savoir) n’ont jamais livré d’élément décisif pour son identification.
- Si l’on en croit le papyrus de Turin, son règne dura seulement trois ans, dix mois et vingt-quatre jours, précisa Ramsès.
- La présence historique de cette reine est confirmée par ses noms royaux et plusieurs monuments, dit Emerson d’un ton docte. On le retrouve sur une architrave* de l’un des temples de la cité d’Hérakléopolis ou encore sur des pierres du temple funéraire d’Amenemhat III. Il existe aussi des statues d’elle qui viennent du Delta. Ces rares vestiges laissent supposer l’existence d’autres œuvres détruites ou enfouies dans le sable – ou bien dissimulées dans des collections particulières ! rugit-il dans un éclat soudain.
- Hérakléopolis ? répétai-je d’un ton légèrement hésitant en vue de distraire l’attention d’Emerson.
- C’est le nom grec de la capitale du vingtième nome de l’Égypte antique, s’empressa-t-il de me répondre, presque rasséréné. Elle était aussi appelée Henen-nesut, Nen-nesu, ou Hwt-nen-nesu en égyptien ancien, ce qui signifie ‘maison de l'enfant royal’. Cette ville fut la capitale de la Basse-Égypte durant la IX° et la X° dynastie – c’est à dire au cours de la première période intermédiaire - mais elle perdit de son importance après la réunification de l’Égypte.
- Je sais que le musée français du Louvre possède une statue de Sobek-Néférou, dit David les yeux brillants, une œuvre en grès rouge malheureusement mutilée.
- Grrr… commença Emerson et je lançai à David un regard lourd de reproches qui le fit s’empourprer.
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23.04.2008
chapitre 5 - fin
Après m’avoir accompagnée jusqu’à l’hôtel, mon bouillant époux avait tourné les talons en marmonnant une vague explication. Je ne m’en préoccupais pas, toute absorbée par le fait de pouvoir interroger le directeur du service où la signora Petri avait travaillé.
- Elisabetta ? répéta M. Maspero très étonné de ma question. Oui, je m’en rappelle très bien. Elle a travaillé avec nous de nombreuses années.
- De quoi est-elle morte ? demandai-je.
- Mais ma chère Mrs Emerson, comment le saurais-je ? fut la réponse un peu choquée. La signora Petri ne travaillait plus dans notre service depuis déjà cinq ans – après nous avoir demandé d’engager son fils à sa place. Je ne savais pas qu’elle avait été mariée. Le jeune homme avait les connaissances nécessaires, aussi nous avons accepté. Il venait juste d’arriver d’Italie.
- Sauriez-vous où vivait la signora ? demandai-je.
- Elle avait un appartement dans la shareh (nda : rue) el Manakh, répondit M. Maspero d’un ton un peu absent. L’entrée se trouve entre la bijouterie Cohen et les établissements Arthur Krupp. Je vais devoir vous quitter maintenant, mesdames, ajouta-t-il. J’ai du travail qui m’attend. Les autorités semblent enfin décidées à relever de sept mètres le barrage d’Assouan.
- Mon Dieu ! dis-je impressionnée par l’amplitude du projet. Est-ce pour bientôt ? Je n’en ai encore pas entendu parler.
- Ce ne sera pas avant l’an prochain, au mieux, Mrs Emerson, s’écria M. Maspero en tiraillant sur sa barbiche. Le musée sera inauguré bien avant – mais quel travail m’attend ensuite ! Je suis chargé de trouver les fonds nécessaires, voyez-vous. Il sera bien entendu extrêmement coûteux d’isoler et de consolider un grand nombre d’édifices de Basse-Nubie menacés d’engloutissement.
Je hochai la tête et M. Maspero prit congé après nous avoir galamment saluées. Nefret se tourna alors vers moi.
- Avez-vous remarqué son impair ? demanda-t-elle, les yeux brillants de malice.
- Oui, répondis-je avec un sourire. Il ne s’attendait pas à ma question, et il a laissé échapper « Elisabetta » la première fois qu’il a parlé d’elle
- Je ne pensais pas à cela, dit Nefret. Je trouvais seulement étrange qu’il sache si bien où elle habitait.
Nous échangeâmes un regard de connivence.
- Il ne fait aucun doute qu’il sera utile d’aller enquêter au domicile de la signora, dis-je enfin. Très bientôt.
- Mais pas dans l’immédiat, rétorqua Nefret. Vos invitées arrivent.
J’avais également remarqué plusieurs dames dûment corsetées se diriger vers nous, bustes en avant, comme des navires traversant l’océan. Après les salutations d’usage, nous échangeâmes divers potins plus ou moins charitables sur nos connaissances communes. Je réussis enfin à placer le nom de la signora Petri dans la conversation.
- Oh ! N’est-ce pas cette étrangère si voyante qui travaillait jadis avec M. de Morgan ? s’écria Mrs Pettigrew. Je la revois très bien. Elle est récemment décédée, n’est-ce pas ?
- Avez-vous jamais connu le signor Petri ? demandai-je.
Il me fut répondu de plusieurs côtés que la signora s’était annoncée veuve en arrivant d’Italie une vingtaine d’années auparavant. Elle avait quelques recommandations et de vagues relations au consulat italien, ce qui lui avait permis d’obtenir un petit poste au Service des Antiquités. De là, elle était peu à peu parvenue au poste d’assistante – et je veux tenir pour pures calomnies les insinuations de ces dames sur la façon dont Elisabetta Petri avait obtenu sa promotion.
- Elle était décorative, c’est certain, affirma la plantureuse épouse d’un négociant enrichi. On la croisait à une époque dans toutes les réceptions officielles !
- Elle s’est comportée d’ailleurs d’une manière scandaleuse envers mon époux ! s’exclama Mrs Pettigrew la bouche pincée. De telles minauderies étaient ridicules. A son âge !
- Elle est aussi venue jusqu’à Louxor avec Emil Brugsch, rappela Marjorie Fisher. Il semblait en adoration devant elle. Mais je ne me rappelle plus en quelle année… C’était il y a longtemps !
- Elle n’était même pas Britannique, protesta Daisy Johnson entre deux bouchées. Et lui est Allemand, n’est-ce pas ? Ces étrangers n’ont aucune retenue.
Il y eut un brouhaha d’approbations fébriles et j’eus un peu de mal à ramener ensuite la conversation sur John Peters.
- Je ne comprends pas qu’on ait accepté de le laisser prendre un patronyme anglais ! s’exclama Miss Daisy d’un ton outré.
Fort heureusement, l’arrivée d’un plateau de pâtisseries, de scones avec de la crème caillée, de crumpets et de petits sandwichs variés lui coupa la parole pour un bon moment. Malgré cela, John Peters était peu connu de ces dames (qui ne correspondaient ni en âge, ni en genre à celles qu’il courtisait), aussi je ne pus rien apprendre de plus. Ces dames avaient bien remarqué que M. Maspero m’avait accompagnée et me demandèrent des nouvelles quant au déménagement du musée.
- Les nouveaux bâtiments se trouveront dans le quartier Ismailieh, n’est-ce pas ? s’exclama Mrs Pettigrew. Savez-vous que la pâtisserie Mathieu doit également y être transférée ?
La célèbre boutique était bien connue de tous les gourmets du Caire. Je n’étais pas au courant de son déménagement, et il m’importait peu.
En réalité, l’information la plus intéressante me fut donnée un peu après par Marjorie Fisher que je retins afin de lui exprimer à nouveau ma satisfaction concernant le prêt – la location – de sa maison.
- Je ne comptais pas la garder de toute façon, me dit-elle. Je viens rarement au Caire et il est infiniment plus agréable de rencontrer mes connaissances au Shepheard’s. Je mettrai donc cette maison en vente dès que vous n’en aurez plus l’usage, ma chère.
- Que deviendront Hafid Mahfouz et sa famille ? demanda Nefret.
- Ils resteront probablement au service des futurs acheteurs, répondit Marjorie en agitant négligemment la main. Après tout, oncle Brandon les avait bien hérités de l’officier français qui lui a vendu la maison. La domesticité connaît parfois davantage les êtres que les propriétaires officiels, n’est-ce pas ?
- C’est certain, dis-je en fronçant les sourcils.
Une idée venait de ma passer par la tête mais je ne parvenais pas à mettre le doigt sur ce que c’était. De plus, la voix de Marjorie qui continuait à jacasser troublait mon processus de réflexion,
- J’ai su que vous fréquentiez les Travel-Taners, dit-elle soudain. Ce sont des nouveaux arrivants et notre petite communauté brûle d’en savoir davantage à leur sujet. Racontez-moi tout, Amelia !
- Mr Travel-Taners est un artiste britannique que M. Maspero a engagé pour réaliser le catalogue de son nouveau musée, dis-je. Il est veuf et sa fille, Jane, assistera tous les jours chez nous – chez vous – aux cours donnés par Mr Flint-Flechey.
- Un veuf… commença Marjorie, le regard inquisiteur. Il a une vie nocturne plutôt active, vous savez.
- Je vous demande pardon ? fis-je saisie.
- Et bien, chuchota-t-elle en prenant l’air d’une conspiratrice, je l’ai croisé plusieurs fois de nuit dans les couloirs de l’hôtel.
Je réalisai soudain que Nefret n’avait pas l’âge d’écouter de tels commérages, aussi je me levai précipitamment en prétendant que nous devions rentrer. Marjorie Fisher parut un peu déçue.
Ce ne fut qu’en montant dans le fiacre que je me demandai soudain ce qu’elle faisait elle-même la nuit dans les couloirs de l’hôtel.
* * *
Manuscrit H
Ramsès n’avait eu finalement aucun mal à convaincre David de rester avec Abdullah. Laissant son ami près de son grand-père, il se déguisa sobrement en fellah égyptien, avec une galabieh sombre et un turban, et accompagna Nefret jusqu’au Shepheard’s. Dissimulé sans peine parmi la foule animée qui se pressait en bas des marches, il vit son père arriver en escortant sa mère, puis repartir quasi immédiatement. Il lui emboita le pas, repoussant du geste un porteur d’eau qui l’interpellait. Emerson traversa au pas de charge le jardin de l’Ezbekieh, ne jetant un regard ni aux banyans géants ni aux palmiers royaux qui étaient l’objet des soins zélés des jardiniers. Comme de coutume, c’est à dire depuis l’occupation militaire anglaise, le kiosque nord-ouest réservé aux orchestres militaires jouait de la musique européenne. Ramsès savait que dans les kiosques ou les cafés du sud-ouest, on pouvait encore entendre de la musique arabe ou turque. Pour sa part, il partageait les regrets de quelques vieux cairotes quant à l’aspect trop européanisé de l’endroit. Il ne restait aucun pittoresque oriental dans ce parc entouré d’une grille dorée et cerné de hauts immeubles haussmanniens. Il se demanda si le cours d’urbanisme du jeune précepteur le matin même ne l’avait pas davantage marqué qu’il ne l’avait pensé. Emerson longeait maintenant le lac. Deux ans auparavant, une grotte y avait été rebâtie, avec un aquarium et de petites cascades en miniature mais la bonne société s’était déshabituée des lieux qui restaient la plupart du temps presque déserts. Pourtant d’importants travaux étaient en cours pour reconstruire le théâtre à ciel ouvert où se donneraient ensuite tous les genres en vogue : opéra, opéra-bouffe, opérette, comédie italienne, française ou grecque. Ramsès croisa quelques militaires britanniques en permission qui arpentaient les lieux de leurs démarches d’automates. Le quartier de l’Ezbekieh était pour eux le centre de toutes les réjouissances de la capitale, celui où voisinaient les bars, les boutiques et les inévitables lupanars. Sur le Mouski, Emerson s’arrêta un instant. Ramsès regarda autour de lui, trouvant curieuse la cohabitation des tramways électriques et des omnibus à traction hippomobile. Il se rua en avant, Emerson disparaissait déjà au coin de la rue el Khalig. Dédaignant l’un des plus célèbres établissements du moment, le Splendid Bar, rue de Boulaq (non loin du musée) son père entra tout droit au Café Chicha, sous les arcades, à l’angle des rues Guénenah et Kamel. Ramsès attendit un instant, puis il le suivit. Il y avait quelques Européens dont un homme âgé, avec une barbe taillée à l’impériale, qui portait le tarbouche mou à la mode à l’époque du Khédive Ismaïl. Emerson s’assit dans un coin et commanda un café.
* * *
Nous n’eûmes qu’un bref moment pour échanger nos informations juste après le dîner. Emerson ne fut guère impressionné par mes découvertes concernant Elisabetta Petri, ni par le fait que Mr Travel-Taners ait été aperçu dans les couloirs du Shepheard’s la nuit.
- Ma parole ! s’écria-t-il. Vous avez vraiment l’esprit mal tourné, Peabody. Cet homme est veuf ! Il existe d’autres occupations nocturnes que celle d’aller assassiner les gens au musée, vous devriez le savoir. Comptez-vous donc associer Travel-Taners avec Flint-Flechey père ? TT avec FF ? Vous l’aviez pourtant oublié parmi vos premiers suspects, n’est-ce pas ?
- Pas du tout, Emerson, rétorquai-je dignement. Mr Travel-Taners faisait partie de mes listes – celle des personnes dont nous ne savions rien. Je comptais d’ailleurs pouvoir l’interroger en attirant sa fille quotidiennement chez nous.
- Au moins, ricana Emerson, vous ne pourrez pas l’impliquer dans la filière italienne – sauf s’il a eu l’outrecuidance d’aller jadis passer son voyage de noces à Venise !
- Emerson, demandai-je sans relever sa piètre tentative d’humour, m’accompagnerez-vous pour aller enquêter dans l’appartement de la signora Petri ?
- Enquêter ? s’exclama-t-il. Le mot est charmant. Vous comptez ni plus ni moins entrer chez elle par effraction ma chère. Cependant, je viendrai avec vous dès que vous le souhaiterez.
- Demain sera parfait, Emerson. Je sais que vous avez encore une nuit chargée devant vous.
- Grrr… grogna mon époux en s’éloignant – puis il se retourna : A propos de filière italienne, ma chérie, savez-vous où se trouve actuellement Lucas Hayes, le cousin d’Evelyn qui a jadis tenté de la tuer et de lui voler son héritage ? N’était-il pas à moitié Italien lui aussi ?
Me quittant sur cette flèche du Parthe, Emerson partit très content de lui. Les enfants avaient suivi notre échange sans y participer. Il n’était pas toujours facile de prendre part à une conversation aussi animée entre Emerson et moi.
Lorsque je leur demandai comment ils comptaient occuper leur soirée, David affirma avoir à étudier, Ramsès marmonna que les papyrus que j’avais achetés pour lui chez Aslimi étaient très intéressants et Nefret voulait écrire une lettre à sa cousine Lia. Ils s’éclipsèrent donc.
Lucas Hayes ? répétai-je en montant dans ma chambre. Je n’y avais aucunement pensé. C’était fort improbable mais je pouvais cependant rendre visite à son ancien complice, Alberto, qui croupissait toujours dans les geôles cairotes. A l’idée d’affronter à nouveau le chef de la police, j’eus un profond soupir.
Cette seconde soirée sans la présence d’Emerson me parut longuette. Je travaillai sans conviction sur la traduction que Walter m'avait envoyé mais mon esprit n'était pas aux exploits de Sésostris. Á plusieurs reprises, je songeai que je devrais l’accompagner au musée la nuit suivante. Guetter aux côtés de mon valeureux époux, attendre (ou même espérer) dans le noir que se présentât un assassin sanguinaire me rappellerait sans nul doute notre première rencontre et ces merveilleuses nuits d’Amarna lorsque Alberto et Lucas Hayes organisaient de conserve leur machination compliquée mettant en œuvre une sinistre momie ambulante pour terroriser nos hommes – et faire renoncer ma vaillante amie Evelyn à ses droits légitimes.
Plongée dans mes réminiscences, je souris à la superstition aveugle que manifestait alors notre raïs Abdullah. De nombreuses aventures vécues en notre compagnie avaient sans conteste fini par persuader cet homme courageux mais crédule que le surnaturel n’existait que dans l’imagination des naïfs, dont ne se privaient pas d’abuser les escrocs en tout genre. Je m’endormis enfin en pensant à la « malédiction des Baskerville » et à la façon dont j’étais également venue à bout de cette affaire prétendument démoniaque. J’eus une nuit parfaitement calme. Aucune prémonition ne vint m’avertir de ce que subissaient Emerson et nos deux amis au musée de Boulaq. La nuit rouge de Sobek était pourtant en pleine réalisation…
- C’est le vieil Hamad al Mekkawi qui nous a accueilli, commença Emerson une fois que j’eus pansé les blessés et envoyé le malade dans son lit. Vous pensez bien que Wellington et ses acolytes étaient rentrés chez eux depuis longtemps !
Nous étions réunis au salon, suspendus à ses lèvres pour entendre enfin le récit tant attendu de leurs aventures nocturnes. La senteur fleurie qui provenait de la fenêtre ouverte sur le jardin, les cris des oiseaux, le ciel presque limpide (malgré la constante pollution qui régnait au dessus du Caire), tout annonçait que la journée serait calme et sereine. J’avais demandé que l’on nous apportât du thé et des toasts. Nous avions effectivement expédié le petit-déjeuner lorsqu’Emerson avait surgi à l’aube sur le perron de la maison, ruisselant de sang, portant Abdullah sur son épaule tandis que Feisal les suivait de près, gémissant et se tordant les mains.
- Payez le fiacre, Peabody, fut la première phrase cohérente que j’entendis provenant de mon époux.
Au hurlement poussé par Hafid en voyant ce sinistre trio se présenter devant la porte, je m’étais précipitée pour le rejoindre dans l’entrée, suivie par Nefret qui était attablée avec moi avant leur irruption. J’entendis au même moment s’ouvrir dans mon dos la porte des garçons qui paressaient encore dans leur chambre. Sans me retourner, et bien entendu sans obéir à la demande inepte d’Emerson, je parai au plus pressé et me penchai sur Abdullah qu’Emerson venait d’étendre sur un coffre de bois. Il semblait inconscient.
- Où a-t-il été blessé ? demandai-je après avoir envoyé Nefret chercher ma trousse de premiers soins au premier étage.
- Il ne l’est pas, grommela Emerson qui semblait fatigué et en colère à la fois. Il s’est écroulé comme une masse. Je pense que c’est son cœur.
Abdullah avait déjà été terrassé à deux reprises par une attaque cardiaque. Bien que je lui aie prescrit un repos absolu, il avait refusé pour autant d’interrompre ses activités. Je le considérai d’un œil soucieux. David, le visage blême s’approcha de nous.
- A-t-il dit quelque chose ? s’exclama-t-il.
- Il a dit avoir une douleur à la poitrine qui irradiait jusque dans son bras et sa mâchoire, répondit Emerson en se passant une main dans les cheveux. Puis il s’est écroulé. Ne trouvez-vous pas que son pouls bat anormalement, Peabody ? Il semble erratique. Que pouvons-nous faire ?
Abdullah ouvrit alors les yeux. Il eut un peu de mal à accommoder, puis son regard tomba sur moi. Il me reconnut et me sourit.
- Ah ! C’est vous, Sitt, murmura-t-il d’une voix faible. Je croyais être encore à Deir el Bahari.
- Ne parlez pas ! ordonnai-je sans m’attarder au sens de ces curieuses paroles. Toussez ! Encore ! Toussez plus fort !
Abdullah me regarda d’un air étonné mais il s’exécuta en toute confiance. Il devint pourpre sous l’effort. Dans mon dos, Emerson poussa un juron étouffé.
- Peabody ? s’écria-t-il en tentant – sans succès – d’adoucir sa voix sonore. Etes-vous certaine que…
- Très bien, Abdullah, dis-je d’un ton ferme sans répondre à Emerson. Inspirez profondément maintenant. Recommencez. Des respirations longues suivies de toux prolongées.
Peu de temps après, le pouls d’Abdullah était redevenu normal. Je lui administrai un tonique cardiaque que je pris dans ma trousse, puis envoyai David et Ramsès l’escorter jusqu’à son lit dans la maisonnette du jardin où se trouvait encore Daoud. Je recommandai à Abdullah de se reposer et de dormir, puis priai David de veiller à ce que Daoud reste auprès de son oncle. Cet homme gigantesque possédait un cœur d’or, il était aussi fidèle qu’attentif, il serait un excellent garde-malade. Feisal suivit le cortège comme un somnambule. Il ne m’avait pas répondu quand je lui avais demandé s’il était blessé. Je voulus réitérer ma demande mais Emerson secoua la tête.
- Il n’a rien, Peabody, dit-il. Laissez-le. Il est simplement sous le choc d’avoir vu son père dans cet état, Daoud lui fera du café pour le remonter. Feisal n’a besoin que de sommeil
- Pourquoi avez-vous fait tousser Abdullah, Tante Amelia ? me demanda Nefret dès qu’ils furent tous hors de vue.
- J’ai lu cela dans un journal médical, dis-je en plissant le front. Depuis que je sais qu’Abdullah souffre d’insuffisance cardiaque, je veille à me tenir davantage au courant. Ils conseillaient une toux bien profonde et prolongée, comme pour expulser des sécrétions provenant du fond de la poitrine – et ensuite des inspirations longues pour apporter de l’oxygène aux poumons. L’ensemble masse le cœur et active la circulation sanguine, ce qui aide la victime à reprendre un rythme cardiaque normal.
- Cela a été efficace, admit Nefret, les yeux tournés vers le jardin. La médecine ne cesse d’évoluer, vous savez. J’ai lu qu’un docteur viennois, Karl Landsteiner, venait de découvrir que le sang humain se répartissait en quatre groupes différents et pas forcément compatibles entre eux. C’est vraiment incroyable, n’est-ce pas ? Cela peut ouvrir une nouvelle dimension à la médecine et à la chirurgie…
Emerson s’était assis lourdement sur le premier fauteuil rencontré, la tête dans les mains. Il n’écoutait pas Nefret mais je savais que la jeune fille parlait surtout pour évacuer l’inquiétude qui la minait. Sans nier que le sujet qu’elle évoquait soit passionnant, j’avoue que le seul sang à l’heure actuelle qui m’importait était celui dont Emerson était couvert. Malgré cela, je n’étais pas réellement angoissée. Il ne devait pas être grièvement atteint sinon, il n’aurait pu transporter Abdullah aussi aisément.
- Où êtes-vous blessé, mon chéri ? demandai-je doucement.
- Nulle part, gronda Emerson en secouant vigoureusement la tête.
- D’où vient tout ce sang, alors ? insistai-je. De votre adversaire ? Où est Hamad al Mekkawi ? Avez-vous prévenu la police ? Que s’est-il passé ? Mais répondez-moi donc !
- Bon Dieu, Peabody ! s’exclama Emerson en relevant la tête – et je vis qu’il souriait. Vous ne cessez de discutailler et de poser des questions, comment voulez-vous que je vous réponde ? Non, ma chérie, ajouta-t-il en levant une main apaisante. Attendons que les garçons reviennent. Je vais monter me changer et me débarbouiller et je vous raconte tout cela.
Il frotta son menton rugueux, se leva et commença à escalader les marches, quatre par quatre. Manifestement, sa forme physique n’était pas diminuée ! La colère enfla brusquement en moi.
- Nom d’un chien, Emerson ! criai-je dans son dos. Dites-moi au moins d’où vient ce sang !
- D’un poulet je présume, répondit-il sans même se retourner.
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19.04.2008
chapitre 5 - d
Manuscrit H
Ramsès avait participé presque malgré lui à la controverse animée que la théorie de sa mère avait provoquée. Il ne comprenait pas comment, à ce stade de l’enquête, elle osait se lancer dans des accusations si peu étayées. Sa mère ne cachait pas son opinion sur la question : « Les hypothèses, » prétendait-elle « permettent de déblayer les buissons épineux de l’investigation. » Ramsès eut un sourire involontaire en se remémorant l’expression qu’avait arboré le visage de son père à cette déclaration outrancière.
Á son avis, le seul point essentiel qui ressortait de la discussion était l’incompréhensible mensonge du jeune Amine. La veille, David et lui n’étaient pas ressortis dans les cafés de la ville, craignant de laisser la maison à la seule garde du vieil Abdullah et de son neveu. Même si la force herculéenne et le courage de Daoud ne faisaient aucun doute, Ramsès se fiait davantage à son ouïe qu’à celle de quiconque en cas de danger. Mais ses craintes avaient été vaines et la nuit s’était écoulée sans la moindre alerte. Son père n’avait pas eu plus d’animation au musée. Ramsès comptait donc recommencer ses expéditions nocturnes dès la nuit suivante. Partir à la recherche du garçon serait une tâche tout à fait adaptée à Ali le Rat et son acolyte muet.
Il s’apprêtait à annoncer sa décision à David lorsqu’il prit conscience de la rêverie inhabituelle de son ami. Celui-ci fixait la fenêtre sans la voir, les yeux dans le vague.
- Tu es bien silencieux, remarqua Ramsès de la voix traînante d’un Britannique bien-né. Aurais-tu été troublé par Miss Jane ?
- Comment ? s’exclama David en sursautant. Oh ! Non… Elle est mignonne, c’est certain, mais aussi animée qu’une plante en pot.
- Alors à quoi pensais-tu ?
- A ce que nous a dit Archie ce matin, répondit David après un moment de silence.(Il parlait d’un ton un peu hésitant comme s’il cherchait à exprimer au mieux ses pensées.) A la grandeur et la décadence de mon pays. A ce que Tante Amelia disait aussi l’autre jour, tu te rappelles ? Que les Britanniques œuvraient en Egypte depuis vingt ans et que c’était une chance pour le pays.
- Et tu n’es pas d’accord avec elle ? demanda Ramsès d’un ton soigneusement contrôlé.
- Je ne suis pas certain que tous les Egyptiens partagent le point de vue des Anglais sur la question ! s’exclama David.
- C’est ton point de vue qui m’intéresse, David, précisa Ramsès.
- Je ne sais pas trop, répondit l’autre en tournant vers lui des yeux troublés. Je suis Egyptien, Ramsès. Je sais que les Britanniques ne m’accepteront jamais comme un égal, et cela me bouleverse que mon propre pays ne soit pas jugé digne de se gouverner sans tutelle. Est-il donc anormal que je ressente parfois un sentiment quelque peu… nationaliste ?
- Non, soupira Ramsès. Je suppose que non. De ta part du moins. Par contre, cela m’étonne qu’Archie se soit lancé dans ce débat.
Il y eut un bref coup à la porte et Nefret entra. Elle jeta un coup d’œil aux deux garçons qui s’étaient retournés vers elle et s’écria :
- Vous en faites une drôle de tête ? Que se passe-t-il ?
- Nous parlions du cours de ce matin, répondit Ramsès.
- Oh, David, s’exclama Nefret en avançant vers lui de son pas dansant. Je savais que tu serais troublé. Mais c’était intéressant, n’est-ce pas ? Avez-vous remarqué que la dinde n’a pas seulement ouvert la bouche – du moins, fit-elle d’un ton un peu cassant, pas avec nous. (Elle regarda Ramsès, le sourcil levé.)
- La dinde ? protesta David. Nefret, ce n’est pas très gentil…
- Je pensais que Mère voulait attirer le père de Miss Jane pour l’interroger, dit Ramsès, le visage fermé. Si nous ne recevons que la fille et sa gouvernante sourde, je ne vois pas en quoi cela fera avancer notre enquête.
- Comment sais-tu que Miss Camilla est sourde ? ne put s’empêcher de demander Nefret.
- C’était le sujet du bref aparté que tu as surpris, dit Ramsès sans s’expliquer davantage.
Nefret avait un humour souvent corrosif et il ne se sentait pas enclin à s’y soumettre en avouant le trouble que l’attitude étonnante de Miss Jane avait provoqué en lui le matin. Comment la jeune fille avait-elle pu deviner ce à quoi il pensait au sujet de la gouvernante ? Elle avait répondu à son jugement comme s’il l’avait formulé à voix haute. Ramsès savait parfaitement que son visage ne laissait rien exprimer – il avait assez cultivé son air de pharaon (comme disait Nefret). Pourtant, sans même le regarder, Miss Jane avait perçu ses réflexions. Et cette idée lui déplaisait au plus haut point.
- Où sont mes parents ? demanda Ramsès pour changer de sujet.
- Ils ont accompagné Cyrus jusqu’à la zabtiyeh (nda : bureau de police). Le professeur tenait avant tout à aller interroger Ricetti.
- Il y a peut-être un lien entre lui et le musée, commença David.
- Nous n’allons pas recommencer le jeu inepte des hypothèses insensées, protesta Ramsès. Nous ne pouvons rien avancer sans éléments nouveaux. Je ne conçois pas que l’on accuse ainsi autrui sans la moindre preuve.
- Ricetti a un passé tellement chargé qu’une accusation de plus n’y changerait rien, dit Nefret en riant, mais je te comprends, mon garçon. Tu as le cœur noble.
Ramsès lui lança un regard hautain qui la fit éclater de rire.
- Je suppose qu’aucune tâche n’a été prévue pour nous ? demanda David en les regardant l’un après l’autre d’un air un peu inquiet.
- Je dois aller avec Tante Amelia prendre le thé au Shepheard’s, dit Nefret. Elle veut interroger quelques personnes qui ont connu la signora Petri. Le professeur a refusé d’y assister.
- Tu m’étonnes ! grommela Ramsès. Que compte donc faire Père pendant ce temps ?
- Je n’y avais pas pensé ! s’écria Nefret en écarquillant les yeux. Mais tu as raison, il a certainement une autre idée derrière la tête.
- Je me chargerai de le suivre cet après-midi, annonça Ramsès. Non ! ajouta-t-il en coupant net à la protestation de David. Á mon avis, il serait préférable que tu passes un peu de temps avec ton grand-père. Tu lui as certainement manqué cet été. Abdullah ne veut pas le reconnaître mais il vieillit beaucoup.
- Il a insisté pour accompagner le professeur au musée ce soir, dit David les sourcils froncés. Est-ce bien prudent ?
- Pourquoi pas ? dit Nefret. Il ne s’est rien passé la nuit passée.
- C’est pour bien cela que Père a accepté qu’Abdullah vienne, admit Ramsès. Et Feisal ira avec eux.
- Pourquoi Feisal ? demanda David. Il y était déjà la nuit passée.
- Daoud semble définitivement destiné à rester à la maison pour protéger les femmes et les enfants, remarqua Nefret en riant. C’est à dire nous, je vous signale ! Selim doit être jugé trop jeune – et puis Feisal est le fils aîné de la famille après tout.
- Il n’est pas très vif… commença David.
- Il le sait, coupa Ramsès. Et je crois qu’il en garde une certaine rancœur contre son jeune frère qui est plus brillant.
« Et contre toi, qui bénéficie d’un traitement si différent du sien ! » aurait-il pu ajouter – mais il ne le fit pas. Les yeux candides de David prouvaient amplement qu’une telle idée ne l’avait pas effleuré.
* * *
La visite à la zabtiyeh avait été extrêmement décevante ainsi que j’en fis part à Nefret en attendant nos invités sur la terrasse de l’hôtel. Malgré la présence de M. Maspero, le chef de la police s’était montré réticent à nous informer de ses progrès. A mon avis, il n’y en avait aucun d’ailleurs. Ce gros homme semblait avant tout soucieux d’éviter un blâme en haut lieu – hypothèse hautement improbable selon moi vu que le seul Britannique à avoir été tué, Jeremiah Hawkins, n’était pas suffisamment important pour que les autorités s’émeuvent de sa disparition. L’homme ne laissait aucune famille derrière lui.
Nous n’avions pas davantage été autorisé à rencontrer Ricetti. Il avait été déporté quelques mois auparavant dans un oasis et le policier nous assura d’un air pompeux qu’il était parfaitement gardé. Emerson avait piqué une belle colère mais la piste semblait tourner court.
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17.04.2008
chapitre 5 - c
***
Ce ne fut qu’après le déjeuner que j’eus enfin l’opportunité de tous nous réunir pour le conseil de guerre que j’avais prévu le matin. Bien que les enfants aient été étonnamment discrets sur leur première leçon, j’avais l’intuition qu’il y avait anguille sous roche. Le sujet pouvait cependant attendre. Je pensais que le silence inhabituel de Nefret était le signe que cette jeune entêtée continuait à bouder.
Nos amis Egyptiens s’étaient joints à nous, Emerson leur ayant déjà expliqué les grandes lignes de notre problème. Je fis part à mon auditoire de ce que nous avions appris le matin-même concernant la résurrection inattendue de Ricetti. A ma grande satisfaction, Ramsès lui-même en montra un certain dépit.
- Aucun de nous n’a mis en doute cette information, ni même pensé à la vérifier, grommela-t-il d’un ton vexé.
- Oui, c’est aussi ce que j’ai pensé, soulignai-je. Bien entendu, une petite enquête sur le jeune Amine s’impose, mais ce n’est pas une priorité. Je voudrais d’abord vous faire part d’une théorie que j’ai élaborée ce matin.
- Nous n’avons pas de temps à perdre avec des élucubrations, rugit Emerson en se redressant. Bon Dieu ! Il faut partir à la poursuite de ce jeune vaurien, lui arracher la vérité et…
- Je me sens l’énergie d’un escargot arthritique, professeur, protesta Nefret en se lovant comme un chat dans son fauteuil. Ecoutons plutôt Tante Amelia, je vous en prie.
- Merci, ma chérie. Cependant, ajoutai-je en lançant un regard menaçant à mon remuant époux, si cela ne vous intéresse pas, Emerson, vous pouvez aller faire un tour dans le jardin. (Il ne bougea pas.) Bien. Je voudrais attirer votre attention sur le cas extrêmement suspect de Mr Flint-Flechey.
- Quelle idée grotesque ! s’emporta aussitôt Emerson. Ce jeune gandin efféminé n’a pas la carrure de monter un coup pareil. Il ne connaît rien en Egyptologie et ne parviendrait en aucun cas à revendre mes sceptres…
- Le cas extrêmement suspect de Mr Flint-Flechey père, coupai-je d’une voix plus forte en ignorant l’interruption. Je vous rappelle qu’il travaille au ministère des Travaux Publics et donc qu’il a eu la possibilité d’intervenir au sujet du déménagement du musée – tout au moins en ce qui concerne l’aménagement de ses nouveaux bâtiments. Quant à connaître les principaux objets qui sont à emporter, il ne manque pas de comparses qui pouvaient s’en charger. Je ne dis pas qu’il est impliqué dans le trafic des antiquités au point de l’avoir commandité. Peut-être n’était-il qu’un associé de Ricetti qui, je vous le rappelle, a été lui aussi employé de ministère autrefois – et ce en Italie d’où justement arrive Mr Flint-Flechey.
- Humph, grommela Emerson. Ce n’est qu’une coïncidence.
- Il est difficile d’accuser un homme sans preuves, Mère, objecta Ramsès. Il n’est arrivé en Egypte que depuis deux ans.
- On oublie toujours le rôle prédominant des femmes, s’écria Nefret avec feu. Pourquoi la signora Petri ne serait-elle pas à l’origine des vols ? Elle travaillait au Service des Antiquités et en savait donc beaucoup sur le sujet !
- Je pense qu’elle peut avoir été la complice de Mr Flint-Flechey, admis-je. Et j’ai bien l’intention d’enquêter sur le passé de la signora. Comme j’ai pu le constater, (je jetai un regard entendu à Emerson) c’



